Consuelo, Tome 1 (1861)

Chapter 3

Chapter 33,945 wordsPublic domain

--Enfant, dit le professeur en se levant avec une vivacité et en parlant avec une conviction qui le rendirent noble et grand, de crochu et maussade qu'il semblait à l'ordinaire, laisse aux femmes les mielleuses et perfides paroles. Ne t'abaisse jamais au langage de la flatterie, même devant ton supérieur, à plus forte raison devant celui dont tu dédaignes intérieurement le suffrage. Il y a une heure tu étais là-bas dans ce coin, pauvre, ignoré, craintif; tout ton avenir tenait à un cheveu, à un son de ton gosier, à un instant de défaillance dans tes moyens, à un caprice de ton auditoire. Un hasard, un effort, un instant, t'ont fait riche, célèbre, insolent. La carrière est ouverte, tu n'as plus qu'à y courir tant que tes forces t'y soutiendront. Écoute donc; car pour la première fois, pour la dernière peut-être, tu vas entendre la vérité. Tu es dans une mauvaise voie, tu chantes mal, et tu aimes la mauvaise musique. Tu ne sais rien, tu n'as rien étudié à fond. Tu n'as que de l'exercice et de la facilité. Tu te passionnes à froid; tu sais roucouler, gazouiller comme ces demoiselles gentilles et coquettes auxquelles on pardonne de minauder ce qu'elles ne savent pas chanter. Mais tu ne sais point phraser, tu prononces mal, tu as un accent vulgaire, un style faux et commun. Ne te décourage pas pourtant; tu as tous les défauts, mais tu as de quoi les vaincre; car tu as les qualités que ne peuvent donner ni l'enseignement ni le travail; tu as ce que ne peuvent faire perdre ni les mauvais conseils ni les mauvais exemples, tu as le feu sacré ... tu as le génie!... Hélas! un feu qui n'éclairera rien de grand, un génie qui demeurera stérile ... car, je le vois dans tes yeux, comme je l'ai senti dans ta poitrine, tu n'as pas le culte de l'art, tu n'as pas de foi pour les grands maîtres, ni de respect pour les grandes créations; tu aimes la gloire, rien que la gloire, et pour toi seul ... Tu aurais pu ... tu pourrais ... Mais non, il est trop tard, ta destinée sera la course d'un météore, comme celle de....»

Et le professeur enfonçant brusquement son chapeau sur sa tête, tourna le dos, et s'en alla sans saluer personne, absorbé qu'il était dans le développement intérieur de son énigmatique sentence.

Quoique tout le monde s'efforçât de rire des bizarreries du professeur, elles laissèrent une impression pénible et comme un sentiment de doute et de tristesse durant quelques instants. Anzoleto fut le premier qui parut n'y plus songer, bien qu'elles lui eussent causé une émotion profonde de joie, d'orgueil, de colère et d'émulation dont toute sa vie devait être désormais la conséquence. Il parut uniquement occupé de plaire à la Corilla; et il sut si bien le lui persuader, qu'elle s'éprit de lui très sérieusement à cette première rencontre. Le comte Zustiniani n'était pas fort jaloux d'elle, et peut-être avait-il ses raisons pour ne pas la gêner beaucoup. De plus, il s'intéressait à la gloire et à l'éclat de son théâtre plus qu'à toute chose au monde; non qu'il fût _vilain_ à l'endroit des richesses, mais parce qu'il était vraiment; fanatique de ce qu'on appelle les _beaux-arts_. C'est, selon moi, une expression qui convient à un certain sentiment vulgaire; tout italien et par conséquent passionné sans beaucoup de discernement. Le _culte de l'art_, expression plus moderne, et dont tout le monde ne se servait pas il y a cent ans, a un sens tout autre que le _goût des beaux-arts_. Le comte était en effet _homme de goût_ comme on l'entendait alors, amateur, et rien de plus. Mais la satisfaction de ce goût était la plus grande affaire de sa vie. Il aimait à s'occuper du public et à l'occuper de lui; à fréquenter les artistes, à régner sur la mode, à faire parler de son théâtre, de son luxe, de son amabilité, de sa magnificence. Il avait, en un mot, la passion dominante des grands seigneurs de province, l'ostentation. Posséder et diriger un théâtre était le meilleur moyen de contenter et de divertir toute la ville. Plus heureux encore s'il eût pu faire asseoir toute la République à sa table! Quand des étrangers demandaient au professeur Porpora ce que c'était que le comte Zustiniani, il avait coutume de répondre: C'est un homme qui aime à régaler, et qui sert de la musique sur son théâtre comme des faisans sur sa table.

