Consuelo, Tome 1 (1861)

Chapter 21

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--Vous me rappelez, dit Amélie, que j'ai le reste d'une histoire à vous raconter. Je commence, afin de ne pas vous faire coucher trop tard:

«Quelques jours après la mystérieuse absence qu'il avait faite (toujours persuadé que cette semaine de disparition n'avait duré que sept heures), Albert commença seulement à remarquer que l'abbé n'était plus au château, et il demanda où on l'avait envoyé.»

«--Sa présence auprès de vous n'étant plus nécessaire, lui répondit-on, il est retourné à ses affaires. Ne vous en étiez-vous pas encore aperçu?

«--Je m'en apercevais, répondit Albert: _quelque chose manquait à ma souffrance_; mais je ne me rendais pas compte de ce que ce pouvait être.

«--Vous souffrez donc beaucoup, Albert? lui demanda la chanoinesse.

«--Beaucoup, répondit-il du ton d'un homme à qui l'on demande s'il a bien dormi.

«--Et l'abbé vous était donc bien désagréable? lui demanda le comte Christian.

«--Beaucoup, répondit Albert du même ton.

«--Et pourquoi donc, mon fils, ne l'avez-vous pas dit plus tôt? Comment avez-vous supporté pendant si longtemps la présence d'un homme qui vous était antipathique, sans me faire part de votre déplaisir? Doutez-vous, mon cher enfant, que je n'eusse fait cesser au plus vite votre souffrance?

«--C'était un bien faible accessoire à ma douleur, répondit Albert avec une effrayante tranquillité; et vos bontés, dont je ne doute pas, mon père, n'eussent pu que la soulager légèrement en me donnant un autre surveillant.

«--Dites un autre compagnon de voyage, mon fils. Vous vous servez d'une expression injurieuse pour ma tendresse.

«--C'est votre tendresse qui causait votre sollicitude, ô mon père! Vous ne pouviez pas savoir le mal que vous me faisiez en m'éloignant de vous et de cette maison, où ma place était marquée par la Providence jusqu'à une époque où ses desseins sur moi doivent s'accomplir. Vous avez cru travailler à ma guérison et à mon repos; moi qui comprenais mieux que vous ce qui convient à nous deux, je savais bien que je devais vous seconder et vous obéir: J'ai connu mon devoir et je l'ai rempli.

«--Je sais votre vertu et votre affection pour nous, Albert; mais ne sauriez-vous expliquer plus clairement votre pensée?

«--Cela est bien facile, répondit Albert, et le moment de le faire est venu.

«Il parlait avec tant de calme, que nous crûmes toucher au moment fortuné où l'âme d'Albert allait cesser d'être pour nous une énigme douloureuse. Nous nous serrâmes autour de lui, l'encourageant par nos regards et nos caresses à s'épancher entièrement pour la première fois de sa vie. Il parut décidé à nous accorder enfin cette confiance, et il parla ainsi.

«--Vous m'avez toujours pris, vous me prenez encore tous pour un malade et pour un insensé. Si je n'avais pour vous tous une vénération et une tendresse infinies, j'oserais peut-être approfondir l'abîme qui nous sépare, et je vous montrerais que vous êtes dans un monde d'erreur et de préjugés, tandis que le ciel m'a donné accès dans une sphère de lumière et de vérité. Mais vous ne pourriez pas me comprendre sans renoncer à tout ce qui fait votre calme, votre religion et votre sécurité. Lorsque, emporté à mon insu par des accès d'enthousiasme, quelques paroles imprudentes m'échappent, je m'aperçois bientôt après que je vous ai fait un mal affreux en voulant déraciner vos chimères et secouer devant vos yeux affaiblis la flamme éclatante que je porte dans mes mains. Tous les détails, toutes les habitudes de votre vie, tous les fibres de votre coeur, tous les ressorts de votre intelligence sont tellement liés, enlacés et rivés au joug du mensonge, à la loi des ténèbres, qu'il semble que je vous donne la mort en voulant vous donner la foi. Il y a pourtant une voix qui me crie dans la veille et dans le sommeil, dans le calme et dans l'orage, de vous éclairer et de vous convertir. Mais je suis un homme trop aimant et trop faible pour l'entreprendre. Quand je vois vos yeux pleins de larmes, vos poitrines gonflées, vos fronts abattus, quand je sens que je porte en vous la tristesse et l'épouvante, je m'enfuis, je me cache pour résister au cri de ma conscience et à l'ordre de ma destinée. Voilà mon mal, voilà mon tourment, voilà ma croix et mon supplice; me comprenez-vous maintenant?»

