Chapter 17
Consuelo les chanta d'une voix douce et voilée, à l'imitation des femmes de Venise, et Anzoleto avec l'accent un peu rauque et guttural des jeunes gens du pays. Il improvisa en même temps sur le clavecin un accompagnement faible, continu, et frais, qui rappela à sa compagne le murmure de l'eau sur les dalles, et le souffle du vent dans les pampres. Elle se crut à Venise, au milieu d'une belle nuit d'été, seule au pied d'une de ces Chapelles en plein air qu'ombragent des berceaux de vignes, et qu'éclaire une lampe vacillante reflétée dans les eaux légèrement ridées du canal: Oh! quelle différence entre l'émotion sinistre et déchirante qu'elle avait éprouvée le matin en écoutant le violon d'Albert, au bord d'une autre onde immobile, noire, muette, et pleine de fantômes, et cette vision de Venise au beau ciel, aux douces mélodies, aux flots d'azur sillonnés de rapides flambeaux ou d'étoiles resplendissantes! Anzoleto lui rendait ce magnifique spectacle, où se concentrait pour elle l'idée de la vie et de la liberté; tandis que la caverne, les chants bizarres et farouches de l'antique Bohème, les ossements éclairés de torches lugubres et reflétés dans une onde pleine peut-être des mêmes reliques effrayantes; et au milieu de tout cela, la figure pâle et ardente de l'ascétique Albert, la pensée d'un monde inconnu, l'apparition d'une scène symbolique, et l'émotion douloureuse d'une fascination incompréhensible, c'en était trop pour l'âme paisible et simple de Consuelo. Pour entrer dans cette région des idées abstraites, il lui fallait faire un effort dont son imagination vive était capable, mais où son être se brisait, torturé par de mystérieuses souffrances et de fatigants prestiges. Son organisation méridionale, plus encore que son éducation, se refusait à cette initiation austère d'un amour mystique. Albert était pour elle le génie du Nord, profond, puissant, sublime parfois, mais toujours triste, comme le vent des nuits glacées et la voix souterraine des torrents d'hiver. C'était l'âme rêveuse et investigatrice qui interroge et symbolise toutes choses, les nuits d'orage, la course des météores, les harmonies sauvages de la forêt, et l'inscription effacée des antiques tombeaux. Anzoleto, c'était au contraire la vie méridionale, la matière embrasée et fécondée par le grand soleil, par la pleine lumière, ne tirant sa poésie que de l'intensité de sa végétation, et son orgueil que de la richesse de son principe organique. C'était la vie du sentiment avec l'âpreté aux jouissances, le sans-souci et le sans-lendemain intellectuel des artistes, une sorte d'ignorance ou d'indifférence de la notion du bien et du mal, le bonheur facile, le mépris ou l'impuissance de la réflexion; en un mot, l'ennemi et le contraire de l'idée.
Entre ces deux hommes, dont chacun était lié à un milieu antipathique à celui de l'autre, Consuelo était aussi peu vivante, aussi peu capable d'action et d'énergie qu'une âme séparée de son corps. Elle aimait le beau, elle avait soif d'un idéal. Albert le lui enseignait, et le lui offrait. Mais Albert, arrêté dans le développement de son génie par un principe maladif, avait trop donné à la vie de l'intelligence. Il connaissait si peu la nécessité de la vie réelle, qu'il avait souvent perdu la faculté de sentir sa propre existence. Il n'imaginait pas que les idées et les objets sinistres avec lesquels il s'était familiarisé pussent, sous l'influence de l'amour et de la vertu, inspirer d'autres sentiments à sa fiancée que l'enthousiasme de la foi et l'attendrissement du bonheur. Il n'avait pas prévu, il n'avait pas compris qu'il l'entraînait dans une atmosphère où elle mourrait, comme une plante des tropiques dans le crépuscule polaire. Enfin il ne comprenait pas l'espèce de violence qu'elle eût été forcée de faire subir à son être pour s'identifier au sien.
