Consuelo, Tome 2 (1861)

Chapter 5

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«J'avais environ quinze ans; je revenais seul, un soir, par un des sentiers qui côtoient le Schreckenstein, et qui serpentent sur les collines, dans la direction du château. Je vis devant moi une femme grande et maigre, misérablement vêtue, qui portait un fardeau sur ses épaules, et qui s'arrêtait de roche en roche pour s'asseoir et reprendre haleine. Je l'abordai. Elle était belle, quoique hâlée par le soleil et flétrie par la misère et le souci. Il y avait sous ses haillons une sorte de fierté douloureuse; et lorsqu'elle me tendit la main, elle eut l'air de commander à ma pitié plutôt que de l'implorer. Je n'avais plus rien dans ma bourse, et je la priai de venir avec moi jusqu'au château, où je pourrais lui offrir des secours, des aliments, et un gîte pour la nuit.

«--Je l'aime mieux ainsi, me répondit-elle avec un accent étranger que je pris pour celui des vagabonds égyptiens; car je ne savais pas à cette époque les langues que j'ai apprises depuis dans mes voyages. Je pourrai, ajouta-t-elle, vous payer l'hospitalité que vous m'offrez, en vous faisant entendre quelques chansons des divers pays que j'ai parcourus. Je demande rarement l'aumône; il faut que j'y sois forcée par une extrême détresse.

--Pauvre femme! lui dis-je, vous portez un fardeau bien lourd; vos pauvres pieds presque nus sont blessés. Donnez-moi ce paquet, je le porterai jusqu'à ma demeure, et vous marcherez plus librement.

--Ce fardeau devient tous les jours plus pesant, répondit-elle avec un sourire mélancolique qui l'embellit tout à fait; mais je ne m'en plains pas. Je le porte depuis plusieurs années, et j'ai fait des centaines de lieues avec lui sans regretter ma peine. Je ne le confie jamais à personne; mais vous avez l'air d'un enfant si bon, que je vous le prêterai jusque là-bas.

A ces mots, elle ôta l'agrafe du manteau qui la couvrait tout entière, et qui ne laissait passer que le manche de sa guitare. Je vis alors un enfant de cinq à six ans, pâle et hâlé comme sa mère, mais d'une physionomie douce et calme qui me remplit le coeur d'attendrissement. C'était une petite fille toute déguenillée, maigre, mais forte, et qui dormait du sommeil des anges sur ce dos brûlant et brisé de la chanteuse ambulante. Je la pris dans mes bras, et j'eus bien de la peine à l'y garder: car, en s'éveillant, et en se voyant sur un sein étranger, elle se débattit et pleura. Mais sa mère lui parla dans sa langue pour la rassurer. Mes caresses et mes soins la consolèrent, et nous étions les meilleurs amis du monde en arrivant au château. Quand la pauvre femme eut soupé, elle coucha son enfant dans un lit que je lui avais fait préparer, fit une espèce de toilette bizarre, plus triste encore que ses haillons, et vint dans la salle où nous mangions, chanter des romances espagnoles, françaises et allemandes, avec une belle voix, un accent ferme, et une franchise de sentiment qui nous charmèrent. Ma bonne tante eut pour elle mille soins et mille attentions. Elle y parut sensible, mais ne dépouilla pas sa fierté, et ne fit à nos questions que des réponses évasives. Son enfant m'intéressait plus qu'elle encore. J'aurais voulu le revoir, l'amuser, et même le garder. Je ne sais quelle tendre sollicitude s'éveillait en moi pour ce pauvre petit être, voyageur et misérable sur la terre. Je rêvai de lui toute la nuit, et dès le matin je courus pour le voir. Mais déjà la Zingara était partie, et je gravis la montagne sans pouvoir la découvrir. Elle s'était levée avant le jour, et avait pris la route du sud, avec son enfant et ma guitare, que je lui avais donnée, la sienne étant brisée à son grand regret.

