Chapter 24
«Vous êtes musicien, mon garçon? dit-il bientôt à cette dernière.
--Pour vous servir, mon bon Monsieur, répondit Joseph.
--Vous aussi? dit M. Mayer à Joseph; et, lui montrant Consuelo:--C'est votre frère, sans doute? ajouta-t-il.
--Non, Monsieur, c'est mon ami, dit Joseph; nous ne sommes pas de même nation, et il entend peu l'allemand.
--De quel pays est-il donc? continua M. Mayer en regardant toujours Consuelo.
--De l'Italie, Monsieur, répondit encore Haydn.
--Vénitien, Génois, Romain, Napolitain ou Calabrais? dit M. Mayer en articulant chacune de ces dénominations dans le dialecte qui s'y rapporte, avec une admirable facilité.
--Oh! Monsieur, je vois bien que vous pouvez parler avec toutes sortes d'Italiens, répondit enfin Consuelo, qui craignait de se faire remarquer par un silence prolongé; moi je suis de Venise.
--Ah! c'est un beau pays! reprit M. Mayer en se servant tout de suite du dialecte familier à Consuelo. Est-ce qu'il y a longtemps que vous l'avez quitté?
--Six mois seulement.
--Et vous courez le pays en jouant du violon?
--Non; c'est lui qui accompagne, répondit Consuelo en montrant Joseph; moi je chante.
--Et vous ne jouez d'aucun instrument? ni hautbois, ni flûte, ni tambourin?
--Non; cela m'est inutile.
--Mais si vous êtes bon musicien, vous apprendriez facilement, n'est-ce pas?
--Oh! certainement, s'il le fallait!
--Mais vous ne vous en souciez pas?
--Non, j'aime mieux chanter.
--Et vous avez raison; cependant vous serez forcé d'en venir là, ou de changer de profession, du moins pendant un certain temps.
--Pourquoi cela, Monsieur?
--Parce que votre voix va bientôt muer, si elle n'a commencé déjà. Quel âge avez-vous? quatorze ans, quinze ans, tout au plus?
--Quelque chose comme cela.
--Eh bien, avant qu'il soit un an, vous chanterez comme une petite grenouille, et il n'est pas sûr que vous redeveniez un rossignol. C'est une épreuve douteuse pour un garçon que de passer de l'enfance à la jeunesse. Quelquefois on perd la voix en prenant de la barbe. A votre place, j'apprendrais à jouer du fifre; avec cela on trouve toujours à gagner sa vie.
--Je verrai, quand j'en serai là.
--Et vous, mon brave? dit M. Mayer en s'adressant à Joseph en allemand, ne jouez-vous que du violon?
--Pardon, Monsieur, répondit Joseph qui prenait confiance à son tour en voyant que le bon Mayer ne causait aucun embarras à Consuelo; je joue un peu de plusieurs instruments.
--Lesquels, par exemple?
--Le piano, la harpe, la flûte; un peu de tout quand je trouve l'occasion d'apprendre.
--Avec tant de talents, vous avez grand tort de courir les chemins comme vous faites; c'est un rude métier. Je vois que votre compagnon, qui est encore plus jeune et plus délicat que vous, n'en peut déjà plus, car il boite.
--Vous avez remarqué cela? dit Joseph qui ne l'avait que trop remarqué aussi, quoique sa compagne n'eût pas voulu avouer l'enflure et la souffrance de ses pieds.
--Je l'ai très-bien vu se traîner avec peine jusqu'au bateau, reprit Mayer.
--An! que voulez-vous, Monsieur! dit Haydn en dissimulant son chagrin sous un air d'indifférence philosophique: on n'est pas né pour avoir toutes ses aises, et quand il faut souffrir, on souffre!
--Mais quand on pourrait vivre plus heureux et plus honnête en se fixant! Je n'aime pas à voir des enfants intelligents et doux, comme vous me paraissez l'être, faire le métier de vagabonds. Croyez-en un bon homme qui a des enfants, lui aussi, et qui vraisemblablement ne vous reverra jamais, mes petits amis. On se tue et on se corrompt à courir les aventures. Souvenez-vous de ce que je vous dis là.
--Merci de votre bon conseil, Monsieur, reprit Consuelo avec un sourire affectueux; nous en profiterons peut-être.