Anzoleto, tout au contraire, blessant l'âme et révoltant l'intelligence de Consuelo par tous les points, portait du moins dans sa vaste poitrine, épanouie au souffle des vents généreux du midi, tout l'air vital dont la _Fleur des Espagnes_, comme il l'appelait jadis, avait besoin pour se ranimer. Elle retrouvait en lui toute une vie de contemplation animale, ignorante et délicieuse; tout un monde de mélodies naturelles, claires et faciles; tout un passé de calme, d'insouciance, de mouvement physique, d'innocence sans travail, d'honnêteté sans efforts, de piété sans réflexion. C'était presque une existence d'oiseau. Mais n'y a-t-il pas beaucoup de l'oiseau dans l'artiste, et ne faut-il pas aussi que l'homme boive un peu à cette coupe de la vie commune à tous les êtres pour être complet et mener à bien le trésor de son intelligence?
Consuelo chantait d’une voix toujours plus douce et plus touchante, en s'abandonnant par de vagues instincts aux distinctions que je viens de faire à sa place, trop longuement sans doute. Qu'on me le pardonne! Sans cela comprendrait-on par quelle fatale mobilité de sentiment cette jeune fille si sage et si sincère, qui haïssait avec raison le perfide Anzoleto un quart d'heure auparavant, s'oublia au point d'écouter sa voix, d'effleurer sa chevelure, et de respirer son souffle avec une sorte de délice? Le salon était trop vaste pour être jamais fort éclairé, on le sait déjà; le jour baissait d'ailleurs. Le pupitre du clavecin, sur lequel Anzoleto avait laissé un grand cahier ouvert, cachait leurs têtes aux Personnes assises à quelque distance; et leurs têtes se rapprochaient l'une de l'autre de plus en plus. Anzoleto, n'accompagnant plus que d'une main, avait passé son autre bras autour du corps flexible de son amie, et l'attirait insensiblement contre le sien. Six mois d'indignation et de douleur s'étaient effacés comme un rêve de l'esprit de la jeune fille. Elle se croyait à Venise; elle priait la Madone de bénir son amour pour le beau fiancé que lui avait donné sa mère, et qui priait avec elle, main contre main, coeur contre coeur. Albert était sorti sans qu'elle s'en aperçût, et l'air était plus léger, le crépuscule plus doux autour d'elle. Tout à coup elle sentit à la fin d'une strophe les lèvres ardentes de son Premier fiancé sur les siennes. Elle retint un cri; et, se penchant sur le clavier, elle fondit en larmes.
En ce moment le comte Albert rentra, entendit ses sanglots, et vit la Joie insultante d'Anzoleto. Le chant interrompu par l'émotion de la jeune artiste n'étonna pas autant les autres témoins de cette scène rapide. Personne n'avait vu le baiser; et chacun concevait que le souvenir de son enfance et l'amour de son art lui eussent arraché des pleurs. Le comte Christian s'affligeait un peu de cette sensibilité, qui annonçait tant d'attachement et de regrets pour des choses dont il demandait le sacrifice. La chanoinesse et le chapelain s'en réjouissaient, espérant que ce sacrifice ne pourrait s'accomplir. Albert ne s'était pas encore demandé si la comtesse de Rudolstadt pouvait redevenir artiste ou cesser de l'être. Il eût tout accepté, tout permis, tout exigé même, pour qu'elle fût heureuse et libre dans la retraite, dans le monde ou au théâtre, à son choix. Son absence de préjugés et d'égoïsme allait jusqu'à l'imprévoyance des cas les plus simples. Il ne lui vint donc pas à l'esprit que Consuelo pût songer à s'imposer des sacrifices pour lui qui n'en voulait aucun. Mais en ne voyant pas ce premier fait, il vit au delà, comme il voyait toujours; il pénétra au coeur de l'arbre, et mit la main sur le ver rongeur. Le véritable titre d'Anzoleto auprès de Consuelo, le véritable but qu'il poursuivait, et le véritable sentiment qu'il inspirait, lui furent révélés en un instant. Il regarda attentivement cet homme qui lui était antipathique, et sur lequel jusque là il n'avait pas voulu jeter les yeux parce qu'il ne voulait pas haïr le frère de Consuelo. Il vit en lui un amant audacieux, acharné, et dangereux. Le noble Albert ne songea pas à lui-même; ni le soupçon ni la jalousie n'entrèrent dans son coeur. Le danger était tout pour Consuelo; car, d'un coup d'œil profond et lucide, cet homme, dont le regard vague et la vue délicate ne supportaient pas le soleil et ne discernaient ni les couleurs ni les formes, lisait au fond de l'âme et pénétrait, par la puissance mystérieuse de la divination, dans les plus secrètes pensées des méchants et des fourbes. Je n'expliquerai pas d'une manière naturelle ce don étrange qu'il possédait parfois. Certaines facultés (non approfondies et non définies par la science) restèrent chez lui incompréhensibles pour ses proches, comme elles le sont pour l'historien qui vous les raconte, et qui, à l'égard de ces sortes de choses, n'est pas plus avancé, après cent ans écoulés, que ne le sont les grands esprits de son siècle, Albert, en voyant à nu l'âme égoïste et vaine de son rival, ne se dit pas: Voilà mon ennemi; mais il se dit: Voilà l'ennemi de Consuelo. Et, sans rien faire paraître de sa découverte, il se promit de veiller sur elle, et de la préserver.
