Chapter 22
C'était l'heure de la leçon de musique d'Amélie, et elle désirait la prendre; afin, disait-elle tout bas à Consuelo, de chasser cette sinistre figure qui lui ôtait toute sa gaieté et répandait dans l'air une odeur sépulcrale.
«Je crois, lui répondit Consuelo, que nous ferions mieux de monter dans votre chambre; votre épinette suffira bien pour accompagner. S'il est vrai que le comte Albert n'aime pas la musique, pourquoi augmenter ses souffrances, et par suite celle de ses parents?»
Amélie se rendit à la dernière considération, et elles montèrent ensemble à leur appartement, dont elles laissèrent la porte ouverte parce qu'elles y trouvèrent un peu de fumée. Amélie voulut faire à sa tête, comme à l'ordinaire, en chantant des cavatines à grand effet; mais Consuelo, qui commençait à se montrer sévère, lui fit essayer des motifs fort simples et fort sérieux extraits des chants religieux de Palestrina. La jeune baronne bâilla, s'impatienta, et déclara cette musique barbare et soporifique.
«C'est que vous ne la comprenez pas, dit Consuelo. Laissez-moi vous en faire entendre quelques phrases pour vous montrer qu'elle est admirablement écrite pour la voix, outre qu'elle est sublime de pensées et d'intentions.
Elle s'assit à l'épinette, et commença à se faire entendre. C'était la première fois qu'elle éveillait autour d'elle les échos du vieux château; et la sonorité de ces hautes et froides murailles lui causa un plaisir auquel elle s'abandonna. Sa voix, muette depuis longtemps, depuis le dernier soir qu'elle avait chanté à San-Samuel et qu'elle s'y était évanouie brisée de fatigue et de douleur, au lieu de souffrir de tant de souffrances et d'agitations, était plus belle, plus prodigieuse, plus pénétrante que jamais. Amélie en fut à la fois ravie et consternée. Elle comprenait enfin qu'elle ne savait rien; et peut-être qu'elle ne pourrait jamais rien apprendre, lorsque la figure pâle et pensive d'Albert se montra tout à coup en face des deux jeunes filles, au milieu de la chambre, et resta immobile et singulièrement attendrie jusqu'à la fin du morceau. C'est alors seulement que Consuelo l'aperçut, et en fut un peu effrayée. Mais Albert, pliant les deux genoux et levant vers elle ses grands yeux noirs ruisselants de larmes, s'écria en espagnol sans le moindre accent germanique:
«O Consuelo, Consuelo! te voilà donc enfin trouvée!
--Consuelo? s'écria la jeune fille interdite, en s'exprimant dans la même langue. Pourquoi, seigneur, m'appelez-vous ainsi?
--Je t'appelle consolation, reprit Albert toujours en espagnol, parce qu'une consolation a été promise à ma vie désolée, et parce que tu es la consolation que Dieu accorde enfin à mes jours solitaires et funestes.
--Je ne croyais, pas, dit Amélie avec une fureur concentrée, que la musique pût faire un effet si prodigieux sur mon cher cousin. La voix de Nina est faite pour accomplir des miracles, j'en conviens; mais je ferai remarquer à tous deux qu'il serait plus poli pour moi, et plus convenable en général, de s'exprimer dans une langue que je puisse comprendre.»
Albert ne parut pas avoir entendu un mot de ce que disait sa fiancée. Il restait à genoux, regardant Consuelo avec une surprise et un ravissement indicibles, lui répétant toujours d'une voix attendrie:--Consuelo, Consuelo!
«Mais comment donc vous appelle-t-il? dit Amélie avec un peu d'emportement à sa compagne.
--Il me demande un air espagnol que je ne connais pas, répondit Consuelo fort troublée; mais je crois que nous ferons bien d'en rester là, car la musique paraît l'émouvoir beaucoup aujourd'hui.»
Et elle se leva pour sortir.
«Consuelo, répéta Albert en espagnol, si tu te retires de moi, c'en est fait de ma vie, et je ne veux plus revenir sur la terre!»
En parlant ainsi, il tomba évanoui à ses pieds; et les deux jeunes filles, effrayées, appelèrent les valets pour l'emporter et le secourir.
XXXII.