«Mon oncle, ma tante et le chapelain comprenaient jusqu'à un certain point qu'Albert s'était fait une morale et une religion complètement différentes des leurs; mais, timides comme des dévots, ils craignaient d'aller trop avant, et n'osaient plus encourager sa franchise. Quant à moi, qui ne savais encore que vaguement les particularités de son enfance et de sa première jeunesse, je ne comprenais pas du tout. D'ailleurs, à cette époque, j'étais à peu près au même point que vous, Nina; je savais fort peu ce que c'était que ce Hussitisme et ce Luthérianisme dont j'ai entendu si souvent parler depuis, et dont les controverses débattues entre Albert et le chapelain m'ont accablée d'un si lamentable ennui. J'attendais donc impatiemment une plus ample explication; mais elle ne vint pas.

«--Je vois, dit Albert, frappé du silence qui se faisait autour de lui, que vous ne voulez pas me comprendre, de peur de me comprendre trop. Qu'il en soit donc comme vous le voulez. Votre aveuglement a porté depuis longtemps l'arrêt dont je subis la rigueur. Éternellement malheureux, éternellement seul, éternellement étranger parmi ceux que j'aime, je n'ai de refuge et de soutien que dans la consolation qui m'a été promise.

«--Quelle est donc cette consolation, mon fils? dit le comte Christian mortellement affligé; ne peut-elle venir de nous, et ne pouvons-nous jamais arriver à nous entendre?

«--Jamais, mon père. Aimons-nous, puisque cela seul nous est permis. Le ciel m'est témoin que notre désaccord immense, irréparable, n'a jamais altéré en moi l'amour que je vous porte.

--Et cela ne suffit-il pas? dit la chanoinesse en lui prenant une main, tandis que son frère pressait l'autre main d'Albert dans les siennes; ne peux-tu oublier tes idées étranges, tes bizarres croyances, pour vivre d'affection au milieu de nous?

«Je vis d'affection, répondit Albert. C'est un bien qui se communique et s'échange délicieusement ou amèrement, selon que la foi religieuse est commune ou opposée. Nos coeurs communient ensemble, ô ma tante Wenceslawa! mais nos intelligences se font la guerre, et c'est une grande infortune pour nous tous! Je sais qu'elle ne cessera point avant plusieurs siècles, voilà pourquoi j'attendrai dans celui-ci un bien qui m'est promis, et qui me donnera la force d'espérer.

«--Quel est ce bien, Albert? ne peux-tu me le dire?

«--Non, je ne puis le dire, parce que je l'ignore; mais il viendra. Ma mère n'a point passé une semaine sans me l'annoncer dans mon sommeil, et toutes les voix de la forêt me l'ont répété chaque fois que je les ai interrogées. Un ange voltige souvent, et me montre sa face pâle et lumineuse au-dessus de la pierre d'épouvante; à cet endroit sinistre, sous l'ombrage de ce chêne, où, lorsque les hommes mes contemporains m'appelaient Ziska, je fus transporté de la colère du Seigneur, et devins pour la première fois l'instrument de ses vengeances; au pied de cette roche où, lorsque je m'appelais Wratislaw, je vis rouler d'un coup de sabre la tête mutilée et défigurée de mon père Withold, redoutable expiation qui m'apprit ce que c'est que la douleur et la pitié, jour de rémunération fatale, où le sang luthérien lava le sang catholique, et qui fit de moi un homme faible et tendre, au lieu d'un homme de fanatisme et de destruction que j'avais été cent ans auparavant....

--Bonté divine, s'écria ma tante en se signant, voilà sa folie qui le reprend!

--Ne le contrariez point, ma soeur, dit le comte Christian en faisant un grand effort sur lui-même; laissez-le s'expliquer. Parle, mon fils, qu'est-ce que l'ange t'a dit sur la pierre d'épouvante?

