Chapter 16
--Étrange et noble fille! répondit Christian avec attendrissement; que de sagesse et de bizarreries dans vos paroles et dans vos idées! Vous ressemblez sous bien des rapports à mon pauvre Albert, et l'incertitude agitée de vos sentiments me rappelle ma femme, ma noble, et belle, et triste Wanda!... O Consuelo! vous réveillez en moi un souvenir bien tendre et bien amer. J'allais vous dire: Surmontez ces irrésolutions, triomphez de ces répugnances; aimez, par vertu, par grandeur d'âme, par compassion; par l'effort d'une charité pieuse et ardente, ce pauvre homme qui vous adore, et qui, en vous rendant malheureuse peut-être, vous devra son salut, et vous fera mériter les récompenses célestes! Mais vous m'avez rappelé sa mère, sa mère qui s'était donnée à moi par devoir et par amitié! Elle ne pouvait avoir pour moi, homme simple, débonnaire et timide, l'enthousiasme qui brûlait son imagination. Elle fut fidèle et généreuse jusqu'au bout cependant; mais comme elle a souffert! Hélas! son affection faisait ma joie et mon supplice; sa constance, mon orgueil et mon remords. Elle est morte à la peine, et mon coeur s'est brisé pour jamais. Et maintenant, si je suis un être nul, effacé, mort avant d'être enseveli, ne vous en étonnez pas trop Consuelo: j'ai souffert ce que nul n'a compris, ce que je n'ai dit à personne, et ce que je vous confesse en tremblant. Ah! plutôt que de vous engager à faire un pareil sacrifice, et plutôt que de pousser Albert à l'accepter, que mes yeux se ferment dans la douleur, et que mon fils succombe tout de suite à sa destinée! Je sais trop ce qu'il en coûte pour vouloir forcer la nature et combattre l'insatiable besoin des âmes! Prenez donc du temps pour réfléchir, ma fille, ajouta le vieux comte en pressant Consuelo contre sa poitrine gonflée de sanglots, et en baisant son noble front avec un amour de père. Tout sera mieux ainsi. Si vous devez refuser, Albert, préparé par l'inquiétude, ne sera pas foudroyé, comme il l'eût été aujourd'hui par cette affreuse nouvelle.»
Ils se séparèrent après cette convention; et Consuelo, se glissant dans les galeries avec la crainte d'y rencontrer Anzoleto, alla s'enfermer dans sa chambre, épuisée d'émotions et de lassitude.
Elle essaya d'abord d'arriver au calme nécessaire, en tâchant de prendre un peu de repos. Elle se sentait brisée; et, se jetant sur son lit, elle tomba bientôt dans une sorte d'accablement plus pénible que réparateur. Elle eût voulu s'endormir avec la pensée d'Albert, afin de la mûrir en elle durant ces mystérieuses manifestations du sommeil, où nous croyons trouver quelquefois le sens prophétique des choses qui nous préoccupent. Mais les rêves entrecoupés qu'elle fit pendant plusieurs heures ramenèrent sans cesse Anzoleto, au lieu d'Albert, devant ses yeux. C'était toujours Venise, c'était toujours la Corte-Minelli; c'était toujours son premier amour, calme, riant et poétique. Et chaque fois qu'elle s'éveillait, le souvenir d'Albert venait se lier à celui de la grotte sinistre où le son du violon, décuplé par les échos de la solitude, évoquait les morts, et pleurait sur la tombe à peine fermée de Zdenko. A cette idée, la peur et la tristesse fermaient son coeur aux élans de l'affection. L'avenir qu'on lui proposait ne lui apparaissait qu'au milieu des froides ténèbres et des visions sanglantes, tandis que le passé, radieux et fécond, élargissait sa poitrine, et faisait palpiter son sein. Il lui semblait qu'en rêvant ce passé, elle entendait sa propre voix retentir dans l'espace, remplir la nature, et planer immense en montant vers les cieux; au lieu que cette voix devenait creuse, sourde, et se perdait comme un râle de mort dans les abîmes de la terre, lorsque les sons fantastiques du violon de la caverne revenaient à sa mémoire.
