Consuelo, Tome 1 (1861)

Chapter 9

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Malheureusement pour les projets du comte Zustiniani, ce dialogue avait un auditeur sur lequel on ne comptait point et qui n'en perdait pas une syllabe. Après avoir quitté Consuelo, Anzoleto, repris de jalousie, était revenu rôder autour du palais de son protecteur, pour s'assurer qu'il ne machinait pas un de ces enlèvements si fort à la mode en ce temps-là, et dont l'impunité était à peu près garantie aux patriciens. Il ne put en entendre davantage; car la lune, qui commençait à monter obliquement au-dessus des combles du palais, vint dessiner, de plus en plus nette, son ombre sur le pavé, et les deux seigneurs, s'apercevant ainsi de la présence d'un homme sous le balcon, se retirèrent et fermèrent la croisée.

Anzoleto s'esquiva, et alla rêver en liberté à ce qu'il venait d'entendre. C'en était bien assez pour qu'il sût à quoi s'en tenir, et pour qu'il fit son profit des vertueux conseils de Barberigo à son ami. Il dormit à peine deux heures vers le matin, puis il courut à la _Corte-Minelli_. La porte était encore fermée au verrou, mais à travers les fentes de cette barrière mal close, il put voir Consuelo tout habillée, étendue sur son lit, endormie, avec la pâleur et l'immobilité de la mort. La fraîcheur de l'aube l'avait tirée de son évanouissement, et elle s'était jetée sur sa couche sans avoir la force de se déshabiller. Il resta quelques instants à la contempler avec une inquiétude pleine de remords. Mais bientôt s'impatientant et s'effrayant de ce sommeil léthargique, si contraire aux vigilantes habitudes de son amie, il élargit doucement avec son couteau une fente par laquelle il put passer la lame et faire glisser le verrou. Cela ne réussit pourtant pas sans quelque bruit; mais Consuelo, brisée de fatigue, n'en fut point éveillée. Il entra donc, referma la porte, et vint s'agenouiller à son chevet, où il resta jusqu'à ce qu'elle ouvrit les yeux. En le trouvant là, le premier mouvement de Consuelo fut un cri de joie; mais, retirant aussitôt ses bras qu'elle lui avait jetés au cou, elle se recula avec un mouvement d'effroi.

«Tu me crains donc à présent, et, au lieu de m'embrasser, tu veux me fuir! lui dit-il avec douleur. Ah! que je suis cruellement puni de ma faute! Pardonne-moi, Consuelo, et vois si tu dois te méfier de ton ami. Il y a une grande heure que je suis là à te regarder dormir. Oh! pardonne-moi, ma soeur; c'est la première et la dernière fois de ta vie que tu auras eu à blâmer et à repousser ton frère. Jamais plus je n'offenserai la sainteté de notre amour par des emportements coupables. Quitte-moi, chasse-moi, si je manque à mon serment. Tiens, ici, sur ta couche virginale, sur le lit de mort de ta pauvre mère, je te jure de te respecter comme je t'ai respectée jusqu'à ce jour, et de ne pas te demander un seul baiser, si tu l'exiges, tant que le prêtre ne nous aura pas bénis. Es-tu contente de moi, chère et sainte Consuelo?».

Consuelo ne répondit qu'en pressant la tête blonde du Vénitien sur son coeur et en l'arrosant de larmes. Cette effusion la soulagea; et bientôt après, retombant sur son dur petit oreiller: «Je t'avoue, lui dit-elle, que je suis anéantie; car je n'ai pu fermer l'oeil de toute la nuit. Nous nous étions si mal quittés!

--Dors, Consuelo, dors, mon cher ange, répondit Anzoleto; souviens-toi de cette, nuit où tu m'as permis de dormir sur ton lit, pendant que tu priais et que tu travaillais à cette petite table. C'est à mon tour de garder et de protéger ton repos. Dors encore, mon enfant; je vais feuilleter ta musique et la lire tout bas, pendant que tu sommeilleras une heure ou deux. Personne ne s'occupera de nous (si on s'en occupe aujourd'hui) avant le soir. Dors donc, et prouve-moi par cette confiance que tu me pardonnes et que tu crois en moi.»