LXI.
Aussitôt que Consuelo vit un instant favorable, elle sortit du salon, et alla dans le jardin. Le soleil était couché, et les premières étoiles brillaient sereines et blanches dans un ciel encore rose vers l'occident, déjà noir à l'est. La jeune artiste cherchait à respirer le calme dans cet air pur et frais des premières soirées d'automne. Son sein était oppressé d'une langueur voluptueuse; et cependant elle en éprouvait des remords, et appelait au secours de sa volonté toutes les forces de son âme. Elle eût pu se dire: «_Ne puis-je donc savoir si j'aime ou si je hais?_» Elle tremblait, comme si elle eût senti son courage l'abandonner dans la crise la plus dangereuse de sa vie; et, pour la première fois, elle ne retrouvait pas en elle cette droiture de premier mouvement, cette sainte confiance dans ses intentions, qui l'avaient toujours soutenue dans ses épreuves. Elle avait quitté le salon pour se dérober à la fascination qu'Anzoleto exerçait sur elle, et elle avait éprouvé en même temps comme un vague désir d'être suivie par lui. Les feuilles commençaient à tomber. Lorsque le bord de son vêtement les faisait crier derrière elle, elle s'imaginait entendre des pas sur les siens, et, prête à fuir, n'osant se retourner, elle restait enchaînée à sa place par une puissance magique.
Quelqu'un la suivait, en effet, mais sans oser et sans vouloir se montrer: c'était Albert. Étranger à toutes ces petites dissimulations qu'on appelle les convenances, et se sentant par la grandeur de son amour au-dessus de toute mauvaise honte, il était sorti un instant après elle, résolu de la protéger à son insu, et d'empêcher son séducteur de la rejoindre. Anzoleto avait remarqué cet empressement naïf, sans en être fort alarmé. Il avait trop bien vu le trouble de Consuelo, pour ne pas regarder sa victoire comme assurée; et, grâce à la fatuité que de faciles succès avaient développée en lui, il était résolu à ne plus brusquer les choses, à ne plus irriter son amante, et à ne plus effaroucher la famille. «Il n'est plus nécessaire de tant me presser, se disait-il. La colère pourrait lui donner des forces. Un air de douleur et d'abattement lui fera perdre le reste de courroux qu'elle a contre moi. Son esprit est fier, attaquons ses sens. Elle est sans doute moins austère qu'à Venise; elle s'est civilisée ici. Qu'importe que mon rival soit heureux un jour de plus? Demain elle est à moi; cette nuit peut-être! Nous verrons bien. Ne la poussons pas par la peur à quelque résolution désespérée. Elle ne m'a pas trahi auprès d'eux. Soit pitié, soit crainte, elle ne dément pas mon rôle de frère; et les grands parents, malgré toutes mes sottises, paraissent résolus à me supporter pour l'amour d'elle. Changeons donc de tactique. J'ai été plus vite que je n'espérais. Je puis bien faire halte.»
