Consuelo, Tome 2 (1861)

Chapter 22

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Le reste de la journée s'écoula dans une alternative d'études sérieuses et de causeries enfantines. Au milieu de ses agitations, Joseph éprouvait une joie enivrante, et ne savait s'il était le plus tremblant des adorateurs de la beauté, ou le plus rayonnant des amis de l'art. Tour à tour idole resplendissante et camarade délicieux, Consuelo remplissait toute sa vie et transportait tout son être. Vers le soir il s'aperçut qu'elle se traînait avec peine, et que la fatigue avait vaincu son enjouement. Il est vrai que, depuis plusieurs heures, malgré les fréquentes haltes qu'ils faisaient sous les ombrages du chemin, elle se sentait brisée de lassitude; mais elle voulait qu'il en fût ainsi; et n'eût-il pas été démontré qu'elle devait s'éloigner de ce pays au plus vite, elle eût encore cherché, dans le mouvement et dans l'étourdissement d'une gaîté un peu forcée, une distraction contre le déchirement de son coeur. Les premières ombres du soir, en répandant de la mélancolie sur la campagne, ramenèrent les sentiments douloureux qu'elle combattait avec un si grand courage. Elle se représenta la morne soirée qui commençait au château des Géants, et la nuit, peut-être terrible, qu'Albert allait passer. Vaincue par cette idée, elle s'arrêta involontairement au pied d'une grande croix de bois, qui marquait, au sommet d'une colline nue, le théâtre de quelque miracle ou de quelque crime traditionnels.

«Hélas! vous êtes plus fatiguée que vous ne voulez en convenir, lui dit Joseph; mais notre étape touche à sa fin, car je vois briller au fond de cette gorge les lumières d'un hameau. Vous croyez peut-être que je n'aurais pas la force de vous porter, et cependant, si vous vouliez....

--Mon enfant, lui répondit-elle en souriant, vous êtes bien fier de votre sexe. Je vous prie de ne pas tant mépriser le mien, et de croire que j'ai plus de force qu'il ne vous en reste pour vous porter vous-même. Je suis essoufflée d'avoir grimpé ce sentier, voilà tout; et si je me repose, c'est que j'ai envie de chanter.

--Dieu soit loué! s'écria Joseph: chantez donc là, au pied de la croix. Je vais me mettre à genoux.... Et cependant, si cela allait vous fatiguer davantage!

--Ce ne sera pas long, dit Consuelo; mais c'est une fantaisie que j'ai de dire ici un verset de cantique que ma mère me faisait chanter avec elle, soir et matin, dans la campagne, quand nous rencontrions une chapelle ou une croix plantée comme celle-ci à la jonction de quatre sentiers.»

L'idée de Consuelo était encore plus romanesque qu'elle ne voulait le dire. En songeant à Albert, elle s'était représenté cette faculté quasi surnaturelle qu'il avait souvent de voir et d'entendre à distance. Elle s'imagina fortement qu'à cette heure même il pensait à elle, et la voyait peut-être; et, croyant trouver un allégement à sa peine en lui parlant par un chant sympathique à travers la nuit et l'espace, elle monta sur les pierres qui assujettissaient le pied de la croix. Alors, se tournant du côté de l'horizon derrière lequel devait être Riesenburg, elle donna sa voix dans toute son étendue pour chanter le verset du cantique espagnol:

O Consuelo de mi alma, etc.

«Mon Dieu, mon Dieu! disait Haydn en se parlant à lui-même lorsqu'elle eut fini, je n'avais jamais entendu chanter; je ne savais pas ce que c'est que le chant! Y a-t-il donc d'autres voix humaines semblables à celle-ci? Pourrai-je jamais entendre quelque chose do comparable à ce qui m'est révélé aujourd'hui? O musique! Sainte musique! ô génie de l'art! que tu m'embrases, et que tu m'épouvantes!»