Le comte Albert fut déposé doucement sur son lit; et tandis que les deux domestiques qui l'y avaient transporté cherchaient, l'un le chapelain, qui était une manière de médecin pour la famille, l'autre le comte Christian, qui avait donné l'ordre qu'on vint toujours l'avertir à la moindre indisposition qu'éprouverait son fils, les deux jeunes filles, Amélie et Consuelo, s'étaient mises à la recherche de la chanoinesse. Mais avant qu'une seule de ces personnes se fût rendue auprès du malade, ce qui se fit pourtant avec le plus de célérité possible, Albert avait disparu. On trouva sa porte ouverte, son lit à peine foulé par le repos d'un instant qu'il y avait pris, et sa chambre dans l'ordre accoutumé. On le chercha partout, et, comme il arrivait toujours en ces sortes de circonstances, on ne le trouva nulle part; après quoi la famille retomba dans un des accès de morne résignation dont Amélie avait parlé à Consuelo, et l'on parut attendre, avec cette muette terreur qu'on s'était habitué à ne plus exprimer, le retour, toujours espéré et toujours incertain, du fantasque jeune homme.
Bien que Consuelo eût désiré ne pas faire part aux parents d'Albert de la scène étrange qui s'était passée dans la chambre d'Amélie, cette dernière ne manqua pas de tout raconter, et de décrire sous de vives couleurs l'effet subit et violent que le chant de la Porporina avait produit sur son cousin.
«Il est donc bien certain que la musique lui fait du mal! observa le chapelain.
--En ce cas, répondit Consuelo; je me garderai bien de me faire entendre; et lorsque je travaillerai avec notre jeune baronne, nous aurons soin de nous enfermer si bien, qu'aucun son ne puisse parvenir à l'oreille du comte Albert.
--Ce sera une grande gêne pour vous, ma chère demoiselle, dit la chanoinesse. Ah! il ne tient pas à moi que votre séjour ici ne soit plus agréable!
--J'y veux partager vos peines et vos joies, reprit Consuelo, et je ne désire pas d'autre satisfaction que d'y être associée par votre confiance et votre amitié.
--Vous êtes une noble enfant! dit la chanoinesse en lui tendant sa longue main, sèche et luisante comme de l'ivoire jaune. Mais écoutez, ajouta-t-elle; je ne crois pas que la musique fasse réellement du mal à mon cher Albert. D'après ce que raconte Amélie de la scène de ce matin, je vois au contraire qu'il a éprouvé une joie trop vive; et peut-être sa souffrance n'est venue que de la suspension, trop prompte à son gré, de vos admirables mélodies. Que vous disait-il en espagnol? C'est une langue qu'il parle parfaitemeut bien, m'a-t-on dit, ainsi que beaucoup d'autres qu'il a apprises dans ses voyages avec une facilité surprenante. Quand on lui demande comment il a pu retenir tant de langages différents, il répond qu'il les savait avant d'être né, et qu'il ne fait que se les rappeler, l'une pour l'avoir parlée il y a douze cents ans, l'autre lorsqu'il était aux croisades; que sais-je? hélas! Puisqu'on ne doit rien vous cacher, chère signora, vous entendrez d'étranges récits de ce qu'il appelle ses existences antérieures. Mais traduisez-moi dans notre allemand, que déjà vous parlez très-bien, le sens des paroles qu'il vous a dites dans votre langue, qu'aucun de nous ici ne connaît.»
Consuelo éprouva en cet instant un embarras dont elle-même ne put se rendre compte. Cependant elle prit le parti de dire presque toute la vérité, en expliquant que le comte Albert l'avait suppliée de continuer, de ne pas s'éloigner, et en lui disant qu'elle lui donnait beaucoup de consolation.
«Consolation! s'écria la perspicace Amélie. S'est-il servi de ce mot? Vous savez, ma tante, combien il est significatif dans la bouche de mon cousin.
--En effet, c'est un mot qu'il a bien souvent sur les lèvres, répondit Wenceslawa, et qui a pour lui un sens prophétique; mais je ne vois rien en cette rencontre que de fort naturel dans l'emploi d'un pareil mot.
