Chapter 26
Il était bien temps d'arriver au chemin; le Pistola avait retrouvé l'empreinte de leurs pieds sur le sable au bord du ruisseau. Il avait la force et la rapidité d'un sanglier. Il vit bientôt dans quel endroit la trace disparaissait, et les pieux qui avaient assujetti la planche. Il devina la ruse, franchit l'eau à la nage, retrouva la marque des pas sur la rive, et, les suivant toujours, il venait de sortir des buissons; il voyait les deux fugitifs traverser la bruyère ... mais il vit aussi la voiture; il comprit leur dessein, et, ne pouvant plus s'y opposer, il rentra dans les broussailles et s'y tint sur ses gardes.
Aux cris des deux jeunes gens, qui d'abord furent pris pour des mendiants, la berline ne s'arrêta pas. Les voyageurs jetèrent quelques pièces de monnaie; et leurs courriers d'escorte, voyant que nos fugitifs, au lieu de les ramasser, continuaient à courir en criant à la portière, marchèrent sur eux au galop pour débarrasser leurs maîtres de cette importunité. Consuelo, essoufflée et perdant ses forces comme il arrive presque toujours au moment du succès, ne pouvait faire sortir un son de son gosier, et joignait les mains d'un air suppliant, en poursuivant les cavaliers, tandis que Joseph, cramponné à la portière, au risque de manquer prise et de se faire écraser, criait d'une voix haletante:
«Au secours! au secours! nous sommes poursuivis; au voleur! à l'assassin!»
Un des deux voyageurs qui occupaient la berline parvint enfin à comprendre ces paroles entrecoupées, et fit signe à un des courriers qui arrêta les postillons. Consuelo, lâchant alors la bride de l'autre courrier à laquelle elle s'était suspendue, quoique le cheval se cabrât et que le cavalier la menaçât de son fouet, vint se joindre à Joseph; et sa figure animée par la course frappa les voyageurs, qui entrèrent en pourparler.
«Qu'est-ce que cela signifie, dit l'un des deux: est-ce une nouvelle manière de demander l'aumône! On vous a donné, que voulez-vous encore? ne pouvez-vous répondre?»
Consuelo était comme prête à expirer. Joseph, hors d'haleine, ne pouvait que dire:
«Sauvez-nous, sauvez-nous! et il montrait le bois et la colline sans réussir à retrouver la parole.
--Ils ont l'air de deux renards forcés à la chasse, dit l'autre voyageur; attendons que la voix leur revienne.» Et les deux seigneurs, magnifiquement équipés, les regardèrent en souriant d'un air de sang-froid qui contrastait avec l'agitation des pauvres fugitifs.
Enfin, Joseph réussit à articuler encore les mots de voleurs et d'assassins; aussitôt les nobles voyageurs se firent ouvrir la voiture, et, s'avançant sur le marche-pied, regardèrent de tous côtés, étonnés de ne rien voir qui pût motiver une pareille alerte. Les brigands s'étaient cachés, et la campagne était déserte et silencieuse. Enfin, Consuelo, revenant à elle, leur parla ainsi, en s'arrêtant à chaque phrase pour respirer:
«Nous sommes deux pauvres musiciens ambulants; nous avons été enlevés par des hommes que nous ne connaissons pas, et qui, sous prétexte de nous rendre service, nous ont fait monter dans leur voiture et voyager toute la nuit. Au point du jour, nous nous sommes aperçus qu'on nous trompait, et qu'on nous menait vers le nord, au lieu de suivre la route de Vienne. Nous avons voulu fuir; ils nous ont menacés, le pistolet à la main. Enfin, ils se sont arrêtés dans les bois que voici, nous nous sommes échappés, et nous avons couru vers votre voiture. Si vous nous abandonnez ici, nous sommes perdus; ils sont à deux pas de la route, l'un dans les buissons, les autres dans le bois.
--Combien sont-ils donc? demanda un des courriers.