Consuelo redescendit de la pierre, où comme une madone elle avait dessiné sa silhouette élégante dans le bleu transparent de la nuit. A son tour, inspirée à la manière d'Albert, elle s'imagina qu'elle le voyait, à travers les bois, les montagnes et les vallées, assis sur la pierre du Schreckenstein, calme, résigné, et rempli d'une sainte espérance. «Il m'a entendue, pensait-elle, il a reconnu ma voix et le chant qu'il aime. Il m'a comprise, et maintenant il va rentrer au château, embrasser son père, et peut-être s'endormir paisiblement.»

«Tout va bien,» dit-elle à Joseph sans prendre garde à son délire d'admiration.

Puis, retournant sur ses pas, elle déposa un baiser sur le bois grossier de la croix. Peut-être en cet instant, par un rapprochement bizarre, Albert éprouva-t-il comme une commotion électrique qui détendit les ressorts de sa volonté sombre, et fit passer jusqu'aux profondeurs les plus mystérieuses de son âme les délices d'un calme divin. Peut-être fut-ce le moment précis du profond et bienfaisant sommeil où il tomba, et où son père, inquiet et matinal, eut la satisfaction de le retrouver plongé le lendemain au retour de l'aurore.

Le hameau dont ils avaient aperçu les feux dans l'ombre n'était qu'une vaste ferme où ils furent reçus avec hospitalité. Une famille de bons laboureurs mangeait en plein air devant la porte, sur une table de bois brut, à laquelle on leur fit place, sans difficulté comme sans empressement. On ne leur adressa point de questions, on les regarda à peine. Ces braves gens, fatigués d'une longue et chaude journée de travail, prenaient leur repas en silence, livrés à la béate jouissance d'une alimentation simple et copieuse. Consuelo trouva le souper délicieux. Joseph oublia de manger, occupé qu'il était à regarder cette pâle et noble figure de Consuelo au milieu de ces larges faces hâlées de paysans, douces et stupides comme celles de leurs boeufs qui paissaient l'herbe autour d'eux, et ne faisaient guère un plus grand bruit de mâchoires en ruminant avec lenteur.

Chacun des convives se retira silencieusement en faisant un signe de croix, aussitôt qu'il se sentit repu, et alla se livrer au sommeil, laissant les plus robustes prolonger les douceurs de la table autant qu'ils le jugeraient à propos. Les femmes qui les servaient s'assirent à leurs places, dès qu'ils se furent tous levés, et se mirent à souper avec les enfants. Plus animées et plus curieuses, elles retinrent et questionnèrent les jeunes voyageurs. Joseph se chargea des contes qu'il tenait tout prêts pour les satisfaire, et ne s'écarta guère de la vérité, quant au fond, en leur disant que lui et son camarade étaient de pauvres musiciens ambulants.

«Quel dommage que nous ne soyons pas au dimanche, répondit une des plus jeunes, vous nous auriez fait danser!»

Elles examinèrent beaucoup Consuelo, qui leur parut un fort joli garçon, et qui affectait, pour bien remplir son rôle, de les regarder avec des yeux hardis et bien éveillés. Elle avait soupiré un instant en se représentant la douceur de ces moeurs patriarcales dont sa profession active et vagabonde l'éloignait si fort. Mais en observant ces pauvres femmes se tenir debout derrière leurs maris, les servir avec respect, et manger ensuite leurs restes avec gaîté, les unes allaitant un petit, les autres esclaves déjà, par instinct, de leurs jeunes garçons, s'occupant d'eux avant de songer à leurs filles et à elles-mêmes, elle ne vit plus dans tous ces bons cultivateurs que des sujets de la faim et de la nécessité; les mâles enchaînés à la terre, valets de charrue et de bestiaux; les femelles enchaînées au maître, c'est-à-dire à l'homme, cloîtrées à la maison, servantes à perpétuité, et condamnées à un travail sans relâche au milieu des souffrances et des embarras de la maternité. D'un côté le possesseur de la terre, pressant ou rançonnant le travailleur jusqu'à lui ôter le nécessaire dans les profits de son aride labeur; de l'autre l'avarice et la peur qui se communiquent du maître au tenancier, et condamnent celui-ci à gouverner despotiquement et parcimonieusement sa propre famille et sa propre vie. Alors cette sérénité apparente ne sembla plus à Consuelo que l'abrutissement du malheur ou l'engourdissement de la fatigue; et elle se dit qu'il valait mieux être artiste ou bohémien, que seigneur ou paysan, puisqu'à la possession d'une terre comme à celle d'une gerbe de blé s'attachaient ou la tyrannie injuste, ou le morne assujettissement de la cupidité. _Viva la libertà!_ dit-elle à Joseph, à qui elle exprimait ses pensées en italien, tandis que les femmes lavaient et rangeaient la vaisselle à grand bruit, et qu'une vieille impotente tournait son rouet avec la régularité d'une machine.

