Chapter 6
On laissa une servante auprès de Consuelo, et on alla se préparer à déjeuner. La chanoinesse pétrit elle-même le plus beau gâteau qui fût jamais sorti de ses mains savantes. Elle se flattait qu'Albert, après un long jeûne, mangerait avec plaisir ce mets favori. La belle Amélie fit une toilette éblouissante de fraîcheur, en se disant que son cousin aurait peut-être quelque regret de l'avoir offensée et irritée quand il la retrouverait si séduisante. Chacun songeait à ménager quelque agréable surprise au jeune comte; et l'on oublia le seul être dont on eut dû s'occuper, la pauvre Consuelo, à qui on était redevable de son retour, et qu'Albert allait être impatient de revoir.
Albert s'éveilla bientôt, et au lieu de faire d'inutiles efforts pour se rappeler les événements de la veille, comme il lui arrivait toujours après les accès de démence qui le conduisaient à sa demeure souterraine, il retrouva promptement la mémoire de son amour et du bonheur que Consuelo lui avait donné. Il se leva à la hâte, s'habilla, se parfuma, et courut se jeter dans les bras de son père et de sa tante. La joie de ces bons parents fut portée au comble lorsqu'ils virent qu'Albert jouissait de toute sa raison, qu'il avait conscience de sa longue absence, et qu'il leur en demandait pardon avec une ardente tendresse, leur promettant de ne plus leur causer jamais ce chagrin et ces inquiétudes. Il vit les transports qu'excitait ce retour au sentiment de la réalité. Mais il remarqua les ménagements qu'on s'obstinait à garder pour lui cacher sa position, et il se sentit un peu humilié d'être traité encore comme un enfant, lorsqu'il se sentait redevenu un homme. Il se soumit à ce châtiment trop léger pour le mal qu'il avait causé, en se disant que c'était un avertissement salutaire, et que Consuelo lui saurait gré de le comprendre et de l'accepter.
Lorsqu'il s'assit à table, au milieu des caresses, des larmes de bonheur, et des soins empressés de sa famille, il chercha des yeux avec anxiété celle qui était devenue nécessaire à sa vie et à son repos. 11 vit sa place vide, et n'osa demander pourquoi la Porporina ne descendait pas. Cependant la chanoinesse, qui le voyait tourner la tête et tressaillir chaque fois qu'on ouvrait les portes, crut devoir éloigner de lui toute inquiétude en lui disant que leur jeune hôtesse avait mal dormi, qu'elle se reposait, et souhaitait garder le lit une partie de la journée.
Albert comprit bien que sa libératrice devait être accablée de fatigue, et néanmoins l'effroi se peignit sur son visage à cette nouvelle.
«Ma tante, dit-il, ne pouvant contenir plus longtemps son émotion, je pense que si la fille adoptive du Porpora était sérieusement indisposée, nous ne serions pas tous ici, occupés tranquillement à manger et à causer autour d'une table.
--Rassurez-vous donc, Albert, dit Amélie en rougissant de dépit, la Nina est occupée à rêver de vous, et à augurer votre retour qu'elle attend en dormant, tandis que-nous le fêtons ici dans la joie.»
Albert devint pâle d'indignation, et lançant à sa cousine un regard foudroyant:
«Si quelqu'un ici m'a attendu en dormant, dit-il, ce n'est pas la personne que vous nommez qui doit en être remerciée; la fraîcheur de vos joues, ma belle cousine, atteste que vous n'avez pas perdu en mon absence une heure de sommeil, et que vous ne sauriez avoir en ce moment aucun besoin de repos. Je vous en rends grâce de tout mon coeur; car il me serait très-pénible de vous en demander pardon comme j'en demande pardon, avec honte et douleur à tous les autres membres et amis de ma famille.
--Grand merci de l'exception, repartit Amélie, vermeille de colère: je m'efforcerai de la mériter toujours, en gardant mes veilles et mes soucis pour quelqu'un qui puisse m'en savoir gré, et ne pas s'en faire un jeu.»