--Albert! Albert! s'écria Consuelo saisie d'une émotion extraordinaire. Cette guitare est à Venise chez mon maître Porpora, qui me la conserve, et à qui je la redemanderai pour ne jamais m'en séparer. Elle est en ébène, avec un chiffre incrusté en argent, un chiffre que je me rappelle bien: «A.R.» Ma mère, qui manquait de mémoire, pour avoir vu trop de choses, ne se souvenait ni de votre nom, ni de celui de votre château, ni même du pays où cette aventure lui était arrivée. Mais elle m'a souvent parlé de l'hospitalité qu'elle avait reçue chez le possesseur de cette guitare, et de la charité touchante d'un jeune et beau seigneur qui m'avait portée dans ses bras pendant une demi-lieue, en causant avec elle comme avec son égale. O mon cher Albert! je me souviens aussi de tout cela! A chaque parole de votre récit, ces images, longtemps assoupies dans mon cerveau, se sont réveillées une à une; et voilà pourquoi vos montagnes ne pouvaient pas sembler absolument nouvelles à mes yeux; voilà pourquoi je m'efforçais en vain de savoir la cause des souvenirs confus qui venaient m'assaillir dans ce paysage; voilà pourquoi surtout j'ai senti pour vous, à la première vue, mon coeur tressaillir et mon front s'incliner respectueusement, comme si j'eusse retrouvé un ami et un protecteur longtemps perdu et regretté.

--Crois-tu donc, Consuelo, lui dit Albert en la pressant contre son sein, que je ne t'aie pas reconnue dès le premier instant? En vain tu as grandi, en vain tu t'es transformée et embellie avec les années. J'ai une mémoire (présent merveilleux, quoique souvent funeste!) qui n'a pas besoin des yeux et des paroles pour s'exercer à travers l'espace des siècles et des jours. Je ne savais pas que tu étais ma Zingarella chérie; mais je savais bien que je t'avais déjà connue, déjà aimée, déjà pressée sur mon coeur, qui, dès ce moment, s'est attaché et identifié au tien, à mon insu, pour toute ma vie.

XLVI.

En parlant ainsi, ils arrivèrent à l'embranchement des deux routes où Consuelo avait rencontré Zdenko, et de loin ils aperçurent la lueur de sa lanterne, qu'il avait posée à terre à côté de lui. Consuelo, connaissant désormais les caprices dangereux et la force athlétique de l'_innocent_, se pressa involontairement contre Albert, en signalant cet indice de son approche.

--Pourquoi craignez-vous cette douce et affectueuse créature? lui dit le jeune comte, surpris et heureux pourtant de cette frayeur. Zdenko vous chérit, quoique depuis la nuit dernière un mauvais rêve qu'il a fait l'ait rendu récalcitrant à mes désirs, et un peu hostile au généreux projet que vous formiez de venir me chercher: mais il a la soumission d'un enfant dès que j'insiste auprès de lui, et vous allez le voir à vos pieds si je dis un mot.

--Ne l'humiliez pas devant moi, répondit Consuelo; n'aggravez pas l'aversion que je lui inspire. Quand nous l'aurons dépassé, je vous dirai quels motifs sérieux j'ai de le craindre et de l'éviter désormais.

--Zdenko est un être quasi céleste, reprit Albert, et je ne pourrai jamais le croire redoutable pour qui que ce soit. Son état d'extase perpétuelle lui donne la pureté et la charité des anges.

--Cet état d'extase que j'admire moi-même, Albert, est une maladie quand il se prolonge. Ne vous abusez pas à cet égard. Dieu ne veut pas que l'homme abjure ainsi le sentiment et la conscience de sa vie réelle pour s'élever trop souvent à de vagues conceptions d'un monde idéal. La démence et la fureur sont au bout de ces sortes d'ivresses, comme un châtiment de l'orgueil et de l'oisiveté.»

Cynabre s'arrêta devant Zdenko, et le regarda d'un air affectueux, attendant quelque caresse que cet ami ne daigna pas lui accorder. Il avait la tête dans ses deux mains, dans la même attitude et sur le même rocher où Consuelo l'avait laissé. Albert lui adressa la parole en bohémien, et il répondit à peine. Il secouait la tête d'un air découragé; ses joues étaient inondées de larmes, et il ne voulait pas seulement regarder Consuelo. Albert éleva la voix, et l'interpella avec force; mais il y Avait plus d'exhortation et de tendresse que de commandement et de reproche dans les indexions de sa voix. Zdenko se leva enfin, et alla tendre la main à Consuelo, qui la lui serra en tremblant.

«Maintenant, lui dit-il en allemand, en la regardant avec douceur, quoique avec tristesse, tu ne dois plus me craindre: mais tu me fais bien du mal, et je sens que ta main est pleine de nos malheurs.»

