Chapter 16
Le vieux comte, n'attribuant son hésitation et sa pâleur qu'à l'engourdissement de la voiture et à la fatigue du voyage, lui offrit son bras pour monter le perron, en essayant de lui adresser quelques paroles d'intérêt et de politesse. Mais le digne homme, outre que la nature lui avait donné un extérieur froid et réservé, était devenu, depuis plusieurs années d'une retraite absolue, tellement étranger au monde, que sa timidité avait redoublé, et que, sous un aspect grave et sévère au premier abord, il cachait le trouble et la confusion d'un enfant. L'obligation qu'il s'imposa de parler italien (langue qu'il avait sue passablement, mais dont il n'avait plus l'habitude) ajoutant à son embarras, il ne put que balbutier quelques paroles que Consuelo entendit à peine, et qu'elle prit pour le langage inconnu et mystérieux des ombres.
Amélie, qui s'était promis de se jeter à son cou pour l'apprivoiser tout de suite, ne trouva rien à lui dire, ainsi qu'il arrive souvent par contagion aux natures les plus entreprenantes, lorsque la timidité d'autrui semble prête à reculer devant leurs prévenances.
Consuelo fut introduite dans la grande salle où l'on avait soupé. Le comte, partagé entre le désir de lui faire honneur, et la crainte de lui montrer son fils plongé dans un sommeil léthargique, s'arrêta irrésolu; et Consuelo, toute tremblante, sentant ses genoux fléchir, se laissa tomber sur le premier siège qui se trouva auprès d'elle.
«Mon oncle, dit Amélie qui comprenait l'embarras du vieux comte, je crois que nous ferions bien de recevoir ici la signora. Il y fait plus chaud que dans le grand salon, et elle doit être transie par ce vent d'orage si froid dans nos montagnes. Je vois avec chagrin qu'elle tombe de fatigue, et je suis sûre qu'elle a plus besoin d'un bon souper et d'un bon sommeil que de toutes nos cérémonies. N'est-il pas vrai, ma chère signora?» ajouta-t-elle en s'enhardissant jusqu'à presser doucement de sa jolie main potelée le bras languissant de Consuelo.
Le son de cette voix fraîche qui prononçait l'italien avec une rudesse allemande très-franche, rassura Consuelo. Elle leva ses yeux voilés par la crainte sur le joli visage de la jeune baronne, et ce regard échangé entre elles rompit la glace aussitôt. La voyageuse comprit tout de suite que c'était là son élève, et que cette charmante tête n'était pas celle d'un fantôme. Elle répondit à l'étreinte de sa main, confessa qu'elle était tout étourdie du bruit de la voiture, et que l'orage l'avait beaucoup effrayée. Elle se prêta à tous les soins qu'Amélie voulut lui rendre, s'approcha du feu, se laissa débarrasser de son mantelet, accepta l'offre du souper quoiqu'elle n'eût pas faim le moins du monde, et, de plus en plus rassurée par l'amabilité croissante de sa jeune hôtesse, elle retrouva enfin la faculté de voir, d'entendre et de répondre.
Tandis que les domestiques servaient le souper, la conversation s'engagea naturellement sur le Porpora. Consuelo fut heureuse d'entendre le vieux comte parler de lui comme de son ami, de son égal, et presque de son supérieur. Puis on en revint à parler du voyage de Consuelo, de la route qu'elle avait tenue, et surtout de l'orage qui avait dû l'épouvanter.
«Nous sommes habitués, à Venise, répondit Consuelo, à des tempêtes encore plus soudaines, et beaucoup plus dangereuses; car dans nos gondoles, en traversant la ville, et jusqu'au seuil de nos maisons, nous risquons de faire naufrage. L'eau, qui sert de pavé à nos rues, grossit et s'agite comme les flots de la mer, et pousse nos barques fragiles le long des murailles avec tant de violence, qu'elles peuvent s'y briser avant que nous ayons eu le temps d'aborder. Cependant, bien que j'aie vu de près de semblables accidents et que je ne sois pas très peureuse, j'ai été plus effrayée ce soir que je ne l'avais été de ma vie, par la chute d'un grand arbre que la foudre a jeté du haut de la montagne en travers de la route; les chevaux se sont cabrés tout droits, et le postillon s'est écrié: _C'est l'arbre du malheur qui tombe; c'est le Hussite!_ Ne pourriez-vous m'expliquer, _signora baronessa_, ce que cela signifie?»
