Consuelo, Tome 1 (1861)

Chapter 7

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Cependant le comte Zustiniani, en causant avec Consuelo, s'émerveillait de lui trouver autant de tact, de bon sens et de charme dans la conversation, qu'il lui avait trouvé de talent et de puissance à l'église. Quoiqu'elle fût absolument dépourvue de coquetterie, elle avait dans ses manières une franchise enjouée et une bonhomie confiante qui inspirait je ne sais quelle sympathie soudaine, irrésistible. Quand le goûter fut fini, il l'engagea à venir prendre le frais du soir, dans sa gondole avec ses amis. Marcello en fut dispensé, à cause du mauvais état de sa santé. Mais le Porpora, le comte Barberigo, et plusieurs autres patriciens acceptèrent. Anzoleto fut admis. Consuelo, qui se sentait un peu troublée d'être seule avec tant d'hommes, pria tout bas le comte de vouloir bien inviter la Clorinda, et Zustiniani, qui ne comprenait pas le badinage d'Anzoleto avec cette pauvre fille, ne fut pas fâché de le voir occupé d'une autre que de sa fiancée. Ce noble comte, grâce à la légèreté de son caractère, grâce à sa belle figure, à son opulence, à son théâtre, et aussi aux moeurs faciles du pays et de l'époque, ne manquait pas d'une bonne dose de fatuité. Animé, par le vin dé Grèce et l'enthousiasme musical, impatient de se venger de _sa perfide_ Corilla, il n'imagina rien de plus naturel que de faire la cour à Consuelo; et, s'asseyant près d'elle dans la gondole, tandis qu'il avait arrangé chacun de manière à ce que l'autre couple de jeunes gens se trouvât à l'extrémité opposée, il commença à couver du regard sa nouvelle proie d'une façon fort significative. La bonne Consuelo n'y comprit pourtant rien du tout. Sa candeur et sa loyauté se seraient refusées à supposer que le protecteur de son ami pût avoir de si méchants desseins; mais sa modestie habituelle, que n'altérait en rien le triomphe éclatant de la journée, ne lui permit pas même de croire de tels desseins possibles. Elle s'obstina à respecter dans son coeur le seigneur illustre qui l'adoptait avec Anzoleto, et à s'amuser ingénument d'une partie de plaisir où elle n'entendait pas malice.

Tant de calme et de bonne foi surprirent le comte, au point qu'il resta incertain si c'était l'abandon joyeux d'une âme sans résistance ou la stupidité d'une innocence parfaite. A dix-huit ans, cependant, une fille en sait bien long, en Italie, je veux dire _en savait_, il y a cent ans surtout, avec un _ami_ comme Anzoleto. Toute vraisemblance était donc en faveur des espérances du comte. Et cependant, chaque fois qu'il prenait la main de sa protégée, ou qu'il avançait un bras pour entourer sa taille, une crainte indéfinissable l'arrêtait aussitôt, et il éprouvait un sentiment d'incertitude et presque de respect dont il ne pouvait se rendre compte.

Barberigo trouvait aussi la Consuelo fort séduisante dans sa simplicité; et il eût volontiers élevé des prétentions du même genre que celle du comte, s'il n'eût cru fort délicat de sa part de ne pas contrarier les projets de son ami. «A tout seigneur tout honneur, se disait-il en voyant nager les yeux de Zustiniani dans une atmosphère d'enivrement voluptueux. Mon tour viendra plus tard.» En attendant, comme le jeune Barberigo n'était pas trop habitué à contempler les étoiles dans une promenade avec des femmes, il se demanda de quel droit ce petit drôle d'Anzoleto accaparait la blonde Clorinda, et, se rapprochant d'elle, il essaya de faire comprendre au jeune ténor que son rôle serait plutôt de prendre la rame que de courtiser la donzelle. Anzoleto n'était pas assez bien élevé, malgré sa pénétration merveilleuse, pour comprendre au premier mot. D'ailleurs il était d'un orgueil voisin de l'insolence avec les patriciens. Il les détestait cordialement, et sa souplesse avec eux n'était qu'une fourberie pleine de mépris intérieur. Barberigo, voyant qu'il se faisait un plaisir de le contrarier, s'avisa d'une vengeance cruelle.

