Consuelo, Tome 1 (1861)

Chapter 4

Chapter 43,855 wordsPublic domain

Anzoleto raconta tout ce qui lui était arrivé, même ses galanteries auprès de la Corilla, et surtout les agaceries qu'il en avait reçues. Seulement, il raconta les choses d'une certaine façon, disant tout ce qui ne pouvait affliger Consuelo, puisque, de fait et d'intention, il lui avait été fidèle, et c'était _presque_ toute la vérité. Mais il y a centième partie de vérité que nulle enquête judiciaire n'a jamais éclairée, que nul client n'a jamais confessée à son avocat, et que nul arrêt n'a jamais atteinte qu'au hasard, parce que dans ce peu de faits ou d'intentions qui reste mystérieux, est la cause tout entière, le motif, le but, le mot enfin de ces grands procès toujours si mal plaidés et toujours si mal jugés, quelles que soient la passion des orateurs et la froideur des magistrats.

Pour en revenir à Anzoleto, il n'est pas besoin de dire quelles peccadilles il passa sous silence, quelles émotions ardentes devant le public il traduisit à sa manière, et quelles palpitations étouffées dans la gondole il oublia de mentionner. Je crois même qu'il ne parla point du tout de la gondole, et qu'il rapporta ses flatteries à la cantatrice comme les adroites moqueries au moyen desquelles il avait échappé sans l'irriter aux périlleuses avances dont elle l'avait accablé. Pourquoi, ne voulant pas et ne pouvant pas dire le fond des choses, c'est-à-dire la puissance des tentations qu'il avait surmontées par prudence et par esprit de conduite, pourquoi, dites-vous, chère lectrice, ce jeune fourbe allait-il risquer d'éveiller la jalousie de Consuelo? Vous me le demandez, Madame? Dites-moi donc si vous n'avez pas pour habitude de conter à l'amant, je veux dire à l'époux de votre choix, tous les hommages dont vous avez été entourée par les autres, tous les aspirants que vous avez éconduits, tous les rivaux que vous avez sacrifiés, non seulement avant l'hymen, mais après, mais tous les jours de bal, mais hier et ce matin encore! Voyons, Madame, si vous êtes belle, comme je me complais à le croire, je gage ma tête que vous ne faites point autrement qu'Anzoleto, non pour vous faire valoir, non pour faire souffrir un âme jalouse, non pour enorgueillir un coeur trop orgueilleux déjà de vos préférences; mais parce qu'il est doux d'avoir près de soi quelqu'un à qui l'on puisse raconter ces choses-là, tout en ayant l'air d'accomplir un devoir, et de se confesser en se vantant au confesseur. Seulement, Madame, vous ne vous confessez que de _presque tout_. Il n'y a qu'un tout petit rien, dont vous ne parlez jamais; c'est le regard, c'est le sourire qui ont provoqué l'impertinente déclaration du présomptueux dont vous vous plaignez. Ce sourire, ce regard, ce rien, c'est précisément la gondole dont Anzoleto, heureux de repasser tout haut dans sa mémoire les enivrements de la soirée, oublia de parler à Consuelo. Heureusement pour la petite Espagnole, elle ne savait point encore ce que c'est que la jalousie: ce noir et amer sentiment ne vient qu'aux âmes qui ont beaucoup souffert, et jusque-là Consuelo était aussi heureuse de son amour qu'elle était bonne. La seule circonstance qui fit en elle une impression profonde, ce fut l'oracle flatteur et sévère prononcé par son respectable maître, le professeur Porpora, sur la tête adorée d'Anzoleto. Elle fit répéter à ce dernier les expressions dont le maître s'était servi; et après qu'il les lui eut exactement rapportées, elle y pensa longtemps et demeura silencieuse.

«Consuelina, lui dit Anzoleto sans trop s'apercevoir de sa rêverie, je t'avoue que l'air est extrêmement frais. Ne crains-tu pas de t'enrhumer? Songe, ma chérie, que notre avenir repose sur ta voix encore plus que sur la mienne ...

--Je ne m'enrhume jamais, répondit-elle; mais toi, tu es si peu vêtu avec tes beaux habits! Tiens, enveloppe-toi de ma mantille.