--Dieu vous entende, mon petit gondolier! dit M. Mayer à Consuelo, qui avait pris une rame, et, machinalement, par une habitude toute populaire et vénitienne, s'était mise à naviguer.»
La barque touchait au rivage, après avoir fait un biais assez considérable à cause du courant de l'eau qui était un peu rude. M. Mayer adressa un adieu amical aux jeunes artistes en leur souhaitant un bon voyage, et son compagnon silencieux les empêcha de payer leur part au batelier. Après les remerciements convenables, Consuelo et Joseph entrèrent dans un sentier qui conduisait vers les montagnes, tandis que les deux étrangers suivaient la rive aplanie du fleuve dans la même direction.
«Ce M. Mayer me paraît un brave homme, dit Consuelo en se retournant une dernière fois sur la hauteur au moment de le perdre de vue. Je suis sûre que c'est un bon père de famille.
--Il est curieux et bavard, dit Joseph, et je suis bien aise de vous voir débarrassée de ses questions.
--Il aime à causer comme toutes les personnes qui ont beaucoup voyagé. C'est un cosmopolite, à en juger par sa facilité à prononcer les divers dialectes. De quel pays peut-il être?
--Il a l'accent saxon, quoiqu'il parle bien le bas autrichien. Je le crois du nord de l'Allemagne, Prussien peut-être!
--Tant pis; je n'aime guère les Prussiens, et le roi Frédéric encore moins que toute sa nation, d'après tout ce que j'ai entendu raconter de lui au château des Géants.
--En ce cas, vous vous plairez à Vienne; ce roi batailleur et philosophe n'a de partisans ni à la cour, ni à la ville.»
En devisant ainsi, ils gagnèrent l'épaisseur des bois, et suivirent des sentiers qui tantôt se perdaient sous les sapins, et tantôt côtoyaient un amphithéâtre de montagnes accidentées. Consuelo trouvait ces monts hyrcinio-carpathiens plus agréables que sublimes; après avoir traversé maintes fois les Alpes, elle n'éprouvait pas les mêmes transports que Joseph, qui n'avait jamais vu de cimes aussi majestueuses. Les impressions de celui-ci le portaient donc à l'enthousiasme, tandis que sa compagne se sentait plus disposée à la rêverie. D'ailleurs Consuelo était très-fatiguée ce jour-là, et faisait de grands efforts pour le dissimuler, afin de ne point affliger Joseph, qui ne s'en affligeait déjà que trop.
Ils prirent du sommeil pendant quelques heures, et après le repas et la musique, ils repartirent, au coucher du soleil. Mais bientôt Consuelo, quoiqu'elle eût baigné longtemps ses pieds délicats dans le cristal des fontaines, à la manière des héroïnes de l'idylle, sentit ses talons se déchirer sur les cailloux, et fut contrainte d'avouer qu'elle ne pouvait faire son étape de nuit. Malheureusement le pays était tout à fait désert de ce côté-là: pas une cabane, pas un moutier, pas un chalet sur le versant de la Moldaw. Joseph était désespéré. La nuit était trop froide pour permettre le repos en plein air. A une ouverture entre deux collines, ils aperçurent enfin des lumières au bas du versant opposé. Cette vallée, où ils descendirent, c'était la Bavière; mais la ville qu'ils apercevaient était plus éloignée qu'ils ne l'avaient pensé: il semblait au désolé Joseph qu'elle reculait à mesure qu'ils marchaient. Pour comble de malheur, le temps se couvrait de tous côtés, et bientôt une pluie fine et froide se mit à tomber. En peu d'instants elle obscurcit tellement l'atmosphère, que les lumières disparurent, et que nos voyageurs, arrivés, non sans péril et sans peine, au bas de la montagne, ne surent plus de quel côté se diriger. Ils étaient cependant sur une route assez unie, et ils continuaient à s'y traîner en la descendant toujours, lorsqu'ils entendirent le bruit d'une voiture qui venait à leur rencontre. Joseph n'hésita pas à l'aborder pour demander des indications sur le pays et sur la possibilité d'y trouver un gîte.
«Qui va là? lui répondit une voix forte; et il entendit en même temps claquer la batterie d'un pistolet: Éloignez-vous, ou je vous fais sauter la tête!
--Nous ne sommes pas bien redoutables, répondit Joseph sans se déconcerter. Voyez! nous sommes deux enfants, et nous ne demandons rien qu'un renseignement.