Il marcha devant eux, en échangeant de temps en temps quelques paroles avec Albert. Ils suivaient la galerie solide et spacieuse que Consuelo n'avait pas encore parcourue de ce côté, et qui les conduisit à une voûte ronde, où ils retrouvèrent l'eau de la source, affluant dans un vaste bassin fait de main d'homme, et revêtu de pierres taillées. Elle s'en échappait par deux courants, dont l'un se perdait dans les cavernes, et l'autre se dirigeait vers la citerne du château. Ce fut celui-là que Zdenko ferma, en replaçant de sa main herculéenne trois énormes pierres qu'il dérangeait lorsqu'il voulait tarir la citerne jusqu'au niveau de l'arcade et de l'escalier par où l'on remontait à la terrasse d'Albert.

«Asseyons-nous ici, dit le comte à sa compagne, pour donner à l'eau du puits le temps de s'écouler par un déversoir....

--Que je connais trop bien, dit Consuelo en frissonnant de la tête aux pieds.

--Que voulez-vous dire? demanda Albert en la regardant avec surprise.

--Je vous l'apprendrai plus tard, répondit Consuelo. Je ne veux pas vous attrister et vous émouvoir maintenant par l'idée des périls que j'ai surmontés....

--Mais que veut-elle dire? s'écria Albert épouvanté, en regardant Zdenko.»

Zdenko répondit en bohémien d'un air d'indifférence, en pétrissant Avec ses longues mains brunes des amas de glaise qu'il plaçait dans l'interstice des pierres de son écluse, pour hâter l'écoulement de la citerne.

«Expliquez-vous, Consuelo, dit Albert avec agitation; je ne peux rien comprendre à ce qu'il me dit. Il prétend que ce n'est pas lui qui vous a amenée jusqu'ici, que vous y êtes venue par des souterrains que je sais impénétrables, et où une femme délicate n'eût jamais osé se hasarder ni pu se diriger. Il dit (grand Dieu! que ne dit-il pas, le malheureux), que c'est le destin qui vous a conduite, et que l'archange Michel (qu'il appelle le superbe et le dominateur) vous a fait passer à travers l'eau et les abîmes.

--Il est possible, répondit Consuelo avec un sourire, que l'archange Michel s'en soit mêlé; car il est certain que je suis venue par le déversoir de la fontaine, que j'ai devancé le torrent à la course, que je me suis crue perdue deux ou trois fois, que j'ai traversé des cavernes et des carrières où j'ai pensé devoir être étouffée ou engloutie à chaque pas; et pourtant ces dangers n'étaient pas plus affreux que la colère de Zdenko lorsque le hasard ou la Providence m'ont fait retrouver la bonne route.»

Ici, Consuelo, qui s'exprimait toujours en espagnol avec Albert, lui raconta en peu de mots l'accueil que son pacifique Zdenko lui avait fait, et la tentative de l'enterrer vivante, qu'il avait presque entièrement exécutée, au moment où elle avait eu la présence d'esprit de l'apaiser par une phrase singulièrement hérétique. Une sueur froide ruissela sur le front d'Albert en apprenant ces détails incroyables, et il lança plusieurs fois sur Zdenko des regards terribles, comme s'il eût voulu l'anéantir. Zdenko, en les rencontrant, prit une étrange expression de révolte et de dédain. Consuelo trembla de voir ces deux insensés se tourner l'un contre l'autre; car, malgré la haute sagesse et l'exquisité de sentiments qui inspiraient la plupart des discours d'Albert, il était bien évident pour elle que sa raison avait reçu de graves atteintes dont elle ne se relèverait peut-être jamais entièrement. Elle essaya de les réconcilier en leur disant à chacun des paroles affectueuses. Mais Albert, se levant, et remettant les clefs de son ermitage à Zdenko, lui adressa quelques mots très-froids, auxquels Zdenko se soumit à l'instant même. Il reprit sa lanterne, et s'éloigna en chantant des airs bizarres sur des paroles incompréhensibles.