--Que veux-tu que je fasse de ce pauvre morceau de taffetas percé à jour? J'aimerais bien mieux me mettre à couvert une demi-heure dans ta chambre.

--Je le veux bien, dit Consuelo: mais alors il ne faudra pas parler; car les voisins pourraient nous entendre, et ils nous blâmeraient. Ils ne sont pas méchants; ils voient nos amours sans trop me tourmenter, parce qu'ils savent bien que jamais tu n'entres chez moi la nuit. Tu ferais mieux d'aller dormir chez toi.

--Impossible! on ne m'ouvrira qu'au jour, et j'ai encore trois heures à grelotter. Tiens, mes dents claquent dans ma bouche.

--En ce cas, viens, dit Consuelo en se levant; je t'enfermerai dans ma chambre, et je reviendrai sur la terrasse pour que, si quelqu'un nous observe, il voie bien que je ne fais pas de scandale.»

--Elle le conduisit en effet dans sa chambre: c'était une assez grande pièce délabrée, où les fleurs peintes à fresque sur les murs reparaissaient ça et là sous une seconde peinture encore plus grossière et déjà presque aussi dégradée. Un grand bois de lit carré avec une paillasse d'algues marines, et une couverture d'indienne piquée fort propre, mais rapetassée en mille endroits avec des morceaux de toutes couleurs, une chaise de paille, une petite table, une guitare fort ancienne, et un Christ de filigrane, uniques richesses que sa mère lui avait laissées; une petite épinette, et un gros tas de vieille musique rongée des vers, que le professeur Porpora avait la générosité de lui prêter: tel était l'ameublement de la jeune artiste, fille d'une pauvre Bohémienne, élève d'un grand maître et amoureuse d'un bel aventurier.

Comme il n'y avait qu'une chaise, et que la table était couverte de musique, il n'y avait qu'un siège pour Anzoleto; c'était le lit, et il s'en accommoda sans façon. A peine se fut-il assis sur le bord, que la fatigue s'emparant de lui, il laissa tomber sa tête sur un gros coussin de laine qui servait d'oreiller, en disant:

«Oh! ma chère petite femme, je donnerais en cet instant tout ce qui me reste d'années à vivre pour une heure de bon sommeil, et tous les trésors de l'univers pour un bout de cette couverture sur mes jambes. Je n'ai jamais eu si froid que dans ces maudits habits, et le malaise de cette insomnie me donne le frisson de la fièvre.»

Consuelo hésita un instant. Orpheline et seule au monde à dix-huit ans, elle ne devait compte qu'à Dieu de ses actions. Croyant à la promesse d'Anzoleto comme à la parole de l'Évangile, elle ne se croyait menacée ni de son dégoût ni de son abandon en cédant à tous ses désirs. Mais un sentiment de pudeur qu'Anzoleto n'avait jamais ni combattu ni altéré en elle, lui fit trouver sa demande un peu grossière. Elle s'approcha de lui, et lui toucha la main. Cette main était bien froide en effet, et Anzoleto prenant celle de Consuelo la porta à son front, qui était brûlant.

«Tu es malade! lui dit-elle, saisie d'une sollicitude qui fit taire toutes les autres considérations. Eh bien, dors une heure sur ce lit.»

Anzoleto ne se le fit pas dire deux fois.

«Bonne comme Dieu même!» murmura-t-il en s'étendant sur le matelas d'algue marine.

Consuelo l'entoura de sa couverture; elle alla prendre dans un coin quelques pauvres hardes qui lui restaient, et lui en couvrit les pieds.

«Anzoleto, lui dit-elle à voix basse tout en remplissant ce soin maternel, ce lit où tu vas dormir, c'est celui où j'ai dormi avec ma mère les dernières années de sa vie; c'est celui où je l'ai vue mourir, où je l'ai enveloppée de son drap mortuaire, où j'ai veillé sur son corps en priant et en pleurant, jusqu'à ce que la barque des morts soit venue me l'ôter pour toujours. Eh bien, je vais te dire maintenant ce qu'elle m'a fait promettre à sa dernière heure. Consuelo, m'a-t-elle dit, jure-moi sur le Christ qu'Anzoleto ne prendra pas ma place dans ce lit avant de s'être marié avec toi devant un prêtre.

--Et tu as juré?