--Eh mais! s'écria une autre voix, que Consuelo reconnut aussitôt pour celle de l'honnête M. Mayer, ce sont mes petits drôles de ce matin; je reconnais l'accent de l'aîné. Êtes-vous là aussi, le gondolier? ajouta-t-il en vénitien et en appelant Consuelo.
--C'est moi, répondit-elle dans le même dialecte. Nous nous sommes égarés, et nous vous demandons, mon bon Monsieur, où nous pourrons trouver un palais ou une écurie pour nous retirer. Dites-le-nous, si vous le savez.
--Eh! mes pauvres enfants! reprit M. Mayer, vous êtes à deux grands milles au moins de toute espèce d'habitation. Vous ne trouverez pas seulement un chenil le long de ces montagnes. Mais j'ai pitié de vous: montez dans ma voiture; je puis vous y donner deux places sans me gêner. Allons, point de façons, montez!
--Monsieur, vous êtes mille fois trop bon, dit Consuelo, attendrie de l'hospitalité de ce brave homme mais vous allez vers le nord, et nous vers l'Autriche.
--Non, je vais à l'ouest. Dans une heure au plus je vous déposerai à Biberek. Vous y passerez la nuit, et demain vous pourrez gagner l'Autriche. Cela même abrégera votre route. Allons, décidez-vous, si vous ne trouvez pas de plaisir à recevoir la pluie, et à nous retarder.
--Eh bien, courage et confiance!» dit Consuelo tout bas à Joseph; et ils montèrent dans la voiture.
Ils remarquèrent qu'il y avait trois personnes, deux sur le devant, dont l'une conduisait, l'autre, qui était M. Mayer, occupait la banquette de derrière. Consuelo prit un coin, et Joseph le milieu. La voiture était une chaise à six places, spacieuse et solide. Le cheval, grand et fort, fouetté par une main vigoureuse, reprit le trot et fit sonner les grelots de son collier, en secouant la tête avec impatience.
LXX.
«Quand je vous le disais! s'écria M. Mayer, reprenant son propos où il l'avait laissé le matin: y a-t-il un métier plus rude et plus fâcheux que celui que vous faites? Quand le soleil luit, tout semble beau; mais le soleil ne luit pas toujours, et votre destinée est aussi variable que l'atmosphère.
--Quelle destinée n'est pas variable et incertaine? Dit Consuelo. Quand le ciel est inclément, la Providence met des coeurs secourables sur notre route: ce n'est donc pas en ce moment que nous sommes tentés de l'accuser.
--Vous avez de l'esprit, mon petit ami, répondit Mayer; vous êtes de ce beau pays où tout le monde en a. Mais, croyez-moi, ni votre esprit ni votre belle voix ne vous empêcheront de mourir de faim dans ces tristes provinces autrichiennes. A votre place, j'irais chercher fortune dans un pays riche et civilisé, sous la protection d'un grand prince.
--Et lequel, dit Consuelo, surprise de cette insinuation.
--Ah! ma foi, je ne sais; il y en a plusieurs.
--Mais la reine de Hongrie n'est-elle pas une grande princesse, dit Haydn? n'est-on pas aussi bien protégé dans ses États?...
--Eh! sans doute, répondit Mayer; mais vous ne savez pas que Sa Majesté Marie-Thérèse déteste la musique, les vagabonds encore plus, et que vous Serez chassés de Vienne, si vous y paraissez dans les rues en troubadours, comme vous voilà.»
En ce moment, Consuelo revit, à peu de distance, dans une profondeur De terrains sombres, au-dessous du chemin, les lumières qu'elle avait aperçues, et fit part de son observation à Joseph, qui sur-le-champ manifesta à M. Mayer le désir de descendre, pour gagner ce gîte plus rapproché que la ville de Biberek.»
«Cela? répondit M. Mayer; vous prenez cela pour des lumières? Ce sont des lumières, en effet; mais elles n'éclairent d'autres gîtes que des marais dangereux où bien des voyageurs se sont perdus et engloutis. Avez-vous jamais vu des feux follets?
--Beaucoup sur les lagunes de Venise, dit Consuelo, et souvent sur les petits lacs de la Bohême.
--Eh bien, mes enfants, ces lumières que vous voyez ne sont pas autre chose.