Cette petite altercation, qui n'était pas nouvelle entre Albert et sa fiancée, mais qui n'avait jamais été aussi vive de part et d'autre, jeta, malgré tous les efforts qu'on fit pour en distraire Albert, de la tristesse et de la contrainte sur le reste de la matinée. La chanoinesse alla voir plusieurs fois sa malade, et la trouva toujours plus brûlante et plus accablée. Amélie, que l'inquiétude d'Albert blessait comme une injure personnelle, alla pleurer dans sa chambre. Le chapelain se prononça au point de dire à la chanoinesse qu'il faudrait envoyer chercher un médecin le soir, si la fièvre ne cédait pas. Le comte Christian retint son fils auprès de lui, pour le distraire d'une sollicitude qu'il ne comprenait pas et qu'il croyait encore maladive. Mais en l'enchaînant à ses côtés par des paroles affectueuses, le bon vieillard ne sut pas trouver le moindre sujet de conversation et d'épanchement avec cet esprit qu'il n'avait jamais voulu sonder, dans la crainte d'être vaincu et dominé par une raison supérieure à la sienne en matière de religion. Il est bien vrai que le comte Christian appelait folie et révolte cette vive lumière qui perçait au milieu des bizarreries d'Albert, et dont les faibles yeux d'un rigide catholique n'eussent pu soutenir l'éclat; mais il se raidissait contre la sympathie qui l'excitait à l'interroger sérieusement. Chaque fois qu'il avait essayé de redresser ses hérésies, il avait été réduit au silence par des arguments pleins de droiture et de fermeté. La nature ne l'avait point fait éloquent. Il n'avait pas cette faconde animée qui entretient la controverse, encore moins ce charlatanisme de discussion qui, à défaut de logique, en impose par un air de science et des fanfaronnades de certitude. Naïf et modeste, il se laissait fermer la bouche; il se reprochait de n'avoir pas mis à profit les années de sa jeunesse pour s'instruire de ces choses profondes qu'Albert lui opposait; et, certain qu'il y avait dans les abîmes de la science théologique des trésors de vérité, dont un plus habile et plus érudit que lui eût pu écraser l'hérésie d'Albert, il se cramponnait à sa foi ébranlée, se rejetant, pour se dispenser d'agir plus énergiquement, sur son ignorance et sa simplicité, qui enorgueillissaient trop le rebelle et lui faisaient ainsi plus de mal que de bien.
Leur entretien, vingt fois interrompu par une sorte de crainte mutuelle, et vingt fois repris avec effort de part et d'autre, finit donc par tomber de lui-même. Le vieux Christian s'assoupit sur son fauteuil, et Albert le quitta pour aller s'informer de l'état de Consuelo, qui l'alarmait d'autant plus qu'on faisait plus d'efforts pour le lui cacher.
Il passa plus de deux heures à errer dans les corridors du château, guettant la chanoinesse et le chapelain au passage pour leur demander des nouvelles. Le chapelain s'obstinait à lui répondre avec concision et réserve; la chanoinesse se composait un visage riant dès qu'elle l'apercevait, et affectait de lui parler d'autre chose, pour le tromper par une apparence de sécurité. Mais Albert voyait bien qu'elle commençait à se tourmenter sérieusement, qu'elle faisait des voyages toujours plus fréquents à la chambre de Consuelo; et il remarquait qu'on ne craignait pas d'ouvrir et de fermer à chaque instant les portes, comme si ce sommeil prétendu paisible et nécessaire, n'eût pu être troublé par le bruit et l'agitation.
Il s'enhardit jusqu'à approcher de cette chambre où il eût donné sa vie pour pénétrer un seul instant. Elle était précédée d'une première pièce, et séparée du corridor par deux portes épaisses qui ne laissaient de passage ni à l'œil ni à l'oreille. La chanoinesse, remarquant cette tentative, avait tout fermé et verrouillé, et ne se rendait plus auprès de la malade qu'en passant par la chambre d'Amélie qui y était contiguë, et où Albert n'eût été chercher des renseignements qu'avec une mortelle répugnance. Enfin, le voyant exaspéré, et craignant le retour de son mal, elle prit sur elle de mentir; et, tout en demandant pardon à Dieu dans son coeur, elle lui annonça que la malade allait beaucoup mieux, et qu'elle se promettait de descendre pour dîner avec la famille.
