Consuelo, Tome 2 (1861)

Chapter 23

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Et doucement gagnée par l'attention que Joseph lui prêtait, stimulée par d'autres questions naïves qu'il lui adressa en tremblant, elle se laissa entraîner au plaisir de lui parler assez longuement de son fiancé. Chaque réponse amenait une explication, et, de détails en détails, elle en vint à lui raconter minutieusement toutes les particularités de l'affection qu'Albert lui avait inspirée. Peut-être cette confiance absolue en un jeune homme qu'elle ne connaissait que depuis la veille eût-elle été inconvenante en toute autre situation. Il est vrai que cette situation bizarre était seule capable de la faire naître. Quoi qu'il en soit, Consuelo céda à un besoin irrésistible de se rappeler à elle-même et de confier à un coeur ami les vertus de son fiancé; et, tout en parlant ainsi, elle sentit, avec la même satisfaction qu'on éprouve à faire l'essai de ses forces après une maladie grave, qu'elle aimait Albert plus qu'elle ne s'en était flattée en lui promettant de travailler à n'aimer que lui. Son imagination s'exaltait sans inquiétude, à mesure qu'elle s'éloignait de lui; et tout ce qu'il y avait de beau, de grand et de respectable dans son caractère, lui apparut sous un jour plus brillant, lorsqu'elle ne sentit plus en elle la crainte de prendre trop précipitamment une résolution absolue. Sa fierté ne souffrait plus de l'idée qu'on pouvait l'accuser d'ambition, car elle fuyait, elle renonçait en quelque sorte aux avantages matériels attachés à cette union; elle pouvait donc, sans contrainte et sans honte, se livrer à l'affection dominante de son âme. Le nom d'Anzoleto ne vint pas une seule fois sur ses lèvres, et elle s'aperçut encore avec plaisir qu'elle n'avait pas même songé à faire mention de lui dans le récit de son séjour en Bohême.

Ces épanchements, tout déplacés et téméraires qu'ils pussent être, amenèrent les meilleurs résultats. Ils firent comprendre à Joseph combien l'âme de Consuelo était sérieusement occupée; et les espérances vagues qu'il pouvait avoir involontairement conçues s'évanouirent comme des songes, dont il s'efforça même de dissiper le souvenir. Après une ou deux heures de silence qui succédèrent à cet entretien animé, il prit la ferme résolution de ne plus voir en elle ni une belle sirène, ni un dangereux et problématique camarade, mais une grande artiste et une noble femme, dont les conseils et l'amitié étendraient sur toute sa vie une heureuse influence.

Autant pour répondre à sa confiance que pour mettre à ses propres désirs une double barrière, il lui ouvrit son âme, et lui raconta comme quoi, lui aussi, était engagé, et pour ainsi dire fiancé. Son roman de coeur était moins poétique que celui de Consuelo; mais pour qui sait l'issue de ce roman dans la vie de Haydn, il n'était pas moins pur et moins noble. Il avait témoigné de l'amitié à la fille de son généreux hôte, le perruquier Keller, et celui-ci, voyant cette innocente liaison, lui avait dit:

«Joseph, je me fie à toi. Tu parais aimer ma fille, et je vois que tu ne lui es pas indifférent. Si tu es aussi loyal que laborieux et reconnaissant, quand tu auras assuré ton existence, tu seras mon gendre.»

Dans un mouvement de gratitude exaltée, Joseph avait promis, juré!... et quoique sa fiancée ne lui inspirât pas la moindre passion, il se regardait comme enchaîné pour jamais.

Il raconta ceci avec une mélancolie qu'il ne put vaincre en songeant à la différence de sa position réelle et des rêves enivrants auxquels il lui fallait renoncer. Consuelo regarda cette tristesse comme l'indice d'un amour profond et invincible pour la fille de Keller. Il n'osa la détromper; et son estime, son abandon complet dans la loyauté et la pureté de Beppo en augmentèrent d'autant.