--Et j'ai juré. Mais en te laissant dormir ici pour la première fois, ce n'est pas la place de ma mère que je te donne, c'est la mienne.

--Et toi, pauvre fille, tu ne dormiras donc pas? reprit Anzoleto en se relevant à demi par un violent effort. Ah! je suis un lâche, je m'en vais dormir dans la rue.

--Non! dit Consuelo en le repoussant sur le coussin avec une douce violence; tu es malade, et je ne le suis pas. Ma mère qui est morte en bonne catholique, et qui est dans le ciel, nous voit à toute heure. Elle sait que tu lui as tenu la promesse que tu lui avais faite de ne pas m'abandonner. Elle sait aussi que notre amour est aussi honnête depuis sa mort qu'il l'a été de son vivant. Elle voit qu'en ce moment je ne fais et je ne pense rien de mal. Que son âme repose dans le Seigneur!»

Ici Consuelo fit un grand signe de croix. Anzoleto était déjà endormi.

«Je vais dire mon chapelet là-haut sur la terrasse pour que tu n'aies pas la fièvre,» ajouta Consuelo en s'éloignant.

«Bonne comme Dieu!» répéta faiblement Anzoleto, et il ne s'aperçut seulement pas que sa fiancée le laissait seul. Elle alla en effet dire son chapelet sur le toit. Puis elle revint pour s'assurer qu'il n'était pas plus malade, et le voyant dormir paisiblement, elle contempla longtemps avec recueillement son beau visage pâle éclairé par la lune.

Et puis, ne voulant pas céder au sommeil elle-même, et se rappelant que les émotions de la soirée lui avaient fait négliger son travail, elle ralluma sa lampe, s'assit devant sa petite table, et nota un essai de composition que maître Porpora lui avait demandé pour le jour suivant.

VI.

Le comte Zustiniani, malgré son détachement philosophique et de nouvelles amours dont la Corilla feignait assez maladroitement d'être jalouse, n'était pas cependant aussi insensible aux insolents caprices de cette folle maîtresse qu'il s'efforçait de le paraître. Bon, faible et frivole, Zustiniani n'était roué que par ton et par position sociale. Il ne pouvait s'empêcher de souffrir, au fond de son coeur, de l'ingratitude avec laquelle cette fille avait répondu à sa générosité; et d'ailleurs, quoiqu'il fût à cette époque (à Venise aussi bien qu'à Paris) de la dernière inconvenance de montrer de la jalousie, l'orgueil italien se révoltait contre le rôle ridicule et misérable que la Corilla lui faisait jouer.

Donc, ce même soir où Anzoleto avait brillé au palais Zustiniani, le comte, après avoir agréablement plaisanté avec son ami Barberigo sur les espiègleries de sa maîtresse, dès qu'il vit ses salons déserts et les flambeaux éteints, prit son manteau et son épée, et, pour en avoir _le coeur net_, courut au palais qu'habitait la Corilla.

Quand il se fut assuré qu'elle était bien seule, ne se trouvant pas encore tranquille, il entama la conversation à voix basse avec le barcarolle qui était en train de remiser la gondole de la prima-donna sous la voûte destinée à cet usage. Moyennant quelques sequins, il le fit parler, et se convainquit bientôt qu'il ne s'était pas trompé en supposant que la Corilla avait pris un compagnon de route dans sa gondole. Mais il lui fut impossible de savoir qui était ce compagnon; le gondolier ne le savait pas. Bien qu'il eût vu cent fois Anzoleto aux alentours du théâtre et du palais Zustiniani, il ne l'avait pas reconnu dans l'ombre, sous l'habit noir et avec de la poudre.

Ce mystère impénétrable acheva de donner de l'humeur au comte. Il se fût consolé en persiflant son rival, seule vengeance de bon goût, mais aussi cruelle dans les temps de parade que le meurtre l'est aux époques de passions sérieuses. Il ne dormit pas; et avant l'heure où Porpora commençait son cours de musique au conservatoire des filles pauvres, il s'achemina vers la _scuola di Mendicanti_, dans la salle où devaient se rassembler les jeunes élèves.