M. Mayer reparla longtemps encore à nos jeunes gens de la nécessité de se fixer, et du peu de ressources qu'ils trouveraient à Vienne, sans toutefois déterminer le lieu où il les engageait à se rendre. D'abord Joseph fut frappé de son obstination, et craignit qu'il n'eût découvert le sexe de sa compagne; mais la bonne foi avec laquelle il lui parlait comme à un garçon (allant jusqu'à lui dire qu'elle ferait mieux d'embrasser l'état militaire, quand elle serait en âge, que de traîner la semelle à travers champs) le rassura sur ce point, et il se persuada que le bon Mayer était un de ces cerveaux faibles, à idées fixes, qui répètent un jour entier le premier propos qui leur est venu à l'esprit en s'éveillant. Consuelo, de son côté, le prit pour un maître d'école, ou pour un ministre protestant qui n'avait en tête qu'éducations, bonnes moeurs et prosélytisme.
Au bout d'une heure, ils arrivèrent à Biberek, par une nuit si obscure qu'ils ne distinguaient absolument rien. La chaise s'arrêta dans une cour d'auberge, et aussitôt M. Mayer fut abordé par deux hommes qui le tirèrent à part pour lui parler. Lorsqu'ils entrèrent dans la cuisine, où Consuelo et Joseph étaient occupés à se sécher et à se réchauffer auprès du feu, Joseph reconnut dans ces deux personnages, les mêmes qui s'étaient séparés de M. Mayer au passage de la Moldaw, lorsque celui-ci l'avait traversée, les laissant sur la rive gauche. L'un des deux était borgne, et l'autre, quoiqu'il eût ses deux yeux, n'avait pas une figure plus agréable. Celui qui avait passé l'eau avec M. Mayer, et que nos jeunes voyageurs avaient retrouvé dans la voiture, vint les rejoindre: le quatrième ne parut pas. Ils parlèrent tous ensemble un langage inintelligible pour Consuelo elle-même qui entendait tant de langues. M. Mayer paraissait exercer sur eux une sorte d'autorité et influencer tout au moins leurs décisions; car, après un entretien assez animé à voix basse, sur les dernières paroles qu'il leur dit, ils se retirèrent, à l'exception de celui que Consuelo, en le désignant à Joseph, appelait _le silencieux_: c'était celui qui n'avait point quitté M. Mayer.
Haydn s'apprêtait à faire servir le souper frugal de sa compagne et le sien, sur un bout de la table de cuisine, lorsque M. Mayer, revenant vers eux, les invita à partager son repas, et insista avec tant de bonhomie qu'ils n'osèrent le refuser. Il les emmena dans la salle à manger, où ils trouvèrent un véritable festin, du moins c'en était un pour deux pauvres enfants privés de toutes les douceurs de ce genre depuis cinq jours d'une marche assez pénible. Cependant Consuelo n'y prit part qu'avec retenue; la bonne chère que faisait M. Mayer, l'empressement avec lequel les domestiques paraissaient le servir, et la quantité de vin qu'il absorbait, ainsi que son muet compagnon, la forçaient à rabattre un peu de la haute opinion qu'elle avait prise des vertus presbytériennes de l'amphitryon. Elle était choquée surtout du désir qu'il montrait de faire boire Joseph et elle-même au delà de leur soif, et de l'enjouement très-vulgaire avec lequel il les empêchait de mettre de l'eau dans leur vin. Elle voyait avec plus d'inquiétude encore que, soit distraction, soit besoin réel de réparer ses forces, Joseph se laissait aller, et commençait à devenir plus communicatif et plus animé qu'elle ne l'eût souhaité. Enfin elle prit un peu d'humeur lorsqu'elle trouva son compagnon insensible aux coups de coude qu'elle lui donnait pour arrêter ses fréquentes libations; et lui retirant son verre au moment où M. Mayer allait le remplir de nouveau:
«Non, Monsieur, lui dit-elle, non; permettez-nous de ne pas vous imiter; cela ne nous convient pas.
--Vous êtes de drôles de musiciens! s'écria Mayer en riant, avec son air de franchise et d'insouciance; des musiciens qui ne boivent pas! Vous êtes les premiers de ce caractère que je rencontre!
--Et vous, Monsieur, êtes-vous musicien? dit Joseph. Je gage que vous l'êtes! Le diable m'emporte si vous n'êtes pas maître de chapelle de quelque principauté saxonne!