Ces rêveries vagues la fatiguèrent tellement qu'elle se leva pour les chasser; et le premier coup de la cloche l'avertissant qu'on servirait le dîner dans une demi-heure, elle se mit à sa toilette, tout en continuant à se préoccuper des mêmes idées. Mais, chose étrange! Pour la première fois de sa vie, elle fut plus attentive à son miroir, et plus occupée de sa coiffure, et de son ajustement, que des affaires sérieuses dont elle cherchait la solution. Malgré elle, elle se faisait belle et désirait de l'être. Et ce n'était pas pour éveiller les désirs et la jalousie de deux amants rivaux, qu'elle sentait cet irrésistible mouvement de coquetterie; elle ne pensait, elle ne pouvait penser qu'à un seul. Albert ne lui avait jamais dit un mot sur sa figure. Dans l'enthousiasme de sa passion, il la croyait plus belle peut-être qu'elle n'était réellement; mais ses pensées étaient si élevées et son amour si grand, qu'il eût craint de la profaner en la regardant avec les yeux enivrés d'un amant ou la satisfaction scrutatrice d'un artiste. Elle était toujours pour lui enveloppée d'un nuage que son regard n'osait percer, et que sa pensée entourait encore d'une auréole éblouissante. Qu'elle fût plus ou moins bien, il la voyait toujours la même. Il l'avait vue livide, décharnée, flétrie, se débattant contre la mort, et plus semblable à un spectre qu'à une femme. Il avait alors cherché dans ses traits, avec attention et anxiété, les symptômes plus ou moins effrayants de la maladie; mais il n'avait pas vu si elle avait eu des moments de laideur, si elle avait pu être un objet d'effroi et de dégoût. Et lorsqu'elle avait repris l'éclat de la jeunesse et l'expression de la vie, il ne s'était pas aperçu qu'elle eût perdu ou gagné en beauté. Elle était pour lui, dans la vie comme dans la mort, l'idéal de toute jeunesse, de toute expression sublime, de toute beauté unique et incomparable. Aussi Consuelo n'avait-elle jamais pensé à lui, en s'arrangeant devant son miroir.
Mais quelle différence de la part d'Anzoleto! Avec quel soin minutieux il l'avait regardée, jugée et détaillée dans son imagination, le jour où il s'était demandé si elle n'était pas laide! Comme il lui avait tenu compte des moindres grâces de sa personne, des moindres efforts qu'elle avait faits pour plaire! Comme il connaissait ses cheveux, son bras, son pied, sa démarche, les couleurs qui embellissaient son teint, les moindres plis que formait son vêtement! Et avec quelle vivacité ardente il l'avait louée! avec quelle voluptueuse langueur il l'avait contemplée! La chaste fille n'avait pas compris alors les tressaillements de son propre coeur. Elle ne voulait pas les comprendre encore, et cependant, elle les ressentait presque aussi violents, à l'idée de reparaître devant ses yeux. Elle s'impatientait contre elle-même, rougissait de honte et de dépit, s'efforçait de s'embellir pour Albert seul; et pourtant elle cherchait la coiffure, le ruban, et jusqu'au regard qui plaisaient à Anzoleto. Hélas! hélas! se dit-elle en s'arrachant de son miroir lorsque sa toilette fut finie, il est donc vrai que je ne puis penser qu'à lui, et que le bonheur passé exerce sur moi un pouvoir plus entraînant que le mépris présent et les promesses d'un autre amour! J'ai beau regarder l'avenir, sans lui il ne m'offre que terreur et désespoir. Mais que serait-ce donc avec lui? Ne sais-je pas bien que les beaux jours de Venise ne peuvent revenir, Que l'innocence n'habiterait plus avec nous, que l'âme d'Anzoleto est à Jamais corrompue, que ses caresses m'aviliraient, et que ma vie serait empoisonnée à toute heure par la honte, la jalousie, la crainte et le regret?