Joseph était surpris de voir quelques-unes de ces paysannes parler allemand tant bien que mal. Il apprit d'elles que le chef de la famille, qu'il avait vu habillé en paysan, était d'origine noble, et avait eu un peu de fortune et d'éducation dans sa jeunesse; mais que, ruiné entièrement dans la guerre de la Succession, il n'avait plus eu d'autres ressources pour élever sa nombreuse famille que de s'attacher comme fermier à une abbaye voisine. Cette abbaye le rançonnait horriblement, et il venait de payer le droit de mitre, c'est-à-dire l'impôt levé par le fisc impérial sur les communautés religieuses à chaque mutation d'abbé. Cet impôt n'était jamais payé en réalité que par les vassaux et tenanciers des biens ecclésiastiques, en surplus de leurs redevances et menus suffrages. Les serviteurs de la ferme étaient serfs, et ne s'estimaient pas plus malheureux que le chef qui les employait. Le fermier du fisc était juif; et, renvoyé, de l'abbaye qu'il tourmentait, aux cultivateurs qu'il tourmentait plus encore, il était venu dans la matinée réclamer et toucher une somme qui était l'épargne de plusieurs années. Entre les prêtres catholiques et les exacteurs israélites, le pauvre agriculteur ne savait lesquels haïr et redouter le plus.

«Voyez, Joseph, dit Consuelo à son compagnon; ne vous disais-je pas bien que nous étions seuls riches en ce monde, nous qui ne payons pas d'impôt sur nos voix, et qui ne travaillons que quand il nous plaît?»

L'heure du coucher étant venue, Consuelo éprouvait tant de fatigue qu'elle s'endormit sur un banc à la porte de la maison. Joseph profita de ce moment pour demander des lits à la fermière.

«Des lits, mon enfant? répondit-elle en souriant; si nous pouvions vous en donner un, ce serait beaucoup, et vous sauriez bien vous en contenter pour deux.»

Cette réponse fit monter le sang au visage du pauvre Joseph. Il regarda Consuelo; et, voyant qu'elle n'entendait rien de ce dialogue, il surmonta son émotion.

«Mon camarade est très-fatigué, dit-il, et si vous pouvez lui céder un petit lit, nous le paierons ce que vous voudrez. Pour moi, un coin dans la grange ou dans l'étable me suffira.

--Eh bien, si cet enfant est malade, par humanité nous lui donnerons un lit dans la chambre commune. Nos trois filles coucheront ensemble. Mais dites à votre camarade de se tenir tranquille, au moins, et de se comporter décemment; car mon mari et mon gendre, qui dorment dans la même pièce, le mettraient à la raison.

--Je vous réponds de la douceur et de l'honnêteté de mon camarade; reste à savoir s'il ne préférera pas encore dormir dans le foin que dans une chambre où vous êtes tant de monde.»

II fallut bien que le bon Joseph réveillât le signor Bertoni pour lui proposer cet arrangement. Consuelo n'en fut pas effarouchée comme il s'y attendait. Elle trouva que puisque les jeunes filles de la maison reposaient dans la même pièce que le père et le gendre, elle y serait plus en sûreté que partout ailleurs; et ayant souhaité le bonsoir à Joseph, elle se glissa derrière les quatre rideaux de laine brune qui enfermaient le lit désigné, où, prenant à peine le temps de se déshabiller, elle s'endormit profondément.