Leur voyage ne fut donc troublé par aucune de ces crises et de ces explosions que l'on eût pu présager en voyant partir ensemble pour un tête-à-tête de quinze jours, et au milieu de toutes les circonstances qui pouvaient garantir l'impunité, deux jeunes gens aimables, intelligents, et remplis de sympathie l'un pour l'autre. Quoique Joseph n'aimât pas la fille de Keller, il consentit à laisser prendre sa fidélité de conscience pour une fidélité de coeur; et quoiqu'il sentît encore parfois l'orage gronder dans son sein, il sut si bien l'y maîtriser, que sa chaste compagne, dormant au fond des bois sur la bruyère, gardée par lui comme par un chien fidèle, traversant à ses côtés des solitudes profondes, loin de tout regard humain, passant maintes fois la nuit avec lui dans la même grange ou dans la même grotte, ne se douta pas une seule fois de ses combats et des mérites de sa victoire. Dans sa vieillesse, lorsque Haydn lut les premiers livres des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, il sourit avec des yeux baignés de larmes en se rappelant sa traversée du Boehmer-Wald avec Consuelo, l'amour tremblant et la pieuse innocence pour compagnons de voyage.

Une fois, pourtant, la vertu du jeune musicien se trouva à une rude épreuve. Lorsque le temps était beau, les chemins faciles, et la lune brillante, ils adoptaient la vraie et bonne manière de voyager pédestrement sans courir les risques des mauvais gîtes. Ils s'établissaient dans quelque lieu tranquille et abrité pour y passer la journée à causer, à dîner, à faire de la musique et à dormir. Aussitôt que la soirée devenait froide, ils achevaient de souper, pliaient bagage, et reprenaient leur course jusqu'au jour. Ils échappaient ainsi à la fatigue d'une marche au soleil, aux dangers d'être examinés curieusement, à la malpropreté et à la dépense des auberges. Mais lorsque la pluie, qui devint assez fréquente dans la partie élevée du Boehmer-Wald où la Moldaw prend sa source, les forçait de chercher un abri, ils se retiraient où ils pouvaient, tantôt dans la cabane de quelque serf, tantôt dans les hangars de quelque châtellenie. Ils fuyaient avec soin les cabarets, où ils eussent pu trouver plus facilement à se loger, dans la crainte des mauvaises rencontres, des propos grossiers, et des scènes bruyantes.

Un soir donc, pressés par l'orage, ils entrèrent dans la hutte d'un chevrier, qui, pour toute démonstration d'hospitalité, leur dit en bâillant et en étendant les bras du côté de sa bergerie:

«Allez au foin.»

Consuelo se glissa dans un coin bien sombre, comme elle avait coutume de faire, et Joseph allait s'installer à distance dans un autre coin, lorsqu'il heurta les jambes d'un homme endormi qui l'apostropha rudement. D'autres jurements répondirent à l'imprécation du dormeur, et Joseph, effrayé de cette compagnie, se rapprocha de Consuelo et lui saisit le bras pour être sûr que personne ne se mettrait entre eux. D'abord leur pensée fut de sortir; mais la pluie ruisselait à grand bruit sur le toit de planches de la hutte, et tout le monde était rendormi.

«Restons, dit Joseph à voix basse, jusqu'à ce que la pluie ait cessé. Vous pouvez dormir sans crainte, je ne fermerai pas l'oeil, je resterai près de vous. Personne ne peut se douter qu'il y ait une femme ici. Aussitôt que le temps redeviendra supportable, je vous éveillerai, et nous nous glisserons dehors.»

Consuelo n'était pas fort rassurée; mais il y avait plus de danger à sortir tout de suite qu'à rester. Le chevrier et ses hôtes remarqueraient cette crainte de demeurer avec eux; ils en prendraient des soupçons, ou sur leur sexe, ou sur l'argent qu'on pourrait leur supposer; et si ces hommes étaient capables de mauvaises intentions, ils les suivraient dans la campagne pour les attaquer. Consuelo, ayant fait toutes ces réflexions, se tint tranquille; mais elle enlaça son bras à celui de Joseph, par un sentiment de frayeur bien naturelle et de confiance bien fondée en sa sollicitude.