Ni le comte ni Amélie ne songèrent à répondre à cette question. Ils venaient de tressaillir fortement en se regardant l'un l'autre.
«Mon fils ne s'était donc pas trompé! dit le vieillard; étrange, étrange, en vérité!»
Et, ramené à sa sollicitude pour Albert, il sortit de la salle pour aller le rejoindre, tandis qu'Amélie murmurait en joignant les mains:
«II y a ici de la magie, et le Diable demeure avec nous!»
Ces bizarres propos ramenèrent Consuelo au sentiment de terreur superstitieuse qu'elle avait éprouvé en entrant dans la demeure des Rudolstadt. La subite pâleur d'Amélie, le silence solennel de ces vieux valets à culottes rouges, à figures cramoisies, toutes semblables, toutes larges et carrées, avec ces yeux sans regards et sans vie que donnent l'amour et l'éternité de la servitude; la profondeur de cette salle, boisée de chêne noir, où la clarté d'un lustre chargé de bougies ne suffisait pas à dissiper l'obscurité; les cris de l'effraie qui recommençait sa chasse après l'orage autour du château; les grands portraits de famille, les énormes têtes de cerf et de sanglier sculptées en relief sur la boiserie, tout, jusqu'aux moindres circonstances, réveillait en elle les sinistres émotions qui venaient à peine de se dissiper. Les réflexions de la jeune baronne n'étaient pas de nature à la rassurer beaucoup.
«Ma chère signora, disait-elle en s'apprêtant à la servir, il faut vous préparer à voir ici des choses inouïes, inexplicables, fastidieuses le plus souvent, effrayantes parfois; de véritables scènes de roman, que personne ne voudrait croire si vous les racontiez, et que vous serez engagée sur l'honneur à ensevelir dans un éternel silence.»
Comme la baronne parlait ainsi, la porte s'ouvrit lentement, et la chanoinesse Wenceslawa, avec sa bosse, sa figure anguleuse et son costume sévère, rehaussé du grand cordon de son ordre qu'elle ne quittait jamais, entra de l'air le plus majestueusement affable qu'elle eût eu depuis le jour mémorable où l'impératrice Marie-Thérèse, au retour de son voyage en Hongrie, avait fait au château des Géants l'insigne honneur d'y prendre, avec sa suite, un verre d'hypocras et une heure de repos. Elle s'avança vers Consuelo, qui surprise et terrifiée, la regardait d'un oeil hagard sans songer à se lever, lui fit deux révérences, et, après un discours en allemand qu'elle semblait avoir appris par coeur longtemps d'avance, tant il était compassé, s'approcha d'elle pour l'embrasser au front. La pauvre enfant, plus froide qu'un marbre, crut recevoir le baiser de la mort, et, prête à s'évanouir, murmura un remerciement inintelligible.
Quand la chanoinesse eut passé dans le salon, car elle voyait bien que sa présence intimidait la voyageuse plus qu'elle ne l'avait désiré, Amélie partit d'un grand éclat de rire.
«Vous avez cru, je gage, dit-elle à sa compagne, voir le spectre de la reine Libussa? Mais tranquillisez-vous. Cette bonne chanoinesse est ma tante, la plus ennuyeuse et la meilleure des femmes.»
A peine remise de cette émotion, Consuelo entendit craquer derrière elle de grosses bottes hongroises. Un pas lourd et mesuré ébranla le pavé, et une figure massive, rouge et carrée au point que celles des gros serviteurs parurent pâles et fines à côté d'elle, traversa la salle dans un profond silence, et sortit par la grande porte que les valets lui ouvrirent respectueusement. Nouveau tressaillement de Consuelo, nouveau rire d'Amélie.
«Celui-ci, dit-elle, c'est le baron de Rudolstadt, le plus chasseur, le plus dormeur, et le plus tendre des pères. Il vient d'achever sa sieste au salon. A neuf heures sonnantes, il se lève de son fauteuil, sans pour cela se réveiller: il traverse cette salle sans rien voir et sans rien entendre, monte l'escalier, toujours endormi; se couche sans avoir conscience de rien, et s'éveille avec le jour, aussi dispos, aussi alerte, et aussi actif qu'un jeune homme, pour aller préparer ses chiens, ses chevaux et ses faucons pour la chasse.»
