Constantinople de Byzance à Stamboul.

Part 1

Chapter 13,484 wordsPublic domain

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CONSTANTINOPLE

DE BYZANCE A STAMBOUL

LES ÉTUDES D’ART A L’ÉTRANGER

_Collection de Volumes in-8º raisin illustrés._

_Déjà parus_:

=Saint François d’Assise et les origines de l’Art de la Renaissance en Italie=, par Henry THODE. Traduit de l’allemand par Gaston LEFÈVRE. 2 volumes illustrés de 64 planches hors texte.

=L’Art Chinois=, par S. W. BUSHELL. Traduit de l’anglais par H. d’ARDENNE DE TIZAC, conservateur du Musée Cernuschi. 1 vol. illustré de 208 planches hors texte.

=Constantinople=, De Byzance à Stamboul, par DJELAL ESSAD. Traduit du turc par l’auteur, 1 vol. illustré de 56 planches hors texte.

DJELAL ESSAD

CONSTANTINOPLE DE BYZANCE A STAMBOUL

TRADUIT DU TURC PAR L’AUTEUR

_Préface de M. CHARLES DIEHL_ Professeur à l’Université de Paris.

Ouvrage illustré de 56 planches hors texte.

PARIS LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR 6, RUE DE TOURNON, 6

1909

A MON AMI

SÉLAH DJIMDJOZ

PRÉFACE

_On a beaucoup écrit sur Constantinople: des livres brillants, exquis parfois, le plus souvent un peu sommaires, et des ouvrages d’érudition austère, peu accessibles, souvent rebutants pour les profanes. Le livre de Djelal Essad bey tient le milieu entre ces deux sortes d’ouvrages. C’est ce qui fait son intérêt, son utilité et, en une certaine manière, sa nouveauté._

_Djelal Essad bey n’est point un savant de profession. Né d’une grande famille musulmane, il a commencé sa carrière dans l’armée; mais il avait dès ce moment le goût des études d’art, la curiosité des monuments du passé. Dessinateur élégant, architecte habile, il fut chargé, à ce titre, de préparer, pour l’Exposition de Saint-Louis, les plans du pavillon ottoman. La révolution de 1908 lui permit de se donner plus pleinement encore aux choses intellectuelles. Il dirige aujourd’hui, à Constantinople, le journal_ le Kalem.

_Mais si Djelal Essad bey ne prétend pas à être un érudit professionnel, il est, du moins, fort exactement informé de l’érudition d’autrui. Son livre est une mise au point tout à fait intelligente et instructive des résultats essentiels auxquels, depuis cinquante ans, la science est parvenue dans le domaine des choses de Byzance. Et, sans doute, on pourra regretter que l’auteur, né musulman, n’ait point mis davantage à profit, pour des recherches vraiment personnelles, les facilités qu’il eût trouvées à étudier de près et à fond certains monuments souvent malaisément accessibles à d’autres. C’eût été, par exemple, une tâche singulièrement intéressante de relever, dans le dédale des maisons turques qui avoisinent la mosquée d’Ahmed, ce qui peut subsister encore des ruines du grand palais impérial, et il eût valu la peine, ne fût-ce que par quelques sondages, d’entreprendre quelques-unes des fouilles que Djelal Essad bey signale en passant à notre attention. Mais ce n’était point là l’objet que se proposait l’auteur._

_Résumer exactement, classer ingénieusement les informations scientifiques relatives à l’antique Byzance,--dresser, plus complètement que ne l’avait fait Mordtmann, la carte monumentale de l’ancienne capitale des_ basileis,--_la faire revivre enfin à nos yeux dans son pittoresque détail et son infinie variété, voilà ce que Djelal Essad bey a voulu faire, et ce qu’il a fait non sans succès. Assurément--et l’auteur le sait aussi bien que moi--il subsiste dans ce livre certaines imperfections, certaines inexpériences, quelques lacunes et quelques erreurs, et on sera tenté, en Occident, de sourire de certaines préoccupations d’un nationalisme un peu bien ardent. Il n’importe. En toute sincérité, on peut et on doit dire que Djelal Essad bey a réussi dans la tâche qu’il s’était donnée. Sans doute, le spécialiste retrouvera dans son livre bien des choses qu’il sait déjà; mais les lecteurs moins initiés--et c’est la majorité, je pense--y apprendront infiniment sur la topographie si difficile et sur les monuments de l’antique Byzance._