Quand la pluie cessa, comme ils n'avaient dormi ni l'un ni l'autre, ils Se disposaient à partir, lorsqu'ils entendirent remuer leurs compagnons inconnus, qui se levèrent et s'entretinrent à voix basse dans un argot incompréhensible. Après avoir soulevé de lourds paquets qu'ils chargèrent sur leurs dos, ils se retirèrent en échangeant avec le chevrier quelques mots allemands qui firent juger à Joseph qu'ils faisaient la contrebande, et que leur hôte était dans la confidence. Il n'était guère que minuit, la lune se levait, et, à la lueur d'un rayon qui tombait obliquement sur la porte entr'ouverte, Consuelo vit briller leurs armes, tandis qu'ils s'occupaient à les cacher sous leurs manteaux. En même temps, elle s'assura qu'il n'y avait plus personne dans la hutte, et le chevrier lui-même l'y laissa seule avec Haydn; car il suivit les contrebandiers, pour les guider dans les sentiers de la montagne, et leur enseigner un passage à la frontière, connu, disait-il, de lui seul.

«Si tu nous trompes, au premier soupçon je te fais sauter la cervelle,» lui dit un de ces hommes à figure énergique et grave.

Ce fut la dernière parole que Consuelo entendit. Leurs pas mesurés firent craquer le gravier pendant quelques instants. Le bruit d'un ruisseau voisin, grossi par la pluie, couvrit celui de leur marche, qui se perdait dans l'éloignement.

«Nous avions tort de les craindre, dit Joseph sans quitter cependant le bras de Consuelo qu'il pressait toujours contre sa poitrine. Ce sont des gens qui évitent les regards encore plus que nous.

--Et à cause de cela, je crois que nous avons couru quelque danger, répondit Consuelo. Quand vous les avez heurtés dans l'obscurité, vous avez bien fait de ne rien répondre à leurs jurements; ils vous ont pris pour un des leurs. Autrement, ils nous auraient peut-être craints comme des espions, et nous auraient fait un mauvais parti. Grâce à Dieu, il n'y a plus rien à craindre, et nous voilà enfin seuls.

--Reposez-vous donc, dit Joseph en sentant à regret le bras de Consuelo se détacher du sien. Je veillerai encore, et au jour nous partirons.»

Consuelo avait été plus fatiguée par la peur que par la marche; elle était si habituée à dormir sous la garde de son ami, qu'elle céda au sommeil. Mais Joseph, qui avait pris, lui aussi, après bien des agitations, l'habitude de dormir auprès d'elle, ne put cette fois goûter aucun repos. Cette main de Consuelo, qu'il avait tenue toute tremblante dans la sienne pendant deux heures, ces émotions de terreur et de jalousie qui avaient réveillé toute l'intensité de son amour, et jusqu'à cette dernière parole que Consuelo lui disait en s'endormant: «Nous voilà enfin seuls!» allumaient en lui une fièvre brûlante. Au lieu de se retirer au fond de la hutte pour lui témoigner son respect, comme il avait accoutumé de faire, voyant qu'elle-même ne songeait pas à s'éloigner de lui, il resta assis à ses côtés; et les palpitations de son cœur devinrent si violentes, que Consuelo eût pu les entendre, si elle n'eût pas été endormie. Tout l'agitait, le bruit mélancolique du ruisseau, les plaintes du vent dans les sapins, et les rayons de la lune qui se glissaient par une fente de la toiture, et venaient éclairer faiblement le visage pâle de Consuelo encadré dans ses cheveux noirs; enfin, ce je ne sais quoi de terrible et de farouche qui passe de la nature extérieure dans le coeur de l'homme quand la vie est sauvage autour de lui. Il commençait à se calmer et à s'assoupir, lorsqu'il crut sentir des mains sur sa poitrine. Il bondit sur la fougère, et saisit dans ses bras un petit chevreau qui était venu s'agenouiller et se réchauffer sur son sein. Il le caressa, et, sans savoir pourquoi, il le couvrit de larmes et de baisers. Enfin le jour parut; et en voyant plus distinctement le noble front et les traits graves et purs de Consuelo, il eut honte de ses tourments. Il sortit pour aller tremper son visage et ses cheveux dans l'eau glacée du torrent. Il semblait vouloir se purifier des pensées coupables qui avaient embrasé son cerveau.

Consuelo vint bientôt l'y joindre, et faire la même ablution pour dissiper l'appesantissement du sommeil et se familiariser courageusement avec l'atmosphère du matin, comme elle faisait gaiement tous les jours. Elle s'étonna de voir Haydn si défait et si triste.