Albert ne se méfia pas des paroles de sa tante, dont les lèvres pures n'avaient jamais offensé la vérité ouvertement comme elles venaient de le faire; et il alla retrouver le vieux comte, en hâtant de tous ses voeux l'heure qui devait lui rendre Consuelo et le bonheur.
Mais cette heure sonna en vain; Consuelo ne parut point. La chanoinesse, faisant de rapides progrès dans l'art du mensonge, raconta qu'elle s'était levée, mais qu'elle s'était sentie un peu faible, et avait préféré dîner dans sa chambre. On feignit même de lui envoyer une part choisie des mets les plus délicats. Ces ruses triomphèrent de l'effroi d'Albert. Quoiqu'il éprouvât une tristesse accablante et comme un pressentiment d'un malheur inouï, il se soumit, et fit des efforts pour paraître calme.
Le soir, Wenceslawa vint, avec un air de satisfaction qui n'était presque plus joué, dire que la Porporina était mieux; qu'elle n'avait plus le teint animé, que son pouls était plutôt faible que plein, et qu'elle passerait certainement une excellente nuit. «Pourquoi donc suis-je glacé de terreur, malgré ces bonnes nouvelles?» pensa le jeune comte en prenant congé de ses parents à l'heure accoutumée.
Le fait est que la bonne chanoinesse, qui, malgré sa maigreur et sa difformité, n'avait jamais été malade de sa vie, n'entendait rien du tout aux maladies des autres. Elle voyait Consuelo passer d'une rougeur dévorante à une pâleur bleuâtre, son sang agité se congeler dans ses artères, et sa poitrine, trop oppressée pour se soulever sous l'effort de la respiration, paraître calme et immobile. Un instant elle l'avait crue guérie, et avait annoncé cette nouvelle avec une confiance enfantine. Mais le chapelain, qui en savait quelque peu davantage, voyait bien Que ce repos apparent était l'avant-coureur d'une crise violente. Dès qu'Albert se fut retiré, il avertit la chanoinesse que le moment était venu d'envoyer chercher le médecin. Malheureusement la ville était éloignée, la nuit obscure, les chemins détestables, et Hanz bien lent, malgré son zèle. L'orage s'éleva, la pluie tomba par torrents. Le vieux cheval que montait le vieux serviteur s'effraya, trébucha vingt fois, et finit par s'égarer dans les bois avec son maître consterné, qui prenait toutes les collines pour le Schreckenstein, et tous les éclairs pour le vol flamboyant d'un mauvais esprit. Ce ne fut qu'au grand jour que Hanz retrouva sa route. Il approcha, au trot le plus allongé qu'il put faire prendre à sa monture, de la ville, où dormait profondément le médecin; celui-ci s'éveilla, se para lentement, et se mit enfin en route. On avait perdu à décider et à effectuer tout ceci vingt-quatre heures.
Albert essaya vainement de dormir. Une inquiétude dévorante et les Bruits sinistres de l'orage le tinrent éveillé toute la nuit. Il n'osait descendre, craignant encore de scandaliser sa tante, qui lui avait fait un sermon le matin, sur l'inconvenance de ses importunités auprès de l'appartement de deux demoiselles. Il laissa sa porte ouverte, et entendit plusieurs fois des pas à l'étage inférieur. Il courait sur l'escalier; mais ne voyant personne et n'entendant plus rien, il s'efforçait de se rassurer, et de mettre sur le compte du vent et de la pluie ces bruits trompeurs qui l'avaient effrayé. Depuis que Consuelo l'avait exigé, il soignait sa raison, sa santé morale, avec patience et fermeté. Il repoussait les agitations et les craintes, et tâchait de s'élever au-dessus de son amour, par la force dé son amour même. Mais tout à coup, au milieu des roulements de la foudre et du craquement de l'antique charpente du château qui gémissait sous l'effort de l'ouragan, un long cri déchirant s'élève jusqu'à lui, et pénètre dans ses entrailles comme un coup de poignard. Albert, qui s'était jeté tout habillé sur son lit avec la résolution de s'endormir, bondit, s'élance, franchit l'escalier comme un trait, et frappe à la porte de Consuelo. Le silence était rétabli; personne ne venait ouvrir. Albert croyait encore avoir rêvé; mais un nouveau cri, plus affreux, plus sinistre encore que le premier, vint déchirer son coeur. Il n'hésite plus, fait le tour par un corridor sombre, arrive à la porte d'Amélie, la secoue et se nomme. Il entend pousser un verrou, et la voix d'Amélie lui ordonne impérieusement de s'éloigner. Cependant les cris et les gémissements redoublent: c'est la voix de Consuelo en proie à un supplice intolérable. Il entend son propre nom s'exhaler avec désespoir de cette bouche adorée. Il pousse la porte avec rage, fait sauter serrure et verrou, et, repoussant Amélie, qui joue la pudeur outragée en se voyant surprise en robe de chambre de damas et en coiffe de dentelles, il la fait tomber sur son sofa, et s'élance dans la chambre de Consuelo, pâle comme un spectre, et les cheveux dressés sur la tête.