--Mon ami, dit en français un des voyageurs auquel Consuelo s'était adressée parce qu'il était plus près d'elle, sur le marchepied, apprenez que cela ne vous regarde pas. Combien sont-ils? voilà une belle question! Votre devoir est de vous battre si je vous l'ordonne, et je ne vous charge point de compter les ennemis.
--Vraiment, voulez-vous vous amuser à pourfendre? reprit en français l'autre seigneur; songez, baron, que cela prend du temps.
--Ce ne sera pas long, et cela nous dégourdira. Voulez-vous être de la partie, comte?
--Soit! si cela vous amuse. Et le comte prit avec une majestueuse indolence son épée dans une main, et dans l'autre deux pistolets dont la crosse était ornée de pierreries.
--Oh! vous faites bien, Messieurs,» s'écria Consuelo, à qui l'impétuosité de son coeur fit oublier un instant son humble rôle, et qui pressa de ses deux mains le bras du comte.
Le comte, surpris d'une telle familiarité de la part d'un petit drôle de cette espèce, regarda sa manche d'un air de dégoût railleur, la secoua, et releva ses yeux avec une lenteur méprisante sur Consuelo qui ne put s'empêcher de sourire, en se rappelant avec quelle ardeur le comte Zustiniani et tant d'autres illustrissimes Vénitiens lui avaient demandé, en d'autres temps, la faveur de baiser une de ces mains dont l'insolence paraissait maintenant si choquante. Soit qu'il y eût en elle, en cet instant, un rayonnement de fierté calme et douce qui démentait les apparences de sa misère, soit que sa facilité à parler la langue du bon ton en Allemagne fit penser qu'elle était un jeune gentilhomme travesti, soit enfin que le charme de son sexe se fit instinctivement sentir, le comte changea de physionomie tout à coup, et, au lieu d'un sourire de mépris, lui adressa un sourire de bienveillance. Le comte était encore jeune et beau; on eût pu être ébloui des avantages de sa personne, si le baron ne l'eût surpassé en jeunesse, en régularité de traits, et en luxe de stature. C'étaient les deux plus beaux hommes de leur temps, comme on le disait d'eux, et probablement de beaucoup d'autres.
Consuelo, voyant les regards expressifs du jeune baron s'attacher aussi sur elle avec une expression d'incertitude, de surprise et d'intérêt, détourna leur attention de sa personne en leur disant:
«Allez, Messieurs, ou plutôt venez; nous vous servirons de guides. Ces bandits ont dans leur voiture un malheureux caché dans un compartiment de la caisse, enfermé comme dans un cachot. Il est là pieds et poings liés, mourant, ensanglanté, et un bâillon dans la bouche. Allez le délivrer; cela convient à de nobles coeurs comme les vôtres!
--Vive Dieu, cet enfant est fort gentil! s'écria le baron, et je vois, cher comte, que nous n'avons pas perdu notre temps à l'écouter. C'est peut-être un brave gentilhomme que nous allons tirer des mains de ces bandits.
--Vous dites qu'ils sont là? reprit le comte en montrant le bois.
--Oui, dit Joseph; mais ils sont dispersés, et si vos seigneuries veulent bien écouter mon humble avis, elles diviseront l'attaque. Elles monteront la côte dans leur voiture, aussi vite que possible, et, après avoir tourné la colline, elles trouveront à la hauteur du bois que voici, et tout à l'entrée, sur la lisière opposée, la voiture où est le prisonnier, tandis que je conduirai messieurs les cavaliers directement par la traverse. Les bandits ne sont que trois; ils sont bien armés; mais, se voyant pris des deux côtés à la fois, ils ne feront pas de résistance.
--L'avis est bon, dit le baron. Comte, restez dans la voiture, et faites-vous accompagner de votre domestique. Je prends son cheval. Un de ces enfants vous servira de guide pour savoir en quel lieu il faut vous arrêter. Moi, j'emmène celui-ci avec mon chasseur. Hâtons-nous; car si nos brigands ont l'éveil, comme il est probable, ils prendront les devants.