--Peut-être, répondit Mayer en souriant; et voilà pourquoi vous m'inspirez de la sympathie, mes enfants.
--Si Monsieur est un maître, reprit Consuelo, il y a trop de distance entre son talent et celui des pauvres chanteurs des rues comme nous pour l'intéresser bien vivement.
--Il y a de pauvres chanteurs de rues qui ont plus de talent qu'on ne pense, dit Mayer; et il y a de très-grands maîtres, voire des maîtres de chapelle des premiers souverains du monde, qui ont commencé par chanter dans les rues. Si je vous disais que, ce matin, entre neuf et dix heures, j'ai entendu partir d'un coin de la montagne, sur la rive gauche de la Moldaw, deux voix charmantes qui disaient un joli duo italien, avec accompagnement de ritournelles agréables, et même savantes sur le violon! Eh bien, cela m'est arrivé, tandis que je déjeunais sur un coteau avec mes amis. Et cependant quand j'ai vu descendre de la colline les musiciens qui venaient de me charmer, j'ai été fort surpris de trouver en eux deux pauvres enfants, l'un vêtu en petit paysan, l'autre ... bien gentil, bien simple, mais peu fortuné en apparence.... Ne soyez donc ni honteux ni surpris de l'amitié que je vous témoigne, mes petits amis, et faites-moi celle de boire aux muses, nos communes et divines patronnes.
--Monsieur, maestro! s'écria Joseph tout joyeux et tout à fait gagné, je veux boire à la vôtre. Oh! Vous êtes un véritable musicien, j'en suis certain, puisque vous avez été enthousiasmé du talent de ... du signor Bertoni, mon camarade.
--Non, vous ne boirez pas davantage, dit Consuelo impatientée en lui arrachant son verre; ni moi non plus, ajouta-t-elle en retournant le sien. Nous n'avons que nos voix pour vivre, monsieur le professeur, et le vin gâte la voix; vous devez donc nous encourager à rester sobres, au lieu de chercher à nous débaucher.
--Eh bien, vous parlez raisonnablement, dit Mayer en replaçant au milieu de la table la carafe qu'il avait mise derrière lui. Oui, ménageons la voix, c'est bien dit. Vous avez plus de sagesse que votre âge ne comporte, ami Bertoni, et je suis bien aise d'avoir fait cette épreuve de vos bonnes moeurs. Vous irez loin, je le vois à votre prudence autant qu'à votre talent. Vous irez loin, et je veux avoir l'honneur et le mérite d'y contribuer.»
Alors le prétendu professeur, se mettant à l'aise, et parlant avec un air de bonté et de loyauté extrême, leur offrit de les emmener avec lui à Dresde, où il leur procurerait les leçons du célèbre Hasse et la protection Spéciale de la reine de Pologne, princesse électorale de Saxe.
Cette princesse, femme d'Auguste III, roi de Pologne, était précisément élève du Porpora. C'était une rivalité de faveur entre ce maître et le _Sassone_[1], auprès de la souveraine dilettante, qui avait été la première cause de leur profonde inimitié. Lors même que Consuelo eût été disposée à chercher fortune dans le nord de l'Allemagne, elle n'eût pas choisi pour son début cette cour, où elle se serait trouvée en lutte avec l'école et la coterie qui avaient triomphé de son maître. Elle en avait assez entendu parler à ce dernier dans ses heures d'amertume et de ressentiment, pour être, en tout état de choses, fort peu tentée de suivre le conseil du professeur Mayer.
[Note 1: Surnom que les Italiens donnaient à Jean-Adolphe Hasse, qui était Saxon.]
Quant à Joseph, sa situation était fort différente. La tête montée par Le souper, il se figurait avoir rencontré un puissant protecteur et le promoteur de sa fortune future. La pensée ne lui venait pas d'abandonner Consuelo pour suivre ce nouvel ami; mais, un peu gris comme il l'était, Il se livrait à l'espérance de le retrouver un jour. Il se fiait à sa bienveillance, et l'en remerciait avec chaleur. Dans cet enivrement de joie, il prit son violon, et en joua tout de travers. M. Mayer ne l'en applaudit que davantage, soit qu'il ne voulût pas le chagriner en lui faisant remarquer ses fausses notes, soit, comme le pensa Consuelo, qu'il fût lui-même un très-médiocre musicien. L'erreur où il était très-réellement sur le sexe de cette dernière, quoiqu'il l'eût entendue chanter, achevait de lui démontrer qu'il ne pouvait pas être un professeur bien exercé d'oreille, puisqu'il s'en laissait imposer comme eût pu le faire un serpent de village ou un professeur de trompette.