XLVIII.
Consuelo, en proie à un délire épouvantable, se débattait dans les bras des deux plus vigoureuses servantes de la maison, qui avaient grand'peine à l'empêcher de se jeter hors de son lit. Tourmentée, ainsi qu'il arrive dans certains cas de fièvre cérébrale, par des terreurs inouïes, la malheureuse enfant voulait fuir les visions dont elle était assaillie; elle croyait voir, dans les personnes qui s'efforçaient de la retenir et de la rassurer, des ennemis, des monstres acharnés à sa perte. Le chapelain consterné, qui la croyait prête à retomber foudroyée par son mal, répétait déjà auprès d'elle les prières des agonisants: elle le prenait pour Zdenko construisant le mur qui devait l'ensevelir, en psalmodiant ses chansons mystérieuses. La chanoinesse tremblante, qui joignait ses faibles efforts à ceux des autres femmes pour la retenir dans son lit, lui apparaissait comme le fantôme des deux Wanda, la soeur de Ziska et la mère d'Albert, se montrant tour à tour dans la grotte du solitaire, et lui reprochant d'usurper leurs droits et d'envahir leur domaine. Ses exclamations, ses gémissements, et ses prières délirantes et incompréhensibles pour les assistants, étaient en rapport direct avec les pensées et les objets qui l'avaient si vivement agitée et frappée la nuit précédente. Elle entendait gronder le torrent, et avec ses bras elle imitait le mouvement de nager. Elle secouait sa noire chevelure éparse sur épaules, et croyait en voir tomber des flots d'écume. Toujours elle sentait Zdenko derrière elle, occupé à ouvrir l'écluse, ou devant elle, acharné à lui fermer le chemin. Elle ne parlait que d'eau et de pierres, avec une continuité d'images qui faisait dire au chapelain en secouant la tête:«Voilà un rêve bien long et bien pénible. Je ne sais pourquoi elle s'est tant préoccupé l'esprit dernièrement de cette citerne; c'était sans doute un commencement de fièvre, et vous voyez que son délire a toujours cet objet en vue.»
Au moment où Albert entra éperdu dans sa chambre, Consuelo, épuisée de fatigue, ne faisait plus entendre que des mots inarticulés qui se terminaient par des cris sauvages. La puissance de la volonté ne gouvernant plus ses terreurs, comme au moment où elle les avait affrontées, elle en subissait l'effet rétroactif avec une intensité horrible. Elle retrouvait cependant une sorte de réflexion tirée de son délire même, et se prenait à appeler Albert d'une voix si pleine et si vibrante que toute la maison semblait en devoir être ébranlée sur ses fondements; puis ses cris se perdaient en de longs sanglots qui paraissaient la suffoquer, bien que ses yeux hagards fussent secs et d'un éclat effrayant.
«Me voici, me voici!» s'écria Albert en se précipitant vers son lit.