--Mais quel est donc celui qu'il vous a répété tant de fois, chère Porporina? reprit Amélie avec obstination. Il m'a semblé qu'il vous disait à plusieurs reprises un mot particulier, que dans mon trouble je n'ai pu retenir.
--Je ne l'ai pas compris moi-même, répondit Consuelo en faisant un grand effort sur elle-même pour mentir.
--Ma chère Nina, lui dit Amélie à l'oreille, vous êtes fine et prudente; quant à moi, qui ne suis pas tout à fait bornée, je crois très-bien comprendre que vous êtes la consolation mystique promise par la vision à la trentième année d'Albert. N'essayez pas de me cacher que vous l'avez compris encore mieux que moi: c'est une mission céleste dont je ne suis pas jalouse.
--Écoutez, chère Porporina, dit la chanoinesse après avoir rêvé quelques instants: nous avons toujours pensé qu'Albert, lorsqu'il disparaissait pour nous d'une façon qu'on pourrait appeler magique, était caché non loin de nous, dans la maison peut-être, grâce à quelque retraite dont lui seul aurait le secret. Je ne sais pourquoi il me semble que si vous vous mettiez à chanter en ce moment, il l'entendrait et viendrait à nous.
--Si je le croyais!... dit Consuelo prête à obéir.
--Mais si Albert est près de nous et que l'effet de la musique augmente son délire! remarqua la jalouse Amélie.
--Eh bien, dit le comte Christian, c'est une épreuve qu'il faut tenter. J'ai ouï dire que l'incomparable Farinelli avait le pouvoir de dissiper par ses chants la noire mélancolie du roi d'Espagne, comme le jeune David avait celui d'apaiser les fureurs de Saül, au son de sa harpe. Essayez, généreuse Porporina; une âme aussi pure que la vôtre doit exercer une salutaire influence autour d'elle.»
Consuelo, attendrie, se mit au clavecin, et chanta un cantique espagnol en l'honneur de Notre-Dame-de-Consolation, que sa mère lui avait appris dans son enfance, et qui commençait par ces mots: _Consuelo de mi alma_, «Consolation de mon âme,» etc. Elle chanta d'une voix si pure et avec un accent de piété si naïve, que les hôtes du vieux manoir oublièrent presque le sujet de leur préoccupation, pour se livrer au sentiment de l'espérance et de la foi. Un profond silence régnait au dedans et au dehors du château; on avait ouvert les portes et les fenêtres, afin que la voix de Consuelo pût s'étendre aussi loin que possible, et la lune éclairait d'un reflet verdâtre l'embrasure des vastes croisées. Tout était calme, et une sorte de sérénité religieuse succédait aux angoisses de l'âme, lorsqu'un profond soupir exhalé comme d'une poitrine humaine vint répondre aux derniers sons que Consuelo fit entendre. Ce soupir fut si distinct et si long, que toutes les personnes présentes s'en aperçurent même le baron Frédérick, qui s'éveilla à demi, et tourna la tête comme si quelqu'un l'eût appelé. Tous pâlirent, et se regardèrent comme pour se dire: Ce n'est pas moi; est-ce vous? Amélie ne put retenir un cri, et Consuelo, à qui ce soupir sembla partir tout à côté d'elle, quoiqu'elle fût isolée au clavecin du reste de la famille, éprouva une telle frayeur qu'elle n'eut pas la force de dire un mot.
«Bonté divine! dit la chanoinesse terrifiée; avez-vous entendu ce soupir qui semble partir des entrailles de la terre?
--Dites plutôt, ma tante, s'écria Amélie, qu'il a passé sur nos têtes comme un souffle de la nuit.
--Quelque chouette attirée par la bougie aura traversé l'appartement tandis que nous étions absorbés par la musique, et nous avons entendu le bruit léger de ses ailes au moment où elle s'envolait par la fenêtre.»
Telle fut l'opinion émise par le chapelain, dont les dents claquaient pourtant de peur.
--C'est peut-être le chien d'Albert, dit le comte Christian.
--Cynabre n'est point ici, répondit Amélie. Là où est Albert, Cynabre y est toujours avec lui. Quelqu'un a soupiré ici étrangement. Si j'osais aller jusqu'à la fenêtre, je verrais si quelqu'un a écouté du jardin; mais il irait de ma vie que je n'en aurais pas la force.