«Oh! pour le coup, frère Beppo, lui dit-elle, vous ne supportez pas aussi bien que moi les fatigues et les émotions; vous voilà aussi pâle que ces petites fleurs qui ont l'air de pleurer sur la face de l'eau.

--Et vous, vous êtes aussi fraîche que ces belles roses sauvages qui ont l'air de rire sur ses bords, répondit Joseph. Je crois bien que je sais braver la fatigue, malgré ma figure terne; mais l'émotion, il est vrai, signora, que je ne sais guère la supporter.»

Il fut triste pendant toute la matinée; et lorsqu'ils s'arrêtèrent pour manger du pain et des noisettes dans une belle prairie en pente rapide, sous un berceau de vigne sauvage, elle le tourmenta de questions si ingénues pour lui faire avouer la cause de son humeur sombre, qu'il ne put s'empêcher de lui faire une réponse où entrait un grand dépit contre lui-même et contre sa propre destinée.

«Eh bien, puisque vous voulez le savoir, dit-il, je songe que je suis bien malheureux; car j'approche tous les jours un peu plus de Vienne, où ma destinée est engagée, bien que mon coeur ne le soit pas. Je n'aime pas ma fiancée; je sens que je ne l'aimerai jamais, et pourtant j'ai promis, et je tiendrai parole.

--Serait-il possible? s'écria Consuelo, frappée de surprise. En ce cas, mon pauvre Beppo, nos destinées, que je croyais conformes en bien des points, sont donc entièrement opposées; car vous courez vers une fiancée que vous n'aimez pas, et moi, je fuis un fiancé que j'aime. Étrange fortune! qui donne aux uns ce qu'ils redoutent, pour arracher aux autres ce qu'ils chérissent.»

Elle lui serra affectueusement la main en parlant ainsi, et Joseph vit bien que cette réponse ne lui était pas dictée par le soupçon de sa témérité et le désir de lui donner une leçon. Mais la leçon n'en fut que plus efficace.

Elle le plaignait de son malheur et s'en affligeait avec lui, tout en lui montrant, par un cri du coeur, sincère et profond, qu'elle en aimait un autre sans distraction et sans défaillance.

Ce fut la dernière folie de Joseph envers elle. Il prit son violon, et, le raclant avec force, il oublia cette nuit orageuse. Quand ils se remirent en route, il avait complètement abjuré un amour impossible, et les événements qui suivirent ne lui firent plus sentir que la force du dévouement et de l'amitié. Lorsque Consuelo voyait passer un nuage sur son front, et qu'elle tâchait de l'écarter par de douces paroles:

«Ne vous inquiétez pas de moi, lui répondait-il. Si je suis condamné à n'avoir pas d'amour pour ma femme, du moins j'aurai de l'amitié pour elle, et l'amitié peut consoler de l'amour, je le sens mieux que vous ne croyez!»

LXIX.

Haydn n'eut jamais lieu de regretter ce voyage et les souffrances qu'il avait combattues; car il y prit les meilleures leçons d'italien, et même les meilleures notions de musique qu'il eût encore eues dans sa vie. Durant les longues haltes qu'ils firent dans les beaux jours, sous les solitaires ombrages du Boehmer-Wald, nos jeunes artistes se révélèrent l'un à l'autre tout ce qu'ils possédaient d'intelligence et de génie. Quoique Joseph Haydn eût une belle voix et sût en tirer grand parti comme choriste, quoiqu'il jouât agréablement du violon et de plusieurs instruments, il comprit bientôt, en écoutant chanter Consuelo, qu'elle lui était infiniment supérieure comme virtuose, et qu'elle eût pu faire de lui un chanteur habile sans l'aide du Porpora. Mais l'ambition et les facultés de Haydn ne se bornaient pas à cette branche de l'art; et Consuelo, en le voyant si peu avancé dans la pratique, tandis qu'en théorie il exprimait des idées si élevées et si saines, lui dit un jour en souriant:

«Je ne sais pas si je fais bien de vous rattacher à l'étude du chant; car si vous venez à vous passionner pour la profession de chanteur, vous sacrifierez peut-être de plus hautes facultés qui sont en vous. Voyons donc un peu vos compositions! Malgré mes longues et sévères études de contre-point avec un aussi grand maître que le Porpora, ce que j'ai appris ne me sert qu'à bien comprendre les créations du génie, et je n'aurai plus le temps, quand même j'en aurais l'audace, de créer moi-même des oeuvres de longue haleine; au lieu que si vous avez le génie créateur, vous devez suivre cette route, et ne considérer le chant et l'étude des instruments que comme vos moyens matériels.»