Cependant M. Mayer insistait toujours pour qu'ils se laissassent emmener à Dresde. Tout en refusant, Joseph écoutait ses offres d'un air ébloui, et faisait de telles promesses de s'y rendre le plus tôt possible, que Consuelo se vit forcée de détromper M. Mayer sur la possibilité de cet arrangement.
«Il n'y faut pas songer quant à présent, dit-elle d'un ton très-ferme; Joseph, vous savez bien que cela ne se peut pas, et que vous-même avez d'autres projets. Mayer renouvela ses offres séduisantes, et fut surpris de la trouver inébranlable, ainsi que Joseph, à qui la raison revenait lorsque le signor Bertoni reprenait la parole.»
Sur ces entrefaites, le voyageur silencieux, qui n'avait fait qu'une courte apparition au souper, vint appeler M. Mayer, qui sortit avec lui. Consuelo profita de ce moment pour gronder Joseph de sa facilité à écouter les belles paroles du premier venu et les inspirations du bon vin.
«Ai-je donc dit quelque chose de trop? dit Joseph effrayé.
--Non, reprit-elle; mais c'est déjà une imprudence que de faire société aussi longtemps avec des inconnus. A force de me regarder, on peut s'apercevoir ou tout au moins se douter que je ne suis pas un garçon. J'ai eu beau frotter mes mains avec mon crayon pour les noircir, et les tenir le plus possible sous la table, il eût été impossible qu'on ne remarquât point leur faiblesse, si heureusement ces deux messieurs n'avaient été absorbés, l'un par la bouteille, et l'autre par son propre babil. Maintenant le plus prudent serait de nous éclipser, et d'aller dormir dans une autre auberge; car je ne suis pas tranquille avec ces nouvelles connaissances qui semblent vouloir s'attacher à nos pas.
--Eh quoi! dit Joseph, nous en aller honteusement comme des ingrats, sans saluer et sans remercier cet honnête homme, cet illustre professeur, peut-être? Qui sait si ce n'est pas le grand Hasse lui-même que nous venons d'entretenir.
--Je vous réponds que non; et si vous aviez eu votre tête, vous auriez remarqué une foule de lieux communs misérables qu'il a dits sur la musique. Un maître ne parle point ainsi. C'est quelque musicien des derniers rangs de l'orchestre, bonhomme, grand parleur et passablement ivrogne. Je ne sais pourquoi je crois voir, à sa figure, qu'il n'a jamais soufflé que dans du cuivre; et, à son regard de travers, on dirait qu'il a toujours un oeil sur son chef d'orchestre.
--_Corno_, ou _clarino secondo_, s'écria Joseph en éclatant de rire, ce n'en est pas moins un convive agréable.
--Et vous, vous ne l'êtes guère, répliqua Consuelo avec un peu d'humeur; allons, dégrisez-vous, et faisons nos adieux; mais partons.
--La pluie tombe à torrents; écoutez comme elle bat les vitres!
--J'espère que vous n'allez pas vous endormir sur cette table? dit Consuelo en le secouant pour l'éveiller.»
M, Mayer rentra en cet instant.
«En voici bien d'une autre! s'écria-t-il gaiement. Je croyais pouvoir coucher ici et repartir demain pour Chamb; mais voilà mes amis qui me font rebrousser chemin, et qui prétendent que je leur suis nécessaire pour une affaire d'intérêt qu'ils ont à Passaw. Il faut que je cède! Ma foi, mes enfants, si j'ai un conseil à vous donner, puisqu'il me faut renoncer au plaisir de vous emmener à Dresde, c'est de profiter de l'occasion. J'ai toujours deux places à vous donner dans ma chaise, ces messieurs ayant la leur. Nous serons demain matin à Passaw, qui n'est qu'à six milles d'ici. Là, je vous souhaiterai un bon voyage. Vous serez près de la frontière d'Autriche, et vous pourrez même descendre le Danube en bateau jusqu'à Vienne, à peu de frais et sans fatigue.»