«Consuelo, dit Albert lorsqu'il l'eut perdu de vue, si ce fidèle animal qui se couche à vos pieds devenait enragé; oui, si mon pauvre Cynabre compromettait votre vie par une fureur involontaire, il me faudrait bien le tuer; et croyez que je n'hésiterais pas, quoique ma main n'ait jamais versé de sang, même celui des êtres inférieurs à l'homme.... Soyez donc tranquille, aucun danger ne vous menacera plus.

--De quoi parlez-vous, Albert? répondit la jeune fille inquiète de cette allusion imprévue. Je ne crains plus rien. Zdenko est encore un homme, bien qu'il ait perdu la raison par sa faute peut-être, et aussi un peu par la vôtre. Ne parlez ni de sang ni de châtiment. C'est à vous de le ramener à la vérité et de le guérir au lieu d'encourager son délire. Venez, partons; je tremble que le jour ne se lève et ne nous surprenne à notre arrivée.

--Tu as raison, dit Albert en reprenant sa route. La sagesse parle par ta bouche, Consuelo. Ma folie a été contagieuse pour cet infortuné, et il était temps que tu vinsses-nous tirer de cet abîme où nous roulions tous les deux. Guéri par toi, je tâcherai de guérir Zdenko.... Et si pourtant je n'y réussis point, si sa démence met encore ta vie en péril, quoique Zdenko soit un homme devant Dieu, et un ange dans sa tendresse pour moi, quoiqu'il soit le seul véritable ami que j'aie eu jusqu'ici sur la terre ... sois certaine, Consuelo, que je l'arracherai de mes entrailles et que tu ne le reverras jamais.

--Assez, assez, Albert! murmura Consuelo, incapable après tant de frayeurs de supporter une frayeur nouvelle. N'arrêtez pas votre pensée sur de pareilles suppositions. J'aimerais mieux cent fois perdre la vie que de mettre dans la vôtre une nécessité et un désespoir semblables.»

Albert ne l'écoutait point, et semblait égaré. Il oubliait de la soutenir, et ne la voyait plus défaillir et se heurter à chaque pas. Il était absorbé par l'idée des dangers qu'elle avait courus pour lui; et dans sa terreur en se les retraçant, dans sa sollicitude ardente, dans sa reconnaissance exaltée, il marchait rapidement, faisant retentir le souterrain de ses exclamations entrecoupées, et la laissant se traîner derrière lui avec des efforts de plus en plus pénibles.

Dans cette situation cruelle, Consuelo pensa à Zdenko, qui était derrière elle, et qui pouvait revenir sur ses pas; au torrent, qu'il tenait toujours pour ainsi dire dans sa main, et qu'il pouvait déchaîner encore une fois au moment où elle remonterait le puits seule et privée du secours d'Albert. Car celui-ci, en proie à une fantaisie nouvelle, semblait la voir devant lui et suivre un fantôme trompeur, tandis qu'il l'abandonnait dans les ténèbres. C'en était trop pour une femme, et pour Consuelo elle-même. Cynabre marchait aussi vite que son maître, et fuyait emportant le flambeau; Consuelo avait laissé le sien dans la cellule. Le chemin faisait des angles nombreux, derrière lesquels la clarté disparaissait à chaque instant. Consuelo heurta contre un de ces angles, tomba, et ne put se relever. Le froid de la mort parcourut tous ses membres. Une dernière appréhension se présenta rapidement à son esprit. Zdenko, pour cacher l'escalier et l'issue de la citerne, avait probablement reçu l'ordre de lâcher l'écluse après un temps déterminé. Lors même que la haine ne l'inspirerait pas, il devait obéir par habitude à cette précaution nécessaire. C'en est donc fait, pensa Consuelo en faisant de vaines tentatives pour se traîner sur ses genoux. Je suis la proie d'un destin impitoyable. Je ne sortirai plus de ce souterrain funeste; mes yeux ne reverront plus la lumière du ciel.