Consuelo lui répondit par un sourire de béatitude. Il l'embrassa au front, et s'installa devant la petite table, tandis qu'elle goûtait un sommeil bienfaisant entremêlé des plus doux songes.

Anzoleto avait vécu trop longtemps dans un état de calme et d'innocence auprès de cette jeune fille, pour qu'il lui fût bien difficile, après un seul jour d'agitation, de reprendre son rôle accoutumé. C'était pour ainsi dire l'état normal de son âme que cette affection fraternelle. D'ailleurs ce qu'il avait entendu la nuit précédente, sous le balcon de Zustiniani, était de nature à fortifier ses résolutions: Merci, mes beaux seigneurs, se disait-il en lui-même; vous m'avez donné des leçons de morale à votre usage dont le _petit drôle_ saura profiter ni plus ni moins qu'un roué de votre classe. Puisque la possession refroidit l'amour, puisque les droits du mariage amènent la satiété et le dégoût, nous saurons conserver pure cette flamme que vous croyez si facile à éteindre. Nous saurons nous abstenir et de la jalousie, et de l'infidélité, et môme des joies de l'amour. Illustre et profond Barberigo, vos prophéties portent conseil, et il fait bon d'aller à votre école!

En songeant ainsi, Anzoleto, vaincu à son tour par la fatigue d'une nuit presque blanche, s'assoupit de son côté, la tête dans ses mains et les coudes sur la table. Mais son sommeil fut léger; et, le soleil commençant à baisser, il se leva pour regarder si Consuelo dormait encore.

Les feux du couchant, pénétrant par la fenêtre, empourpraient d'un superbe reflet le vieux lit et la belle dormeuse. Elle s'était fait, de sa mantille de mousseline blanche, un rideau attaché aux pieds du crucifix de filigrane qui était cloué au mur au-dessus de sa tête. Ce voile léger retombait avec grâce sur son corps souple et admirable de proportions; et dans cette demi-teinte rose, affaissée comme une fleur aux approches du soir, les épaules inondées de ses beaux cheveux sombres sur sa peau blanche et mate, les mains jointes sur sa poitrine comme une sainte de marbre blanc sur son tombeau, elle était si chaste et si divine, qu'Anzoleto s'écria dans son coeur: Ah! comte Zustiniani! que ne peux-tu la voir en cet instant, et moi auprès d'elle, gardien jaloux et prudent d'un trésor que tu convoiteras en vain!

Au même instant un faible bruit se fit entendre au dehors; Anzoleto reconnut le clapotement de l'eau au pied de la masure où était située la chambre de Consuelo. Bien rarement les gondoles abordaient à cette pauvre Corte-Minelli; d'ailleurs un démon tenait en éveil les facultés divinatoires d'Anzoleto. Il grimpa sur une chaise, et atteignit à une petite lucarne percée près du plafond sur la face de la maison que baignait le canaletto. Il vit distinctement le comte Zustiniani sortir de sa barque et interroger les enfants demi-nus qui jouaient sur la rive. Il fut incertain s'il éveillerait son amie, ou s'il tiendrait la porte fermée. Mais pendant dix minutes que le comte perdit à demander et à chercher la mansarde de Consuelo, il eut le temps de se faire un sang-froid diabolique et d'aller entr'ouvrir la porte, afin qu'on pût entrer sans obstacle et sans bruit; puis il se remit devant la petite table, prit une plume, et feignit d'écrire des notes. Son coeur battait violemment; mais sa figure était calme et impénétrable.

Le comte entra en effet sur la pointe du pied, se faisant un plaisir curieux de surprendre sa protégée, et se réjouissant de ces apparences de misère qu'il jugeait être les meilleures conditions possibles pour favoriser son plan de corruption. Il apportait l'engagement de Consuelo déjà signé de lui, et ne pensait point qu'avec un tel passe-port il dût essuyer un accueil trop farouche. Mais au premier aspect de ce sanctuaire étrange, où une adorable fille dormait du sommeil des anges, sous l'oeil de son amant respectueux ou satisfait, le pauvre Zustiniani perdit contenance, s'embarrassa dans son manteau qu'il portait drapé sur l'épaule d'un air conquérant, et fit trois pas tout de travers entre le lit et la table sans savoir à qui s'adresser. Anzoleto était vengé de la scène de la veille à l'entrée de la gondole.