Vers une heure du matin on se sépara.

«Anzolo, dit la Corilla, qui se trouvait seule avec lui dans une embrasure du balcon, où demeures-tu?»

A cette question inattendue, Anzoleto se sentit rougir et pâlir presque simultanément; car comment avouer à cette merveilleuse et opulente beauté qu'il n'avait quasi ni feu ni lieu? Encore cette réponse eût-elle été plus facile à faire que l'aveu de la misérable tanière où il se retirait les nuits qu'il ne passait pas par goût ou par nécessité à la belle étoile.

«Eh bien, qu'est-ce que ma question a de si extraordinaire? dit la Corilla en riant de son trouble.

--Je me demandais, moi, répondit Anzoleto avec beaucoup de présence d'esprit, quel palais de rois ou de fées pourrait être digne de l'orgueilleux mortel qui y porterait le souvenir d'un regard d'amour de la Corilla!

--Et que prétend dire par là ce flatteur? reprit-elle en lui lançant le plus brûlant regard qu'elle put tirer de son arsenal de diableries.

--Que je n'ai pas ce bonheur, répondit le jeune homme; mais que si je l'avais, j'aurais l'orgueil de ne vouloir demeurer qu'entre le ciel et la mer, comme les étoiles.

--Ou comme les _cuccali?_ s'écria la cantatrice en éclatant de rire. On sait que les goëlands sont des oiseaux d'une simplicité proverbiale, et que leur maladresse équivaut, dans le langage de Venise, à notre locution, _étourdi comme un hanneton._

--Raillez-moi, méprisez-moi, répondit Anzoleto; je crois que j'aime encore mieux cela que de ne pas vous occuper du tout.

--Allons, puisque tu ne veux me répondre que par métaphores, reprit-elle, je vais t'emmener dans ma gondole, sauf à t'éloigner de ta demeure, au lieu de t'en rapprocher. Si je te joue ce mauvais tour, c'est ta faute.

--Etait-ce là le motif de votre curiosité, signora? En ce cas ma réponse est bien courte et bien claire: Je demeure sur les marches de votre palais.

--Va donc m'attendre sur les marches de celui où nous sommes, dit la Corilla en baissant la voix; car Zustiniani pourrait bien blâmer l'indulgence avec laquelle j'écoute tes fadaises.»

Dans le premier élan de sa vanité, Anzoleto s'esquiva, et courut voltiger de l'embarcadère du palais à la proue de la gondole de Corilla, comptant les secondes aux battements rapides de son coeur enivré. Mais avant qu'elle parût sur les marches du palais, bien des réflexions passèrent par la cervelle active et ambitieuse du débutant. La Corilla est toute-puissante, se dit-il, mais si, à force de lui plaire, j'allais déplaire au comte? ou bien si j'allais par mon trop facile triomphe, lui faire perdre la puissance qu'elle tient de lui, en le dégoûtant tout à fait d'une maîtresse si volage?

Dans ces perplexités, Anzoleto mesura de l'oeil l'escalier qu'il pouvait remonter encore, et il songeait à effectuer son évasion, lorsque les flambeaux brillèrent sous le portique, et la belle Corilla, enveloppée de son mantelet d'hermine, parut sur les premiers degrés, au milieu d'un groupe de cavaliers jaloux de soutenir son coude arrondi dans le creux de leur main, et de l'aider ainsi à descendre, comme c'est la coutume à Venise.

«Eh bien, dit le gondolier de la prima-donna à Anzoleto éperdu, que faites-vous là? Entrez dans la gondole bien vite, si vous en avez la permission; ou bien suivez la rive et courez, car le seigneur comte est avec la signora.»