Depuis que Haydn avait rencontré Consuelo, il est bien vrai qu'il ne songeait plus qu'à se faire chanteur. La suivre ou vivre auprès d'elle, la retrouver partout dans sa vie nomade, tel était son rêve ardent depuis quelques jours. Il fit donc difficulté de lui montrer son dernier manuscrit, quoiqu'il l'eût avec lui, et qu'il eût achevé de l'écrire en allant à Pilsen. Il craignait également et de lui sembler médiocre en ce genre, et de lui montrer un talent qui la porterait à combattre son envie de chanter. Il céda enfin, et, moitié de gré, moitié de force, se laissa arracher le cahier mystérieux. C'était une petite sonate pour piano, qu'il destinait à ses jeunes élèves. Consuelo commença par la lire des yeux, et Joseph s'émerveilla de la lui voir saisir aussi parfaitement par une simple lecture que si elle l'eût entendu exécuter. Ensuite elle lui fit essayer divers passages sur le violon, et chanta elle-même ceux qui étaient possibles pour la voix. J'ignore si Consuelo devina, d'après cette bluette, le futur auteur de _la Création_ et de tant d'autres productions éminentes; mais il est certain qu'elle pressentit un bon maître, et elle lui dit, en lui rendant son manuscrit:

«Courage, Beppo! tu es un artiste distingué, et tu peux être un grand compositeur, si tu travailles. Tu as des idées, cela est certain. Avec des idées et de la science, on peut beaucoup. Acquiers donc de la science, et triomphons de la mauvaise humeur du Porpora; c'est le maître qu'il te faut. Mais ne songe plus aux coulisses; ta place est ailleurs, et ton bâton de commandement est ta plume. Tu ne dois pas obéir, mais imposer. Quand on peut être l'âme de l'oeuvre, comment songe-t-on à se ranger parmi les machines? Allons! maestro en herbe, n'étudiez plus le trille et la cadence avec votre gosier. Sachez où il faut les placer, et non comment il faut les faire. Ceci regarde votre très-humble servante et subordonnée, qui vous retient le premier rôle de femme que vous voudrez bien écrire pour un mezzo-soprano.

--O Consuelo _de mi alma!_ s'écria Joseph, transporté de joie et d'espérance; écrire pour vous, être compris et exprimé par vous! Quelle gloire, quelles ambitions vous me suggérez! Mais non, c'est un rêve, une folie. Enseignez-moi à chanter. J'aime mieux m'exercer à rendre, selon votre coeur et votre intelligence, les idées d'autrui, que de mettre sur vos lèvres divines des accents indignes de vous!

--Voyons, voyons, dit Consuelo, trêve de cérémonie. Essayez-vous à improviser, tantôt sur le violon, tantôt avec la voix. C'est ainsi que l'âme vient sur les lèvres et au bout des doigts. Je saurai si vous avez le souffle divin, où si vous n'êtes qu'un écolier adroit, farci de réminiscences.»

Haydn lui obéit. Elle remarqua avec plaisir qu'il n'était pas savant, et qu'il y avait de la jeunesse, de la fraîcheur et de la simplicité dans ses idées premières. Elle l'encouragea de plus en plus, et ne voulut désormais lui enseigner le chant que pour lui indiquer, comme elle le disait, la manière de s'en servir.

Ils s'amusèrent ensuite à dire ensemble des petits duos italiens qu'elle lui fit connaître, et qu'il apprit par coeur.

«Si nous venons à manquer d'argent avant la fin du voyage, lui dit-elle, il nous faudra bien chanter par les rues. D'ailleurs, la police peut vouloir mettre nos talents à l'épreuve, si elle nous prend pour des vagabonds coupeurs de bourses, comme il y en a tant qui déshonorent la profession, les malheureux! Soyons donc prêts à tout événement. Ma voix, en la prenant tout à fait en contralto, peut passer pour celle d'un jeune garçon avant la mue. Il faut que vous appreniez aussi sur le violon quelques chansonnettes que vous m'accompagnerez. Vous allez voir que ce n'est pas une mauvaise étude. Ces facéties populaires sont pleines de verve et de sentiment original; et quant à mes vieux chants espagnols, c'est du génie tout pur, du diamant brut. Maestro, faites-en votre profit: les idées engendrent les idées.»