«Mon seigneur et maître! s'écria-t-il en se levant enfin comme surpris par une visite inattendue: je vais éveiller ma ... fiancée.

--Non, lui répondit le comte, déjà remis de son trouble, et affectant de lui tourner le dos pour regarder Consuelo à son aise. Je suis trop heureux de la voir ainsi. Je te défends de l'éveiller.

--Oui, oui, regarde-la bien, pensait Anzoleto; c'est tout ce que je demandais.»

--Consuelo ne s'éveilla point; et le comte, baissant la voix, se composant une figure gracieuse et sereine, exprima son admiration sans contrainte.

«Tu avais raison, Zoto, dit-il d'un air aisé; Consuelo est la première chanteuse de l'Italie, et j'avais tort de douter qu'elle fût la plus belle femme de l'univers.

--Votre seigneurie la croyait affreuse, cependant! dit Anzoleto avec malice.

--Tu m'as sans doute accusé auprès d'elle de toutes mes grossièretés? Mais je me réserve de me les faire pardonner par une amende honorable si complète, que tu ne pourras plus me nuire en lui rappelant mes torts.

--Vous nuire, mon cher seigneur! Ah! comment le pourrais-je, quand même j'en aurais la pensée?»

Consuelo s'agita un peu.

«Laissons-la s'éveiller sans trop de surprise, dit le comte, et débarrasse-moi cette table pour que je puisse y poser et y relire l'acte de son engagement. Tiens, ajouta-t-il lorsque Anzoleto eut obéi à son ordre, tu peux jeter les yeux sur ce papier, en attendant qu'elle ouvre les siens.

--Un engagement avant l'épreuve des débuts! Mais c'est magnifique, ô mon noble patron! Et le début tout de suite? avant que l'engagement de la Corilla soit expiré?

--Ceci ne m'embarrasse point. Il y a un dédit de mille séquins avec la Corilla: nous le paierons; la belle affaire!

--Mais si la Corilla suscite des cabales?

--Nous la ferons mettre aux plombs, si elle cabale.

--Vive Dieu! Rien ne gêne votre seigneurie.

--Oui, Zoto, répondit le comte d'un ton raide, nous sommes comme cela; ce que nous voulons, nous le voulons envers et contre tous.

--Et les conditions de l'engagement sont les mêmes que pour la Corilla? Pour une débutante sans nom, sans gloire, les mêmes conditions que pour une cantatrice illustre, adorée du public?

--La nouvelle cantatrice le sera davantage; et si les conditions de l'ancienne ne la satisfont pas, elle n'aura qu'un mot à dire pour qu'on double ses appointements. Tout dépend d'elle, ajouta-t-il en élevant un peu la voix, car il s'aperçut que la Consuelo s'éveillait: son sort est dans ses mains.»

Consuelo avait entendu tout ceci dans un demi-sommeil. Quand elle se fut frotté les yeux et assuré que ce n'était point un rêve, elle se glissa dans sa ruelle sans trop songer à l'étrangeté de sa situation, releva sa chevelure sans trop s'inquiéter de son désordre, s'enveloppa de sa mantille, et vint avec une confiance ingénue se mêler à la conversation.

«Seigneur comte, dit-elle, c'est trop de bontés; mais je n'aurai pas l'impertinence d'en profiter. Je ne veux pas signer cet engagement avant d'avoir essayé mes forces devant le public; ce ne serait point délicat de ma part. Je peux déplaire, je peux faire _fiasco_, être sifflée. Que je sois enrouée, troublée, ou bien laide ce jour-là, votre parole serait engagée, vous seriez trop fier pour la reprendre, et moi trop fière pour en abuser.

--Laide ce jour-là, Consuelo! s'écria le comte en la regardant avec des yeux enflammés; laide, vous? Tenez, regardez-vous comme vous voilà, ajouta-t-il en la prenant par la main et en la conduisant devant son miroir. Si vous êtes adorable dans ce costume, que serez-vous donc, couverte de pierreries et rayonnante de l'éclat du triomphe?»

L'impertinence du comte faisait presque grincer les dents à Anzoleto. Mais l'indifférence enjouée avec laquelle Consuelo recevait ses fadeurs le calma aussitôt.