En s'interrogeant à cet égard avec sévérité, Consuelo reconnut qu'elle ne se faisait aucune illusion, et qu'elle n'avait pas la plus secrète émotion de désir pour Anzoleto. Elle ne l'aimait plus dans le présent, elle le redoutait et le haïssait presque dans un avenir où sa perversité ne pouvait qu'augmenter; mais dans le passé elle le chérissait à un tel point que son âme et sa vie ne pouvaient s'en détacher. Il était désormais devant elle comme un portrait qui lui rappelait un être adoré et des jours de délices, et, comme une veuve qui se cache de son nouvel époux pour regarder l'image du premier, elle sentait que le mort était plus vivant que l'autre dans son coeur.
LX.
Consuelo avait trop de jugement et d'élévation dans l'esprit pour ne pas savoir que des deux amours qu'elle inspirait, le plus vrai, le plus noble et le plus précieux, était sans aucune comparaison possible celui d'Albert. Aussi, lorsqu'elle se retrouva entre eux, elle crut d'abord avoir triomphé de son ennemi. Le profond regard d'Albert, qui semblait pénétrer jusqu'au fond de son âme, la pression lente et forte de sa main loyale, lui firent comprendre qu'il savait le résultat de son entretien avec Christian, et qu'il attendait son arrêt avec soumission et reconnaissance. En effet, Albert avait obtenu plus qu'il n'espérait, et cette irrésolution lui était douce auprès de ce qu'il avait craint, tant il était éloigné de l'outrecuidante fatuité d'Anzoleto. Ce dernier, au contraire, s'était armé de toute sa résolution. Devinant à peu près ce qui se passait autour de lui, il s'était déterminé à combattre pied à pied, dût-on le pousser par les épaules hors de la maison. Son attitude dégagée, son regard ironique et hardi, causèrent à Consuelo le plus profond dégoût; et lorsqu'il s'approcha effrontément pour lui offrir la main, elle détourna la tête, et prit celle que lui tendait Albert pour se placer à table.
Comme à l'ordinaire, le jeune comte alla s'asseoir en face de Consuelo, Et le vieux Christian la fit mettre à sa gauche, à la place qu'occupait autrefois Amélie, et qu'elle avait toujours occupée depuis. Mais, au lieu du chapelain qui était en possession de la gauche de Consuelo, la chanoinesse invita le prétendu frère à se mettre entre eux; de sorte que les épigrammes amères d'Anzoleto purent arriver à voix basse à l'oreille de la jeune fille, et que ses irrévérentes saillies purent scandaliser comme il le souhaitait le vieux prêtre, qu'il avait déjà entrepris.
Le plan d'Anzoleto était bien simple. Il voulait se rendre odieux et insupportable à ceux de la famille qu'il pressentait hostiles au mariage projeté, afin de leur donner par son mauvais ton, son air familier, et ses paroles déplacées, la plus mauvaise idée de l'entourage et de la parenté de Consuelo. «Nous verrons, se disait-il, s'ils avaleront _le frère_ que je vais leur servir.»
Anzoleto, chanteur incomplet et tragédien médiocre, avait les instincts d'un bon comique. Il avait déjà bien assez vu le monde pour savoir prendre par imitation les manières élégantes et le langage agréable de la bonne compagnie; mais ce rôle n'eût servi qu'à réconcilier la chanoinesse avec la basse extraction de la fiancée, et il prit le genre opposé avec d'autant plus de facilité qu'il lui était plus naturel. S'étant bien assuré que Wenceslawa, en dépit de son obstination à ne parler que l'allemand, la langue de la cour et des sujets bien pensants, ne perdait pas un mot de ce qu'il disait en italien, il se mit à babiller à tort et à travers, à fêter le bon vin de Hongrie, dont il ne craignait pas les effets, aguerri qu'il était de longue main contre les boissons les plus capiteuses, mais dont il feignit de ressentir les chaleureuses influences pour se donner l'air d'un ivrogne invétéré.