Le comte Christian, la chanoinesse et le chapelain furent donc fort surpris de lui voir prendre tout d'un coup de très-bonnes manières, un ton modeste, et un maintien doux et prévenant. Il eut l'adresse de se plaindre tout bas au chapelain d'un grand mal de tête, et d'ajouter qu'étant fort sobre d'habitude, le vin de Hongrie, dont il ne s'était pas méfié au dîner, lui avait porté au cerveau. Au bout d'un instant, cet aveu fut communiqué en allemand à la chanoinesse et au comte, qui accepta cette espèce de justification avec un charitable empressement. Wenceslawa fut d'abord moins indulgente; mais les soins que le comédien se donna pour lui plaire, l'éloge respectueux qu'il sut faire, à propos, des avantages de la noblesse, l'admiration qu'il montra pour l'ordre établi dans le château, désarmèrent promptement cette âme bienveillante et incapable de rancune. Elle l'écouta d'abord par désoeuvrement, et finit par causer avec lui avec intérêt, et par convenir avec son frère que c'était un excellent et charmant jeune homme. Lorsque Consuelo revint de sa promenade, une heure s'était écoulée, pendant laquelle Anzoleto n'avait pas perdu son temps. Il avait si bien regagné les bonnes grâces de la famille, qu'il était sûr de pouvoir rester autant de jours au château qu'il lui en faudrait pour arriver à ses fins. Il ne comprit pas ce que le vieux comte disait à Consuelo en allemand; mais il devina, aux regards tournés vers lui, et à l'air de surprise et d'embarras de la jeune fille, que Christian venait de faire de lui le plus complet éloge, en la grondant un peu de ne pas marquer plus d'intérêt à un frère aussi aimable.
«Allons, signora, dit la chanoinesse, qui, malgré son dépit contre la Porporina, ne pouvait s'empêcher de lui vouloir du bien, et qui, de plus, croyait accomplir un acte de religion; vous avez boudé votre frère à dîner, et il est vrai de dire qu'il le méritait bien dans ce moment-là. Mais il est meilleur qu'il ne nous avait paru d'abord. Il vous aime tendrement, et vient de nous parler de vous à plusieurs reprises avec toute sorte d'affection, même de respect. Ne soyez pas plus sévère que nous. Je suis sûre que s'il se souvient de s'être grisé à dîner, il en est tout chagrin, surtout à cause de vous. Parlez-lui donc, et ne battez pas froid à celui qui vous tient de si près par le sang. Pour mon compte, quoique mon frère le baron d’Albert, qui était fort taquin dans sa jeunesse, m'ait fâchée bien souvent, je n'ai jamais pu rester une heure brouillée avec lui.»
Consuelo, n'osant confirmer ni détruire l'erreur de la bonne dame, resta comme atterrée à cette nouvelle attaque d'Anzoleto, dont elle comprenait bien la puissance et l'habileté.
«Vous n'entendez pas ce que dit ma soeur? dit Christian au jeune homme; je vais vous le traduire en deux mots. Elle reproche à Consuelo de faire trop la petite maman avec vous; et je suis sûr que Consuelo meurt d'envie de faire la paix. Embrassez-vous donc, mes enfants. Allons, vous, jeune homme, faites le premier pas; et si vous avez eu autrefois envers elle quelques torts dont vous vous repentiez, dites-le-lui afin qu'elle vous le pardonne.»
Anzoleto ne se le fit pas dire deux fois; et, saisissant la main tremblante de Consuelo, qui n'osait la lui retirer:
«Oui, dit-il, j'ai eu de grands torts envers elle, et je m'en repens si amèrement, que tous mes efforts pour m'étourdir à ce sujet ne servent qu'à briser mon cœur de plus en plus. Elle le sait bien; et si elle n'avait pas une âme de fer, orgueilleuse comme la force, et impitoyable comme la vertu, elle aurait compris que mes remords m'ont bien assez puni. Ma soeur, pardonne-moi donc, et rends-moi ton amour; ou bien je vais partir aussitôt, et promener mon désespoir, mon isolement et mon ennui par toute la terre. Étranger partout, sans appui, sans conseil, sans affection, je ne pourrai plus croire à Dieu, et mon égarement retombera sur ta tête.»
Cette homélie attendrit vivement le comte, et arracha des larmes à la bonne chanoinesse.
«Vous l'entendez, Porporina, s'écria-t-elle; ce qu'il vous dit est très-beau et très-vrai. Monsieur le chapelain, vous devez, au nom de la religion, ordonner à la signora de se réconcilier avec son frère.»
Le chapelain allait s'en mêler. Anzoleto n'attendit pas le sermon, et, saisissant Consuelo dans ses bras, malgré sa résistance et son effroi, il l'embrassa passionnément à la barbe du chapelain et à la grande édification de l'assistance. Consuelo, épouvantée d'une tromperie si impudente, ne put s'y associer plus longtemps.
