Chapter 23
Un peu honteuse de sa frayeur, Consuelo resta enchaînée à sa place par le respect, et par la crainte de troubler une si fervente prière. Rien n'était plus solennel et plus touchant à voir que ce vieillard prosterné sur la pierre, offrant son coeur à Dieu au lever de l'aube, et plongé dans une sorte de ravissement céleste qui semblait fermer ses sens à toute perception du monde physique. Sa noble figure ne trahissait aucune émotion douloureuse. Un vent frais, pénétrant par la porte que Consuelo avait laissée entr'ouverte, agitait autour de sa nuque une demi-couronne de cheveux argentés; et son vaste front, dépouillé jusqu'au sommet du crâne, avait le luisant jaunâtre des vieux marbres. Revêtu d'une robe de chambre de laine blanche à l'ancienne mode, qui ressemblait un peu à un froc de moine, et qui formait sur ses membres amaigris de gros plis raides et lourds, il avait tout l'air d'une statue de tombeau; et quand il eut repris son immobilité, Consuelo fut encore obligée de le regarder à deux fois pour ne pas retomber dans sa première illusion.
Après qu'elle l'eut considéré attentivement, en se plaçant un peu de côté pour le mieux voir, elle se demanda, comme malgré elle, tout au milieu de son admiration et de son attendrissement, si le genre de prière que ce vieillard adressait à Dieu était bien efficace pour la guérison de son malheureux fils, et si une âme aussi passivement soumise aux arrêts du dogme et aux rudes décrets de la destinée avait jamais possédé la chaleur, l'intelligence et le zèle qu'Albert aurait eu besoin de trouver dans l'âme de son père. Albert aussi avait une âme mystique: lui aussi avait eu une vie dévote et contemplative, mais, d'après tout ce qu'Amélie avait raconté à Consuelo, d'après ce qu'elle avait vu de ses propres yeux depuis quelques jours passés dans le château, Albert n'avait jamais rencontré le conseil, le guide et l'ami qui eût pu diriger son imagination, apaiser la véhémence de ses sentiments, et attendrir la rudesse brûlante de sa vertu. Elle comprenait qu'il avait dû se sentir isolé, et se regarder comme étranger au milieu de cette famille obstinée à le contredire ou à le plaindre en silence, comme un hérétique ou comme un fou; elle le sentait elle-même, à l'espèce d'impatience que lui causait cette impassible et interminable prière adressée au ciel, comme pour se remettre à lui seul du soin qu'on eût dû prendre soi-même de chercher le fugitif, de le rejoindre, de le persuader, et de le ramener. Car il fallait de bien grands accès de désespoir, et un trouble intérieur inexprimable, pour arracher ainsi un jeune homme si affectueux et si bon du sein de ses proches, pour le jeter dans un complet oubli de soi-même, et pour lui ravir jusqu'au sentiment des inquiétudes et des tourments qu'il pouvait causer aux êtres les plus chers.
Celte résolution qu'on avait prise de ne jamais le contrarier, et de feindre le calme au milieu de l'épouvante, semblait à l'esprit ferme et droit de Consuelo une sorte de négligence coupable ou d'erreur grossière. Il y avait là l'espèce d'orgueil et d'égoïsme qu'inspire une foi étroite aux gens qui consentent à porter le bandeau de l'intolérance, et qui croient à un seul chemin, rigidement tracé par la main du prêtre, pour aller au ciel.