Son projet réussit à merveille. Le comte Christian, après avoir ri d'abord avec indulgence de ses bouffonnes saillies, ne sourit bientôt plus qu'avec effort, et eut besoin de toute son urbanité seigneuriale, de toute son affection paternelle, pour ne pas remettre à sa place le déplaisant futur beau-frère de son noble fils. Le chapelain, indigné, bondit plusieurs fois sur sa chaise, et murmura en allemand des exclamations qui ressemblaient à des exorcismes. Sa réfection en fut horriblement troublée, et de sa vie il ne digéra plus tristement. La chanoinesse écouta toutes les impertinences de son hôte avec un mépris contenu et une assez maligne satisfaction. A chaque nouvelle sottise, elle levait les yeux vers son frère, comme pour le prendre à témoin; et le bon Christian baissait la tête, en s'efforçant de distraire, par une réflexion assez maladroite, l'attention des auditeurs. Alors la chanoinesse regardait Albert; mais Albert était impassible. Il ne paraissait ni voir ni entendre son incommode et joyeux convive.
La plus cruellement oppressée de toutes ces personnes était sans contredit la pauvre Consuelo. D'abord elle crut qu'Anzoleto avait contracté, dans une vie de débauche, ces manières échevelées, et ce tour d'esprit cynique qu'elle ne lui connaissait pas; car il n'avait jamais été ainsi devant elle. Elle en fut si révoltée et si consternée qu'elle faillit quitter la table. Mais lorsqu'elle s'aperçut que c'était une ruse de guerre, elle retrouva le sang-froid qui convenait à son innocence et à sa dignité. Elle ne s'était pas immiscée dans les secrets et dans les affections de cette famille, pour conquérir par l'intrigue le rang qu'on lui offrait. Ce rang n'avait pas flatté un instant son ambition, et elle se sentait bien forte de sa conscience contre les secrètes inculpations de la chanoinesse. Elle savait, elle voyait bien que l'amour d'Albert et la confiance de son père étaient au-dessus d'une si misérable épreuve. Le mépris que lui inspirait Anzoleto, lâche et méchant dans sa vengeance, la rendait plus forte encore. Ses yeux rencontrèrent une seule fois ceux d'Albert, et ils se comprirent. Consuelo disait: _Oui_, et Albert répondait: _Malgré tout!_
«Ce n'est pas fait! dit tout bas à Consuelo Anzoleto, qui avait surpris et commenté ce regard.
--Vous me faites beaucoup de bien, lui répondit Consuelo, et je vous remercie.»
Ils parlaient entre leurs dents ce dialecte rapide de Venise qui ne semble composé que de voyelles, et où l'ellipse est si fréquente que les Italiens de Rome et de Florence ont eux-mêmes quelque peine à le comprendre à la première audition.
«Je conçois que tu me détestes dans ce moment-ci, reprit Anzoleto, et que tu te crois sûre de me haïr toujours. Mais tu ne m'échapperas pas pour cela.
--Vous vous êtes dévoilé trop tôt, dit Consuelo.
--Mais non trop tard, reprit Anzoleto.--Allons, _padre mio benedetto_, dit-il en s'adressant au chapelain, et en lui poussant le coude de manière à lui faire verser sur son rabat la moitié du vin qu'il portait à ses lèvres, buvez donc plus courageusement ce bon vin qui fait autant de bien au corps et à l'âme que celui de la sainte messe!--Seigneur comte, dit-il au vieux Christian en lui tendant son verre, vous tenez là en réserve, du côté de votre coeur, un flacon de cristal jaune qui reluit comme le soleil. Je suis sûr que si j'avalais seulement une goutte du nectar qu'il contient, je serais changé en demi-dieu.