«Arrêtez! dit-elle, monsieur le comte, écoutez-moi!...»
Elle allait tout révéler, lorsque Albert parut. Aussitôt l'idée de Zdenko revint glacer de crainte l'âme prête à s'épancher. L'implacable Protecteur de Consuelo pouvait vouloir la débarrasser, sans bruit et sans délibération, de l'ennemi contre lequel elle allait l'invoquer. Elle pâlit, regarda Anzoleto d'un air de reproche douloureux, et la parole expira sur ses lèvres.
A sept heures sonnantes, on se remit à table pour souper. Si l'idée de ces fréquents repas est faite pour ôter l'appétit à mes délicates lectrices, je leur dirai que la mode de ne point manger n'était pas en vigueur dans ce temps-là et dans ce pays-là. Je crois l'avoir déjà dit: on mangeait lentement, copieusement, et souvent, à Riesenburg. La moitié de la journée se passait presque à table; et j'avoue que Consuelo, habituée dès son enfance, et pour cause, à vivre tout un jour avec quelques cuillerées de riz cuit à l'eau, trouvait ces homériques repas mortellement longs. Pour la première fois, elle ne sut point si celui-ci dura une heure, un instant ou un siècle. Elle ne vivait pas plus qu'Albert lorsqu'il était seul au fond de sa grotte. Il lui semblait qu'elle était ivre, tant la honte d'elle-même, l'amour et la terreur, agitaient tout son être. Elle ne mangea point, n'entendit et ne vit rien autour d'elle. Consternée comme quelqu'un qui se sent rouler dans un précipice, et qui voit se briser une à une les faibles branches qu'il voulait saisir pour arrêter sa chute, elle regardait le fond de l'abîme, et le vertige bourdonnait dans son cerveau. Anzoleto était près d'elle; il effleurait son vêtement, il pressait avec des mouvements convulsifs son coude contre son coude, son pied contre son pied. Dans son empressement à la servir, il rencontrait ses mains, et les retenait dans les siennes pendant une seconde; mais cette rapide et brûlante pression résumait tout un siècle de volupté. Il lui disait à la dérobée de ces mots qui étouffent, il lui lançait de ces regards qui dévorent. Il profitait d'un instant fugitif comme l'éclair pour échanger son verre avec le sien, et pour toucher de ses lèvres le cristal que ses lèvres avaient touché. Et il savait être tout de feu pour elle, tout de marbre aux yeux des autres. Il se tenait à merveille, parlait convenablement, était plein d'égards attentifs pour la chanoinesse, traitait le chapelain avec respect, lui offrait les meilleurs morceaux des viandes qu'il se chargeait de découper avec la dextérité et la grâce d'un convive habitué à la bonne chère. Il avait remarqué que le saint homme était gourmand, que sa timidité lui imposait à cet égard de fréquentes privations; et celui-ci se trouva si bien de ses préférences, qu'il souhaita voir le nouvel écuyer-tranchant passer le reste de ses jours au château des Géants.
On remarqua qu'Anzoleto ne buvait que de l'eau; et lorsque le chapelain, par échange de bons procédés, lui offrit du vin, il répondit assez haut pour être entendu:
«Mille grâces! on ne m'y prendra plus. Votre beau vin est un perfide avec lequel je cherchais à m'étourdir tantôt. Maintenant, je n'ai plus de chagrins, et je reviens à l'eau, ma boisson habituelle et ma loyale amie.»
On prolongea la veillée un peu plus que de coutume. Anzoleto chanta encore; et cette fois il chanta pour Consuelo. Il choisit les airs favoris de ses vieux auteurs, qu'elle lui avait appris elle-même; et il les dit avec tout le soin, avec toute la pureté de goût et de délicatesse d'intention qu'elle avait coutume d'exiger de lui. C'était lui rappeler encore les plus chers et les plus purs souvenirs de son amour et de son art.