--La voiture ne peut vous échapper, observa Consuelo; leur cheval est sur les dents.»
Le baron sauta sur celui du domestique du comte, et ce domestique monta derrière la voiture.
«Passez, dit le comte à Consuelo, en la faisant entrer la première, sans se rendre compte à lui-même de ce mouvement de déférence. Il s'assit pourtant dans le fond, et elle resta sur le devant. Penché à la portière pendant que les postillons prenaient le grand galop, il suivait de l'oeil son compagnon qui traversait le ruisseau à cheval, suivi de son homme d'escorte, lequel avait pris Joseph en croupe pour passer l'eau. Consuelo n'était pas sans inquiétude pour son pauvre camarade, exposé au premier feu; mais elle le voyait avec estime et approbation courir avec ardeur à ce poste périlleux. Elle le vit remonter la colline, suivi des cavaliers qui éperonnaient vigoureusement leurs montures, puis disparaître sous le bois. Deux coups de feu se firent entendre, puis un troisième.... La berline tournait le monticule. Consuelo, ne pouvant rien savoir, éleva son âme à Dieu; et le comte, agité d'une sollicitude analogue pour son noble compagnon, cria en jurant aux postillons:
«Mais forcez donc le galop, canailles! ventre à terre!...»
LXXII.
Le _signor Pistola_, auquel nous ne pouvons donner d'autre nom que celui dont Consuelo l'avait gratifié, car nous ne l'avons pas trouvé assez intéressant de sa personne pour faire des recherches à cet égard, avait vu, du lieu où il était caché, la berline s'arrêter aux cris des fugitifs. L'autre anonyme, que nous appelons aussi, comme Consuelo, le _Silencieux_, avait fait, du haut de la colline, la même observation et la même réflexion; il avait couru rejoindre Mayer, et tous deux songeaient aux moyens de se sauver. Avant que le baron eût traversé le ruisseau, Pistola avait gagné du chemin, et s'était déjà tapi dans le bois. Il les laissa passer, et leur tira par derrière deux coups de pistolet, dont l'un perça le chapeau du baron, et l'autre blessa le cheval du domestique assez légèrement. Le baron tourna bride, l'aperçut, et, courant sur lui, l'étendit par terre d'un coup de pistolet. Puis il le laissa se rouler dans les épines en jurant, et suivit Joseph qui arriva à la voiture de M. Mayer presque en même temps que celle du comte. Ce dernier avait déjà sauté à terre. Mayer et le Silencieux avaient disparu avec le cheval sans perdre le temps à cacher la chaise. Le premier soin des vainqueurs fut de forcer la serrure de la caisse où était renfermé le prisonnier. Consuelo aida avec transport à couper les cordes et le bâillon de ce malheureux, qui ne se vit pas plus tôt délivré qu'il se jeta à terre prosterné devant ses libérateurs, et remerciant Dieu. Mais, dès qu'il eut regardé le baron, il se crut retombé de Charybde en Scylla.
Ah! monsieur le baron de Trenk! s'écria-t-il, ne me perdez pas, ne me livrez pas. Grâce, grâce pour un pauvre déserteur, père de famille! Je ne suis pas plus Prussien que vous, monsieur le baron; je suis sujet autrichien comme vous, et je vous supplie de ne pas me faire arrêter. Oh! faites-moi grâce!
--Faites-lui grâce, monsieur le baron de Trenk! s'écria Consuelo sans savoir à qui elle parlait, ni de quoi il s'agissait.
--Je te fais grâce, répondit le baron; mais à condition que tu vas t'engager par les plus épouvantables serments à ne jamais dire de qui tu tiens la vie et la liberté.»
Et en parlant ainsi, le baron, tirant un mouchoir de sa poche, s'enveloppa soigneusement la figure, dont il ne laissa passer qu'un oeil.
«Êtes-vous blessé? dit le comte.