Anzoleto se jeta au fond de la gondole sans savoir ce qu'il faisait. Il avait la tête perdue. Mais à peine y fut-il, qu'il s'imagina la stupeur et l'indignation qu'éprouverait le comte s'il entrait dans la gondole avec sa maîtresse, en trouvant là son insolent protégé. Son angoisse fut d'autant plus cruelle qu'elle se prolongea plus de cinq minutes. La signera s'était arrêtée au beau milieu de l'escalier. Elle causait, riait très-haut avec son cortège, et, discutant sur un trait, elle le répétait à pleine voix de plusieurs manières différentes. Sa voix claire et vibrante allait se perdre sur les palais et sur les coupoles du canal, comme le chant du coq réveillé avant l'aube se perd dans le silence des campagnes.

Anzoleto, n'y pouvant plus tenir, résolut de s'élancer dans l'eau par l'ouverture de la gondole qui ne faisait pas face à l'escalier. Déjà il avait fait glisser la glace dans son panneau de velours noir, et déjà il avait passé une jambe dehors, lorsque le second rameur de la prima-donna, celui qui occupait à la poupe, se penchant vers lui sur le flanc de la cabanette, lui dit à voix basse:

«Puisqu'on chante, cela veut dire que vous devez vous tenir coi, et attendre sans crainte.»

Je ne connaissais pas les usages, pensa Anzoleto, et il attendit, mais non sans un reste de frayeur douloureuse. La Corilla se donna le plaisir d'amener le comte jusqu'à la proue de sa gondole, et de s'y tenir debout en lui adressant les compliments de _felicissima notte_, jusqu'à ce qu'elle eût quitté la rive: puis elle vint s'asseoir auprès de son nouvel amant avec autant de naturel et de tranquillité que si elle n'eût pas risqué la vie de celui-ci et sa propre fortune à ce jeu impertinent.

«Vous voyez bien la Corilla? disait pendant ce temps Zustiniani au comte Barberigo; eh bien, je parierai ma tête qu'elle n'est pas seule dans sa gondole.

--Et comment pouvez-vous avoir une pareille idée? reprit Barberigo.

--Parce qu'elle m'a fait mille instances pour que je la reconduisisse à son palais.

--Et vous n'êtes pas plus jaloux que cela?

--Il y a longtemps que je suis guéri de cette faiblesse. Je donnerais beaucoup pour que notre première cantatrice s'éprît sérieusement de quelqu'un qui lui fit préférer le séjour de Venise aux rêves de voyage dont elle me menace. Je puis très-bien me consoler de ses infidélités; mais je ne pourrais remplacer ni sa voix, ni son talent, ni la fureur du public qu'elle captive à San-Samuel.

--Je comprends; mais qui donc peut être ce soir l'amant heureux de cette folle princesse?»

Le comte et son ami passèrent en revue tous ceux que la Corilla avait pu remarquer et encourager dans la soirée. Anzoleto fut absolument le seul dont ils ne s'avisèrent pas.

V.

Cependant un violent combat s'élevait dans l'âme de cet heureux amant que l'onde et la nuit emportaient dans leurs ombres tranquilles, éperdu et palpitant auprès de la plus célèbre beauté de Venise. D'une part, Anzoleto sentait fermenter en lui l'ardeur d'un désir que la joie de l'orgueil satisfait rendait plus puissant encore; mais d'un autre côté, la crainte de déplaire bientôt, d'être raillé, éconduit et traîtreusement accusé auprès du comte, venait refroidir ses transports. Prudent et rusé comme un vrai Vénitien, il n'avait pas, depuis six ans, aspiré au théâtre sans s'être bien renseigné sur le compte de la femme fantasque et impérieuse qui en gouvernait toutes les intrigues. Il avait tout lieu de penser que son règne auprès d'elle serait de courte durée; et s'il ne s'était pas soustrait à ce dangereux honneur, c'est que, ne le prévoyant pas si proche, il avait été subjugué et enlevé par surprise. Il avait cru se faire tolérer par sa courtoisie, et voilà qu'il était déjà aimé pour sa jeunesse, sa beauté et sa gloire naissante! Maintenant, se dit Anzoleto avec cette rapidité d'aperçus et de conclusions que possèdent quelques têtes merveilleusement organisées, il ne me reste plus qu'à me faire craindre, si je ne veux toucher au lendemain amer et ridicule de mon triomphe. Mais comment me faire craindre, moi, pauvre diable, de la reine des enfers en personne? Son parti fut bientôt pris. Il se jeta dans un système de méfiance, de jalousies et d'amertumes dont la coquetterie passionnée étonna la prima-donna. Toute leur causerie ardente et légère peut se résumer ainsi:

ANZOLETO.