«Monseigneur, dit-elle en repoussant le morceau de glace qu'il approchait de son visage, prenez garde de casser le reste de mon miroir; je n'en ai jamais eu d'autre, et j'y tiens parce qu'il ne m'a jamais abusée. Laide ou belle, je refuse vos prodigalités. Et puis je dois vous dire franchement que je ne débuterai pas, et que je ne m'engagerai pas, si mon fiancé que voilà n'est engagé aussi; car je ne veux ni d'un autre théâtre ni d'un autre public que le sien. Nous ne pouvons pas nous séparer, puisque nous devons nous marier.»

Cette brusque déclaration étourdit un peu le comte; mais il fut bientôt remis.

«Vous avez raison, Consuelo, répondit-il: aussi mon intention n'est-elle pas de jamais vous séparer. Zoto débutera en même temps que vous. Seulement nous ne pouvons pas nous dissimuler que son talent, bien que remarquable, est encore inférieur au vôtre....

--Je ne crois point cela, monseigneur, répliqua vivement Consuelo en rougissant, comme si elle eût reçu une offense personnelle.

--Je sais qu'il est votre élève, beaucoup plus que celui du professeur que je lui ai donné, répondit le comte en souriant. Ne vous en défendez pas, belle Consuelo En apprenant votre intimité, le Porpora s'est écrié: Je ne m'étonne plus de certaines qualités qu'il possède et que je ne pouvais pas concilier avec tant de défauts!

--Grand merci au _signor professor!_ dit Anzoleto en riant du bout des lèvres.

--Il en reviendra, dit Consuelo gaiement. Le public d'ailleurs lui donnera un démenti, à ce bon et cher maître.

--Le bon et cher maître est le premier juge et le premier connaisseur de la terre en fait de chant, répliqua le comte. Anzoleto profitera encore de vos leçons, et il fera bien. Mais je répète que nous ne pouvons fixer les bases de son engagement, avant d'avoir apprécié le sentiment du public à son égard. Qu'il débute donc, et nous verrons à le satisfaire suivant la justice et notre bienveillance, sur laquelle il doit compter.

--Qu'il débute donc, et moi aussi, reprit Consuelo; nous sommes aux ordres de monsieur le comte. Mais pas de contrat, pas de signature avant l'épreuve, j'y suis déterminée....

--Vous n'êtes pas, satisfaite des conditions que je vous propose, Consuelo? Eh bien, dictez-les vous-même: tenez, voici la plume, rayez, ajoutez; ma signature est au bas.»

Consuelo prit la plume. Anzoleto pâlit; et le comte, qui l'observait, mordit de plaisir le bout de son rabat de dentelle qu'il tortillait entre ses doigts. Consuelo fit une grande X sur le contrat, et écrivit sur ce qui restait de blanc au-dessus de la signature du comte: «Anzoleto et Consuelo s'engageront conjointement aux conditions qu'il plaira à monsieur le comte Zustiniani de leur imposer après leurs débuts, qui auront lieu le mois prochain au théâtre de San-Samuel.» Elle signa rapidement et passa ensuite la plume à son amant.

«Signe sans regarder, lui dit-elle; tu ne peux faire moins pour prouver ta gratitude et ta confiance à ton bienfaiteur.»

Anzoleto avait lu d'un clin d'oeil avant de signer; lecture et signature furent l'affaire d'une demi-minute. Le comte lut par-dessus son épaule.

«Consuelo, dit-il, vous êtes une étrange fille, une admirable créature, en vérité! Venez dîner tous les deux avec moi,» dit-il en déchirant le contrat et en offrant sa main à Consuelo, qui accepta, mais en le priant d'aller l'attendre avec Anzoleto dans sa gondole, tandis qu'elle ferait un peu de toilette.