Déjà un voile plus épais que celui des ténèbres extérieures s'étendait sur sa vue, ses mains s'engourdissaient, et une apathie qui ressemblait au dernier sommeil suspendait ses terreurs. Tout à coup elle se sent pressée et soulevée dans des bras puissants, qui la saisissent et l'entraînent vers la citerne. Un sein embrasé palpite contre le sien, et le réchauffe; une voix amie et caressante lui adresse de tendres paroles; Cynabre bondit devant elle en agitant la lumière. C'est Albert, qui, revenu à lui, l'emporte et la sauve, avec la passion d'une mère qui vient de perdre et de retrouver son enfant. En trois minutes ils arrivèrent au canal où l'eau de la source venait de s'épancher; ils atteignirent l'arcade et l'escalier de la citerne. Cynabre, habitué à cette dangereuse ascension, s'élança le premier, comme s'il eût craint d'entraver les pas de son maître en se tenant trop près de lui. Albert, portant Consuelo d'un bras et se cramponnant de l'autre à la chaîne, remonta cette spirale au fond de laquelle l'eau s'agitait déjà pour remonter aussi. Ce n'était pas le moindre des dangers que Consuelo eût traversés; mais elle n'avait plus peur. Albert était doué d'une force musculaire auprès de laquelle celle de Zdenko n'était qu'un jeu, et dans ce moment il était animé d'une puissance surnaturelle. Lorsqu'il déposa son précieux fardeau sur la margelle du puits, à la clarté de l'aube naissante, Consuelo respirant enfin, et se détachant de sa poitrine haletante, essuya avec son voile son large front baigné de sueur.

«Ami, lui dit-elle avec tendresse, sans vous j'allais mourir, et vous m'avez rendu tout ce que j'ai fait pour vous; mais je sens maintenant votre fatigue plus que vous-même, et il me semble que je vais y succomber à votre place.

--O ma petite Zingarella! lui dit Albert avec enthousiasme en baisant le voile qu'elle appuyait sur son visage, tu es aussi légère dans mes bras que le jour où je t'ai descendue du Schreckenstein pour te faire entrer dans ce château.

--D'où vous ne sortirez plus sans ma permission. Albert, n'oubliez pas vos serments!

--Ni toi les tiens, lui répondit-il en s'agenouillant devant elle.»

Il l'aida à s'envelopper avec le voile et à traverser sa chambre, d'où elle s'échappa furtive pour regagner la sienne propre. On commençait à s'éveiller dans le château. Déjà la chanoinesse faisait entendre à l'étage inférieur une toux sèche et perçante, signal de son lever. Consuelo eut le bonheur de n'être vue ni entendue de personne. La crainte lui fit retrouver des ailes pour se réfugier dans son appartement. D'une main agitée elle se débarrassa de ses vêtements souillés et déchirés, et les cacha dans un coffre dont elle ôta la clef. Elle recouvra la force et la mémoire nécessaires pour faire disparaître toute trace de son mystérieux voyage. Mais à peine eut-elle laissé tomber sa tête accablée sur son chevet, qu'un sommeil lourd et brûlant plein de rêves fantastiques et d'événements épouvantables, vint l'y clouer sous le poids de la fièvre envahissante et inexorable.

XLVII.

Cependant la chanoinesse Wenceslawa, après une demi-heure d'oraisons, monta l'escalier, et, suivant sa coutume, consacra le premier soin de sa journée à son cher neveu. Elle se dirigea vers la porte de sa chambre, et colla son oreille contre la serrure, quoique avec moins d'espérance que jamais d'entendre les légers bruits qui devaient lui annoncer son retour. Quelles furent sa surprise et sa joie, lorsqu'elle saisit le son égal de sa respiration durant le sommeil! Elle fit un grand signe de croix, et se hasarda à tourner doucement la clef dans la serrure, et à s'avancer sur la pointe du pied. Elle vit Albert paisiblement endormi dans son lit, et Cynabre couché en rond sur le fauteuil voisin. Elle n'éveilla ni l'un ni l'autre, et courut trouver le comte Christian, qui, prosterné dans son oratoire, demandait avec sa résignation accoutumée que son fils lui fût rendu, soit dans le ciel, soit sur la terre.

«Mon frère, lui dit-elle à voix basse en s'agenouillant auprès de lui, suspendez vos prières, et cherchez dans votre coeur les plus ferventes bénédictions. Dieu vous a exaucé!»

Elle n'eut pas besoin de s'expliquer davantage. Le vieillard, se retournant vers elle, et rencontrant ses petits yeux clairs animés d'une joie profonde et sympathique, leva ses mains desséchées vers l'autel, en s'écriant d'une voix éteinte:

«Mon Dieu, vous m'avez rendu mon fils!»

Et tous deux, par une même inspiration, se mirent à réciter alternativement à demi-voix les versets du beau cantique de Siméon: _Maintenant je puis mourir_, etc.