«Dieu bon! disait Consuelo en priant dans son coeur; cette grande âme d'Albert, si ardente, si charitable, si pure de passions humaines, serait-elle donc moins précieuse à vos yeux que les âmes patientes et oisives qui acceptent les injustices du monde, et voient sans indignation la justice et la vérité méconnues sur la terre? Etait-il donc inspiré par le diable, ce jeune homme qui, dès son enfance, donnait tous ses jouets et tous ses ornements aux enfants des pauvres, et qui, au premier éveil de la réflexion, voulait se dépouiller de toutes ses richesses pour soulager les misères humaines? Et eux, ces doux et bénévoles seigneurs, qui plaignent le malheur avec des larmes stériles et le soulagent avec de faibles dons, sont-ils bien sages de croire qu'ils vont gagner le ciel avec des prières et des actes de soumission à l'empereur et au pape, plus qu'avec de grandes oeuvres et d'immenses sacrifices? Non, Albert n'est pas fou; une voix me crie au fond de l'âme que c'est le plus beau type du juste et du saint qui soit sorti des mains de la nature. Et si des rêves pénibles, des illusions bizarres ont obscurci la lucidité de sa raison, s'il est devenu aliéné enfin, comme ils le croient, c'est la contradiction aveugle, c'est l'absence de sympathie, c'est la solitude du coeur, qui ont amené ce résultat déplorable. J'ai vu la logette où le Tasse a été enfermé comme fou, et j'ai pensé que peut-être il n'était qu'exaspéré par l'injustice. J'ai entendu traiter de fous, dans les salons de Venise, ces grands saints du christianisme dont l'histoire touchante m'a fait pleurer et rêver dans mon enfance: on appelait leurs miracles des jongleries, et leurs révélations des songes maladifs. Mais de quel droit ces gens-ci, ce pieux vieillard, cette timide chanoinesse, qui croient aux miracles des saints et au génie des poètes, prononcent-ils sur leur enfant cette sentence de honte et de réprobation qui ne devrait s'attacher qu'aux infirmes et aux scélérats? Fou! Mais c'est horrible et repoussant, la folie! c'est un châtiment de Dieu après les grands crimes; et à force de vertu un homme deviendrait fou! Je croyais qu'il suffisait de faiblir sous le poids d'un malheur immérité pour avoir droit au respect autant qu'à la pitié des hommes. Et si j'étais devenue folle, moi; si j'avais blasphémé le jour terrible où j'ai vu Anzoleto dans les bras d'une autre, j'aurais donc perdu tout droit aux conseils, aux encouragements, et aux soins spirituels de mes frères les chrétiens? On m'eût donc chassée ou laissée errante sur les chemins, en disant: Il n'y a pas de remède pour elle; faisons-lui l'aumône, et ne lui parlons pas; car pour avoir trop souffert, elle ne peut plus rien comprendre? Eh bien, c'est ainsi qu'on traite ce malheureux, comte Albert! On le nourrit, on l'habille, on le soigne, on lui fait en un mot, l'aumône d'une sollicitude puérile. Mais on ne lui parle pas; on se tait quand il interroge, on baisse la tête ou on la détourne quand il cherche à persuader. On le laisse fuir quand l'horreur de la solitude l'appelle dans des solitudes plus profondes encore, et on attend qu'il revienne, en priant Dieu de le surveiller et de le ramener sain et sauf, comme si l'Océan était entre lui et les objets de son affection! Et cependant on pense qu'il n'est pas loin; on me fait chanter pour l'éveiller, s'il est en proie au sommeil léthargique dans l'épaisseur de quelque muraille ou dans le tronc de quelque vieux arbre voisin. Et l'on n'a pas su explorer tous les secrets de cette antique masure, on n'a pas creusé jusqu'aux entrailles de ce sol miné! Ah! si j'étais le père ou la tante d'Albert, je n'aurais pas laissé pierre sur pierre avant de l'avoir retrouvé; pas un arbre de la forêt ne serait resté debout avant de me l'avoir rendu.»
Perdue dans ses pensées, Consuelo était sortie sans bruit de l'oratoire du comte Christian, et elle avait trouvé, sans savoir comment, une porte sur la campagne. Elle errait parmi les sentiers de la forêt, et cherchait les plus sauvages, les plus difficiles, guidée, par un instinct romanesque et plein d'héroïsme qui lui faisait espérer de retrouver Albert. Aucun attrait vulgaire, aucune ombre de fantaisie imprudente ne la portait à ce dessein aventureux. Albert remplissait son imagination, et occupait tous ses rêves, il est vrai; mais à ses yeux ce n'était point un jeune homme beau et enthousiasmé d'elle qu'elle allait cherchant dans les lieux déserts, pour le voir et se trouver seule avec lui; c'était un noble infortuné qu'elle s'imaginait pouvoir sauver ou tout au moins calmer par la pureté de son zèle. Elle eût cherché de même un vénérable ermite malade pour le soigner, ou un enfant perdu pour le ramener à sa mère. Elle était un enfant elle-même, et cependant il y avait en elle une révélation de l'amour maternel; il y avait une foi naïve, une charité brûlante, une bravoure exaltée.
Elle rêvait et entreprenait ce pèlerinage, comme Jeanne d'Arc avait rêvé et entrepris la délivrance de sa patrie. Il ne lui venait pas seulement à l'esprit qu'on pût railler ou blâmer sa résolution; elle ne concevait pas qu'Amélie, guidée par la voix du sang, et, dans le principe, par les espérances de l'amour, n'eût pas conçu le même projet, et qu'elle n'eût pas réussi à l'exécuter. Elle marchait avec rapidité; aucun obstacle ne l'arrêtait. Le silence de ces grands bois ne portait plus la tristesse ni l'épouvante dans son âme. Elle voyait la piste des loups sur le sable, et ne s'inquiétait pas de rencontrer leur troupe affamée. Il lui semblait qu'elle était poussée par une main divine qui la rendait invulnérable. Elle qui savait le Tasse par coeur, pour l'avoir chanté toutes les nuits sur les lagunes, elle s'imaginait marcher à l'abri de son talisman, comme le généreux Ubalde à la reconnaissance de Renaud à travers les embûches de la forêt enchantée. Elle marchait svelte et légère, parmi les ronces et les rochers, le front rayonnant d'une secrète fierté, et les joues colorées d'une légère rougeur. Jamais elle n'avait été plus belle à la scène dans les rôles héroïques; et pourtant elle ne pensait pas plus à la scène en cet instant qu'elle n'avait pensé à elle-même en montant sur le théâtre.
De temps en temps elle s'arrêtait rêveuse et recueillie.
«Et si je venais à le rencontrer tout à coup, se disait-elle, que lui dirais-je qui pût le convaincre et le tranquilliser? Je ne sais rien de ces choses mystérieuses et profondes qui l'agitent. Je les comprends à travers un voile de poésie qu'on a à peine soulevé devant mes yeux, éblouis de visions si nouvelles. Il faudrait avoir plus que le zèle et la charité, il faudrait avoir la science et l'éloquence pour trouver des paroles dignes d'être écoutées par un homme si supérieur à moi, par un fou si sage auprès de tous les êtres raisonnables au milieu desquels j'ai vécu. Allons, Dieu m'inspirera quand le moment sera venu; car pour moi, j'aurais beau chercher, je me perdrais de plus en plus dans les ténèbres de mon ignorance. Ah! si j'avais lu beaucoup de livres de religion et d'histoire, comme le comte Christian et la chanoinesse Wenceslawa! si je savais par coeur toutes les règles de la dévotion et toutes les prières de l'Eglise, je trouverais bien à en appliquer heureusement quelqu'une à la circonstance; mais j'ai à peine compris, à peine retenu par conséquent quelques phrases du catéchisme, et je ne sais prier qu'au lutrin. Quelque sensible qu'il soit à la musique, je ne persuaderai pas ce savant théologien avec une cadence ou avec une phrase de chant. N'importe! il me semble qu'il y a plus de puissance dans mon coeur pénétré et résolu, que dans toutes les doctrines étudiées par ses parents, si bons et si doux, mais indécis et froids comme les brouillards et les neiges de leur patrie.»
XXXV.
Après bien des détours et des retours dans les inextricables sentiers de cette forêt jetée sur un terrain montueux et tourmenté, Consuelo se trouva sur une élévation semée de roches et de ruines qu'il était assez difficile de distinguer les unes des autres, tant la main de l'homme, jalouse de celle du temps, y avait été destructive. Ce n'était plus qu'une montagne de débris, où jadis un village avait été brûlé par l'ordre du _redoutable aveugle_, le célèbre chef Calixtin Jean Ziska, dont Albert croyait descendre, et dont il descendait peut-être en effet. Durant une nuit profonde et lugubre, le farouche et infatigable capitaine ayant commandé à sa troupe de donner l'assaut à la forteresse des Géants, alors gardée pour l'Empereur par des Saxons, il avait entendu murmurer ses soldats, et un entre autres dire non loin de lui: «Ce maudit aveugle croit que, pour agir, chacun peut, comme lui, se passer de la lumière.» Là-dessus Ziska, se tournant vers un des quatre disciples dévoués qui l'accompagnaient partout, guidant son cheval ou son chariot, et lui rendant compte avec précision de la position topographique et des mouvements de l'ennemi, il lui avait dit, avec cette sûreté de mémoire ou cet esprit de divination qui suppléaient en lui au sens de la vue: «II y a ici près un village?--Oui, père, avait répondu le conducteur taborite; à ta droite, sur une éminence, en face de la forteresse.» Alors Ziska avait fait appeler le soldat mécontent dont le murmure avait fixé son attention: «Enfant, lui avait-il dit, tu te plains des ténèbres, va-t'en bien vite mettre le feu au village qui est sur l'éminence, à ma droite; et, à la lueur des flammes, nous pourrons marcher et combattre.»
L'ordre terrible avait été exécuté. Le village incendié avait éclairé la marche et l'assaut des Taborites. Le château des Géants avait été emporté en deux heures, et Ziska en avait pris possession. Le lendemain, au jour, on remarqua et on lui fit savoir qu'au milieu des décombres du village, et tout au sommet de la colline qui avait servi de plate-forme aux soldats pour observer les mouvements de la forteresse, un jeune chêne, unique dans ces contrées, et déjà robuste, était resté debout et verdoyant, préservé apparemment de la chaleur des flammes qui montaient autour de lui par l'eau d'une citerne qui baignait ses racines.
«Je connais bien la citerne, avait répondu Ziska. Dix des nôtres y ont été jetés par les damnés habitants de ce village, et depuis ce temps la pierre qui la couvre n'a point été levée. Qu'elle y reste et leur serve de monument, puisque, aussi bien, nous ne sommes pas de ceux qui croient les âmes errantes repoussées à la porte des cieux par le patron romain (Pierre, le porte-clefs, dont ils ont fait un saint), parce que les cadavres pourrissent dans une terre non bénite par la main des prêtres de Bélial. Que les os de nos frères reposent en paix dans cette citerne; leurs âmes sont vivantes. Elles ont déjà revêtu d'autres corps, et ces martyrs combattent parmi nous, quoique nous ne les connaissions point. Quant aux habitants du village, ils ont reçu leur paiement; et quant au chêne, il a bien fait de se moquer de l'incendie: une destinée plus glorieuse que celle d'abriter des mécréants lui était réservée. Nous avions besoin d'une potence, et la voici trouvée. Allez-moi chercher ces vingt moines augustins que nous avons pris hier dans leur couvent, et qui se font prier pour nous suivre. Courons les pendre haut et court aux branches de ce brave chêne, à qui cet ornement rendra tout à fait la santé.»
Aussitôt dit, aussitôt fait. Le chêne, depuis ce temps là, avait été nommé le _Hussite_, la pierre de la citerne, _Pierre d'épouvante_, et le village détruit sur la colline abandonnée, _Schreckenstein_.
Consuelo avait déjà entendu raconter dans tous ses détails, par la baronne Amélie, cette sombre chronique. Mais, comme elle n'en avait encore aperçu le théâtre que de loin, ou pendant la nuit au moment de son arrivée au château, elle ne l'eût pas reconnu, si, en jetant les yeux au-dessous d'elle, elle n'eût vu, au fond du ravin que traversait la route, les formidables débris du chêne, brisé par la foudre, et qu'aucun habitant de la campagne, aucun serviteur du château n'avait osé dépecer ni enlever, une crainte superstitieuse s'attachant encore pour eux, après plusieurs siècles, à ce monument d'horreur, à ce contemporain de Jean Ziska.
Les visions et les prédictions d'Albert avaient donné à ce lieu tragique un caractère plus émouvant encore. Aussi Consuelo, en se trouvant seule et amenée à l'improviste à la pierre d'épouvante, sur laquelle même elle venait de s'asseoir, brisée de fatigue, sentit-elle faiblir son courage, et son coeur se serrer étrangement. Non seulement, au dire d'Albert, mais à celui de tous les montagnards de la contrée, des apparitions épouvantables hantaient le Schreckenstein, et en écartaient les chasseurs assez téméraires pour venir y guetter le gibier. Cette colline, quoique très-rapprochée du château, était donc souvent le domicile des loups et des animaux sauvages, qui y trouvaient un refuge assuré contre les poursuites du baron et de ses limiers. L'impassible Frédérick ne croyait pas beaucoup, pour son compte, au danger d'y être assailli par le diable, avec lequel il n'eût pas craint d'ailleurs de se mesurer corps à corps; mais, superstitieux à sa manière, et dans l'ordre de ses préoccupations dominantes, il était persuadé qu'une pernicieuse influence y menaçait ses chiens, et les y atteignait de maladies inconnues et incurables. Il en avait perdu plusieurs pour les avoir laissés se désaltérer dans les filets d'eau claire qui s'échappaient des veines de la colline, et qui provenaient peut-être de la citerne condamnée, antique tombeau des Hussites. Aussi rappelait-il de toute l'autorité de son sifflet sa griffonne Pankin ou son _double-nez_ Saphyr, lorsqu'ils s'oubliaient aux alentours du Schreckenstein.
Consuelo, rougissant des accès de pusillanimité qu'elle avait résolu de combattre, s'imposa de rester un instant sur la pierre fatale, et de ne s'en éloigner qu'avec la lenteur qui convient à un esprit calme, en ces sortes d'épreuves. Mais, au moment où elle détournait ses regards du chêne calciné qu'elle apercevait à deux cents pieds au-dessous d'elle, pour les reporter sur les objets environnants, elle vit qu'elle n'était pas seule sur la pierre d'épouvante, et qu'une figure incompréhensible venait de s'y asseoir à ses côtés, sans annoncer son approche par le moindre bruit.
C'était une grosse tête ronde et béante, remuant sur un corps contrefait, grêle et crochu comme une sauterelle, couvert d'un costume indéfinissable qui n'était d'aucun temps et d'aucun pays, et dont le délabrement touchait de près à la malpropreté. Cependant cette figure n'avait d'effrayant que son étrangeté et l'imprévu de son apparition car elle n'avait rien d'hostile. Un sourire doux et caressant courait sur sa large bouche, et une expression enfantine adoucissait l'égarement d'esprit que trahissaient le regard vague et les gestes précipités. Consuelo, en se voyant seule avec un fou, dans un endroit où personne assurément ne fût venu lui porter secours, eut véritablement peur, malgré les révérences multipliées et les rires affectueux que lui adressait cet insensé. Elle crut devoir lui rendre ses saluts et ses signes de tête, pour ne pas l'irriter; mais elle se hâta de se lever et de s'éloigner, toute pâle et toute tremblante.
Le fou ne la poursuivit point, et ne fit rien pour la rappeler; il grimpa seulement sur la pierre d'épouvante pour la suivre des yeux, et continua à la saluer de son bonnet en sautillant et en agitant ses bras et ses jambes, tout en articulant à plusieurs reprises un mot bohème que Consuelo ne comprit pas. Quand elle se vit à une certaine distance de lui, elle reprit un peu de courage pour le regarder et l'écouter. Elle se reprochait déjà d'avoir eu horreur de la présence d'un de ces malheureux que, dans son coeur, elle plaignait et vengeait des mépris et de l'abandon des hommes un instant auparavant. «C'est un fou bienveillant, se dit-elle, c'est peut-être un fou par amour. Il n'a trouvé de refuge contre l'insensibilité et le dédain que sur cette roche maudite où nul autre n'oserait habiter, et où les démons et les spectres sont plus humains pour lui que ses semblables, puisqu'ils ne l'en chassent pas et ne troublent pas l'enjouement de son humeur. Pauvre homme! qui ris et folâtres comme un petit enfant, avec une barbe grisonnante et un dos voûté! Dieu, sans doute, te protège et te bénit dans ton malheur, puisqu'il ne t'envoie que des pensées riantes, et qu'il ne t'a point rendu misanthrope et furieux comme tu aurais droit de l'être!»
Le fou, voyant qu'elle ralentissait sa marche, et paraissant comprendre son regard bienveillant, se mit à lui parler bohème avec une excessive volubilité; et sa voix avait une douceur extrême, un charme pénétrant, qui contrastait avec sa laideur. Consuelo, ne le comprenant pas, songea qu'elle devait lui donner l'aumône; et, tirant une pièce de monnaie de sa poche, elle la posa sur une grosse pierre, après avoir élevé le bras pour la lui montrer et lui désigner l'endroit où elle la déposait. Mais le fou se mit à rire plus fort en se frottant les mains et en lui disant en mauvais allemand:
«Inutile, inutile! Zdenko n'a besoin de rien, Zdenko est heureux, bien heureux! Zdenko a de la consolation, consolation, consolation!»
Puis, comme s'il se fût rappelé un mot qu'il cherchait depuis longtemps, il s'écria avec un éclat de joie, et intelligiblement, quoiqu'il prononçât fort mal: «_Consuelo, Consuelo, Consuelo de mi alma!_»
Consuelo s'arrêta stupéfaite, et lui adressant la parole en espagnol:
«Pourquoi m'appelles-tu ainsi? lui cria-t-elle, qui t'a appris ce nom? Comprends-tu la langue que je te parle?»
A toutes ces questions, dont Consuelo attendit vainement la réponse, le fou ne fit que sautiller en se frottant les mains comme un homme enchanté de lui-même; et d'aussi loin qu'elle put saisir les sons de sa voix, elle lui entendit répéter son nom sur des inflexions différentes, avec des rires et des exclamations de joie, comme lorsqu'un oiseau parleur s'essaie à articuler un mot qu'on lui a appris, et qu'il entrecoupe du gazouillement de son chant naturel.
En reprenant le chemin du château, Consuelo se perdait dans ses réflexions. «Qui donc, se disait-elle, a trahi le secret de mon incognito, au point que le premier sauvage que je rencontre dans ces solitudes me jette mon vrai nom à la tête? Ce fou m'aurait-il vue quelque part? Ces gens-là voyagent: peut-être a-t-il été en même temps que moi à Venise.» Elle chercha en vain à se rappeler la figure de tous les mendiants et de tous les vagabonds qu'elle avait l'habitude de voir sur les quais et sur la place Saint-Marc, celle du fou de la pierre d'épouvante ne se présenta point à sa mémoire.
Mais, comme elle repassait le pont-levis, il lui vint à l'esprit un rapprochement d'idées plus logique et plus intéressant. Elle résolut d'éclaircir ses soupçons, et se félicita secrètement de n'avoir pas tout à fait manqué son but dans l'expédition qu'elle venait de tenter.
XXXVI.
Lorsqu'elle se retrouva au milieu de la famille abattue et silencieuse, elle qui se sentait pleine d'animation et d'espérance, elle se reprocha la sévérité avec laquelle elle avait accusé secrètement l'apathie de ces gens profondément affligés. Le comte Christian et la chanoinesse ne mangèrent presque rien à déjeuner, et le chapelain n'osa pas satisfaire son appétit; Amélie paraissait en proie à un violent accès d'humeur. Lorsqu'on se leva de table, le vieux comte s'arrêta un instant devant la fenêtre, comme pour regarder le chemin sablé de la garenne par où Albert pouvait revenir, et il secoua tristement la tête comme pour dire: Encore un jour qui a mal commencé et qui finira de même!
Consuelo s'efforça de les distraire en leur récitant avec ses doigts sur le clavier quelques-unes des dernières compositions religieuses de Porpora, qu'ils écoutaient toujours avec une admiration et un intérêt particuliers. Elle souffrait de les voir si accablés et de ne pouvoir leur dire qu'elle avait de l'espérance. Mais quand elle vit le comte reprendre son livre, et la chanoinesse son aiguille, quand elle fut appelée auprès du métier de cette dernière pour décider si un certain ornement devait avoir au centre quelques points bleus ou blancs, elle ne put s'empêcher de reporter son intérêt dominant sur Albert, qui expirait peut-être de fatigue et d'inanition dans quelque coin de la forêt, sans savoir retrouver sa route, ou qui reposait peut-être sur quelque froide pierre, enchaîné par la catalepsie foudroyante, exposé aux loups et aux serpents, tandis que, sous la main adroite et persévérante de la tendre Wenceslawa, les fleurs les plus brillantes semblaient éclore par milliers sur la trame, arrosées parfois d'une larme furtive, mais stérile.