La position du comte à l'égard du docte professeur avait beaucoup changé depuis quelques années. Zustiniani n'était plus l'antagoniste musical de Porpora, mais son associé, et son chef en quelque sorte; il avait fait des dons considérables à l'établissement que dirigeait ce savant maître, et par reconnaissance on lui en avait donné la direction suprême. Ces deux amis vivaient donc désormais en aussi bonne intelligence que pouvait le permettre l'intolérance du professeur à l'égard de la musique à la mode; intolérance qui cependant était forcée de s'adoucir à la vue des encouragements que le comte donnait de ses soins et de sa bourse à l'enseignement et à la propagation de la musique sérieuse. En outre, il avait fait représenter à San-Samuel un opéra que ce maître venait de composer.

«Mon cher maître, lui dit Zustiniani en l'attirant à l'écart, il faut que non seulement vous vous décidiez à vous laisser enlever pour le théâtre une de vos élèves, mais il faut encore que vous m'indiquiez celle qui vous paraîtra la plus propre à remplacer la Corilla. Cette cantatrice est fatiguée, sa voix se perd, ses caprices nous ruinent, le public est bientôt dégoûté d'elle. Vraiment nous devons songer à lui trouver une _succeditrice_. (Pardon, cher lecteur, ceci se dit en italien, et le comte ne faisait point un néologisme.)

--Je n'ai pas ce qu'il vous faut, répliqua sèchement Porpora.

--Eh quoi, maître, s'écria le comte, allez-vous retomber dans vos humeurs noires? Est-ce tout de bon qu'après tant de sacrifices et de dévouement de ma part pour encourager votre oeuvre musicale, vous vous refusez à la moindre obligeance quand je réclame votre aide et vos conseils pour la mienne?

--Je n'en ai plus de droit, comte, répondit le professeur; et ce que je viens de vous dire est la vérité, dite par un ami, et avec le désir de vous obliger. Je n'ai point dans mon école de chant une seule personne capable de vous remplacer la Corilla. Je ne fais pas plus de cas d'elle qu'il ne faut; mais en déclarant que le talent de cette fille n'a aucune valeur solide à mes yeux, je suis forcé de reconnaître qu'elle possède un savoir-faire, une habitude, une facilité et une communication établie avec les sens du public qui ne s'acquièrent qu'avec des années de pratique, et que n'auront pas de longtemps d'autres débutantes.

--Cela est vrai, dit le comte; mais enfin nous avons formé la Corilla, nous l'avons vue commencer, nous l'avons fait accepter au public; sa beauté a fait les trois quarts de son succès, et vous avez d'aussi charmantes personnes dans votre école. Vous ne nierez pas cela, mon maître! Voyons, confessez que la Clorinda est la plus belle créature de l'univers!

--Mais affectée, mais minaudière, mais insupportable.... Il est vrai que le public trouvera peut-être charmantes ces grimaces ridicules ... mais elle chante faux, elle n'a ni âme, ni intelligence.... Il est vrai que le public n'en a pas plus que d'oreilles ... mais elle n'a ni mémoire, ni adresse, et elle ne se sauvera même pas du _fiasco_ par le charlatanisme heureux qui réussit à tant de gens!»

En parlant ainsi, le professeur laissa tomber un regard involontaire sur Anzoleto, qui, à la faveur de son titre de favori du comte, et sous prétexte de venir lui parler, s'était glissé dans la classe, et se tenait à peu de distance, l'oreille ouverte à la conversation.

«N'importe, dit le comte sans faire attention à la malice rancunière du maître; je n'abandonne pas mon idée. Il y a longtemps que je n'ai entendu la Clorinda. Faisons-la venir, et avec elle cinq ou six autres, les plus jolies que l'on pourra trouver. Voyons, Anzoleto, ajouta-t-il en riant, te voilà assez bien équipé pour prendre l'air grave d'un jeune professeur. Entre dans le jardin, et adresse-toi aux plus remarquables de ces jeunes beautés, pour leur dire que nous les attendons ici, monsieur le professeur et moi.»

Anzoleto obéit; mais soit par malice, soit qu'il eût ses vues, il amena les plus laides, et c'est pour le coup que Jean-Jacques aurait pu s'écrier: «La Sofia était borgne, la Cattina était boiteuse.»