«Parbleu, dit-il bien haut à la Clorinda, voyez donc le succès de votre amie Consuelo! Où s'arrêtera-t-elle aujourd'hui? Non contente de faire fureur dans toute la ville par la beauté de son chant, la voilà qui fait tourner la tête à notre pauvre comte, par le feu de ses oeillades. Il en deviendra fou, s'il ne l'est déjà, et voilà les affaires de madame Corilla tout à fait gâtées.

--Oh! il n'y a rien à craindre! répliqua la Clorinda d'un air sournois. Consuelo est éprise d'Anzoleto, que voici; elle est sa fiancée, ils brûlent l'un pour l'autre depuis je ne sais combien d'années.

--Je ne sais combien d'années d'amour peuvent être oubliées en un clin d'oeil, reprit Barberigo, surtout quand les yeux de Zustiniani se mêlent de décocher le trait mortel. Ne le pensez-vous pas aussi, belle Clorinda?»

Anzoleto ne supporta pas longtemps ce persiflage. Mille serpents se glissaient déjà dans son coeur. Jusque là il n'avait eu ni soupçon ni souci de rien de pareil: il s'était livré en aveugle à la joie de voir triompher son amie; et c'était autant pour donner à son transport une contenance, que pour goûter un raffinement de vanité, qu'il s'amusait depuis deux heures à railler la victime de cette journée enivrante. Après quelques quolibets échangés avec Barberigo, il feignit de prendre intérêt à la discussion musicale que le Porpora soutenait sur le milieu de la barque avec les autres promeneurs; et, s'éloignant peu à peu d'une place qu'il n'avait plus envie de disputer, il se glissa dans l'ombre jusqu'à la proue. Dès le premier essai qu'il fit pour rompre le tête-à-tête du comte avec sa fiancée, il vit bien que Zustiniani goûtait peu cette diversion; car il lui répondit avec froideur et même avec sécheresse. Enfin, après plusieurs questions oiseuses mal accueillies, il lui fut conseillé d'aller écouter les choses profondes et savantes que le grand Porpora disait sur le contre-point.

«Le grand Porpora n'est pas mon maître, répondit Anzoleto d'un ton badin qui dissimulait sa rage intérieure aussi bien que possible; il est celui de Consuelo; et s'il plaisait à votre chère et bien-aimée seigneurie, ajouta-t-il tout bas en se courbant auprès du comte d'un air insinuant et caressant, que ma pauvre Consuelo ne prît pas d'autres leçons que celles de son vieux professeur ...

--Cher et bien-aimé Zoto, répondit le comte d'un ton caressant, plein d'une malice profonde, j'ai un mot à vous dire à l'oreille;» et, se penchant vers lui, il ajouta: «Votre fiancée a dû recevoir de vous des leçons de vertu qui la rendront invulnérable! Mais si j'avais quelque prétention à lui en donner d'autres, j'aurais le droit de l'essayer au moins pendant une soirée.»

Anzoleto se sentit froid de la tête aux pieds.

«Votre gracieuse seigneurie daignera-t-elle s'expliquer? dit-il d'une voix étouffée.

--Ce sera bientôt fait, mon gracieux ami, répondit le comte d'une voix claire: _gondole pour gondole_.»

Anzoleto fut terrifié en voyant que le comte avait découvert son tête-à-tête avec la Corilla. Cette folle et audacieuse fille s'en était vantée à Zustiniani dans une terrible querelle fort violente qu'ils avaient eue ensemble. Le coupable essaya vainement de faire l'étonné.

«Allez donc écouter ce que dit le Porpora sur les principes de l'école napolitaine, reprit le comte. Vous viendrez me le répéter, cela m'intéresse beaucoup.

--Je m'en aperçois, excellence, répondit Anzoleto furieux et prêt à se perdre.

--Eh bien! tu n'y vas pas? dit l'innocente Consuelo, étonnée de son hésitation. J'y vais, moi, seigneur comte. Vous verrez que je suis votre servante.» Et avant que le comte pût la retenir, elle avait franchi d'un bond léger la banquette qui la séparait de son vieux maître, et s'était assise sur ses talons à côté de lui.

Le comte, voyant que ses affaires n'étaient pas fort avancées auprès d'elle, jugea nécessaire de dissimuler.