--Prenez garde, mon enfant, dit enfin le comte en posant sa main maigre chargée de bagues sur le col tailladé du flacon: le vin des vieillards ferme quelquefois la bouche aux jeunes gens.
--Tu enrages à en être jolie comme un lutin, dit Anzoleto en bon et clair italien à Consuelo, de manière à être entendu de tout le monde. Tu me rappelles la _Diavolessa_ de Galuppi, que tu as si bien jouée à Venise l'an dernier.--Ah ça, seigneur comte, prétendez-vous garder bien longtemps ici ma soeur dans votre cage dorée, doublée de soie? C'est un oiseau chanteur, je vous en avertis, et l'oiseau qu'on prive de sa voix perd bientôt ses plumes. Elle est fort heureuse ici; je le conçois; mais ce bon public qu'elle a frappé de vertige la redemande à grands cris là-bas. Et quant à moi, vous me donneriez votre nom, votre château; tout le vin de votre cave; et votre respectable chapelain par-dessus le marché, que je ne voudrais pas renoncer à mes quinquets, à mon cothurne, et à mes roulades.
--Vous êtes donc comédien aussi, vous? dit la chanoinesse avec un dédain sec et froid.
--Comédien, baladin pour vous servir, _illustrissima_, répondit Anzoleto sans se déconcerter.
--A-t-il du talent? demanda le vieux Christian à Consuelo avec une tranquillité pleine de douceur et de bienveillance.
--Aucun, répondit Consuelo en regardant son adversaire d'un air de pitié.
--Si cela est, tu t'accuses toi-même, dit Anzoleto; car je suis ton élève. J'espère pourtant, continua-t-il en vénitien, que j'en aurai assez pour brouiller tes cartes.
--C'est à vous seul que vous ferez du mal, reprit Consuelo dans le même dialecte. Les mauvaises intentions souillent le coeur, et le vôtre perdra plus à tout cela que vous ne pouvez me faire perdre dans celui des autres.
--Je suis bien aise de voir que tu acceptes le défi. A l'oeuvre donc, ma belle guerrière! Vous avez beau baisser la visière de votre casque, je vois le dépit et la crainte briller dans vos yeux.
--Hélas! vous n'y pouvez lire qu'un profond chagrin à cause de vous. Je croyais pouvoir oublier que je vous dois du mépris, et vous prenez à tâche de me le rappeler.
--Le mépris et l'amour vont souvent fort bien ensemble.
--Dans les âmes viles.
--Dans les âmes les plus fières; cela s'est vu et se verra toujours.»
Tout le dîner alla ainsi. Quand on passa au salon, la chanoinesse, qui paraissait déterminée à se divertir de l'insolence d'Anzoleto, pria celui-ci de lui chanter quelque chose. Il ne se fit pas prier; et, après avoir promené vigoureusement ses doigts nerveux sur le vieux clavecin gémissant, il entonna une des chansons énergiques dont il réchauffait les petits soupers de Zustiniani. Les paroles étaient lestes. La chanoinesse ne les entendit pas, et s'amusa de la verve avec laquelle il les débitait. Le comte Christian ne put s'empêcher d'être frappé de la belle voix et De la prodigieuse facilité du chanteur. Il s'abandonna avec naïveté au plaisir de l'entendre; et quand le premier air fut fini, il lui en demanda un second. Albert, assis auprès de Consuelo, paraissait absolument sourd, et ne disait mot. Anzoleto s'imagina qu'il avait du dépit, et qu'il se sentait enfin primé en quelque chose. Il oublia que son dessein était de faire fuir les auditeurs avec ses gravelures musicales; et, voyant d'ailleurs que, soit innocence de ses hôtes, soit ignorance du dialecte, c'était peine perdue, il se livra du besoin d'être admiré, en chantant pour le plaisir de chanter; et puis il voulut faire voir à Consuelo qu'il avait fait des progrès. Il avait gagné effectivement dans l'ordre de puissance qui lui était assigné. Sa voix avait perdu déjà peut-être sa première fraîcheur, l'orgie en avait effacé le velouté de la jeunesse; mais il était devenu plus maître de ses effets, et plus habile dans l'art de vaincre les difficultés vers lesquelles son goût et son instinct le portaient toujours. Il chanta bien, et reçut beaucoup d'éloges du comte Christian, de la chanoinesse, et même du chapelain, qui aimait beaucoup les _traits_, et qui croyait la manière de Consuelo trop simple et trop naturelle pour être savante.