--Pour une personne aussi dégagée des préjugés, lui dit tout bas Consuelo en s'efforçant de sourire, pour une petite philosophe française, vous n'êtes pas brave, ma chère baronne; moi, je vais essayer de l'être davantage.
--N'y allez pas, ma chère, répondit tout haut Amélie, et ne faites pas la vaillante; car vous êtes pâle comme la mort, et vous allez vous trouver mal.
--Quels enfantillages amusent votre chagrin, ma chère Amélie? dit le comte Christian en se dirigeant vers la fenêtre d'un pas grave et ferme.»
Il regarda dehors, ne vit personne, et il ferma la fenêtre avec calme, en disant:
«Il semble que les maux réels ne soient pas assez cuisants pour l'ardente imagination des femmes; il faut toujours qu'elles y ajoutent les créations de leur cerveau trop ingénieux à souffrir. Ce soupir n'a certainement rien de mystérieux. Un de nous, attendri par la belle voix et l'immense talent de la signora, aura exhalé, à son propre insu, cette sorte d'exclamation du fond de son âme. C'est peut-être moi-même, et pourtant je n'en ai pas eu conscience. Ah! Porpina, si vous ne réussissez point à guérir Albert, du moins vous saurez verser un baume céleste sur des blessures aussi profondes que les siennes.»
La parole de ce saint vieillard, toujours sage et calme au milieu des adversités domestiques qui l'accablaient, était elle-même un baume céleste, et Consuelo en ressentit l'effet. Elle fut tentée de se mettre à genoux devant lui, et de lui demander sa bénédiction, comme elle avait reçu celle du Porpora en le quittant, et celle de Marcello un beau jour de sa vie, qui avait commencé la série de ses jours malheureux et solitaires.
XXXIIÏ.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'on eût aucune nouvelle du comte Albert; et Consuelo, à qui cette situation semblait mortellement sinistre, s'étonna de voir la famille de Rudolstadt rester sous le poids d'une si affreuse incertitude, sans témoigner ni désespoir ni impatience. L'habitude des plus cruelles anxiétés donne une sorte d'apathie apparente ou d'endurcissement réel, qui blessent et irritent presque les âmes dont la sensibilité n'est pas encore émoussée par de longs malheurs. Consuelo, en proie à une sorte de cauchemar, au milieu de ces impressions lugubres et de ces événements inexplicables, s'étonnait de voir l'ordre de la maison à peine troublé, la chanoinesse toujours aussi vigilante, le baron toujours aussi ardent à la chasse, le chapelain toujours aussi régulier dans ses mêmes pratiques de dévotion, et Amélie toujours aussi gaie et aussi railleuse. La vivacité enjouée de cette dernière était ce qui la scandalisait particulièrement. Elle ne concevait pas qu'elle pût rire et folâtrer, lorsqu'elle-même pouvait à peine lire et travailler à l'aiguille.
La chanoinesse cependant brodait un devant d'autel en tapisserie pour la chapelle du château. C'était un chef-d'oeuvre de patience, de finesse et de propreté. A peine avait-elle fait un tour dans la maison, qu'elle revenait s'asseoir devant son métier, ne fût-ce que pour y ajouter, quelques points, en attendant que de nouveaux soins l'appelassent dans les granges, dans les offices, ou dans les celliers. Et il fallait voir avec quelle importance on traitait toutes ces petites choses, et comme cette chétive créature trottait d'un pas toujours égal, toujours digne et compassé, mais jamais ralenti, dans tous les coins de son petit empire; croisant mille fois par jour et dans tous les sens la surface étroite et monotone de son domaine domestique. Ce qui paraissait étrange aussi à Consuelo, c'était le respect et l'admiration qui s'attachaient dans la famille et dans le pays à cet emploi de servante infatigable, que la vieille dame semblait avoir embrassé avec tant d'amour et de jalousie. A la voir régler parcimonieusement les plus chétives affaires, on l'eût crue cupide et méfiante. Et pourtant elle était pleine de grandeur et de générosité dans le fond de son âme et dans les occasions décisives. Mais ces nobles qualités, surtout cette tendresse toute maternelle, qui la rendaient si sympathique et si vénérable aux yeux de Consuelo, n'eussent pas suffi aux autres pour en faire l'héroïne de la famille. Il lui fallait encore, il lui fallait surtout toutes ces puérilités du ménage gouvernées solennellement, pour être appréciée ce qu'elle était (malgré tout cela), une femme d'un grand sens et d'un grand caractère. Il ne se passait pas un jour sans que le comte Christian, le baron ou le chapelain, ne répétassent chaque fois qu'elle tournait les talons:
«Quelle sagesse, quel courage, quelle force d'esprit résident dans la chanoinesse!»