«Anzoleto, dit-il en souriant et en tirant l'oreille de son protégé un peu fort, ici se bornera ma vengeance. Elle n'a pas été aussi loin à beaucoup près que votre délit. Mais aussi je ne fais pas de comparaison entre le plaisir d'entretenir honnêtement votre maîtresse un quart d'heure en présence de dix personnes, et celui que vous avez goûté tête à tête avec la mienne dans une gondole bien fermée.

--Seigneur comte, s'écria Anzoleto, violemment agité, je proteste sur mon honneur....

--Où est-il, votre honneur? reprit le comte, est-il dans votre oreille gauche?» Et en même temps il menaçait cette malheureuse oreille d'une leçon pareille à celle que l'autre venait de recevoir.

«Accordez-vous donc assez peu de finesse à votre protégé, dit Anzoleto, reprenant sa présence d'esprit, pour ne pas savoir qu'il n'aurait jamais commis une pareille balourdise?

--Commise ou non, répondit sèchement le comte, c'est la chose du monde la plus indifférente pour moi en ce moment.» Et il alla s'asseoir auprès de Consuelo.

XII.

La dissertation musicale se prolongea jusque dans le salon du palais Zustiniani, où l'on rentra vers minuit pour prendre le chocolat et les sorbets. Du technique de l'art on était passé au style, aux idées, aux formes anciennes et modernes, enfin à l'expression, et de là aux artistes, et à leurs différentes manières de sentir et d'exprimer. Le Porpora parlait avec admiration de son maître Scarlatti, le premier qui eût imprimé un caractère pathétique aux compositions religieuses. Mais il s'arrêtait là, et ne voulait pas que la musique sacrée empiétât sur le domaine du profane en se permettant les ornements, les traits et les roulades.

«Est-ce donc, lui dit Anzoleto, que votre seigneurie réprouve ces traits et ces ornements difficiles qui ont cependant fait le succès et la célébrité de son illustre élève Farinelli?

--Je ne les réprouve qu'à l'église, répondit le maestro. Je les approuve au théâtre; mais je les veux à leur place, et surtout j'en proscris l'abus. Je les veux d'un goût pur, sobres, ingénieux, élégants, et, dans leurs modulations, appropriés non-seulement au sujet qu'on traite, mais encore au personnage qu'on représente, à la passion qu'on exprime, et à la situation où se trouve le personnage. Les nymphes et les bergères peuvent roucouler comme les oiseaux, ou cadencer leurs accents comme le murmure des fontaines; mais Médée ou Didon ne peuvent que sangloter ou rugir comme la lionne blessée. La coquette peut charger d'ornements capricieux et recherchés ses folles cavatines. La Corilla excelle en ce genre: mais qu'elle veuille exprimer les émotions profondes, les grandes passions, elle reste au-dessous de son rôle; et c'est en vain qu'elle s'agite, c'est en vain qu'elle gonfle sa voix et son sein: un trait déplacé, une roulade absurde, viennent changer en un instant en ridicule parodie ce sublime qu'elle croyait atteindre. Vous avez tous entendu la Faustina Pordoni, aujourd'hui madame Hasse. En de certains rôles appropriés à ses qualités brillantes, elle n'avait, point de rivale. Mais que la Cuzzoni vînt, avec son sentiment pur et profond, faire parler la douleur, la prière, ou la tendresse, les larmes qu'elle vous arrachait effaçaient en un instant de vos coeurs le souvenir de toutes les merveilles que la Faustina avait prodiguées à vos sens. C'est qu'il y a le talent de la matière, et le génie de l'âme. Il y a ce qui amuse, et ce qui émeut; ce qui étonne et ce qui ravit. Je sais fort bien que les tours de force sont en faveur; mais quant à moi, si je les ai enseignés à mes élèves comme des accessoires utiles, je suis presque à m'en repentir, lorsque je vois la plupart d'entre eux en abuser, et sacrifier le nécessaire au superflu, l'attendrissement durable de l'auditoire aux cris de surprise et aux trépignements d'un plaisir fiévreux et passager.»