--Non, répondit-il en rabattant son chapeau sur son visage; mais si nous rencontrons ces prétendus brigands, je ne me soucie pas d'être reconnu. Je ne suis déjà pas très-bien dans les papiers de mon gracieux souverain: il ne me manquerait plus que cela!
--Je comprends ce dont il s'agit, reprit le comte; mais soyez sans crainte, je prends tout sur moi.
--Cela peut sauver ce déserteur des verges et de la potence, mais non pas moi d'une disgrâce. N'importe! on ne sait pas ce qui peut arriver; il faut obliger ses semblables à tout risque. Voyons, malheureux! peux-tu tenir sur tes jambes! Pas trop, à ce que je vois. Tu es blessé?
--J'ai reçu beaucoup de coups, il est vrai, mais je ne les sens plus.
--Enfin, peux-tu déguerpir?
--Oh! oui, monsieur l'aide de camp.
--Ne m'appelle pas ainsi, drôle, tais-toi; va-t'en! Et nous, cher comte, faisons de même: il me tarde d'avoir quitté ce bois. J'ai abattu un des recruteurs; si le roi le savait, mon affaire serait bonne!... quoique après tout, je m'en moque! ajouta-t-il en levant les épaules.
--Hélas, dit Consuelo, tandis que Joseph passait sa gourde au déserteur, si on l'abandonne ici, il sera bientôt repris. Il a les pieds enflés par les cordes, et peut à peine se servir de ses mains. Voyez, comme il est pâle et défait!
--Nous ne l'abandonnerons pas, dit le comte qui avait les yeux attachés sur Consuelo. Franz, descendez de cheval, dit-il à son domestique; et, s'adressant au déserteur:--Monte sur cette bête, je te la donne, et ceci encore, ajouta-t-il en lui jetant sa bourse. As-tu la force de gagner l'Autriche?
--Oui, oui, Monseigneur!
--Veux-tu aller à Vienne?
--Oui, Monseigneur.
--Veux-tu reprendre du service?
--Oui, Monseigneur, pourvu que ce ne soit pas en Prusse.
--Va-t'en trouver Sa Majesté l'impératrice-reine: elle reçoit tout le monde un jour par semaine. Dis-lui que c'est le comte Hoditz qui lui fait présent d'un très-beau grenadier, parfaitement dressé à la prussienne.
--J'y cours, Monseigneur.
--Et n'aie jamais le malheur de nommer M. le baron, ou je te fais prendre par mes gens, et je te renvoie en Prusse.
--J'aimerais mieux mourir tout de suite. Oh! si les misérables m'avaient laissé l'usage des mains, je me serais tué quand ils m'ont repris.
--Décampe!
Oui, Monseigneur.»
Il acheva d'avaler le contenu de la gourde, la rendit à Joseph, l'embrassa, sans savoir qu'il lui devait un service bien plus important, se prosterna devant le comte et le baron, et, sur un geste d'impatience de celui-ci qui lui coupa la parole, il fit un grand signe de croix, baisa la terre, et monta à cheval avec l'aide des domestiques, car il ne pouvait remuer les pieds; mais à peine fut-il en selle, que, reprenant courage et vigueur, il piqua des deux et se mit à courir bride abattue sur la route du midi.
«Voilà qui achèvera de me perdre, si on découvre jamais que je vous ai laissé faire, dit le baron au comte. C'est égal, ajouta-t-il avec un grand éclat de rire; l'idée de faire cadeau à Marie-Thérèse d'un grenadier de Frédéric est la plus charmante du monde. Ce drôle, qui a envoyé des balles aux houlans de l'impératrice, va en envoyer aux cadets du roi de Prusse! Voilà des sujets bien fidèles, et des troupes bien choisies!
--Les souverains n'en sont pas plus mal servis. Ah ça, qu'allons-nous faire de ces enfants?
--Nous pouvons dire comme le grenadier, répondit Consuelo, que, si vous nous abandonnez ici, nous sommes perdus.