Amélie elle-même, ne discernant pas la véritable élévation de la vie d'avec les enfantillages qui, sous une autre forme, remplissaient toute la sienne, n'osait pas dénigrer sa tante sous ce point de vue, le seul qui, pour Consuelo, fit une ombre à cette vive lumière dont rayonnait l'âme pure et aimante de la bossue Wenceslawa.
Pour la _Zingarella_, née sur les grands chemins, et perdue dans le monde, sans autre maître et sans autre protecteur que son propre génie, tant de soucis, d'activité et de contention d'esprit, à propos d'aussi misérables résultats que la conservation et l'entretien de certains objets et de certaines denrées, paraissait un emploi monstrueux de l'intelligence. Elle qui ne possédait rien, et ne désirait rien des richesses de la terre, elle souffrait de voir une belle âme s'atrophier volontairement dans l'occupation de posséder du blé, du vin, du bois, du chanvre, des animaux et des meubles. Si on lui eût offert tous ces biens convoités par la plupart des hommes, elle eût demandé, à la place, une minute de son ancien bonheur, ses haillons, son beau ciel, son pur amour et sa liberté sur les lagunes de Venise; souvenir amer et précieux qui se peignait dans son cerveau sous les plus brillantes couleurs, à mesure qu'elle s'éloignait de ce riant horizon pour pénétrer dans la sphère glacée de ce qu'on appelle la vie positive.
Son coeur se serrait affectueusement lorsqu'elle voyait, à la nuit tombante, la chanoinesse, suivie de Hanz, prendre un gros trousseau de clefs, et marcher elle-même dans tous les bâtiments et dans toutes les cours, pour faire sa ronde, pour fermer les moindres issues, pour visiter les moindres recoins où des malfaiteurs eussent pu se glisser, comme si personne n'eût dû dormir en sûreté derrière ces murs formidables, avant que l'eau du torrent prisonnier derrière une écluse voisine ne se fût élancée en mugissant dans les fossés du château, tandis qu'on cadenassait les grilles et qu'on relevait les ponts. Consuelo avait dormi tant de fois, dans ses courses lointaines, sur le bord d'un chemin, avec un pan du manteau troué de sa mère pour tout abri! Elle avait tant de fois salué l'aurore sur les dalles blanches de Venise, battues par les flots, sans avoir eu un instant de crainte pour sa pudeur, la seule richesse qu'elle eût à coeur de conserver! Hélas! se disait-elle, que ces gens-ci sont à plaindre d'avoir tant de choses à garder! La sécurité est le but qu'ils poursuivent jour et nuit, et, à force de la chercher, ils n'ont ni le temps de la trouver, ni celui d'en jouir. Elle soupirait donc déjà comme Amélie dans cette noire prison, dans ce morne château des Géants, où le soleil lui-même semblait craindre de pénétrer. Mais au lieu que la jeune baronne rêvait de fêtes, de parures et d'hommages, Consuelo rêvait d'un sillon, d'un buisson ou d'une barque pour palais, avec l'horizon pour toute enceinte, et l'immensité des cieux étoilés pour tout spectacle.
Forcée par le froid du climat et par la clôture du château à changer l'habitude vénitienne qu'elle avait prise de veiller une partie de la nuit et de se lever tard le matin, après bien des heures d'insomnie, d'agitation et de rêves lugubres, elle réussit enfin à se plier à la loi sauvage de la claustration; et elle s'en dédommagea en hasardant seule quelques promenades matinales dans les montagnes voisines. On ouvrait les portes et on baissait les ponts aux premières clartés du jour; et tandis qu'Amélie, occupée une partie de la nuit à lire des romans en cachette, dormait jusqu'à l'appel de la cloche du déjeuner, la Porporina allait respirer l'air libre et fouler les plantes humides de la forêt.