Personne ne combattait cette conclusion éternellement vraie dans tous les arts, et qui sera toujours appliquée à leurs diverses manifestations par les âmes élevées. Cependant le comte, qui était curieux de savoir comment Consuelo chanterait la musique profane, feignit de contredire un peu l'austérité des principes du Porpora; mais voyant que la modeste fille, au lieu de réfuter ses hérésies, tournait toujours ses yeux vers son vieux maître, comme pour lui demander de répondre victorieusement, il prit le parti de s'attaquer directement à elle-même, et de lui demander si elle entendait chanter sur la scène avec autant de sagesse et de pureté qu'à l'église.

«Je ne crois pas, répondit-elle avec une humilité sincère, que j'y trouve les même inspirations, et je crains d'y valoir beaucoup moins.

--Cette réponse modeste et spirituelle me rassure, dit le comte, je suis certain que vous vous inspirerez assez de la présence d'un public ardent, curieux, un peu gâté, je l'avoue, pour condescendre à étudier ces difficultés brillantes dont chaque jour il se montre plus avide.

--Étudier! dit le Porpora avec un sourire plein de finesse.

--Étudier! s'écria Anzoleto avec un dédain superbe.

--Oui sans doute, étudier, reprit Consuelo avec sa douceur accoutumée. Quoique je me sois exercée quelquefois à ce genre de travail, je ne pense pas encore être capable de rivaliser avec les illustres chanteuses qui ont paru sur notre scène....

--Tu mens! s'écria Anzoleto tout animé. Monseigneur, elle ment! faites-lui chanter les airs les plus ornés et les plus difficiles du répertoire, vous verrez ce qu'elle sait faire.

--Si je ne craignais pas qu'elle fût fatiguée ...» dit le comte, dont les yeux pétillaient déjà d'impatience et de désir.

Consuelo tourna les siens naïvement vers le Porpora, comme pour prendre ses ordres.

«Au fait, dit celui-ci, comme elle ne se fatigue pas pour si peu, et comme nous sommes ici en petite et excellente compagnie, on pourrait examiner son talent sur toutes les faces. Voyons, seigneur comte, choisissez un air, et accompagnez-la vous-même au clavecin.

--L'émotion que sa voix et sa présence me causent, répondit Zustiniani, me feraient faire de fausses notes. Pourquoi pas vous, mon maître?

--Je voudrais la regarder chanter, dit le Porpora; car entre nous soit dit, je l'ai toujours entendue sans jamais songer à la voir. Il faut que je sache comment elle se tient, ce qu'elle fait de sa bouche et de ses yeux. Allons, lève-toi, ma fille; c'est pour moi aussi que l'épreuve va être tentée.

--Ce sera donc moi qui l'accompagnerai, dit Anzoleto en s'asseyant au clavecin.

--Vous allez m'intimider trop, mon maître, dit Consuelo à Porpora.

--La timidité n'appartient qu'à la sottise, répondit le maître. Quiconque se sent pénétré d'un amour vrai pour son art ne peut rien craindre. Si tu trembles, tu n'as que de la vanité; si tu perds tes moyens, tu n'en as que de factices; et s'il en est ainsi, je suis là pour dire tout le premier: La Consuelo n'est bonne à rien!»

Et sans s'inquiéter de l'effet désastreux que pouvaient produire des encouragements aussi tendres, le professeur mit ses lunettes, arrangea sa chaise bien en face de son élève, et commença à battre la mesure sur la queue du clavecin pour donner le vrai mouvement à la ritournelle. On avait choisi un air brillant, bizarre et difficile, tiré d'un opéra bouffe de Galuppi, _la Diavolessa_, afin de prendre tout à coup le genre le plus différent de celui où Consuelo avait triomphé le matin. La jeune fille avait une si prodigieuse facilité qu'elle était arrivée, presque sans études, à faire faire, en se jouant, tous les tours de force alors connus, à sa voix souple et puissante. Le Porpora lui avait recommandé de faire ces exercices, et, de temps en temps, les lui avait fait répéter pour s'assurer qu'elle ne les négligeait pas. Mais il n'y avait jamais donné assez de temps et d'attention pour savoir ce dont l'étonnante élève était capable en ce genre. Pour se venger de la rudesse qu'il venait de lui montrer, Consuelo eut l'espièglerie de surcharger l'air extravagant de _la Diavolessa_ d'une multitude d'ornements et de traits regardés jusque là comme impossibles, et qu'elle improvisa aussi tranquillement que si elle les eût notés et étudiés avec soin. Ces ornements furent si savants de modulations, d'un caractère si énergique, si infernal, et mêlés, au milieu de leur plus impétueuse gaîté, d'accents si lugubres, qu'un frisson de terreur vint traverser l'enthousiasme de l'auditoire, et que le Porpora, se levant tout à coup, s'écria avec force:

«C'est toi qui es le diable en personne!»