A peine avait-elle fini cette explication, que le chapelain vint à passer. Celui-là aussi était gros, mais court et blême comme un lymphatique. La vie contemplative ne convient pas à ces épaisses natures slaves, et l'embonpoint du saint homme était maladif. Il se contenta de saluer profondément les deux dames, parla bas à un domestique, et disparut par le même chemin que le baron avait pris. Aussitôt, le vieux Hanz et un autre de ces automates que Consuelo ne pouvait distinguer les uns des autres, tant ils appartenaient au même type robuste et grave, se dirigèrent vers le salon. Consuelo, ne trouvant plus la force de faire semblant de manger, se retourna pour les suivre des yeux. Mais avant qu'ils eussent franchi la porte située derrière elle, une nouvelle apparition plus saisissante que toutes les autres se présenta sur le seuil: c'était un jeune homme d'une haute taille et d'une superbe figure, mais d'une pâleur effrayante. Il était vêtu de noir de la tête aux pieds, et une riche pelisse de velours garnie de martre était retenue sur ses épaules par des brandebourgs et des agrafes d'or. Ses longs cheveux, noirs comme l'ébène, tombaient en désordre sur ses joues pâles, un peu voilées par une barbe soyeuse qui bouclait naturellement. Il fit aux serviteurs qui s'étaient avancés à sa rencontre un geste impératif, qui les força de reculer et les tint immobiles à distance, comme si son regard les eût fascinés. Puis, se retournant vers le comte Christian, qui venait derrière lui:
«Je vous assure, mon père, dit-il d'une voix harmonieuse et avec l'accent le plus noble, que je n'ai jamais été aussi calme. Quelque chose de grand s'est accompli dans ma destinée, et la paix du ciel est descendue sur notre maison.
--Que Dieu t'entende, mon enfant!» répondit le vieillard en étendant la main, comme pour le bénir.
Le jeune homme inclina profondément sa tête sous la main de son père; puis, se redressant avec une expression douce et sereine, il s'avança jusqu'au milieu de la salle, sourit faiblement en touchant du bout des doigts la main que lui tendait Amélie, et regarda fixement Consuelo pendant quelques secondes. Frappée d'un respect involontaire, Consuelo le salua en baissant les yeux. Mais il ne lui rendit pas son salut, et continua à la regarder.
«Cette jeune personne, lui dit la chanoinesse en allemand, c'est celle que ...»
Mais il l'interrompit par un geste qui semblait dire: Ne me parlez pas, ne dérangez pas le cours de mes pensées. Puis il se détourna sans donner le moindre témoignage de surprise ou d'intérêt, et sortit lentement par la grande porte.
«Il faut, ma chère demoiselle, dit la chanoinesse, que vous excusiez....
--Ma tante, je vous demande pardon de vous interrompre, dit Amélie; mais vous parlez allemand à la signora qui ne l'entend point.
--Pardonnez-moi, bonne signora, répondit Consuelo en italien; j'ai parlé beaucoup de langues dans mon enfance, car j'ai beaucoup voyagé; je me souviens assez de l'allemand pour le comprendre parfaitement. Je n'ose pas encore essayer de le prononcer; mais si vous voulez me donner quelques leçons, j'espère m'y remettre dans peu de jours.
--Vraiment, c'est comme moi, repartit la chanoinesse en allemand. Je comprends tout ce que dit mademoiselle, et cependant je ne saurais parler sa langue. Puisqu'elle m'entend, je lui dirai que mon neveu vient de faire, en ne la saluant pas, une impolitesse qu'elle voudra bien pardonner lorsqu'elle saura que ce jeune homme a été ce soir fortement indisposé ... et qu'après son évanouissement il était encore si faible, que sans doute il ne l'a point vue ... N'est-il pas vrai, mon frère? ajouta la bonne Wenceslawa, toute troublée des mensonges qu'elle venait de faire, et cherchant son excuse dans les yeux du comte Christian.