«--Il m'a dit que ma consolation était proche, répondit Albert avec un visage rayonnant d'enthousiasme, et qu'elle descendrait dans mon coeur lorsque j'aurais accompli ma vingt-neuvième année.

«Mon oncle laissa retomber sa tête sur son sein. Albert semblait faire allusion à sa mort en désignant l'âge où sa mère était morte, et il paraît qu'elle avait souvent prédit, durant sa maladie, que ni elle ni ses fils n'atteindraient l'âge de trente ans. Il paraît que ma tante Wanda était aussi un peu illuminée pour ne rien dire de plus; mais je n'ai jamais pu rien savoir de précis à cet égard. C'est un souvenir trop douloureux pour mon oncle, et personne n'ose le réveiller autour de lui.

«Le chapelain tenta d'éloigner la funeste pensée que cette prédiction faisait naître, en amenant Albert à s'expliquer sur le compte de l'abbé. C'était par là que la conversation avait commencé.»

Albert fit à son tour un effort pour lui répondre.

«--Je vous parle de choses divines et éternelles, reprit-il après un peu d'hésitation, et vous me rappelez les courts instants qui s'envolent, les soucis puérils et éphémères dont le souvenir s'efface déjà en moi.

«--Parle encore, mon fils, parle, reprit le comte Christian; il faut que nous te connaissions aujourd'hui.

«--Vous ne m'avez point connu, mon père, répondit Albert, et vous ne me connaîtrez point dans ce que vous appelez cette vie. Mais si vous voulez savoir pourquoi j'ai voyagé, pourquoi j'ai supporté ce gardien infidèle et insouciant que vous aviez attaché à mes pas comme un chien gourmand et paresseux au bras d'un aveugle, je vous le dirai en peu de mots. Je vous avais fait assez souffrir. Il fallait vous dérober le spectacle d'un fils rebelle à vos leçons et sourd à vos remontrances. Je savais bien que je ne guérirais pas de ce que vous appeliez mon délire; mais il fallait vous laisser le repos et l'espérance: j'ai consenti à m'éloigner. Vous aviez exigé de moi la promesse que je ne me séparerais point, sans votre consentement, de ce guide que vous m'aviez donné, et que je me laisserais conduire par lui à travers le monde. J'ai voulu tenir ma promesse; j'ai voulu aussi qu'il pût entretenir votre espérance et votre sécurité, en vous rendant compte de ma douceur et de ma patience. J'ai été doux et patient. Je lui ai fermé mon coeur et mes oreilles; il a eu l'esprit de ne pas songer seulement à se les faire ouvrir. Il m'a promené, habillé et nourri comme un enfant. J'ai renoncé à vivre comme je l'entendais; je me suis habitué à voir le malheur, l'injustice et la démence régner sur la terre. J'ai vu les hommes et leurs institutions; l'indignation a fait place dans mon coeur à la pitié, en reconnaissant que l'infortune des opprimés était moindre que celle des oppresseurs. Dans mon enfance, je n'aimais que les victimes: je me suis pris de charité pour les bourreaux, pénitents déplorables qui portent dans cette génération la peine des crimes qu'ils ont commis dans des existences antérieures, et que Dieu condamne à être méchants, supplice mille fois plus cruel que celui d'être leur proie innocente. Voilà pourquoi je ne fais plus l'aumône que pour me soulager personnellement du poids de la richesse, sans vous tourmenter de mes prédications, connaissant aujourd'hui que le temps n'est pas venu d'être heureux, puisque le temps d'être bon est loin encore, pour parler le langage des hommes.

«--Et maintenant que tu es délivré de ce surveillant, comme tu l'appelles, maintenant que tu peux vivre tranquille, sans avoir sous les yeux le spectacle de misères que tu éteins une à une autour de toi, sans que personne contrarie ton généreux entraînement, ne peux-tu faire un effort sur toi-même pour chasser tes agitations intérieures?

«--Ne m'interrogez plus; mes chers parents, répondit Albert; je ne dirai plus rien aujourd'hui.»

«Il tint parole, et au delà; car il ne desserra plus les dents de toute une semaine.

XXXI.