Ces études furent délicieuses pour Haydn. C'est là peut-être qu'il conçut le génie de ces compositions enfantines et mignonnes qu'il fit plus tard pour les marionnettes des petits princes Esterhazy. Consuelo mettait à ces leçons tant de gaieté, de grâce, d'animation et d'esprit, que le bon jeune homme, ramené à la pétulance et au bonheur insouciant de l'enfance, oubliait ses pensées d'amour, ses privations, ses inquiétudes, et souhaitait que cette éducation ambulante ne finît jamais.

Nous ne prétendons pas faire l'itinéraire du voyage de Consuelo et d'Haydn. Peu familiarisé avec les sentiers du Boehmer-Wald, nous donnerions peut-être des indications inexactes, si nous en suivions la trace dans les souvenirs confus qui nous les ont transmis. Il nous suffira de dire que la première moitié de ce voyage fut, en somme, plus agréable que pénible, jusqu'au moment d'une aventure que nous ne pouvons nous dispenser de rapporter.

Ils avaient suivi, dès la source, la rive septentrionale de la Moldaw, parce qu'elle leur avait semblé la moins fréquentée et la plus pittoresque. Ils descendirent donc, pendant tout un jour, la gorge encaissée qui se prolonge en s'abaissant dans la même direction que le Danube; mais quand ils furent à la hauteur de Schenau, voyant la chaîne de montagnes s'abaisser vers la plaine, ils regrettèrent de n'avoir pas suivi l'autre rive du fleuve, et par conséquent l'autre bras de la chaîne qui s'éloignait en s'élevant du côté de la Bavière. Ces montagnes boisées leur offraient plus d'abris naturels et de sites poétiques que les vallées de la Bohême. Dans les stations qu'ils faisaient de jour dans les forêts, ils s'amusaient à chasser les petits oiseaux à la glu et au lacet; et quand, après leur sieste, ils trouvaient leurs pièges approvisionnés de ce menu gibier, ils faisaient avec du bois mort une cuisine en plein vent qui leur paraissait somptueuse. On n'accordait la vie qu'aux rossignols, sous prétexte que ces oiseaux musiciens étaient des confrères.

Nos pauvres enfants allaient donc cherchant un gué, et ne le trouvaient pas; la rivière était rapide, encaissée, profonde, et grossie par les pluies des jours précédents. Ils rencontrèrent enfin un abordage auquel était amarrée une petite barque gardée par un enfant. Ils hésitèrent un peu à s'en approcher, en voyant plusieurs personnes s'en approcher avant eux et marchander le passage. Ces hommes se divisèrent après s'être dit adieu. Trois se préparèrent à suivre la rive septentrionale de la Moldaw, tandis que les deux autres entrèrent dans le bateau. Cette circonstance détermina Consuelo.

«Rencontre à droite, rencontre à gauche, dit-elle à Joseph; autant vaut traverser, puisque c'était notre intention.»

Haydn hésitait encore et prétendait que ces gens avaient mauvaise mine, le parler haut et des manières brutales, lorsqu'un d'entre eux, qui semblait vouloir démentir cette opinion défavorable, fit arrêter le batelier, et, s'adressant à Consuelo:

«Hé! mon enfant! approchez donc, lui cria-t-il en allemand et en lui faisant signe d'un air de bienveillance enjouée; le bateau n'est pas bien chargé, et vous pouvez passer avec nous, si vous en avez envie.

--Bien obligé, Monsieur, répondit Haydn; nous profiterons de votre permission.

--Allons, mes enfants, reprit celui qui avait déjà parlé, et que son compagnon appelait M. Mayer; allons, sautez!»

Joseph, à peine assis dans la barque, remarqua que les deux inconnus regardaient alternativement Consuelo et lui avec beaucoup d'attention et de curiosité. Cependant la figure de ce M. Mayer n'annonçait que douceur et gaieté; sa voix était agréable, ses manières polies, et Consuelo prenait confiance dans ses cheveux grisonnants et dans son air paternel.