Consuelo finit son air par un crescendo de force qui enleva les cris d'admiration, tandis qu'elle se rasseyait sur sa chaise en éclatant de rire.

«Méchante fille! dit le Porpora, tu m'as joué un tour pendable. Tu t'es moquée de moi. Tu m'as caché la moitié de tes études et de tes ressources. Je n'avais plus rien à t'enseigner depuis longtemps, et tu prenais mes leçons par hypocrisie, peut-être pour me ravir tous les secrets de la composition et de l'enseignement, afin de me surpasser en toutes choses, et de me faire passer ensuite pour un vieux pédant!

--Mon maître, répondit Consuelo, je n'ai pas fait autre chose qu'imiter votre malice envers l'empereur Charles. Ne m'avez-vous pas raconté cette aventure? comme quoi Sa Majesté Impériale n'aimait pas les trilles, et vous avait fait défense d'en introduire un seul dans votre oratorio, et comme quoi, ayant scrupuleusement respecté sa défense jusqu'à la fin de l'oeuvre, vous lui aviez donné un divertissement de bon goût à la fugue finale en la commençant par quatre trilles ascendantes, répétées ensuite à l'infini, dans le _stretto_ par toutes les parties? Vous avez fait ce soir le procès à l'abus des ornements, et puis vous m'avez ordonné d'en faire. J'en ai fait trop, afin de vous prouver que moi aussi je puis outrer un travers dont je veux bien me laisser accuser.

--Je te dis que tu es le diable, reprit le Porpora. Maintenant chante-nous quelque chose d'humain, et chante-le comme tu l'entendras; car je vois bien que je ne puis plus être ton maître.

--Vous serez toujours mon maître respecté et bien-aimé, s'écria-t-elle en se jetant à son cou et en le serrant à l'étouffer; c'est à vous que je dois mon pain et mon instruction depuis dix ans. O mon maître! on dit que vous avez fait des ingrats: que Dieu me retire à l'instant même l'amour et la voix, si je porte dans mon coeur le poison de l'orgueil et de l'ingratitude!»

Le Porpora devint pâle, balbutia quelques mots, et déposa un baiser paternel sur le front de son élève: mais il y laissa une larme; et Consuelo, qui n'osa l'essuyer, sentit sécher lentement sur son front cette larme froide et douloureuse de la vieillesse abandonnée et du génie malheureux. Elle en ressentit une émotion profonde et comme une terreur religieuse qui éclipsa toute sa gaîté et éteignit toute sa verve pour le reste de la soirée. Une heure après, quand on eut épuisé autour d'elle et pour elle toutes les formules de l'admiration, de la surprise et du ravissement, sans pouvoir la distraire de sa mélancolie, on lui demanda un spécimen de son talent dramatique. Elle chanta un grand air de Jomelli dans l'opéra de _Didon abandonnée_; jamais elle n'avait mieux senti le besoin d'exhaler sa tristesse; elle fut sublime de pathétique, de simplicité, de grandeur, et belle de visage plus encore qu'elle ne l'avait été à l'église. Son teint s'était animé d'un peu de fièvre, ses yeux lançaient de sombres éclairs; ce n'était plus une sainte, c'était mieux encore, c'était une femme dévorée d'amour. Le comte, son ami Barberigo, Anzoleto, tous les auditeurs, et, je crois, le vieux Porpora lui-même, faillirent en perdre l'esprit. La Clorinda suffoqua de désespoir. Consuelo, à qui le comte déclara que, dès le lendemain, son engagement serait dressé et signé, le pria de lui promettre une grâce secondaire, et de lui engager sa parole à la manière des anciens chevaliers, sans savoir de quoi il s'agissait. Il le fit, et l'on se sépara, brisé de cette émotion délicieuse que procurent les grandes choses, et qu'imposent les grandes intelligences.

XIII.