«L'histoire d'Albert sera terminée en peu de mots, ma chère Porporina, parce qu'à moins de vous répéter ce que vous avez déjà entendu, je n'ai presque plus rien à vous apprendre. La conduite de mon cousin durant les dix-huit mois que j'ai passés ici a été une continuelle répétition des fantaisies que vous connaissez maintenant. Seulement son prétendu souvenir de ce qu'il avait été et de ce qu'il avait vu dans les siècles passés prit une apparence de réalité effrayante, lorsque Albert vint à manifester une faculté particulière et vraiment inouïe dont vous avez peut-être entendu parler, mais à laquelle je ne croyais pas, avant d'en avoir eu les preuves qu'il en a données. Cette faculté s'appelle, dit-on, en d'autres pays, la seconde vue; et ceux qui la possèdent sont l'objet d'une grande vénération parmi les gens superstitieux. Quant à moi, qui ne sais qu'en penser, et qui n'entreprendrai point de vous en donner une explication raisonnable, j'y trouve un motif de plus pour ne jamais être la femme d'un homme qui verrait toutes mes actions, fût-il à cent lieues de moi, et qui lirait presque dans ma pensée. Une telle femme doit être au moins une sainte, et le moyen de l'être avec un homme qui semble voué au diable!»

--Vous avez le don de plaisanter sur toutes choses, dit Consuelo, et j'admire l'enjouement avec lequel vous parlez de choses qui me font dresser les cheveux sur la tête. En quoi consiste donc cette seconde vue?

--Albert voit et entend ce qu'aucun autre ne peut voir ni entendre. Lorsqu'une personne qu'il aime doit venir, bien que personne ne l'attende, il l'annonce et va à sa rencontre une heure d'avance. De même il se retire et va s'enfermer dans sa chambre, quand il sent venir de loin quelqu'un qui lui déplaît.

«Un jour qu'il se promenait avec mon père dans un sentier de la montagne, il s'arrêta tout à coup et fit un grand détour à travers les rochers et les épines, pour ne point passer sur une certaine place qui n'avait cependant rien de particulier. Ils revinrent sur leurs pas au bout de quelques instants, et Albert fit le même manège. Mon père, qui l'observait, feignit d'avoir perdu quelque chose, et voulut l'amener au pied d'un sapin qui paraissait être l'objet de cette répugnance. Non-seulement Albert évita d'en approcher, mais encore il affecta de ne point marcher sur l'ombre que cet arbre projetait en travers du chemin; et, tandis que mon père passait et repassait dessus, il montra un malaise et une angoisse extraordinaires. Enfin, mon père s'étant arrêté tout au pied de l'arbre, Albert fit un cri, et le rappela précipitamment. Mais il refusa bien longtemps de s'expliquer sur cette fantaisie, et ce ne fut que vaincu par les prières de toute la famille, qu'il déclara que cet arbre était la marque d'une sépulture, et qu'un grand crime avait été commis en ce lieu. Le chapelain pensa que si Albert avait connaissance de quelque meurtre commis jadis en cet endroit, il était de son devoir de s'en informer, afin de donner la sépulture à des ossements abandonnés.

«--Prenez garde à ce que vous ferez, dit Albert avec l'air moqueur et triste à la fois qu'il sait prendre souvent. L'homme, la femme et l'enfant que vous trouverez là étaient hussites, et c'est l'ivrogne Wenceslas qui les a fait égorger par ses soldats, une nuit qu'il se cachait dans nos bois, et qu'il craignait d'être observé et trahi par eux.

«On ne parla plus de cette circonstance à mon cousin. Mais mon oncle, qui voulait savoir si c'était une inspiration ou un caprice de sa part, fit faire des fouilles durant la nuit à l'endroit que désigna mon père. On y trouva les squelettes d'un homme, d'une femme et d'un enfant. L'homme était couvert d'un de ces énormes boucliers de bois que portaient les hussites, et qui sont bien reconnaissables à cause du calice qui est gravé dessus, avec cette devise autour en latin: _O Mort, que ton souvenir est amer aux méchants! mais que tu laisses calme celui dont toutes les actions sont justes et dirigées en vue du trépas!_»[1]

[1 _O mors, quam est amara memoria tua hominibus injustis, viro quieta cujus omnes res flunt ordinate et ad hoc_. C'est une sentence empruntée à la Bible (_Ecclésiastique_, ch. XLI;, v. 1 et 3). Mais, dans la Bible, au lieu des méchants, il y a les riches; au lieu des justes, les indigents.]

«On porta ces ossements dans un endroit plus retiré de la forêt, et lorsque Albert repassa à plusieurs jours de là au pied du sapin, mon père remarqua qu'il n'éprouvait aucune répugnance à marcher sur cette place, qu'on avait cependant recouverte de pierres et de sable, et où rien ne paraissait changé. Il ne se souvenait pas même de l'émotion qu'il avait eue en cette occasion, et il eut de la peine à se la rappeler lorsqu'on lui en parla.

«--II faut, dit-il à mon père, que vous vous trompiez, et que j'aie été _averti-dans un autre endroit. Je suis certain qu'ici il n'y a rien; car je ne sens ni froid, ni douleur, ni tremblement dans mon corps.»

«Ma tante était bien portée à attribuer cette puissance divinatoire à une faveur spéciale de la Providence. Mais Albert est si sombre, si tourmenté, et si malheureux, qu'on ne conçoit guère pourquoi la Providence lui aurait fait un don si funeste. Si je croyais au diable, je trouverais bien plus acceptable la supposition de notre chapelain, qui lui met toutes les hallucinations d'Albert sur le dos. Mon oncle Christian, qui est un homme plus sensé et plus ferme dans sa religion que nous tous, trouve à beaucoup de ces choses-là des éclaircissements fort vraisemblables. Il pense que malgré tous les soins qu'ont pris les jésuites de brûler, pendant et après la guerre de trente ans, tous les hérétiques de la Bohême, et en particulier ceux qui se trouvaient au château des Géants, malgré l'exploration minutieuse que notre chapelain a faite dans tous les coins après la mort de ma tante Wanda, il doit être resté, dans quelque cachette ignorée de tout le monde, des documents historiques du temps des hussites, et qu'Albert les a retrouvés. Il pense que la lecture de ces dangereux papiers aura vivement frappé son imagination malade, et qu'il attribue naïvement à des souvenirs merveilleux d'une existence antérieure sur la terre l'impression qu'il a reçue de plusieurs détails ignorés aujourd'hui, mais consignés et rapportés avec exactitude dans ces manuscrits. Par là s'expliquent naturellement tous les contes qu'il nous a faits, et ses disparitions inexplicables durant des journées et des semaines entières; car il est bon de vous dire que ce fait-là s'est renouvelé plusieurs fois, et qu'il est impossible de supposer qu'il se soit accompli hors du château. Toutes les fois qu'il a disparu ainsi, il est resté introuvable, et nous sommes certains qu'aucun paysan ne lui a jamais donné asile ni nourriture. Nous savons déjà qu'il a des accès de léthargie qui le retiennent enfermé dans sa chambre des journées entières. Quand on enfonce les portes, et qu'on s'agite autour de lui, il tombe en convulsions: Aussi s'en garde-t-on bien désormais. On le laisse en proie à son extase. Il se passe dans son esprit à ces moments-là des choses extraordinaires; mais aucun bruit, aucune agitation extérieure ne les trahissent: ses discours seuls nous les apprennent plus tard. Lorsqu'il en sort, il paraît soulagé et rendu à la raison; mais peu à peu l'agitation revient et va croissant jusqu'au retour de l'accablement. Il semble qu'il pressente la durée de ces crises; car, lorsqu'elles doivent être longues, il s'en va au loin, ou se réfugie dans cette cachette présumée, qui doit être quelque grotte de la montagne ou quelque cave du château, connue de lui seul. Jusqu'ici on n'a pu le découvrir. Cela est d'autant plus difficile qu'on ne peut le surveiller, et qu'on le rend dangereusement malade quand on veut le suivre, l'observer, ou seulement l'interroger. Aussi a-t-on pris le parti de le laisser absolument libre, puisque ces absences, si effrayantes pour nous dans les commencements, nous nous sommes habitués à les regarder comme des crises favorables dans sa maladie. Lorsqu'elles arrivent, ma tante souffre et mon oncle prie; mais personne ne bouge; et quant à moi, je vous avoue que je me suis beaucoup endurcie à cet égard-là. Le chagrin a amené l'ennui et le dégoût. J'aimerais mieux mourir que d'épouser ce maniaque. Je lui reconnais de grandes qualités; mais quoiqu'il vous semble que je ne dusse tenir aucun compte de ses travers, puisqu'ils sont le fait de son mal, je vous avoue que je m'en irrite comme d'un fléau dans ma vie et dans celle de ma famille.

--Cela me semble un peu injuste, chère baronne, dit Consuelo. Que vous répugniez à devenir la femme du comte Albert, je le conçois fort bien à présent; mais que votre intérêt se retire de lui, je ne le conçois pas.

--C'est que je ne puis m'ôter de l'esprit qu'il y a quelque chose de volontaire dans la folie de ce pauvre homme. Il est certain qu'il a beaucoup de force dans le caractère, et que, dans mille occasions, il a beaucoup d'empire sur lui-même. Il sait retarder à son gré l'invasion de ses crises. Je l'ai vu les maîtriser avec puissance quand on semblait disposé à ne pas les prendre au sérieux. Au contraire, quand il nous voit disposés à la crédulité et à la peur, il a l'air de vouloir faire de l'effet sur nous par ses extravagances, et il abuse de la faiblesse qu'on a pour lui. Voilà pourquoi je lui en veux, et demande souvent à son patron Belzébuth de venir le chercher une bonne fois pour nous en débarrasser.

--Voilà des plaisanteries bien cruelles, dit Consuelo, à propos d'un homme si malheureux, et dont la maladie mentale me semble plus poétique et plus merveilleuse que repoussante.

--A votre aise, chère Porporina! reprit Amélie. Admirez tant que vous voudrez ces sorcelleries, si vous pouvez y croire. Mais je fais devant ces choses-là comme notre chapelain, qui recommande son âme à Dieu et s'abstient de comprendre; je me réfugie dans le sein de la raison, et je me dispense d'expliquer ce qui doit avoir une interprétation tout à fait naturelle, ignorée de nous jusqu'à présent. La seule chose certaine dans cette malheureuse destinée de mon cousin, c'est que sa raison, à lui, a complètement plié bagage, que l'imagination a déplié dans sa cervelle des ailes si larges que la boîte se brise. Et puisqu'il faut parler net, et dire le mot que mon pauvre oncle Christian a été forcé d'articuler en pleurant aux genoux de l'impératrice Marie-Thérèse, laquelle ne se paie pas de demi-réponses et de demi-affirmations, en trois lettres, Albert de Rudolstadt est fou; aliéné, si vous trouvez l'épithète plus décente.»

Consuelo ne répondit que par un profond soupir. Amélie lui semblait en cet instant une personne haïssable et un coeur de fer. Elle s'efforça de l'excuser à ses propres yeux, en se représentant tout ce qu'elle devait avoir souffert depuis dix-huit mois d'une vie si triste et remplie d'émotions si multipliées. Puis, en faisant un retour sur son propre malheur: Ah! que ne puis-je mettre les fautes d'Anzoleto sur le compte de la folie! pensa-t-elle. S'il fût tombé dans le délire au milieu des enivrements et des déceptions de son début, je sens, moi, que je ne l'en aurais pas moins aimé; et je ne demanderais qu'à le savoir infidèle et ingrat par démence, pour l'adorer comme auparavant et pour voler à son secours.

Quelques jours se passèrent sans qu'Albert donnât par ses manières ou ses discours la moindre confirmation aux affirmations de sa cousine sur le dérangement de son esprit. Mais, un beau jour, le chapelain l'ayant contrarié sans le vouloir, il commença à dire des choses très-incohérentes; et comme s'il s'en fût aperçu lui-même, il sortit brusquement du salon et courut s'enfermer dans sa chambre. On pensait qu'il y resterait longtemps; mais, une heure après, il rentra, pâle et languissant, se traîna de chaise en chaise, tourna autour de Consuelo sans paraître faire plus d'attention à elle que les autres jours, et finit par se réfugier dans l'embrasure profonde d'une fenêtre, où il appuya sa tête sur ses mains et resta complètement immobile.