LXVIII.

Cependant, après les premières heures de ce sommeil accablant, elle fut réveillée par le bruit continuel qui se faisait autour d'elle. D'un côté, la vieille grand'mère, dont le lit touchait presque au sien, toussait et râlait sur le ton le plus aigu et le plus déchirant; de l'autre, une jeune femme allaitait son petit enfant et chantait pour le rendormir; les ronflements des hommes ressemblaient à des rugissements; un autre enfant, quatrième dans un lit, pleurait en se querellant avec ses frères; les femmes se relevaient pour les mettre d'accord, et faisaient plus de bruit encore par leurs réprimandes et leurs menaces. Ce mouvement perpétuel, ces cris d'enfants, la malpropreté, la mauvaise odeur et la chaleur de l'atmosphère chargée de miasmes épais, devinrent si désagréables à Consuelo, qu'elle n'y put tenir longtemps. Elle se rhabilla sans bruit, et, profitant d'un moment où tout le monde était endormi, elle sortit de la maison, et chercha un coin pour dormir jusqu'au jour.

Elle se flattait de dormir mieux en plein air. Ayant passé la nuit précédente à marcher, elle ne s'était pas aperçue du froid; mais, outre qu'elle était dans une disposition d'accablement bien différente de l'excitation de son départ, le climat de cette région élevée se manifestait déjà plus âpre qu'aux environs de Riesenburg. Elle sentit le frisson la saisir, et un horrible malaise lui fît craindre de ne pouvoir supporter une suite de journées de marche et de nuits sans repos, dont le début s'annonçait si désagréablement. C'est en vain qu'elle se reprocha d'être devenue princesse dans les douceurs de la vie de château: elle eût donné le reste de ses jours en cet instant pour une heure de bon sommeil.

Cependant, n'osant rentrer dans la maison de peur d'éveiller et d'indisposer ses hôtes, elle chercha la porte des granges; et, trouvant l'étable ouverte à demi, elle y pénétra à tâtons. Un profond silence y régnait. Jugeant cet endroit désert, elle s'étendit sur une crèche remplie de paille dont la chaleur et l'odeur saine lui parurent délicieuses.

Elle commençait à s'endormir, lorsqu'elle sentit sur son front une haleine chaude et humide, qui se retira avec un souffle violent et une sorte d'imprécation étouffée. La première frayeur passée, elle aperçut, dans le crépuscule qui commençait à poindre, une longue figure et deux formidables cornes au-dessus de sa tête: c'était une belle vache qui avait passé le cou au râtelier, et qui, après l'avoir flairée avec étonnement, se retirait avec épouvante. Consuelo se tapit dans le coin, de manière à ne pas la contrarier, et dormit fort tranquillement. Son oreille fut bientôt habituée à tous les bruits de l'étable, au cri des chaînes dans leurs anneaux, au mugissement des génisses et au frottement des cornes contre les barres de la crèche. Elle ne s'éveilla même pas lorsque les laitières entrèrent pour faire sortir leurs bêtes et les traire en plein air. L'étable se trouva vide; l'endroit sombre où Consuelo s'était retirée avait empêché qu'on ne la découvrit; et le soleil était levé lorsqu'elle ouvrit de nouveau les yeux. Enfoncée dans la paille, elle goûta encore quelques instants le bien-être de sa situation, et se réjouit de se sentir rafraîchie et reposée, prête à reprendre sa marche sans effort et sans inquiétude.

Lorsqu'elle sauta à bas de la crèche pour chercher Joseph, le premier objet qu'elle rencontra fut Joseph lui-même, assis vis-à-vis d'elle sur la crèche d'en face.