Décidément, se dit-elle dès qu'elle fut seule, j'aurai le moyen d'acheter une robe de noces. Elle mit sa robe d'indienne, rajusta ses cheveux, et bondit dans l'escalier en chantant à pleine voix une phrase éclatante de force et de fraîcheur. Le comte, par excès de courtoisie, avait voulu l'attendre avec Anzoleto sur l'escalier. Elle le croyait plus loin, et tomba presque dans ses bras. Mais, s'en dégageant avec prestesse, elle prit sa main et la porta à ses lèvres, à la manière du pays, avec le respect d'une inférieure qui ne veut point escalader les distances: puis, se retournant, elle se jeta au cou de son fiancé, et alla, toute joyeuse et toute folâtre, sauter dans la gondole, sans attendre l'escorte cérémonieuse du protecteur un peu mortifié.

XV.

Le comte, voyant que Consuelo était insensible à l'appât du gain, essaya de faire jouer les ressorts de la vanité, et lui offrit des bijoux et des parures: elle les refusa. D'abord Zustiniani s'imagina qu'elle comprenait ses intentions secrètes; mais bientôt il s'aperçut que c'était uniquement chez elle une sorte de rustique fierté, et qu'elle ne voulait pas recevoir de récompenses avant de les avoir méritées en travaillant à la prospérité de son théâtre. Cependant il lui fit accepter un habillement complet de satin blanc, en lui disant qu'elle ne pouvait pas décemment paraître dans son salon avec sa robe d'indienne, et qu'il exigeait que, par égard pour lui, elle quittât la livrée du peuple. Elle se soumit, et abandonna sa belle taille aux couturières à la mode, qui n'en tirèrent point mauvais parti et n'épargnèrent point l'étoffe. Ainsi transformée au bout de deux jours en femme élégante, forcée d'accepter aussi un rang de perles fines que le comte lui présenta comme le paiement de la soirée où elle avait chanté devant lui et ses amis, elle fut encore belle, sinon comme il convenait à son genre de beauté, mais comme il fallait qu'elle le devînt pour être comprise par les yeux vulgaires. Ce résultat ne fut pourtant jamais complètement obtenu. Au premier abord, Consuelo ne frappait et n'éblouissait personne. Elle fut toujours pâle, et ses habitudes studieuses et modestes ôtèrent à son regard cet éclat continuel qu'acquièrent les yeux des femmes dont l'unique pensée est de briller. Le fond de son caractère comme celui de sa physionomie était sérieux et réfléchi. On pouvait la regarder manger, parler de choses indifférentes, s'ennuyer poliment au milieu des banalités de la vie du monde, sans se douter qu'elle fût belle. Mais que le sourire d'un enjouement qui s'alliait aisément à cette sérénité de son âme vînt effleurer ses traits, on commençait à la trouver agréable. Et puis, qu'elle s'animât davantage, qu'elle s'intéressât vivement à l'action extérieure, qu'elle s'attendrît, qu'elle s'exaltât, qu'elle entrât dans la manifestation de son sentiment intérieur et dans l'exercice de sa force cachée, elle rayonnait de tous les feux du génie et de l'amour; c'était un autre rêve: on était ravi, passionné, anéanti à son gré, et sans qu'elle se rendît compte du mystère de sa puissance.

Aussi ce que le comte éprouvait pour elle l'étonnait et le tourmentait étrangement. Il y avait dans cet homme du monde des fibres d'artiste qui n'avaient pas encore vibré, et qu'elle faisait frémir de mouvements inconnus. Mais cette révélation ne pouvait pénétrer assez avant dans l'âme du patricien, pour qu'il comprît l'impuissance et la pauvreté des moyens de séduction qu'il voulait employer auprès d'une femme en tout différente de celle qu'il avait su corrompre.

Il prit patience, et résolut d'essayer sur elle les effets de l'émulation. Il la conduisit dans sa loge au théâtre, afin qu'elle vît les succès de la Corilla, et que l'ambition s'éveillât en elle. Mais le résultat de cette épreuve fut fort différent de ce qu'il en attendait. Consuelo sortit du théâtre froide, silencieuse, fatiguée et non émue de ce bruit et de ces applaudissements. La Corilla lui avait paru manquer d'un talent solide, d'une passion noble, d'une puissance de bon aloi. Elle se sentit compétente pour juger ce talent factice, forcé, et déjà ruiné dans sa source par une vie de désordre et d'égoïsme. Elle battit des mains d'un air impassible, prononça des paroles d'approbation mesurée, et dédaigna de jouer cette vaine comédie d'un généreux enthousiasme pour une rivale qu'elle ne pouvait ni craindre ni admirer. Un instant, le comte la crut tourmentée d'une secrète jalousie, sinon pour le talent, du moins pour le succès de la prima-donna.