Consuelo l'entendit, reprit toute son énergie, et, s'imaginant aussitôt qu'il fuyait devant elle, se dégagea des mains qui la tenaient, avec cette rapidité de mouvements et cette force musculaire que donne aux êtres les plus faibles le transport de la fièvre. Elle bondit au milieu de la chambre, échevelée, les pieds nus, le corps enveloppé d'une légère robe de nuit blanche et froissée, qui lui donnait l'air d'un spectre échappé de la tombe; et au moment où on croyait la ressaisir, elle sauta par-dessus l'épinette qui se trouvait devant elle, avec l'agilité d'un chat sauvage, atteignit la fenêtre qu'elle prenait pour l'ouverture de la fatale citerne, y posa un pied, étendit les bras, et, criant de nouveau le nom d'Albert au milieu de la nuit orageuse et sinistre, elle allait se précipiter, lorsque Albert, encore plus agile et plus fort qu'elle, l'entoura de ses bras et la reporta sur son lit. Elle ne le reconnut pas; mais elle ne fit aucune résistance, et cessa de crier. Albert lui prodigua en espagnol les plus doux noms et les plus ferventes prières: elle l'écoutait, les yeux fixes et sans le voir ni lui répondre; mais tout à coup, se relevant et se plaçant à genoux sur son lit, elle se mit à chanter une strophe du _Te Deum_ de Haendel qu'elle avait récemment lue et admirée. Jamais sa voix n'avait eu plus d'expression et plus d'éclat. Jamais elle n'avait été aussi belle que dans cette attitude extatique, avec ses cheveux flottants, ses joues embrasées du feu de la fièvre, et ses yeux qui semblaient lire dans le ciel entr'ouvert pour eux seuls. La chanoinesse en fut émue au point de s'agenouiller elle-même au pied du lit en fondant en larmes; et le chapelain, malgré son peu de sympathie, courba la tête et fut saisi d'un respect religieux. A peine Consuelo eut-elle fini la strophe, qu'elle fit un grand soupir; une joie divine brilla sur son visage.
«Je suis sauvée!» s'écria-t-elle; et elle tomba à la renverse, pâle et froide comme le marbre, les yeux encore ouverts mais éteints, les lèvres bleues et les bras raides.
Un instant de silence et de stupeur succéda à cette scène. Amélie, qui, debout et immobile sur le seuil de sa chambre, avait assisté, sans oser faire un pas, à ce spectacle effrayant, tomba évanouie d'horreur. La chanoinesse et les deux femmes coururent à elle pour la secourir. Consuelo resta étendue et livide, appuyée sur le bras d'Albert qui avait laissé tomber son front sur le sein de l'agonisante et ne paraissait pas plus vivant qu'elle. La chanoinesse n'eut pas plus tôt fait déposer Amélie sur son lit, qu'elle revint sur le seuil de la chambre de Consuelo.
«Eh bien, monsieur le chapelain? dit-elle d'un air abattu.
--Madame, c'est la mort! répondit le chapelain d'une voix profonde, en laissant retomber le bras de Consuelo dont il venait d'interroger le pouls avec attention.
--Non, ce n'est pas la mort! non, mille fois non! s'écria Albert en se soulevant impétueusement. J'ai consulté son coeur, mieux que vous n'avez consulté son bras. Il bat encore; elle respire, elle vit. Oh! elle vivra! Ce n'est pas ainsi, ce n'est pas maintenant qu'elle doit finir. Qui donc a eu la témérité de croire que Dieu avait prononcé sa mort? Voici le moment de la soigner efficacement. Monsieur le chapelain, donnez-moi votre boîte. Je sais ce qu'il lui faut, et vous ne le savez pas. Malheureux que vous êtes, obéissez-moi! Vous ne l'avez pas secourue; vous pouviez empêcher l'invasion de cette horrible crise; vous ne l'avez pas fait, vous ne l'avez pas voulu; vous m'avez caché son mal, vous m'avez tous trompé. Vous vouliez donc la perdre? Votre lâche prudence, votre hideuse apathie, vous ont lié la langue et les mains! Donnez-moi votre boîte, vous dis-je, et laissez-moi agir.»