«Vous m'avez donné bien de l'inquiétude, cher signor Bertoni, lui dit-il. Lorsque les jeunes filles m'ont appris que vous n'étiez plus dans la chambre, et qu'elles ne savaient ce que vous étiez devenue, je vous ai cherchée partout, et ce n'est qu'en désespoir de cause que je suis revenu ici où j'avais passé la nuit, et où je vous ai trouvée, à ma grande surprise. J'en étais sorti dans l'obscurité du matin, et ne m'étais pas avisé de vous découvrir, là vis-à-vis de moi, blottie dans cette paille et sous le nez de ces animaux qui eussent pu vous blesser. Vraiment, signora, vous êtes téméraire, et vous ne songez pas aux périls de toute espèce que vous affrontez.

--Quels périls, mon cher Beppo? dit Consuelo en souriant et en lui tendant la main. Ces bonnes vaches ne sont pas des animaux bien féroces, et je leur ai fait plus de peur qu'elles ne pouvaient me faire de mal.

--Mais, signora, reprit Joseph en baissant la voix, vous venez au milieu de la nuit vous réfugier dans le premier endroit qui se présente. D'autres hommes que moi pouvaient se trouver dans cette étable, quelque Vagabond moins respectueux que votre fidèle et dévoué Beppo, quelque serf grossier!... Si, au lieu de la crèche où vous avez dormi, vous aviez choisi l'autre, et qu'au lieu de moi vous y eussiez éveillé en sursaut quelque soldat ou quelque rustre!»

Consuelo rougit en songeant qu'elle avait dormi si près de Joseph et toute seule avec lui dans les ténèbres; mais cette honte ne fit qu'augmenter sa confiance et son amitié pour le bon jeune homme.

«Joseph, lui dit-elle, vous voyez que, dans mes imprudences, le ciel ne m'abandonne pas, puisqu'il m'avait conduite auprès de vous. C'est lui qui m'a fait vous rencontrer hier matin au bord de la fontaine où vous m'avez donné votre pain, votre confiance et votre amitié; c'est lui encore qui a placé, cette nuit, mon sommeil insouciant sous votre sauvegarde fraternelle.»

Elle lui raconta en riant la mauvaise nuit qu'elle avait passée dans la chambre commune avec la bruyante famille de la ferme, et combien elle s'était sentie heureuse et tranquille au milieu des vaches.

«II est donc vrai, dit Joseph, que les animaux ont une habitation plus agréable et des moeurs plus élégantes que l'homme qui les soigne!

--C'est à quoi je songeais tout en m'endormant sur cette crèche. Ces bêtes ne me causaient ni frayeur ni dégoût, et je me reprochais d'avoir contracté des habitudes tellement aristocratiques, que la société de mes semblables et le contact de leur indigence me fussent devenus insupportables. D'où vient cela, Joseph? Celui qui est né dans la misère devrait, lorsqu'il y retombe, ne pas éprouver cette répugnance dédaigneuse à laquelle j'ai cédé. Et quand le coeur ne s'est pas vicié dans l'atmosphère de la richesse, pourquoi reste-t-on délicat d'habitudes, comme je l'ai été cette nuit en fuyant la chaleur nauséabonde et la confusion bruyante de cette pauvre couvée humaine?

--C'est que la propreté, l'air pur et le bon ordre domestique sont sans doute des besoins légitimes et impérieux pour toutes les organisations choisies, répondit Joseph. Quiconque est né artiste a le sentiment du beau et du bien, l'antipathie du grossier et du laid. Et la misère est laide! Je suis paysan, moi aussi, et mes parents m'ont donné le jour sous le chaume; mais ils étaient artistes: notre maison, quoique pauvre et petite, était propre et bien rangée. Il est vrai que notre pauvreté était voisine de l'aisance, tandis que l'excessive privation ôte peut-être jusqu'au sentiment du mieux.

--Pauvres gens! dit Consuelo. Si j'étais riche, je voudrais tout de suite leur faire bâtir une maison; et si j'étais reine, je leur ôterais ces impôts, ces moines et ces juifs qui les dévorent.