Au moment où l'on allait se séparer, il prit un instant favorable pour lui dire tout bas:
«Je sais où est ta chambre; on m'en a donné une dans la même galerie. A minuit, je serai à genoux à ta porte, j'y resterai prosterné jusqu'au jour. Ne refuse pas de m'entendre un instant. Je ne veux pas reconquérir ton amour, je ne le mérite pas. Je sais que tu ne peux plus m'aimer, qu'un autre est heureux, et qu'il faut que je parte. Je partirai la mort dans l'âme, et le reste de ma vie est dévoué aux furies! Mais ne me chasse pas sans m'avoir dit un mot de pitié, un mot d'adieu. Si tu n'y consens pas, je partirai dès la pointe du jour, et ce sera fait de moi pour jamais!
--Ne dites pas cela, Anzoleto. Nous devons nous quitter ici, nous dire un éternel adieu. Je vous pardonne, et je vous souhaite....
--Un bon voyage! reprit-il avec ironie; puis, reprenant aussitôt son ton hypocrite: Tu es impitoyable, Consuelo. Tu veux que je sois perdu, qu'il ne reste pas en moi un bon sentiment, un bon souvenir. Que crains-tu? Ne t'ai-je pas prouvé mille fois mon respect et la pureté de mon amour? Quand on aime éperdument, n'est-on pas esclave, et ne sais-tu pas qu'un mot de toi me dompte et m'enchaîne? Au nom du ciel, si tu n'es pas la maîtresse de cet homme que tu vas épouser, s'il n'est pas le maître de ton appartement et le compagnon inévitable de toutes tes nuits...
--Il ne l'est pas, il ne le fut jamais,» dit Consuelo avec l'accent de la fière innocence.
Elle eût mieux fait de réprimer ce mouvement d'un orgueil bien fondé, mais trop sincère en cette occasion. Anzoleto n'était pas poltron; mais il aimait la vie, et s'il eût cru trouver dans la chambre de Consuelo un gardien déterminé, il fût resté fort paisiblement dans la sienne. L'accent de vérité qui accompagna la réponse de la jeune fille l'enhardit tout à fait.
«En ce cas, dit-il, je ne compromets pas ton avenir. Je serai si prudent, si adroit, je marcherai si légèrement, je te parlerai si bas, que ta réputation ne sera pas ternie. D'ailleurs, ne suis-je pas ton frère? Devant partir à l'aube du jour, qu'y aurait-il d'extraordinaire à ce que j'aille te dire adieu?
--Non! non! ne venez pas! dit Consuelo épouvantée. L'appartement du comte Albert n'est pas éloigné; peut-être a-t-il tout deviné... Anzoleto, si vous vous exposez... je ne réponds pas de votre vie. Je vous parle sérieusement, et mon sang se glace dans mes veines!»
Anzoleto sentit en effet sa main, qu'il avait prise dans la sienne, devenir plus froide que le marbre.
«Si tu discutes, si tu parlementes à ta porte, tu exposes mes jours, dit-il en souriant; mais si ta porte est ouverte, si nos baisers sont muets, nous ne risquons rien. Rappelle-toi que nous avons passé des nuits ensemble sans éveiller un seul des nombreux voisins de la Corte-Minelli. Quant à moi, s'il n'y a pas d'autre obstacle que la jalousie du comte, et pas d'autre danger que la mort....»
Consuelo vit en cet instant le regard du comte Albert, ordinairement si vague, redevenir clair et profond en s'attachant sur Anzoleto. Il ne pouvait entendre; mais il semblait qu'il entendit avec les yeux. Elle retira sa main de celle d'Anzoleto, en lui disant d'une voix étouffée:
«Ah! si tu m'aimes, ne brave pas cet homme terrible!
--Est-ce pour toi que tu crains dit Anzoleto rapidement.
--Non, mais pour tout ce qui m'approche et me menace.
--Et pour tout ce qui t'adore, sans doute? Eh bien, soit. Mourir à tes yeux, mourir à tes pieds; oh! je ne demande que cela. J'y serai à minuit; résiste, et tu ne feras que hâter ma perte.
--Vous partez demain, et vous ne prenez congé de personne? dit Consuelo en voyant qu'il saluait le comte et la chanoinesse sans leur parler de son départ.
--Non, dit-il; ils me retiendraient, et, malgré moi, voyant tout conspirer pour prolonger mon agonie, je céderais. Tu leur feras mes excuses et mes adieux. Les ordres sont donnés à mon guide pour que mes chevaux soient prêts à quatre heures du matin.»