--Je ne crois pas, répondit le comte, qui mettait dans toutes ses paroles une sorte d'ostentation chevaleresque, que nous vous ayons donné lieu jusqu'ici de mettre en doute nos sentiments d'humanité. Nous allons vous emmener jusqu'à ce que vous soyez assez loin d'ici pour ne plus rien craindre. Mon domestique, que j'ai mis à pied, montera sur le siège de la voiture, dit-il en s'adressant au baron; et il ajouta d'un ton plus bas: --Ne préférez-vous pas la société de ces enfants à celle d'un valet qu'il nous faudrait admettre dans la voiture, et devant lequel nous serions obligés de nous contraindre davantage?
--Eh! sans doute, répondit le baron; des artistes, quelque pauvres qu'ils soient, ne sont déplacés nulle part. Qui sait si celui qui vient de retrouver son violon dans ces broussailles, et qui le remporte avec tant de joie, n'est pas un Tartini en herbe? Allons, troubadour! dit-il à Joseph qui venait effectivement de ressaisir son sac, son instrument et ses manuscrits sur le champ de bataille, venez avec nous, et, à notre premier gîte, vous nous chanterez ce glorieux combat où nous n'avons trouvé personne à qui parler.
--Vous pouvez vous moquer de moi à votre aise, dit le comte lorsqu'ils furent installés dans le fond de la voiture, et les jeunes gens vis-à-vis d'eux (la berline roulait déjà rapidement vers l'Autriche), vous qui avez abattu une pièce de ce gibier de potence.
--J'ai bien peur de ne l'avoir pas tué sur le coup, et de le retrouver quelque jour à la porte du cabinet de Frédéric: je vous céderais donc cet exploit de grand coeur.
--Moi qui n'ai même pas vu l'ennemi, reprit le comte, je vous l'envie sincèrement, votre exploit; je prenais goût à l'aventure, et j'aurais eu du plaisir à châtier ces drôles comme ils le méritent. Venir saisir des déserteurs et lever des recrues jusque sur le territoire de la Bavière, aujourd'hui l'alliée fidèle de Marie-Thérèse! c'est d'une insolence qui n'a pas de nom!
--Ce serait un prétexte de guerre tout trouvé, si on n'était las de se battre, et si le temps n'était à la paix pour le moment. Vous m'obligerez donc, monsieur le comte, en n'ébruitant pas cette aventure, non-seulement à cause de mon souverain, qui me saurait fort mauvais gré du rôle que j'y ai joué, mais encore à cause de la mission dont je suis chargé auprès de votre impératrice. Je la trouverais fort mal disposée à me recevoir, si je l'abordais sous le coup d'une pareille impertinence de la part de mon gouvernement.
--Ne craignez rien de moi, répondit le comte; vous savez que je ne suis pas un sujet zélé, parce que je ne suis pas un courtisan ambitieux....
--Et quelle ambition pourriez-vous avoir encore, cher comte? L'amour et la fortune ont couronné vos voeux; au lieu que moi.... Ah! combien nos destinées sont dissemblables jusqu'à présent, malgré l'analogie qu'elles présentent au premier abord!»
En parlant ainsi, le baron tira de son sein un portrait entouré de diamants, et se mit à le contempler avec des yeux attendris, et en poussant de profonds soupirs, qui donnèrent un peu envie de rire à Consuelo. Elle trouva qu'une passion si peu discrète n'était pas de bon goût, et railla intérieurement cette manière de grand seigneur.
«Cher baron, reprit le comte en baissant la voix (Consuelo feignait de ne pas entendre, et y faisait même son possible), je vous supplie de n'accorder à personne la confiance dont vous m'avez honoré, et surtout de ne montrer ce portrait à nul autre qu'à moi. Remettez-le dans sa boîte, et songez que cet enfant entend le français aussi bien que vous et moi.