Ce quiproquo fut pris en bonne part, et, après qu'on en eut ri sous cape, on renvoya ces demoiselles avertir celles de leurs compagnes que désigna le professeur. Un groupe charmant vint bientôt, avec la belle Clorinda au centre.

«La magnifique chevelure! dit le comte à l'oreille du professeur en voyant passer près de lui les superbes tresses blondes de cette dernière.

--Il y a beaucoup plus _dessus_ que _dedans_ cette tête, répondit le rude censeur sans daigner baisser la voix.

Après une heure d'épreuve, le comte, n'y pouvant plus tenir, se retira consterné en donnant des éloges pleins de grâces à ces demoiselles, et en disant tout bas au professeur:--Il ne faut point songer à ces perruches!

«Si votre seigneurie illustrissime daignait me permettre de dire un mot sur ce qui la préoccupe ... articula doucement Anzoleto à l'oreille du comte en descendant l'escalier.

--Parle, reprit le comte; connaîtrais-tu cette merveille que nous cherchons?

--Oui, excellence.

--Et au fond de quelle mer iras-tu pêcher cette perle fine?

--Tout au fond de la classe où le malin professeur Porpora la tient cachée les jours où vous passez votre bataillon féminin en revue.

--Quoi? est-il dans la scuola un diamant dont mes yeux n'aient jamais aperçu l'éclat? Si maître Porpora m'a joué un pareil tour!...

--Illustrissime, le diamant dont je parle ne fait pas partie de la scuola. C'est une pauvre fille qui vient seulement chanter dans les choeurs quand on a besoin d'elle, et à qui le professeur donne des leçons particulières par charité, et plus encore par amour de l'art.

--Il faut donc que cette pauvre fille ait des facultés extraordinaires; car le professeur n'est pas facile à contenter, et il n'est pas prodigue de son temps et de sa peine. L'ai-je entendue quelquefois sans la connaître?

--Votre Seigneurie l'a entendue une fois, il y a bien longtemps, et lorsqu'elle n'était encore qu'un enfant. Aujourd'hui c'est une grande jeune fille, forte, studieuse, savante comme le professeur, et capable de faire siffler la Corilla le jour où elle chantera une phrase de trois mesures à côté d'elle sur le théâtre.

--Et ne chante-t-elle jamais en public? Le professeur ne lui a-t-il pas fait dire quelques motets aux grandes vêpres?

--Autrefois, excellence, le professeur se faisait une joie de l'entendre chanter à l'église; mais depuis que les _scolari_, par jalousie et par vengeance, ont menacé de la faire chasser de la tribune si elle y reparaissait à côté d'elles....

--C'est donc une fille de mauvaise vie?...

--O Dieu vivant! excellence, c'est une vierge aussi pure que la porte du ciel! Mais elle est pauvre et de basse extraction ... comme moi, excellence, que vous daignez cependant élever jusqu'à vous par vos bontés; et ces méchantes harpies ont menacé le professeur de se plaindre à vous de l'infraction qu'il commettait contre le règlement en introduisant dans leur classe une élève qui n'en fait point partie.

--Où pourrai-je donc entendre cette merveille?

--Que votre seigneurie donne l'ordre au professeur de la faire chanter devant elle; elle pourra juger de sa voix et de la grandeur de son talent.

--Ton assurance me donne envie de te croire. Tu dis donc que je l'ai déjà entendue, il y a longtemps ... J'ai beau chercher à me rappeler....

--Dans l'église des Mendicanti, un jour de répétition générale, le _Salve Regina_ de Pergolèse....

--Oh! j'y suis, s'écria le comte; une voix, un accent, une intelligence admirables!

--Et elle n'avait que quatorze ans, monseigneur, c'était un enfant.

--Oui, mais ... je crois me rappeler qu'elle n'était pas jolie.

--Pas jolie, excellence! dit Anzoleto tout interdit.

--Ne s'appelait-elle pas?... Oui, c'était une Espagnole, un nom bizarre....

--Consuelo, monseigneur!

--C'est cela, tu voulais l'épouser alors, et vos amours nous ont fait rire, le professeur et moi. Consuelo! c'est bien elle; la favorite du professeur, une fille bien intelligente, mais bien laide!

--Bien laide! répéta Anzoleto stupéfait.

--Eh oui, mon enfant. Tu en es donc toujours épris?