On résolut de ne pas réveiller Albert. On appela le baron, le chapelain, tous les serviteurs, et l'on écouta dévotement la messe d'actions de grâces dans la chapelle du château. Amélie apprit avec une joie sincère le retour de son cousin; mais elle trouva fort injuste que, pour célébrer pieusement cet heureux événement, on la fît lever à cinq heures du matin pour avaler une messe durant laquelle il lui fallut étouffer bien des bâillements.

«Pourquoi votre amie, la bonne Porporina, ne s'est-elle pas unie à nous pour remercier la Providence? dit le comte Christian à sa nièce lorsque la messe fut finie.

--J'ai essayé de la réveiller, répondit Amélie. Je l'ai appelée, secouée, et avertie de toutes les façons; mais je n'ai jamais pu lui rien faire comprendre, ni la décider à ouvrir les yeux. Si elle n'était brûlante et rouge comme le feu, je l'aurais crue morte. Il faut qu'elle ait bien mal dormi cette nuit et qu'elle ait la fièvre.

--Elle est malade, en ce cas, cette digne personne! reprit le vieux comte. Ma chère soeur Wenceslawa, vous devriez aller la voir et lui porter les soins que son état réclame. A Dieu ne plaise qu'un si beau jour soit attristé par la souffrance de cette noble fille!

--J'irai, mon frère, répondit la chanoinesse, qui ne disait plus un mot et ne faisait plus un pas à propos de Consuelo sans consulter les regards du chapelain. Mais ne vous tourmentez pas, Christian; ce ne sera rien! La signora Nina est très nerveuse. Elle sera bientôt guérie.

--N'est-ce pas pourtant une chose bien singulière, dit-elle au chapelain un instant après, lorsqu'elle put le prendre à part, que cette fille ait prédit le retour d'Albert avec tant d'assurance et de vérité! Monsieur le chapelain, nous nous sommes peut-être trompés sur son compte. C'est peut-être une espèce de sainte qui a des révélations?

--Une sainte serait venue entendre la messe, au lieu d'avoir la fièvre dans un pareil moment, objecta le chapelain d'un air profond.»

Cette remarque judicieuse arracha un soupir à la chanoinesse. Elle alla néanmoins voir Consuelo, et lui trouva une fièvre brûlante, accompagnée d'une somnolence invincible. Le chapelain fut appelé, et déclara qu'elle serait fort malade si cette fièvre continuait. Il interrogea la jeune baronne pour savoir si sa voisine de chambre n'avait pas eu une nuit très agitée.

«Tout au contraire, répondit Amélie, je ne l'ai pas entendue remuer. Je m'attendais, d'après ses prédictions et les beaux contes qu'elle nous faisait depuis quelques jours, à entendre le sabbat danser dans son appartement.

Mais il faut que le diable l'ait emportée bien loin d'ici, ou qu'elle ait affaire à des lutins fort bien appris, car elle n'a pas bougé, que je sache, et mon sommeil n'a pas été troublé un seul instant.»

Ces plaisanteries parurent de fort mauvais goût au chapelain; et la chanoinesse, que son coeur sauvait des travers de son esprit, les trouva déplacées au chevet d'une compagne gravement malade. Elle n'en témoigna pourtant rien, attribuant l'aigreur de sa nièce à une jalousie trop bien fondée; et elle demanda au chapelain quels médicaments il fallait administrer à la Porporina.

Il ordonna un calmant, qu'il fut impossible de lui faire avaler. Ses dents étaient contractées, et sa bouche livide repoussait tout breuvage. Le chapelain prononça que c'était un mauvais signe. Mais avec une apathie malheureusement trop contagieuse dans cette maison, il remit à un nouvel examen le jugement qu'il pouvait porter sur la malade: _On verra; il faut attendre; on ne peut encore rien décider_. Telles étaient les sentences favorites de l'Esculape tonsuré.

«Si cela continue, répéta-t-il en quittant la chambre de Consuelo, il faudra songer à appeler un médecin; car je ne prendrai pas sur moi de soigner un cas extraordinaire d'affection morale. Je prierai pour cette demoiselle; et peut-être dans la situation d'esprit où elle s'est trouvée depuis ces derniers temps, devons-nous attendre de Dieu seul des secours plus efficaces que ceux de l'art.»