--Ma chère soeur, répondit le vieillard, vous êtes généreuse d'excuser mon fils. La signora voudra bien ne pas trop s'étonner de certaines choses que nous lui apprendrons demain à coeur ouvert, avec la confiance que doit nous inspirer la fille adoptive du Porpora, j'espère dire bientôt l'amie de notre famille.»
C'était l'heure où chacun se retirait, et la maison était soumise à des habitudes si régulières, que si les deux jeunes filles fussent restées plus longtemps à table, les serviteurs, comme de véritables machines, eussent emporté, je crois, leurs sièges et soufflé les bougies sans tenir compte de leur présence. D'ailleurs il tardait à Consuelo de se retirer; et Amélie la conduisit à la chambre élégante et confortable qu'elle lui avait fait réserver tout à côté de la sienne propre.
«J'aurais bien envie de causer avec vous une heure ou deux, lui dit-elle aussitôt que la chanoinesse, qui avait fait gravement les honneurs de l'appartement, se fut retirée. Il me tarde de vous mettre au courant de tout ce qui se passe ici, avant que vous ayez à supporter nos bizarreries. Mais vous êtes si fatiguée que vous devez désirer avant tout de vous reposer.
--Qu'à cela ne tienne, signora, répondit Consuelo. J'ai les membres brisés, il est vrai; mais j'ai la tête si échauffée, que je suis bien certaine de ne pas dormir de la nuit. Ainsi parlez-moi tant que vous voudrez; mais à condition que ce sera en allemand, cela me servira de leçon; car je vois que l'italien n'est pas familier au seigneur comte, et encore moins à madame la chanoinesse.
--Faisons un accord, dit Amélie. Vous allez vous mettre au lit pour reposer vos pauvres membres brisés. Pendant ce temps, j'irai passer une robe de nuit et congédier ma femme de chambre. Je reviendrai après m'asseoir à votre chevet, et nous parlerons allemand jusqu'à ce que le sommeil nous vienne. Est-ce convenu?
--De tout mon coeur, répondit la nouvelle gouvernante.
XXV.
«Sachez donc, ma chère ... dit Amélie lorsqu'elle eut fait ses arrangements pour la conversation projetée. Mais je m'aperçois que je ne sais point votre nom, ajouta-t-elle en souriant. Il serait temps de supprimer entre nous les titres et les cérémonies. Je veux que vous m'appeliez désormais Amélie, comme je veux vous appeler ...
--J'ai un nom étranger, difficile à prononcer, répondit Consuelo. L'excellent maître Porpora, en m'envoyant ici, m'a ordonné de prendre le sien, comme c'est l'usage des protecteurs ou des maîtres envers leurs élèves privilégiés; je partage donc désormais, avec le grand chanteur Huber (dit le Porporino), l'honneur de me nommer la Porporina; mais par abréviation vous m'appellerez, si vous voulez tout simplement _Nina_.
--Va pour Nina, entre nous, reprit Amélie. Maintenant écoutez-moi, car j'ai une assez longue histoire à vous raconter, et si je ne remonte un peu haut dans le passé, vous ne pourrez jamais comprendre ce qui se passe aujourd'hui dans cette maison.
--Je suis toute attention et toute oreilles, dit la nouvelle Porporina.
--Vous n'êtes pas, ma chère Nina, sans connaître un peu l'histoire de la Bohême? dit la jeune baronne.
--Hélas, répondit Consuelo, ainsi que mon maître a dû vous l'écrire, je suis tout à fait dépourvue d'instruction; je connais tout au plus un peu l'histoire de la musique; mais celle de la Bohême, je ne la connais pas plus que celle d'aucun pays du monde.