Je sais bien que vous ne m'aimez pas, que vous ne m'aimerez jamais, et voilà pourquoi je suis triste et contraint auprès de vous.

CORILLA.

Et si je t'aimais?

ANZOLETO.

Je serais tout à fait désespéré, parce qu'il me faudrait tomber du ciel dans un abîme, et vous perdre peut-être une heure après vous avoir conquise au prix de tout mon bonheur futur.

CORILLA.

Et qui te fait croire à tant d'inconstance de ma part?

ANZELOTO

D'abord, mon peu de mérite. Ensuite, tout le mal qu'on dit de vous.

CORILLA.

Et qui donc médit ainsi de moi?

ANZOLETO.

Tous les hommes, parce que tous les hommes vous adorent.

CORILLA.

Ainsi, si j'avais la folie de prendre de l'affection pour toi et de te le dire, tu me repousserais?

ANZOLETO.

Je ne sais si j'aurais la force de m'enfuir; mais si je l'avais, il est certain que je ne voudrais vous revoir de ma vie.

--Eh bien, dit la Corilla, j'ai envie de faire cette épreuve par curiosité.... Anzoleto, je crois que je t'aime.

--Et moi, je n'en crois rien, répondit-il. Si je reste, c'est parce que je comprends bien que c'est un persiflage. À ce jeu-là, vous ne m'intimiderez pas, et vous me piquerez encore moins.

--Tu veux faire assaut de finesse, je crois?

--Pourquoi non? Je ne suis pas bien redoutable, puisque je vous donne le moyen de me vaincre.

--Lequel?

--C'est de me glacer d'épouvante, et de me mettre en fuite en me disant sérieusement ce que vous venez de me dire par raillerie.

--Tu es un drôle de corps! et je vois bien qu'il faut faire attention à tout avec toi. Tu es de ces hommes qui ne veulent pas respirer seulement le parfum de la rose, mais la cueillir et la mettre sous verre. Je ne t'aurais cru ni si hardi ni si volontaire à ton âge!

--Et vous me méprisez pour cela?

--Au contraire: tu m'en plais davantage. Bonsoir, Anzoleto, nous nous reverrons.

Elle lui tendit sa belle main, qu'il baisa avec passion. Je ne m'en suis pas mal tiré, se dit-il en fuyant sous les galeries qui bordaient le canaletto.

Désespérant de se faire ouvrir à cette heure indue le bouge où il se retirait de coutume, il songea à s'aller étendre sur le premier seuil venu, pour y goûter ce repos angélique que connaissent seules l'enfance et la pauvreté. Mais, pour la première fois de sa vie, il ne trouva pas une dalle assez propre pour s'y coucher. Bien que le pavé de Venise soit plus net et plus blanc que dans aucun autre lieu du monde, il s'en fallait de beaucoup que ce lit légèrement poudreux convînt à un habit noir complet de la plus fine étoffe, et de la coupe la plus élégante. Et puis la convenance! Les mêmes bateliers qui, le matin, enjambaient honnêtement les marches des escaliers sans heurter les haillons du jeune plébéien, eussent insulté à son sommeil, et peut-être souillé à dessein les livrées de son luxe parasite étalées sous leurs pieds. Qu'eussent-ils pensé d'un dormeur en plein air, en bas de soie, en linge fin, en manchettes et en rabat de dentelle? Anzoleto regretta en ce moment sa bonne cape de laine brune et rouge, bien fanée, bien usée, mais encore épaisse de deux doigts et à l'épreuve de la brume malsaine qui s'élève au matin sur les eaux de Venise. On était aux derniers jours de février; et bien qu'à cette époque de l'année le soleil soit déjà brillant et chaud dans ce climat, les nuits y sont encore très-froides. L'idée lui vint d'aller se blottir dans quelque gondole amarrée au rivage: toutes étaient fermées à clé. Enfin il en trouva une dont la porte céda devant lui; mais en y pénétrant il heurta les pieds du barcarolle qui s'y était retiré pour dormir, et tomba sur lui.--Par le corps du diable! lui cria une grosse voix rauque sortant du fond de cet antre, qui êtes-vous, et que demandez-vous?

--C'est toi, Zanetto? répondit Anzoleto en reconnaissant la voix du gondolier, assez bienveillant pour lui à l'ordinaire. Laisse-moi me coucher à tes côtés, et faire un somme à couvert sous ta cabanette.

--Et qui es-tu? demanda Zanetto.

--Anzoleto; ne me reconnais-tu pas?

--Par Satan, non! Tu portes des habits qu'Anzoleto ne pourrait porter, à moins qu'il ne les eût volés. Va-t'en, va-t'en! Fusses-tu le doge en personne, je n'ouvrirai pas ma barque à un homme qui a un bel habit pour se promener et pas un coin pour dormir.

Jusqu'ici, pensa Anzoleto, la protection et les faveurs du comte Zustiniani m'ont exposé à plus de périls et de désagréments qu'elles ne m'ont procuré d'avantages. Il est temps que ma fortune réponde à mes succès, et il me tarde d'avoir quelques sequins dans mes poches pour soutenir le personnage qu'on me fait jouer.

Plein d'humeur, il se promena au hasard dans les rues désertes, n'osant s'arrêter de peur de faire rentrer la transpiration que la colère et la fatigue lui avaient causées. Pourvu qu'à tout ceci je ne gagne pas un enrouement! se disait-il. Demain monsieur le comte va vouloir faire entendre son jeune prodige à quelque sot aristarque, qui, si j'ai dans le gosier le moindre petit chat par suite d'une nuit sans repos, sans sommeil et sans abri, prononcera que je n'ai pas de voix; et monsieur le comte, qui sait bien le contraire, dira: Ah! si vous l'aviez entendu hier!--Il n'est donc pas égal? dira l'autre. Peut-être n'est-il pas d'une bonne santé?--Ou peut-être, dira un troisième, s'est-il fatigué hier. Il est bien jeune en effet pour chanter plusieurs jours de suite. Vous feriez bien d'attendre qu'il fût plus mûr et plus robuste pour le lancer sur les planches.--Et le comte dira: Diable! s'il s'enroue pour avoir chanté deux airs, ce n'est pas là mon affaire.--Alors, pour s'assurer que j'ai de la force et de la santé, ils me feront faire des exercices tous les jours, jusqu'à perdre haleine, et ils me casseront la voix pour s'assurer que j'ai des poumons. Au diable la protection des grands seigneurs! Ah! quand pourrai-je m'en affranchir, et, fort de ma renommée, de la faveur du public, de la concurrence des théâtres, quand pourrai-je chanter dans leurs salons par grâce, et traiter de puissance à puissance avec eux?

En devisant ainsi avec lui-même, Anzoleto arriva dans une de ces petites places qu'on appelle _corti_ à Venise, bien que ce ne soient pas des cours, et que cet assemblage de maisons, s'ouvrant sur un espace commun, corresponde plutôt à ce que nous appelons aujourd'hui à Paris _cité_. Mais il s'en faut de beaucoup que la disposition de ces prétendues cours soit régulière, élégante et soignée comme nos _squares_ modernes. Ce sont plutôt de petites places obscures, quelquefois formant impasse, d'autres fois servant de passage d'un quartier à l'autre; mais peu fréquentées, habitées à l'entour par des gens de mince fortune et de mince condition, le plus, souvent par des gens du peuple, des ouvriers ou des blanchisseuses qui étendent leur linge sur des cordes tendues en travers du chemin, inconvénient que le passant supporte avec beaucoup de tolérance, car son droit de passage est parfois toléré aussi plutôt que fondé. Malheur à l'artiste pauvre, réduit à ouvrir les fenêtres de son cabinet sur ces recoins tranquilles, où la vie prolétaire, avec ses habitudes rustiques, bruyantes et un peu malpropres, reparaît tout à coup au sein de Venise, à deux pas des larges canaux et des somptueux édifices. Malheur à lui, si le silence est nécessaire à ses méditations; car de l'aube à la nuit un bruit d'enfants, de poules et de chiens, jouant et criant ensemble dans cette enceinte resserrée, les interminables babillages des femmes rassemblées sur le seuil des portes, et les chansons des travailleurs dans leurs ateliers, ne lui laisseront pas un instant de repos. Heureux encore quand l'_improvisatore_ ne vient pas hurler ses sonnets et ses dithyrambes jusqu'à ce qu'il ait recueilli un sou de chaque fenêtre, ou quand Brighella n'établit pas sa baraque au milieu de la cour, patient à recommencer son dialogue avec l'_avocato, il tedesco e il diavolo_, jusqu'à ce qu'il ait épuisé en vain sa faconde gratis devant les enfants déguenillés, heureux spectateurs qui ne se font scrupule d'écouter et de regarder sans avoir un liard dans leur poche!

Mais, la nuit, quand tout est rentré dans le silence, et que la lune paisible éclaire et blanchit les dalles, cet assemblage de maisons de toutes les époques, accolées les unes aux autres sans symétrie et sans prétention, coupées par de fortes ombres, pleines de mystères dans leurs enfoncements, et de grâce instinctive dans leurs bizarreries, offre un désordre infiniment pittoresque. Tout devient beau sous les regards de la lune; le moindre effet d'architecture s'agrandit et prend du caractère; le moindre balcon festonné de vigne se donne des airs de roman espagnol, et vous remplit l'imagination de ces belles aventures dites de _cape et d'épée_. Le ciel limpide où se baignent, au-dessus de ce cadre sombre et anguleux, les pâles coupoles des édifices lointains, verse sur les moindres détails du tableau une couleur vague et harmonieuse qui porte à des rêveries sans fin.

C'est dans la _corte Minelli_, près l'église San-Fantin, qu'Anzoleto se trouva au moment où les horloges se renvoyaient l'une à l'autre le coup de deux heures après minuit. Un instinct secret avait conduit ses pas vers la demeure d'une personne dont le nom et l'image ne s'étaient pas présentés à lui depuis le coucher du soleil. A peine était-il rentré dans cette cour, qu'il entendit une voix douce l'appeler bien bas par les dernières syllabes de son nom; et, levant le tête, il vit une légère silhouette se dessiner sur une des plus misérables terrasses de l'enceinte. Un instant après, la porte de cette masure s'ouvrit, et Consuelo en jupe d'indienne, et le corsage enveloppé d'une vieille mante de soie noire qui avait servi jadis de parure à sa mère, vint lui tendre une main, tandis qu'elle posait de l'autre un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence. Ils montèrent sur la pointe du pied et à tâtons l'escalier de bois tournant et délabré qui conduisait jusque sur le toit; et quand ils furent assis sur la terrasse, ils commencèrent un de ces longs chuchotements entrecoupés de baisers, que chaque nuit on entend murmurer sur les toits, comme des brises mystérieuses, ou comme un babillage d'esprits aériens voltigeant par couples dans la brume autour des cheminées bizarres qui coiffent de leurs nombreux turbans rouges toutes les maisons de Venise.

«Comment, ma pauvre amie, dit Anzoleto, tu m'as attendu jusqu'à présent?

--Ne m'avais-tu pas dit que tu viendrais me rendre compte de ta soirée? Eh bien, dis-moi donc si tu as bien chanté, si tu as fait plaisir, si on t'a applaudi, si on t'a signifié ton engagement?

--Et toi, ma bonne Consuelo, dit Anzoleto, pénétré tout à coup de remords en voyant la confiance et la douceur de cette pauvre fille, dis-moi donc si tu t'es impatientée de ma longue absence, si tu n'es pas bien fatiguée de m'attendre ainsi, si tu n'as pas eu bien froid sur cette terrasse, si tu as songé à souper, si tu ne m'en veux pas de venir si tard, si tu as été inquiète, si tu m'accusais?

--Rien de tout cela, répondit-elle en lui jetant ses bras au cou avec candeur. Si je me suis impatientée, ce n'est pas contre toi; si je suis fatiguée, si j'ai eu froid, je ne m'en ressens plus depuis que tu es là; si j'ai soupé je ne m'en souviens pas; si je t'ai accusé ... de quoi t'aurais-je accusé? si j'ai été inquiète ... pourquoi l'aurais-je été? si je t'en veux? jamais.

--Tu es un ange, toi! dit Anzoleto en l'embrassant. Ah! ma consolation! que les autres coeurs sont perfides et durs!

--Hélas! qu'est-il donc arrivé? quel mal a-t-on fait là-bas au _fils de mon âme?_ dit Consuelo, mêlant au gentil dialecte vénitien les métaphores hardies et passionnées de sa langue natale.