--C'est mon amie, illustrissime.

--Amie veut dire chez nous également soeur et amante. Laquelle des deux?

--Soeur, mon maître.

--Eh bien, je puis, sans te faire de peine, te dire ce que j'en pense. Ton idée n'a pas le sens commun. Pour remplacer la Corilla il faut un ange de beauté, et ta Consuelo, je m'en souviens bien maintenant, est plus que laide, elle est affreuse.»

Le comte fut abordé en cet instant par un de ses amis, qui l'emmena d'un autre côté, et il laissa Anzoleto consterné se répéter en soupirant:--Elle est affreuse!...

VII.

Il vous paraîtra peut-être étonnant, et il est pourtant très certain, cher lecteur, que jamais Anzoleto n'avait eu d'opinion sur la beauté ou la laideur de Consuelo. Consuelo était un être tellement isolé, tellement ignoré dans Venise, que nul n'avait jamais songé à chercher si, à travers ce voile d'oubli et d'obscurité, l'intelligence et la bonté avaient fini par se montrer sous une forme agréable ou insignifiante. Porpora, qui n'avait plus de sens que pour l'art, n'avait vu en elle que l'artiste. Les voisins de la _Corte-Minelli_ voyaient sans se scandaliser ses innocentes amours avec Anzoleto. A Venise on n'est point féroce sur ce chapitre-là. Ils lui prédisaient bien parfois qu'elle serait malheureuse avec ce garçon sans aveu et sans état, et ils lui conseillaient de chercher plutôt à s'établir avec quelque honnête et paisible ouvrier. Mais comme elle leur répondait qu'étant sans famille et sans appui elle-même, Anzoleto lui convenait parfaitement; comme, depuis six ans, il ne s'était pas écoulé un seul jour sans qu'on les vît ensemble, ne cherchant point le mystère, et ne se querellant jamais, on avait fini par s'habituer à leur union libre et indissoluble. Aucun voisin ne s'était jamais avisé de faire la cour à l'_amica_ d'Anzoleto. Était-ce seulement à cause des engagements qu'on lui supposait, ou bien était-ce à cause de sa misère? ou bien encore n'était-ce pas que sa personne n'avait exercé de séduction sur aucun d'eux? La dernière hypothèse est fort vraisemblable.

Cependant chacun sait que, de douze à quatorze ans, les jeunes filles sont généralement maigres, décontenancées, sans harmonie dans les traits, dans les proportions, dans les mouvements. Vers quinze ans elles se _refont_ (c'est en français vulgaire l'expression des matrones); et celle qui paraissait affreuse naguère reparaît, après ce court travail de transformation, sinon belle, du moins agréable. On a remarqué même qu'il n'était pas avantageux à l'avenir d'une fillette d'être jolie de trop bonne heure.

Consuelo ayant recueilli comme les autres le bénéfice de l'adolescence, on avait cessé de dire qu'elle était laide; et le fait est qu'elle ne l'était plus. Seulement, comme elle n'était ni dauphine, ni infante, elle n'avait point eu de courtisans autour d'elle pour proclamer que la royale progéniture embellissait à vue d'oeil; et comme elle n'avait pas l'appui de tendres sollicitudes pour s'inquiéter de son avenir, personne ne prenait la peine de dire à Anzoleto: «Ta fiancée ne te fera point rougir devant le monde.»

Si bien qu'Anzoleto l'avait entendu traiter de laideron à l'âge où ce reproche n'avait pour lui ni sens ni valeur; et depuis qu'on ne disait plus ni mal ni bien de la figure de Consuelo, il avait oublié de s'en préoccuper. Sa vanité avait pris un autre essor. Il rêvait le théâtre et la célébrité, et n'avait pas le temps de songer à faire étalage de ses conquêtes. Et puis la grosse part de curiosité qui entre dans les désirs de la première jeunesse était assouvie chez lui. J'ai dit qu'à dix-huit ans il n'avait plus rien à apprendre. A vingt-deux ans, il était quasi blasé; et à vingt-deux ans comme à dix-huit, son attachement pour Consuelo était aussi tranquille, en dépit de quelques chastes baisers pris sans trouble et rendus sans honte, qu'il l'avait été jusque-là.