--En ce cas, reprit Amélie, je vais vous en dire succinctement ce qu'il vous importe d'en savoir pour l'intelligence de mon récit. Il y a trois cents ans et plus, le peuple opprimé et effacé au milieu duquel vous voici transplantée était un grand peuple, audacieux, indomptable, héroïque. Il avait dès lors, à la vérité, des maîtres étrangers, une religion qu'il ne comprenait pas bien et qu'on voulait lui imposer de force. Des moines innombrables le pressuraient; un roi cruel et débauché se jouait de sa dignité et froissait toutes ses sympathies. Mais une fureur secrète, une haine profonde, fermentaient de plus en plus, et un jour l'orage éclata: les maîtres étrangers furent chassés, la religion fut réformée, les couvents pillés et rasés, l'ivrogne Wenceslas jeté en prison et dépouillé de sa couronne. Le signal de la révolte avait été le supplice de Jean Huss et de Jérôme de Prague, deux savants courageux de Bohême qui voulaient examiner et éclaircir le mystère du catholicisme, et qu'un concile appela, condamna et fit brûler, après leur avoir promis la vie sauve et la liberté de la discussion. Cette trahison et cette infamie furent si sensibles à l'honneur national, que la guerre ensanglanta la Bohême et une grande partie de l'Allemagne, pendant de longues années. Cette guerre d'extermination fut appelée la guerre des Hussites. Des crimes odieux et innombrables y furent commis de part et d'autre. Les moeurs du temps étaient farouches et impitoyables sur toute la face de la terre. L'esprit de parti et le fanatisme religieux les rendirent plus terribles encore, et la Bohême fut l'épouvante de l'Europe. Je n'effraierai pas votre imagination, déjà émue, de l'aspect de ce pays sauvage, par le récit des scènes effroyables qui s'y passèrent. Ce ne sont, d'une part, que meurtres, incendies, pestes, bûchers, destructions, églises profanées, moines et religieux mutilés, pendus, jetés dans la poix bouillante; de l'autre, que villes détruites, pays désolés, trahisons, mensonges, cruautés, hussites jetés par milliers dans les mines, comblant des abîmes de leurs cadavres, et jonchant la terre de leurs ossements et de ceux de leurs ennemis. Ces affreux Hussites furent longtemps invincibles; aujourd'hui nous ne prononçons leur nom qu'avec effroi: et cependant leur patriotisme, leur constance intrépide et leurs exploits fabuleux laissent en nous un secret sentiment d'admiration et d'orgueil que de jeunes esprits comme le mien ont parfois de la peine à dissimuler.
--Et pourquoi dissimuler? demanda Consuelo naïvement.
--C'est que la Bohême est retombée, après bien des luttes, sous le joug de l'esclavage; c'est qu'il n'y a plus de Bohême, ma pauvre Nina. Nos maîtres savaient bien que la liberté religieuse de notre pays, c'était sa liberté politique. Voilà pourquoi ils ont étouffé l'une et l'autre.
--Voyez, reprit Consuelo, combien je suis ignorante! Je n'avais jamais entendu parler de ces choses, et je ne savais pas que les hommes eussent été si malheureux et si méchants.
--Cent ans après Jean Huss, un nouveau savant, un nouveau sectaire, un pauvre moine, appelé Martin Luther, vint réveiller l'esprit national, et inspirer à la Bohême et à toutes les provinces indépendantes de l'Allemagne la haine du joug étranger et la révolte contre les papes. Les plus puissants rois demeurèrent catholiques, non pas tant par amour de la religion que par amour du pouvoir absolu. L'Autriche s'unit à nous pour nous accabler, et une nouvelle guerre, appelée la guerre de trente ans, vint ébranler et détruire notre nationalité. Dès le commencement de cette guerre, la Bohême fut la proie du plus fort; l'Autriche nous traita en vaincus, nous ôta notre foi, notre liberté, notre langue, et jusqu'à notre nom. Nos pères résistèrent courageusement, mais le joug impérial s'est de plus en plus appesanti sur nous. Il y a cent vingt ans que notre noblesse, ruinée et décimée par les exactions, les combats et les supplices, a été forcée de s'expatrier ou de se dénationaliser, en abjurant ses origines, en germanisant ses noms (faites attention à ceci) et en renonçant à la liberté de ses croyances religieuses. On a brûlé nos livres, on a détruit nos écoles, on nous a faits Autrichiens en un mot. Nous ne sommes plus qu'une province de l'Empire, et vous entendez parler allemand dans un pays slave; c'est vous en dire assez.
--Et maintenant, vous souffrez de cet esclavage et vous en rougissez? Je le comprends, et je hais déjà l'Autriche de tout mon coeur.