Pendant que Consuelo avait remporté tous ces triomphes, Anzoleto avait vécu si complètement en elle, qu'il s'était oublié lui-même. Cependant lorsque le comte, en les congédiant, signifia l'engagement de sa fiancée sans lui dire un mot du sien, il remarqua la froideur avec laquelle il avait été traité par lui, durant ces dernières heures; et la crainte d'être perdu sans retour dans son esprit empoisonna toute sa joie. Il lui vint dans la pensée de laisser Consuelo sur l'escalier, au bras du Porpora, et de courir se jeter aux pieds de son protecteur; mais comme en cet instant il le haïssait, il faut dire à sa louange qu'il résista à la tentation de s'aller humilier devant lui. Comme il prenait congé du Porpora, et se disposait à courir le long du canal avec Consuelo, le gondolier du comte l'arrêta, et lui dit que, par les ordres de son maître, la gondole attendait la signora Consuelo pour la reconduire. Une sueur froide lui vint au front.

«La signora est habituée à cheminer sur ses jambes, répondit-il avec violence. Elle est fort obligée au comte de ses gracieusetés.

--De quel droit refusez-vous pour elle?» dit le comte qui était sur ses talons.»

Anzoleto se retourna, et le vit, non la tête nue comme un homme qui reconduit son monde, mais le manteau sur l'épaule, son épée dans une main et son chapeau dans l'autre, comme un homme qui va courir les aventures nocturnes. Anzoleto ressentit un tel accès de fureur qu'il eut la pensée de lui enfoncer entre les côtes ce couteau mince et affilé qu'un Vénitien homme du peuple cache toujours dans quelque poche invisible de son ajustement.

«J'espère, Madame, dit le comte à Consuelo d'un ton ferme, que vous ne me ferez pas l'affront de refuser ma gondole pour vous reconduire, et le chagrin de ne pas vous appuyer sur mon bras pour y entrer.»

Consuelo, toujours confiante, et ne devinant rien de ce qui se passait autour d'elle, accepta, remercia, et abandonnant son joli coude arrondi à la main du comte, elle sauta dans la gondole sans cérémonie. Alors un dialogue muet, mais énergique, s'établit entre le comte et Anzoleto. Le comte avait un pied sur la rive, un pied sur la barque, et de l'oeil toisait Anzoleto, qui, debout sur la dernière marche du perron, le toisait aussi, mais d'un air farouche, la main cachée dans sa poitrine, et serrant le manche de son couteau. Un mouvement de plus vers la barque, et le comte était perdu. Ce qu'il y eut de plus vénitien dans cette scène rapide et silencieuse, c'est que les deux rivaux s'observèrent sans hâter de part ni d'autre une catastrophe imminente. Le comte n'avait d'autre intention que celle de torturer son rival par une irrésolution apparente, et il le fit à loisir, quoiqu'il vît fort bien et comprît encore mieux le geste d'Anzoleto, prêt à le poignarder. De son côté, Anzoleto eut la force d'attendre sans se trahir officiellement qu'il plût au comte d'achever sa plaisanterie féroce, ou de renoncer à la vie. Ceci dura deux minutes qui lui semblèrent un siècle, et que le comte supporta avec un mépris stoïque; après quoi il fit une profonde révérence à Consuelo, et se tournant vers son protégé:

«Je vous permets, lui dit-il, de monter aussi dans ma gondole; à l'avenir vous saurez comment se conduit un galant homme.»

Et il se recula pour faire passer Anzoleto dans sa barque. Puis il donna aux gondoliers l'ordre de ramer vers la Corte-Minelli, et il resta debout sur la rive, immobile comme une statue. Il semblait attendre de pied ferme une nouvelle velléité de meurtre de la part de son rival humilié.

«Comment donc le comte sait-il où tu demeures? fut le premier mot qu'Anzoleto adressa à son amie dès qu'ils eurent perdu de vue le palais Zustiniani.

--Parce que je le lui ai dit, repartit Consuelo.

--Et pourquoi le lui as-tu dit?

--Parce qu'il me l'a demandé.

--Tu ne devines donc pas du tout pourquoi il voulait le savoir?

--Apparemment pour me faire reconduire.

--Tu crois que c'est là tout? Tu crois qu'il ne viendra pas te voir?

--Venir me voir? Quelle folie! Dans une aussi misérable demeure? Ce serait un excès de politesse de sa part que je ne désire pas du tout.