--A propos! s'écria le baron en refermant le portrait sur lequel Consuelo s'était bien gardée de jeter les yeux, que diable voulaient-ils faire de ces deux petits garçons, nos racoleurs? Dites, que vous proposaient-ils pour vous engager à les suivre?
--En effet, dit le comte, je n'y songeais pas, et maintenant je ne m'explique pas leur fantaisie; eux qui ne cherchent à enrôler que des hommes dans la force de l'âge, et d'une stature démesurée, que pouvaient-ils faire de deux petits enfants?»
Joseph raconta que le prétendu Mayer s'était donné pour musicien, et leur avait continuellement parlé de Dresde et d'un engagement à la chapelle de l'électeur.
«Ah! m'y voilà! reprit le baron, et ce Mayer, je gage que je le connais! Ce doit être un nommé N..., ex-chef de musique militaire, aujourd'hui recruteur pour la musique des régiments prussiens. Nos indigènes ont la tête si dure, qu'ils ne réussiraient pas à jouer juste et en mesure, si Sa Majesté, qui a l'oreille plus délicate que feu le roi son père, ne tirait de la Bohême et de la Hongrie ses clairons, ses fifres, et ses trompettes. Le bon professeur de tintamarre a cru faire un joli cadeau, à son maître En lui amenant, outre le déserteur repêché sur vos terres, deux petits musiciens à mine intelligente; et le faux-fuyant de leur promettre Dresde et les délices de la cour n'était pas mal trouvé, pour commencer. Mais vous n'eussiez pas seulement aperçu Dresde, mes enfants, et, bon gré, mal gré, vous eussiez été incorporés dans la musique de quelque régiment d'infanterie seulement pour le reste de vos jours.
--Je sais à quoi m'en tenir maintenant sur le sort qui nous attendait, répondit Consuelo; j'ai entendu parler des abominations de ce régime militaire, de la mauvaise foi et de la cruauté des enlèvements de recrues. Je vois, à la manière dont le pauvre grenadier était traité par ces misérables, qu'on ne m'avait rien exagéré. Oh! le grand Frédéric!...
--Sachez, jeune homme, dit le baron avec une emphase un peu ironique, que Sa Majesté ignore les moyens, et ne connaît que les résultats.
--Dont elle profite, sans se soucier du reste, reprit Consuelo animée par une indignation irrésistible. Oh! Je le sais, monsieur le baron, les rois n'ont jamais tort, et sont innocents de tout le mal qu'on fait pour leur plaire.
--Le drôle a de l'esprit! s'écria le comte en riant; mais soyez prudent, mon joli petit tambour, et n'oubliez pas que vous parlez devant un officier supérieur du régiment où vous deviez peut-être entrer.
--Sachant me taire, monsieur le comte, je ne révoque jamais en doute la discrétion d'autrui.
--Vous l'entendez, baron! il vous promet le silence que vous n'aviez pas songé à lui demander! Allons, c'est un charmant enfant.
--Et je me fie à lui de tout mon coeur, repartit le baron. Comte, vous devriez l'enrôler, vous, et l'offrir comme page à Son Altesse.
--C'est fait, s'il y consent, dit le comte en riant. Voulez-vous accepter cet engagement, beaucoup plus doux que celui du service prussien? Ah! mon enfant! il ne s'agira ni de souffler dans des chaudrons, ni de battre le rappel avant le jour, ni de recevoir la schlague et de manger du pain de briques pilées, mais de porter la queue et l'éventail d'une dame admirablement belle et gracieuse, d'habiter un palais de fées, de présider aux jeux et aux ris, et de faire votre partie dans des concerts qui valent bien ceux du grand Frédéric! Êtes-vous tenté? Ne me prenez-vous pas pour un Mayer?
--Et quelle est donc cette altesse si gracieuse et si magnifique? demanda Consuelo en souriant.
--C'est la margrave douairière de Bareith, princesse de Culmbach, mon illustre épouse, répondit le comte Hoditz; c'est maintenant la châtelaine de Roswald en Moravie.»