--Oh! parlez plus bas! s'écria la jeune baronne. Nul ne peut parler ainsi sans danger, sous le ciel noir de la Bohême; et dans ce château, il n'y a qu'une seule personne qui ait l'audace et la folie de dire ce que vous venez de dire, ma chère Nina! C'est mon cousin Albert.
--Voilà donc la cause du chagrin qu'on lit sur son visage? Je me suis sentie saisie de respect en le regardant.
--Ah! ma belle lionne de Saint-Marc! dit Amélie, surprise de l'animation généreuse qui tout à coup fit resplendir le pâle visage de sa compagne; vous prenez les choses trop au sérieux. Je crains bien que dans peu de jours mon pauvre cousin ne vous inspire plus de pitié que de respect.
--L'un pourrait bien ne pas empêcher l'autre, reprit Consuelo; mais expliquez-vous, chère baronne.
--Écoutez bien, dit Amélie. Nous sommes une famille très-catholique, très-fidèle à l'église et à l'empire. Nous portons un nom saxon, et nos ancêtres de la branche saxonne furent toujours très-orthodoxes. Si ma tante la chanoinesse entreprend un jour, pour votre malheur, de vous raconter les services que nos aïeux les comtes et les barons allemands ont rendus à la sainte cause, vous verrez qu'il n'y a pas, selon elle, la plus petite tache d'hérésie sur notre écusson. Même au temps où la Saxe était protestante, les Rudolstadt aimèrent mieux abandonner leurs électeurs protestants que le giron de l'église romaine. Mais ma tante ne s'avisera jamais de vanter ces choses-là en présence du comte Albert, sans quoi vous entendriez dire à celui-ci les choses les plus surprenantes que jamais oreilles humaines aient entendues.
--Vous piquez toujours ma curiosité sans la satisfaire. Je comprends jusqu'ici que je ne dois pas avoir l'air, devant vos nobles parents, de partager vos sympathies et celle du comte Albert pour la vieille Bohême. Vous pouvez, chère baronne, vous en rapporter à ma prudence. D'ailleurs je suis née en pays catholique, et le respect que j'ai pour ma religion, autant que celui que je dois à votre famille, suffiraient pour m'imposer silence en toute occasion.
--Ce sera prudent; car je vous avertis encore une fois que nous sommes terriblement collets-montés à cet endroit-là. Quant à moi, en particulier, chère Nina, je suis de meilleure composition. Je ne suis ni protestante ni catholique. J'ai été élevée par des religieuses; leurs sermons et leurs patenôtres m'ont ennuyée considérablement. Le même ennui me poursuit jusqu'ici, et ma tante Wenceslawa résume en elle seule le pédantisme et les superstitions de toute une communauté. Mais je suis trop de mon siècle pour me jeter par réaction dans les controverses non moins assommantes des luthériens: et quant aux hussites, c'est de l'histoire si ancienne, que je n'en suis guère plus engouée que de la gloire des Grecs ou des Romains. L'esprit français est mon idéal, et je ne crois pas qu'il y ait d'autre raison, d'autre philosophie et d'autre civilisation que celle que l'on pratique dans cet aimable et riant pays de France, dont je lis quelquefois les écrits en cachette, et dont j'aperçois le bonheur, la liberté et les plaisirs de loin, comme dans un rêve à travers les fentes de ma prison.
--Vous me surprenez à chaque instant davantage, dit Consuelo avec simplicité. D'où vient donc que tout à l'heure vous me sembliez pleine d'héroïsme en rappelant les exploits de vos antiques Bohémiens? Je vous ai crue Bohémienne et quelque peu hérétique.
--Je suis plus qu'hérétique, et plus que Bohémienne, répondit Amélie en riant, je suis un peu incrédule, et tout à fait rebelle. Je hais toute espèce de domination, qu'elle soit spirituelle ou temporelle, et je proteste tout bas contre l'Autriche, qui de toutes les duègnes est la plus guindée et la plus dévote.
--Et le comte Albert est-il incrédule de la même manière? A-t-il aussi l'esprit français? Vous devez, en ce cas, vous entendre à merveille?
--Oh! nous ne nous entendons pas le moins du monde, et voici, enfin, après tous mes préambules nécessaires, le moment de vous parler de lui: