Consuelo, Tome 2 (1861)

Chapter 18

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Cette dernière assertion était plus que vraie. Les regards singuliers d'Albert depuis quelques heures n'avaient pas échappé à Anzoleto. Il était résolu à tout oser; mais il se tenait prêt pour la fuite en cas d'événement. Ses chevaux étaient déjà sellés dans l'écurie, et son guide avait reçu l'ordre de ne pas se coucher.

Rentrée dans sa chambre, Consuelo fut saisie d'une véritable épouvante. Elle ne voulait point recevoir Anzoleto, et en même temps elle craignait qu'il fût empêché de venir la trouver. Toujours ce sentiment double, faux, insurmontable, tourmentait sa pensée, et mettait son coeur aux prises avec sa conscience. Jamais elle ne s'était sentie si malheureuse, si exposée, si seule sur la terre. «O mon maître Porpora, où êtes-vous? s'écriait-elle. Vous seul pourriez me sauver; vous seul connaissez mon mal et les périls auxquels je suis livrée. Vous seul êtes rude, sévère, et méfiant, comme devrait l'être un ami et un père, pour me retirer de cet abîme où je tombe!... Mais n'ai-je pas des amis autour de moi? N'ai-je pas un père dans le comte Christian? La chanoinesse ne serait-elle pas une mère pour moi, si j'avais le courage de braver ses préjugés et de lui ouvrir mon coeur? Et Albert n'est-il pas mon soutien, mon frère, mon époux, si je consens à dire un mot! Oh! oui, c'est lui qui doit être mon sauveur; et je le crains! et je le repousse!... Il faut que j'aille les trouver tous les trois, ajoutait-elle en se levant et en marchant avec agitation dans sa chambre. Il faut que je m'engage avec eux, que je m'enchaîne à leurs bras protecteurs, que je m'abrite sous les ailes de ces anges gardiens. Le repos, la dignité, l'honneur, résident avec eux; l'abjection et le désespoir m'attendent auprès d'Anzoleto. Oh! oui! il faut que j'aille leur faire la confession de cette affreuse journée, que je leur dise ce qui se passe en moi, afin qu'ils me préservent et me défendent de moi-même. Il faut que je me lie à eux par un serment, que je dise ce _oui_ terrible qui mettra une invincible barrière entre moi et mon fléau! J'y vais!...»

Et, au lieu d'y aller, elle retombait épuisée sur sa chaise, et pleurait avec déchirement son repos perdu, sa force brisée.

«Mais quoi! disait-elle, j'irai leur faire un nouveau mensonge! j'irai leur offrir une fille égarée, une épouse adultère! car je le suis par le coeur, et la bouche qui jurerait une immuable fidélité au plus sincère des hommes est encore toute brûlante du baiser d'un autre; et mon coeur tressaille d'un plaisir impur rien que d'y songer! Ah! mon amour même pour l'indigne Anzoleto est changé comme lui. Ce n'est plus cette affection tranquille et sainte avec laquelle je dormais heureuse sous les ailes que ma mère étendait sur moi du haut des cieux. C'est un entraînement lâche et impétueux comme l'être qui l'inspire. Il n'y a plus rien de grand ni de vrai dans mon âme. Je me mens à moi-même depuis ce matin, comme je mens aux autres. Comment ne leur mentirais-je pas désormais à toutes les heures de ma vie? Présent ou absent, Anzoleto sera toujours devant mes yeux; la seule pensée de le quitter demain me remplit de douleur, et dans le sein d'un autre je ne rêverais que de lui. Que faire, que devenir?»

L'heure s'avançait avec une affreuse rapidité, avec une affreuse lenteur. «Je le verrai, se disait-elle. Je lui dirai que je le hais, que je le méprise, que je ne veux jamais le revoir. Mais non, je mens encore; car je ne le lui dirai pas; ou bien, si j'ai ce courage, je me rétracterai un instant après. Je ne puis plus même être sûre de ma chasteté; il n'y croit plus, il ne me respectera pas. Et moi, je ne crois plus à moi-même, je ne crois plus à rien. Je succomberai par peur encore plus que par faiblesse. Oh! plutôt mourir que de descendre ainsi dans ma propre estime, et de donner ce triomphe à la ruse et au libertinage d'autrui, sur les instincts sacrés et les nobles desseins que Dieu avait mis en moi!»

Elle se mit à sa fenêtre, et eut véritablement l'idée de se précipiter, pour échapper par la mort à l'infamie dont elle se croyait déjà souillée. En luttant contre cette sombre tentation, elle songea aux moyens de salut qui lui restaient. Matériellement parlant, elle n'en manquait pas, mais tous lui semblaient entraîner d'autres dangers. Elle avait commencé par verrouiller la porte par laquelle Anzoleto pouvait venir. Mais elle ne connaissait encore qu'à demi cet homme froid et personnel, et, ayant vu des preuves de son courage physique, elle ne savait pas qu'il était tout à fait dépourvu du courage moral qui fait affronter la mort pour satisfaire la passion. Elle pensait qu'il oserait venir jusque là, qu'il insisterait pour être écouté, qu'il ferait quelque bruit; et elle savait qu'il ne fallait qu'un souffle pour attirer Albert. Il y avait auprès de sa chambre un cabinet avec un escalier dérobé, comme dans presque tous les appartements du château; mais cet escalier donnait à l'étage inférieur, tout auprès de la chanoinesse. C'était le seul refuge qu'elle pût chercher contre l'audace imprudente d'Anzoleto; et, pour se faire ouvrir, il fallait tout confesser, même d'avance, afin de ne pas donner lieu à un scandale, que la bonne Wenceslawa, dans sa frayeur, pourrait bien prolonger. Il y avait encore le jardin; mais si Anzoleto, qui paraissait avoir exploré tout le château avec soin, s'y rendait de son côté, c'était courir à sa perte.

En rêvant ainsi, elle vit de la fenêtre de son cabinet, qui donnait sur une cour de derrière, de la lumière auprès des écuries. Elle examina un homme qui rentrait et sortait de ces écuries sans éveiller les autres serviteurs, et qui paraissait faire des apprêts de départ. Elle reconnut à son costume le guide d'Anzoleto, qui arrangeait ses chevaux conformément à ses instructions. Elle vit aussi de la lumière chez le gardien du pont-levis, et pensa avec raison qu'il avait été averti par le guide d'un départ dont l'heure n'était pas encore fixée. En observant ces détails, et en se livrant à mille conjectures, à mille projets, Consuelo conçut un dessein assez étrange et fort téméraire. Mais comme il lui offrait un terme moyen entre les deux extrêmes qu'elle redoutait, et lui ouvrait en même temps une nouvelle perspective sur les événements de sa vie, il lui parut une véritable inspiration du ciel. Elle n'avait pas de temps à employer pour en examiner les moyens et les suites. Les uns lui parurent se présenter par l'effet d'un hasard providentiel; les autres lui semblèrent pouvoir être détournés. Elle se mit à écrire ce qui suit, fort à la hâte, comme on peut croire, car l'horloge, du château venait de sonner onze heures:

«Albert, je suis forcée de partir. Je vous chéris de toute mon âme, vous le savez. Mais il y a dans mon. être des contradictions, des souffrances, et des révoltes que je ne puis expliquer ni à vous ni à moi-même. Si je vous voyais en ce moment, je vous dirais que je me fie à vous, que je vous abandonne le soin de mon avenir, que je consens à être votre femme. Je vous dirais peut-être que je le veux. Et pourtant je vous tromperais, ou je ferais un serment téméraire; car mon coeur n'est pas assez purifié de l'ancien amour, pour vous appartenir dès à présent, sans effroi, et pour mériter le vôtre sans remords. Je fuis; je vais à Vienne, rejoindre ou attendre le Porpora, qui doit y être ou y arriver dans peu de jours, comme sa lettre à votre père vous l'a annoncé dernièrement. Je vous jure que je vais chercher auprès de lui l'oubli et la haine du passé, et l'espoir d'un avenir dont vous êtes pour moi la pierre angulaire. Ne me suivez pas; je vous le défends, au nom de cet avenir que votre impatience compromettrait et détruirait peut-être. Attendez-moi, et tenez-moi le serment que vous m'avez fait de ne pas retourner sans moi à... Vous me comprenez! Comptez sur moi, je vous l'ordonne; car je m'en vais avec la sainte espérance de revenir ou de vous appeler bientôt. Dans ce moment je fais un rêve affreux. Il me semble que quand je serai seule avec moi-même, je me réveillerai digne de vous. Je ne veux point que mon frère me suive. Je vais le tromper, lui faire prendre une route opposée à celle que je prends moi-même. Sur tout ce que vous avez de plus cher au monde, ne contrariez en rien mon projet, et croyez-moi sincère. C'est à cela que je verrai si vous m'aimez véritablement, et si je puis sacrifier sans rougir ma pauvreté à votre richesse, mon obscurité à votre rang, mon ignorance à la science de votre esprit. Adieu! mais non: au revoir, Albert. Pour vous prouver que je ne m'en vais pas irrévocablement, je vous charge de rendre votre digne et chère tante favorable à notre union, et de me conserver les bontés de votre père, le meilleur, le plus respectable des hommes! Dites-lui la vérité sur tout ceci. Je vous écrirai de Vienne.»

L'espérance de convaincre et de calmer par une telle lettre un homme aussi épris qu'Albert était téméraire sans doute, mais non déraisonnable. Consuelo sentait revenir, pendant qu'elle lui écrivait, l'énergie de sa volonté et la loyauté de son caractère. Tout ce qu'elle lui écrivait, elle le pensait. Tout ce qu'elle annonçait, elle allait le faire. Elle croyait à la pénétration puissante et presque à la seconde vue d'Albert; elle n'eût pas espéré de le tromper; elle était sûre qu'il croirait en elle, et que, son caractère donné, il lui obéirait ponctuellement. En ce moment, elle jugea les choses, et Albert lui-même, d'aussi haut que lui.

Après avoir plié sa lettre sans la cacheter, elle jeta sur ses épaules son manteau de voyage, enveloppa sa tête dans un voile noir très-épais, mit de fortes chaussures, prit sur elle le peu d'argent qu'elle possédait, fit un mince paquet de linge, et, descendant sur la pointe du pied avec d'incroyables précautions, elle traversa les étages inférieurs, parvint à l'appartement du comte Christian, se glissa jusqu'à son oratoire, où elle savait qu'il entrait régulièrement à six heures du matin. Elle déposa la lettre sur le coussin où il mettait son livre avant de s'agenouiller par terre. Puis, descendant jusqu'à la cour, sans éveiller personne, elle marcha droit aux écuries.

Le guide, qui n'était pas trop rassuré de se voir seul en pleine nuit dans un grand château où tout le monde dormait comme les pierres, eut d'abord peur de cette femme noire qui s'avançait sur lui comme un fantôme. Il recula jusqu'au fond de son écurie, n'osant ni crier ni l'interroger: c'est ce que voulait Consuelo. Dès qu'elle se vit hors de la portée des regards et de la voix (elle savait d'ailleurs que ni des fenêtres d'Albert ni de celles d'Anzoleto on n'avait vue sur cette cour), elle dit au guide:

«Je suis la soeur du jeune homme que tu as amené ici ce matin. Il m'enlève. C'est convenu avec lui depuis un instant, mets vite une selle de femme sur son cheval: il y en a ici plusieurs. Suis-moi à Tusta sans dire un seul mot, sans faire un seul pas qui puisse apprendre aux gens du château que je me sauve. Tu seras payé double. Tu as l'air étonné? Allons, dépêche! A peine serons-nous rendus à la ville, qu'il faudra que tu reviennes ici avec les mêmes chevaux pour chercher mon frère.»

Le guide secoua la tête.

«Tu seras payé triple.»

Le guide fit un signe de consentement.

«Et tu le ramèneras bride abattue à Tusta, où je vous attendrai.»

Le guide hocha encore la tête.

«Tu auras quatre fois autant à la dernière course qu'à la première.»

Le guide obéit. En un instant le cheval que devait monter Consuelo fut préparé en selle de femme.

«Ce n'est pas tout, dit Consuelo en sautant dessus avant même qu'il fût bridé entièrement; donne-moi ton chapeau, et jette ton manteau par-dessus le mien. C'est pour un instant.

--J'entends, dit l'autre, c'est pour tromper le portier; c'est facile! Oh! ce n'est pas la première fois que j'enlève une demoiselle! Votre amoureux paiera bien, je pense, quoique vous soyez sa soeur, ajouta-t-il d'un air narquois.

--Tu seras bien payé par moi la première. Tais-toi. Es-tu prêt?

--Je suis à cheval.

--Passe le premier, et fais baisser le pont.»

Ils le franchirent au pas, firent un détour pour ne point passer sous les murs du château, et au bout d'un quart d'heure gagnèrent la grande route sablée. Consuelo n'avait jamais monté à cheval de sa vie. Heureusement, celui-là, quoique vigoureux, était d'un bon caractère. Son maître l'animait en faisant claquer sa langue, et il prit un galop ferme et soutenu, qui, à travers bois et bruyères, conduisit l'amazone à son but au bout de deux heures.

Consuelo lui retint la bride et sauta à terse à l'entrée de la ville.

«Je ne veux pas qu'on me voie ici, dit-elle au guide en lui mettant dans la main le prix convenu pour elle et pour Anzoleto. Je vais traverser la ville à pied, et j'y prendrai chez des gens que je connais une voiture qui me conduira sur la route de Prague. J'irai vite, pour m'éloigner le plus possible, avant le jour, du pays où ma figure est connue; au jour, je m'arrêterai, et j'attendrai mon frère.

--Mais en quel endroit?

--Je ne puis le savoir. Mais dis-lui que ce sera à un relais de poste. Qu'il ne fasse pas de questions avant dix lieues d'ici. Alors il demandera partout madame Wolf; c'est le premier nom venu; ne l'oublie pas pourtant. Il n'y a qu'une route pour Prague?

--Qu'une seule jusqu'à ...

--C'est bon. Arrête-toi dans le faubourg pour faire rafraîchir tes chevaux. Tâche qu'on ne voie pas la selle de femme; jette ton manteau dessus; ne réponds à aucune question, et repars. Attends! encore un mot: dis à mon frère de ne pas hésiter, de ne pas tarder, de s'esquiver sans être vu. Il y a danger de mort pour lui au château.

--Dieu soit avec vous, la jolie fille! répondit le guide, qui avait eu le temps de rouler entre ses doigts l'argent qu'il venait de recevoir. Quand mes pauvres chevaux devraient en crever, je suis content de vous avoir rendu service.--Je suis pourtant fâché, se dit-il quand elle eut disparu dans l'obscurité, de ne pas avoir aperçu le bout de son nez; je voudrais savoir si elle est assez jolie pour se faire enlever. Elle m'a fait peur d'abord avec son voile noir et son pas résolu; aussi ils m'avaient fait tant de contes à l'office, que je ne savais plus où j'en étais. Sont-ils superstitieux et simples, ces gens-là, avec leurs revenants et leur homme noir du chêne de Schreckenstein! Bah! j'y ai passé plus de cent fois, et je ne l'ai jamais vu! J'avais bien soin de baisser la tête, et de regarder du côté du ravin quand je passais au pied de la montagne.»

En faisant ces réflexions naïves, le guide, après avoir donné l'avoine à ses chevaux, et s'être administré à lui-même, dans un cabaret voisin, une large pinte d'hydromel pour se réveiller, reprit le chemin de Riesenburg, sans trop se presser, ainsi que Consuelo l'avait bien espéré et prévu tout en lui recommandant de faire diligence. Le brave garçon, à mesure qu'il s'éloignait d'elle, se perdait en conjectures sur l'aventure romanesque dont il venait d'être l'entremetteur. Peu à peu les vapeurs de la nuit, et peut-être aussi celles de la boisson fermentée, lui firent paraître cette aventure plus merveilleuse encore. «Il serait plaisant, pensait-il, que cette femme noire fût un homme, et cet homme le revenant du château, le fantôme noir du Schreckenstein? On dit qu'il joue toutes sortes de mauvais tours aux voyageurs de nuit, et le vieux Hanz m'a juré l'avoir vu plus de dix fois dans son écurie lorsqu'il allait donner l'avoine aux chevaux du vieux baron d’Albert avant le jour. Diable! ce ne serait pas si plaisant! la rencontre et la société de ces êtres-là est toujours suivie de quelque malheur. Si mon pauvre grison a porté Satan cette nuit, il en mourra pour sûr. Il me semble qu'il jette déjà du feu par les naseaux; pourvu qu'il ne prenne pas le mors aux dents! Pardieu! je suis curieux d'arriver au château, pour voir si, au lieu de l'argent que cette diablesse m'a donné, je ne vais pas trouver des feuilles sèches dans ma poche. Et si l'on venait me dire que la signora Porporina dort bien tranquillement dans son lit au lieu de courir sur la route de Prague, qui serait pris, du diable ou de moi? Le fait est qu'elle galopait comme le vent, et qu'elle a disparu en me quittant, comme si elle se fût enfoncée sous terre.»

LXII.

Anzoleto n'avait pas manqué de se lever à minuit, de prendre son stylet, de se parfumer, et d'éteindre son flambeau. Mais au moment où il crut pouvoir ouvrir sa porte sans bruit (il avait déjà remarqué que la serrure était douce et fonctionnait très discrètement), il fut fort étonné de ne pouvoir imprimer à la clef le plus léger mouvement. Il s'y brisa les doigts, et s'y épuisa de fatigue, au risque d'éveiller quelqu'un en secouant trop fortement la porte. Tout fut inutile. Son appartement n'avait pas d'autre issue; la fenêtre donnait sur les jardins à une élévation de cinquante pieds, parfaitement nue et impossible à franchir; la seule pensée en donnait le vertige.

«Ceci n'est pas l'ouvrage du hasard, se dit Anzoleto après avoir encore inutilement essayé d'ébranler sa porte. Que ce soit Consuelo (et ce serait bon signe; sa peur me répondrait de sa faiblesse) ou que ce soit le comte Albert, tous deux me le paieront à la fois!»

II prit le parti de se rendormir. Le dépit l'en empêcha; et peut-être Aussi un certain malaise voisin de la crainte. Si Albert était l'auteur de cette précaution, lui seul n'était pas dupe, dans la maison, de ses rapports fraternels avec Consuelo. Cette dernière avait paru véritablement épouvantée en l'avertissant de prendre garde à _cet homme terrible_. Anzoleto avait beau se dire qu'étant fou, le jeune comte ne mettrait peut-être pas de suite dans ses idées, ou qu'étant d'une illustre naissance, il ne voudrait pas, suivant le préjugé du temps, se commettre dans une partie d'honneur avec un comédien; ces suppositions ne le rassuraient point. Albert lui avait paru un fou bien tranquille et bien maître de lui-même; et quant à ses préjugés, il fallait qu'ils ne fussent pas fort enracinés pour lui permettre de vouloir épouser une comédienne. Anzoleto commença donc à craindre sérieusement d'avoir maille à partir avec lui, avant d'en venir à ses fins, et de se faire quelque mauvaise affaire en pure perte. Ce dénouement lui paraissait plus honteux que funeste. Il avait appris à manier l'épée, et se flattait de tenir tête à quelque homme de qualité que ce fût. Néanmoins il ne se sentit pas tranquille, et ne dormit pas.

Vers cinq heures du matin, il crut entendre des pas dans le corridor, et peu après sa porte s'ouvrit sans bruit et sans difficulté. Il ne faisait pas encore bien jour; et en voyant un homme entrer dans sa chambre avec aussi peu de cérémonie, Anzoleto crut que le moment décisif était venu. Il sauta sur son stylet en bondissant comme un taureau. Mais il reconnut aussitôt, à la lueur du crépuscule, son guide qui lui faisait signe de parler bas et de ne pas faire de bruit.

«Que veux-tu dire avec tes simagrées, et que me veux-tu, imbécile? Dit Anzoleto avec humeur. Comment as-tu fait pour entrer ici?

--Eh! par où, si ce n'est pas la porte, mon bon seigneur?

--La porte était fermée à clef.

--Mais vous aviez laissé la clef en dehors.

--Impossible! la voilà sur ma table.

--Belle merveille! il y en a une autre.

--Et qui donc m'a joué le tour de m'enfermer ainsi? Il n'y avait qu'une clef hier soir: serait-ce toi, en venant chercher ma valise?

--Je jure que ce n'est pas moi, et que je n'ai pas vu de clef.

--Ce sera donc le diable! Mais que me veux-tu avec ton air affairé et mystérieux? Je ne t'ai pas fait appeler.

--Vous ne me laissez pas le temps de parler! Vous me voyez, d'ailleurs, et vous savez bien sans doute ce que je vous veux. La signora est arrivée sans encombre à Tusta, et, suivant ses ordres, me voici avec mes chevaux pour vous y conduire.»

Il fallut bien quelques instants pour qu'Anzoleto comprit de quoi il s'agissait; mais il s'accommoda assez vite de la vérité pour empêcher que son guide, dont les craintes superstitieuses s'effaçaient d'ailleurs avec les ombres de la nuit, ne retombât dans ses perplexités à l'égard d'une malice du diable. Le drôle avait commencé par examiner et par faire sonner sur les pavés de l'écurie l'argent de Consuelo, et il se tenait pour content de son marché avec l'enfer. Anzoleto comprit à demi-mot, et pensa que la fugitive avait été de son côté surveillée de manière à ne pouvoir l'avertir de sa résolution; que, menacée, poussée à bout peut-être par son jaloux, elle avait saisi un moment propice pour déjouer tous ses efforts, s'évader et prendre la clef des champs.

«Quoi qu'il en soit, dit-il, il n'y a ni à douter ni à balancer. Les avis qu'elle me fait donner par cet homme, qui l'a conduite sur la route de Prague, sont clairs et précis. Victoire! si je puis toutefois sortir d'ici pour la rejoindre sans être forcé de croiser l'épée!»

Il s'arma jusqu'aux dents: et, tandis qu'il s'apprêtait à la hâte, il envoya son guide en éclaireur pour voir si les chemins étaient libres. Sur sa réponse que tout le monde paraissait encore livré au sommeil, excepté le gardien du pont qui venait de lui ouvrir, Anzoleto descendit sans bruit, remonta à cheval, et ne rencontra dans les cours qu'un palefrenier, qu'il appela pour lui donner quelque argent, afin de ne pas laisser à son départ l'apparence d'une fuite.

«Par saint Wenceslas! dit ce serviteur au guide, voilà une étrange chose, les chevaux sont couverts de sueur en sortant de l'écurie comme s'ils avaient couru toute la nuit.

--C'est votre diable noir qui sera venu les panser, répondit l'autre.

--C'est donc cela, reprit le palefrenier, que j'ai entendu un bruit épouvantable toute la nuit de ce côté-là! Je n'ai pas osé venir voir; mais j'ai entendu la herse crier, et le pont-levis s'abattre, tout comme je vous vois dans ce moment-ci: si bien que j'ai cru que c'était vous qui partiez, et que je ne m'attendais guère à vous revoir ce matin.»

Au pont-levis, ce fut une autre observation du gardien.

«Votre seigneurie est donc double? demanda cet homme en se frottant les yeux. Je l'ai vue partir vers minuit, et je la vois encore une fois.

--Vous avez rêvé, mon brave homme, dit Anzoleto en lui faisant aussi une gratification. Je ne serais pas parti sans vous prier de boire à ma santé.

--Votre seigneurie me fait trop d'honneur, dit le portier, qui écorchait un peu l'italien.

--C'est égal, dit-il au guide dans sa langue, j'en ai vu deux cette nuit!

--Et prends garde d'en voir quatre la nuit prochaine, répondit le guide en suivant Anzoleto au galop sur le pont: Le diable noir fait de ces tours-là aux dormeurs de ton espèce.»

Anzoleto, bien averti et bien renseigné par son guide, gagna Tusta ou Tauss; car c'est, je crois, la même ville. Il la traversa après avoir congédié son homme et prit des chevaux de poste, s'abstint de faire aucune question durant dix lieues, et, au terme, désigné, s'arrêta pour déjeuner (car il n'en pouvait plus), et pour demander une madame Wolf qui devait être par là avec une voiture.

Personne ne put lui en donner des nouvelles, et pour cause.