«Vous disiez qu'il n'avait pas de talent, dit le comte à cette dernière; vous êtes trop sévère ou trop modeste pour votre élève. Il en a beaucoup, et je reconnais enfin en lui quelque chose de vous.»
Le bon Christian voulait effacer par ce petit triomphe d'Anzoleto l'humiliation que sa manière d'être avait causée à sa prétendue soeur. Il insista donc beaucoup sur le mérite du chanteur, et celui-ci, qui aimait trop à briller pour ne pas être déjà fatigué de son vilain rôle, se remit au clavecin après avoir remarqué que le comte Albert devenait de plus en plus pensif. La chanoinesse, qui s'endormait un peu aux longs morceaux de musique, demanda une autre chanson vénitienne; et cette fois Anzoleto en choisit une qui était d'un meilleur goût. Il savait que les airs populaires étaient ce qu'il chantait le mieux. Consuelo n'avait pas elle-même l'accentuation piquante du dialecte aussi naturelle et aussi caractérisée que lui, enfant des lagunes, et chanteur mime par excellence.
Il contrefaisait avec tant de grâce et de charme, tantôt la manière rude et franche des pêcheurs de l'Istrie, tantôt le laisser-aller spirituel et nonchalant des gondoliers de Venise, qu'il était impossible de ne pas le regarder et l'écouter avec un vif intérêt. Sa belle figure, mobile et pénétrante, prenait tantôt l'expression grave et fière, tantôt l'enjouement caressant et moqueur des uns et des autres. Le mauvais goût coquet de sa toilette, qui sentait son vénitien d'une lieue, ajoutait encore à l'illusion, et servait à ses avantages personnels, au lieu de leur nuire en cette occasion. Consuelo, d'abord froide, fut bientôt forcée de jouer l'indifférence et la préoccupation. L'émotion la gagnait de plus en plus. Elle revoyait tout Venise dans Anzoleto, et dans cette Venise tout l'Anzoleto des anciens jours, avec sa gaieté, son innocent amour, et sa fierté enfantine. Ses yeux se remplissaient de larmes, et les traits enjoués qui faisaient rire les autres pénétraient son coeur d'un attendrissement profond.
Après les chansons, le comte Christian demanda des cantiques.
«Oh! pour cela, dit Anzoleto, je sais tous ceux qu'on chante à Venise; mais ils sont à deux voix, et si ma soeur, qui les sait aussi, ne veut pas les chanter avec moi, je ne pourrai satisfaire vos seigneuries.»
On pria aussitôt Consuelo de chanter. Elle s'en défendit longtemps, quoiqu'elle en éprouvât une vive tentation. Enfin, cédant aux instances de ce bon Christian, qui s'évertuait à la réconcilier avec son frère en se montrant tout réconcilié lui-même, elle s'assit auprès d'Anzoleto, et commença en tremblant un de ces longs cantiques à deux parties, divisés en strophes de trois vers, que l'on entend à Venise, dans les temps de dévotion, durant des nuits entières, autour de toutes les madones des carrefours. Leur rhythme est plutôt animé que triste; mais, dans la monotonie de leur refrain et dans la poésie de leurs paroles, empreintes d'une piété un peu païenne, il y a une mélancolie suave qui vous gagne peu à peu et finit par vous envahir.