«Ce succès n'est rien auprès de celui que vous remporterez, lui dit-il; qu'il vous serve seulement à pressentir les triomphes qui vous attendent, si vous êtes devant le public ce que vous avez été devant nous. J'espère que vous n'êtes pas effrayée de ce que vous voyez?

--Non, seigneur comte, répondit Consuelo en souriant: Ce public ne m'effraie pas, car je ne pense pas à lui; je pense au parti qu'on peut tirer de ce rôle que la Corilla remplit d'une manière brillante, mais où il reste à trouver d'autres effets qu'elle n'aperçoit point.

--Quoi! vous ne pensez pas au public?

--Non: je pense à la partition, aux intentions du compositeur, à l'esprit du rôle, à l'orchestre qui a ses qualités et ses défauts, les uns dont il faut tirer parti, les autres qu'il faut couvrir en se surpassant à de certains endroits. J'écoute les choeurs, qui ne sont pas toujours satisfaisants, et qui ont besoin d'une direction plus sévère; j'examine les passages où il faut donner tous ses moyens, par conséquent ceux auxquels il faudrait se ménager. Vous voyez, monsieur le comte, que j'ai à penser à beaucoup de choses avant de penser au public, qui ne sait rien de tout cela, et qui ne peut rien m'en apprendre.»

Cette sécurité de jugement et cette gravité d'examen surprirent tellement Zustiniani, qu'il n'osa plus lui adresser une seule question, et qu'il se demanda avec effroi quelle prise un galant comme lui pouvait avoir sur un esprit de cette trempe.

L'apparition des deux débutants fut préparée avec toutes les rubriques usitées en pareille occasion. Ce fut une source de différends et de discussions continuelles entre le comte et Porpora, entre Consuelo et son amant. Le vieux maître et sa forte élève blâmaient le charlatanisme des pompeuses annonces et de ces mille vilains petits moyens que nous avons si bien fait progresser en impertinence et en mauvaise foi. A Venise, en ce temps-là, les journaux ne jouaient pas un grand rôle dans de telles affaires. On ne travaillait pas aussi savamment la composition de l'auditoire; on ignorait les ressources profondes de la réclame, les hâbleries du bulletin biographique, et jusqu'aux puissantes machines appelées claqueurs. Il y avait de fortes brigues, d'ardentes cabales; mais tout cela s'élaborait dans les coteries, et s'opérait par là seule force d'un public engoué naïvement des uns, hostile sincèrement aux autres. L'art n'était pas toujours le mobile. De petites et de grandes passions, étrangères à l'art et au talent, venaient bien, comme aujourd'hui, batailler dans le temple. Mais on était moins habile à cacher ces causes de discorde, et à les mettre sur le compte d'un dilettantisme sévère. Enfin c'était le même fond aussi vulgairement humain, avec une surface moins compliquée par la civilisation.

Zustiniani menait ces sortes d'affaires en grand seigneur plus qu'en directeur de spectacle. Son ostentation était un moteur plus puissant que la cupidité des spéculateurs ordinaires. C'était dans les salons qu'il préparait son public, et _chauffait_ les succès de ses représentations. Ses moyens n'étaient donc jamais bas ni lâches; mais il y portait la puérilité de son amour-propre, l'activité de ses passions galantes, et le commérage adroit de la bonne compagnie. Il allait donc démolissant pièce à pièce, avec assez d'art, l'édifice élevé naguère de ses propres mains à la gloire de Corilla. Tout le monde voyait bien qu'il voulait édifier une autre gloire; et comme on lui attribuait la possession complète de cette prétendue merveille qu'il voulait produire, la pauvre Consuelo ne se doutait pas encore des sentiments du comte pour elle, que déjà tout Venise disait que, dégoûté de la Corilla, il faisait débuter à sa place une nouvelle maîtresse. Plusieurs ajoutaient: «Grande mystification pour son public, et grand dommage pour son théâtre! car sa favorite est une petite chanteuse des rues qui ne sait _rien_, et ne possède rien qu'une belle voix et une figure passable.»