Un matin qu'elle descendait bien doucement sur la pointe du pied pour n'éveiller personne, elle se trompa de direction dans les innombrables escaliers et dans les interminables corridors du château, qu'elle avait encore de la peine à comprendre. Égarée dans ce labyrinthe de galeries et de passages, elle traversa une sorte de vestibule qu'elle ne connaissait pas, et crut trouver par là une sortie sur les jardins. Mais elle n'arriva qu'à l'entrée d'une petite chapelle d'un beau style ancien, à peine éclairée en haut par une rosace dans la voûte, qui jetait une lueur blafarde sur le milieu du pavé, et laissait le fond dans un vague mystérieux. Le soleil était encore sous l'horizon, la matinée grise et brumeuse. Consuelo crut d'abord qu'elle était dans la chapelle du château, où déjà elle avait entendu la messe un dimanche. Elle savait que cette chapelle donnait sur les jardins; mais avant de la traverser pour sortir, elle voulut saluer le sanctuaire de la prière, et s'agenouilla sur la première dalle. Cependant, comme il arrive souvent aux artistes de se laisser préoccuper par les objets extérieurs en dépit de leurs tentatives pour remonter dans la sphère des idées abstraites, sa prière ne put l'absorber assez pour l'empêcher de jeter un coup d'oeil curieux autour d'elle; et bientôt elle s'aperçut qu'elle n'était pas dans la chapelle, mais dans un lieu où elle n'avait pas encore pénétré. Ce n'était ni le même vaisseau ni les mêmes ornements. Quoique cette chapelle inconnue fût assez petite, on distinguait encore mal les objets, et ce qui frappa le plus Consuelo fut une statue blanchâtre, agenouillée vis-à-vis de l'autel, dans l'attitude froide et sévère qu'on donnait jadis à toutes celles dont on décorait les tombeaux. Elle pensa qu'elle se trouvait dans un lieu réservé aux sépultures de quelques aïeux d'élite; et, devenue un peu craintive et superstitieuse depuis son séjour en Bohême, elle abrégea sa prière et se leva pour sortir.
Mais au moment où elle jetait un dernier regard timide sur cette figure agenouillée à dix pas d'elle, elle vit distinctement la statue disjoindre ses deux mains de pierre allongées l'une contre l'autre, et faire lentement un grand signe de croix en poussant un profond soupir.
Consuelo faillit tomber à la renverse, et cependant elle ne put détacher ses yeux hagards de la terrible statue. Ce qui la confirmait dans la croyance que c'était une figure de pierre, c'est qu'elle ne sembla pas entendre le cri d'effroi que Consuelo laissa échapper, et qu'elle remit ses deux grandes mains blanches l'une contre l'autre, sans paraître avoir le moindre rapport avec le monde extérieur.
XXXIV.
Si l'ingénieuse et féconde Anne Radcliffe se fût trouvée à la place du candide et maladroit narrateur de cette très véridique histoire, elle n'eût pas laissé échapper une si bonne occasion de vous promener, madame la lectrice, à travers les corridors, les trappes, les escaliers en spirale, les ténèbres et les souterrains, pendant une demi-douzaine de beaux et attachants volumes, pour vous révéler, seulement au septième, tous les arcanes de son oeuvre savante. Mais la lectrice esprit fort que nous avons charge de divertir ne prendrait peut-être pas aussi bien, au temps où nous sommes, l'innocent stratagème du romancier. D'ailleurs, comme il serait fort difficile de lui en faire accroire, nous lui dirons, aussi vite que nous le pourrons, le mot de toutes nos énigmes. Et pour lui en confesser deux d'un coup, nous lui avouerons que Consuelo, après deux secondes de sang-froid, reconnut, dans la statue animée qu'elle avait devant les yeux, le vieux comte Christian qui récitait mentalement ses prières du matin dans son oratoire; et dans ce soupir de componction qui venait de lui échapper à son insu, comme il arrive souvent aux vieillards, le même soupir diabolique qu'elle avait cru entendre à son oreille un soir, après avoir chanté l'hymne de Notre-Dame-de-Consolation.