Et comme le chapelain hésitait à lui remettre ces médicaments qui, sous la main inexpérimentée d'un homme exalté et à demi fou, pouvaient devenir des poisons, il la lui arracha violemment. Sourd aux observations de sa tante, il choisit et dosa lui-même les calmants impérieux qui pouvaient agir avec promptitude. Albert était plus savant en beaucoup de choses qu'on ne le pensait. Il avait étudié sur lui-même, à une époque de sa vie où il se rendait encore compte des fréquents désordres de son cerveau, l'effet des révulsifs les plus énergiques. Inspiré par un jugement prompt, par un zèle courageux et absolu, il administra la potion que le chapelain n'eût jamais osé conseiller. Il réussit, avec une patience et une douceur incroyables, à desserrer les dents de la malade, et à lui faire avaler quelques gouttes de ce remède efficace. Au bout d'une heure, pendant laquelle il réitéra plusieurs fois le traitement, Consuelo respirait librement; ses mains avaient repris de la tiédeur, et ses traits de l'élasticité. Elle n'entendait et ne sentait rien encore, mais son accablement était une sorte de sommeil, et une pâle coloration revenait à ses lèvres. Le médecin arriva, et, voyant le cas sérieux, déclara qu'on l'avait appelé bien tard et qu'il ne répondait de rien. Il eût fallu pratiquer une saignée la veille; maintenant le moment n'était plus favorable. Sans aucun doute la saignée ramènerait la crise. Ceci devenait embarrassant.
«Elle la ramènera, dit Albert; et cependant il faut saigner.»
Le médecin allemand, lourd personnage plein d'estime pour lui-même, et habitué, dans son pays, où il n'avait point de concurrent, à être écouté comme un oracle, souleva son épaisse paupière, et regarda en clignotant celui qui se permettait de trancher ainsi la question.
«Je vous dis qu'il faut saigner, reprit Albert avec force. Avec ou sans la saignée la crise doit revenir.
--Permettez, dit le docteur Wetzelius; ceci n'est pas aussi certain que vous paraissez le croire.»
Et il sourit d'un air un peu dédaigneux et ironique.
«Si la crise ne revient pas, tout est perdu, repartit Albert; vous devez le savoir. Cette somnolence conduit droit à l'engourdissement des facultés du cerveau, à la paralysie, et à la mort. Votre devoir est de vous emparer de la maladie, d'en ranimer l'intensité pour la combattre, de lutter enfin! Sans cela, que venez-vous faire ici? Les prières et les sépultures ne sont pas de votre ressort. Saignez, ou je saigne moi-même.»
Le docteur savait bien qu'Albert raisonnait juste, et il avait eu tout d'abord l'intention de saigner; mais il ne convenait pas à un homme de son importance de prononcer et d'exécuter aussi vite. C'eût été donner à penser que le cas était simple et le traitement facile, et notre Allemand avait coutume de feindre de grandes perplexités, un pénible examen, afin de sortir de là triomphant, comme par une soudaine illumination de son génie, afin de faire répéter ce que mille fois il avait fait dire de lui: «La maladie était si avancée, si dangereuse, que le docteur Wetzelius lui-même ne savait à quoi se résoudre. Nul autre que lui n'eût saisi le moment et deviné le remède. C'est un homme bien prudent, bien savant, bien fort. Il n'a pas son pareil, même à Vienne!»
Quand il se vit contrarié, et mis au pied du mur sans façon par l'impatience d'Albert:
«Si vous êtes médecin, lui répondit-il, et si vous avez autorité ici, je ne vois pas pourquoi l'on m'a fait appeler, et je m'en retourne chez moi.
--Si vous ne voulez point vous décider en temps opportun, vous pouvez vous retirer, dit Albert.»
Le docteur Wetzelius, profondément blessé d'avoir été associé à un confrère inconnu, qui le traitait avec si peu de déférence, se leva et passa dans la chambre d'Amélie, pour s'occuper des nerfs de cette jeune personne, qui le demandait instamment, et pour prendre congé de la chanoinesse; mais celle-ci le retint.
«Hélas! mon cher docteur, lui dit-elle, vous ne pouvez pas nous abandonner dans une pareille situation. Voyez quelle responsabilité pèse sur nous! Mon neveu vous a offensé; mais devez-vous prendre au sérieux la vivacité d'un homme si peu maître de lui-même?...
--Est-ce donc là le comte Albert? demanda le docteur stupéfait. Je ne l'aurais jamais reconnu. Il est tellement changé!...
--Sans doute; depuis près de dix ans que vous ne l'avez vu, il s'est fait en lui bien du changement.
--Je le croyais complètement rétabli, dit le docteur avec malignité; car on ne m'a pas fait appeler une seule fois depuis son retour.
--Ah! mon cher docteur! vous savez bien qu'Albert n'a jamais voulu se soumettre aux arrêts de la science.
--Et cependant le voilà médecin lui-même, à ce que je vois?