--Si vous étiez riche, vous n'y penseriez pas; et si vous étiez née reine, vous ne le voudriez pas. Ainsi va le monde!

--Le monde va donc bien mal!

--Hélas oui! et sans la musique qui transporte l'âme dans un monde idéal, il faudrait se tuer, quand on a le sentiment de ce qui se passe dans celui-ci.

--Se tuer est fort commode, mais ne fait de bien qu'à soi. Joseph, il faudrait devenir, riche et rester humain.

--Et comme cela ne paraît guère possible, il faudrait, du moins, que tous les pauvres fussent artistes.

--Vous n'avez pas là une mauvaise idée, Joseph. Si les malheureux avaient tous le sentiment et l'amour de l'art pour poétiser la souffrance et embellir la misère, il n'y aurait plus ni malpropreté, ni découragement, ni oubli de soi-même, et alors les riches ne se permettraient plus de tant fouler et mépriser les misérables. On respecte toujours un peu les artistes.

--Eh! vous m'y faites songer pour la première fois, reprit Haydn. L'art peut donc avoir un but bien sérieux, bien utile pour les hommes?...

--Aviez-vous donc pensé jusqu'ici que ce n'était qu'un amusement?

--Non, mais une maladie, une passion, un orage qui gronde dans le coeur, une fièvre qui s'allume en nous et que nous communiquons aux autres... Si vous savez ce que c'est, dites-le-moi.

--Je vous le dirai quand je le comprendrai bien moi-même; mais c'est quelque chose de grand, n'en doutez pas, Joseph. Allons, partons et n'oublions pas le violon, votre unique propriété, ami Beppo, la source de votre future opulence.»

Ils commencèrent par faire leurs petites provisions pour le déjeuner qu'ils méditaient de manger sur l'herbe dans quelque lieu romantique. Mais quand Joseph tira la bourse et voulut payer, la fermière sourit, et refusa sans affectation, quoique avec fermeté. Quelles que fussent les instances de Consuelo, elle ne voulut jamais rien accepter, et même elle surveilla ses jeunes hôtes de manière à ce qu'ils ne pussent pas glisser le plus léger don aux enfants.

«Rappelez-vous, dit-elle enfin avec un peu de hauteur à Joseph qui insistait, que mon mari est noble de naissance, et croyez bien que le malheur ne l'a pas avili au point de lui faire vendre l'hospitalité.

--Cette fierté-là me semble un peu outrée, dit Joseph à sa compagne lorsqu'ils furent sur le chemin. Il y a plus d'orgueil que de charité dans le sentiment qui les anime.

--Je n'y veux voir que de la charité, répondit Consuelo, et j'ai le coeur gros de honte et de repentir en songeant que je n'ai pu supporter l'incommodité de cette maison qui n'a pas craint d'être souillée et surchargée par la présence du vagabond que je représente. Ah! maudite recherche! sotte délicatesse des enfants gâtés de ce monde! tu es une maladie, puisque tu n'es la santé pour les uns qu'au détriment des autres!

--Pour une grande artiste comme vous l'êtes, je vous trouve trop sensible aux choses d'ici-bas, lui dit Joseph. Il me semble qu'il faut à l'artiste un peu plus d'indifférence et d'oubli de tout ce qui ne tient pas à sa profession. On disait dans l'auberge de Klatau, où j'ai entendu parler de vous et du château des Géants, que le comte Albert de Rudolstadt était un grand philosophe dans sa bizarrerie. Vous avez senti, signora, qu'on ne pouvait être artiste et philosophe en même temps; c'est pourquoi vous avez pris la fuite. Ne vous affectez donc plus du malheur des humains, et reprenons notre leçon d'hier.

--Je le veux bien, Beppo; mais sachez auparavant que le comte Albert est un plus grand artiste que nous, tout philosophe qu'il est.

--En vérité! Il ne lui manque donc rien pour être aimé? reprit Joseph avec un soupir.

--Rien à mes yeux que d'être pauvre et sans naissance, répondit Consuelo.»