_Ce n’est pas tout. Fort informé des choses musulmanes, très au courant de l’architecture ottomane, Djelal Essad bey, après les édifices de la capitale byzantine, a décrit attentivement ceux de la capitale turque, et ici il a trouvé l’occasion de faire œuvre plus personnelle et plus originale. Toute cette seconde partie de l’ouvrage est plus et mieux qu’un résumé d’informations empruntées d’ailleurs. Et si l’on songe qu’avant la révolution de 1908, de telles recherches n’étaient ni fort bien vues ni fort encouragées, on appréciera tout ce qu’il a fallu d’efforts, tout ce qu’il a coûté de difficultés pour faire ces descriptions précises des édifices, pour rassembler ces informations souvent inédites sur l’œuvre des grands architectes ottomans, pour présenter le tableau exact et précis des monuments divers de Stamboul._

_Jusqu’ici, les savants grecs de Constantinople et les savants d’Occident, Français et Russes, Allemands et Anglais, semblaient s’être réservé le monopole des recherches sur l’ancienne Constantinople. Il est intéressant de voir un Ottoman faire à son tour une place à son pays dans ces études, comme Hamdy-bey la lui a faite, voilà longtemps déjà, dans le domaine de l’archéologie classique. Et il ne me déplaît point, je l’avoue, que cette fois encore cet effort intellectuel s’exprime en notre langue. L’auteur a lui-même traduit l’original turc en français: le lecteur appréciera à leur valeur, je pense, les sérieuses qualités de cette traduction. Il saura surtout gré, je l’espère à Djelal Essad bey de nous avoir donné--ce qui nous manquait sur Constantinople--un livre bien informé, clair, exact, suffisamment lisible, qui est plus qu’un simple guide, mais que n’encombre point non plus un inutile appareil d’érudition, et où revivent, dans leur double et magnifique développement historique, les splendeurs de Byzance chrétienne et les merveilles de la musulmane Stamboul._

_CH. DIEHL._

Prinkipo, le 1er août 1907.

Cher Ami,

C’est avec une véritable admiration que je viens de parcourir votre travail monumental sur Constantinople, qui comble une lacune trop longtemps ressentie.

Depuis Hammer et Scarlatos Byzantios, depuis un siècle et demi, personne n’avait osé entreprendre un travail aussi complet, embrassant la période byzantine et les quatre siècles suivants. Pendant les dernières années, la topographie byzantine et les monuments encore debout ont été étudiés à fond par un grand nombre de savants, qui ont changé complètement l’aspect de cette branche. Mais l’étude des monuments si importants, élevés pendant les cinq derniers siècles a enfin rempli les lacunes laissées par Hammer et Scarlatos. Dans votre travail, vous résumez d’abord les résultats des explorations sur l’époque antérieure du XVe siècle. Vous donnez ensuite une description complète et compétente ainsi que l’histoire exacte des monuments ottomans, objets d’une admiration générale. Vous avez le mérite de nous présenter un ensemble de renseignements précieux et correspondant à l’intérêt toujours croissant pour l’art ottoman.

Veuillez agréer mes remerciements chaleureux et mes félicitations pour votre œuvre: _exegisti monumentum aere perennius_.

Dr MORDTMANN.

CONSTANTINOPLE

PREMIÈRE PARTIE

A TRAVERS BYZANCE

CHAPITRE PREMIER

PRÉCIS HISTORIQUE

I.--L’HISTOIRE DE LA VILLE JUSQU’A LA CONQUÊTE TURQUE

Byzance[1], capitale célèbre dans l’histoire autant qu’Athènes et Rome, s’élève sur les hauteurs qui s’étendent entre la Corne d’Or, la Propontide et le Bosphore.

[1] Byzance a porté successivement les noms de Byzantion, Nova Roma, Constantinopolis, qui furent adoptés par les Grecs. Les Arabes l’ont nommée _Constantinié_ ou _Farouk_ et les Turcs l’ont appelée _Islamboul Dersaadet_, _Deralié_, mais généralement on la nomme _Stamboul_, d’après l’appellation grecque _Stin Polin_, en ville. Le nom d’Islambol a figuré assez longtemps sur les monnaies turques.

Le mot Bosphore dérive des mots grecs (βοῦς, bœuf, πόρος, passage); d’après la mythologie grecque, ce détroit aurait été traversé à la nage par Jo, fille d’Inachus, premier roi d’Argos, que Jupiter avait changée en génisse et qui avait été confiée à la garde d’Argos par Junon. Le Bosphore réunit la mer Noire (Pont-Euxin)[2] à la mer de Marmara (Propontide). Avec ses rives et ses collines pittoresques, il donne à la ville un charme caractéristique, qui en fait une des plus belles cités du monde.

[2] Les Phéniciens l’appelaient _Achkenas_, qui signifiait mer du Nord. Les Grecs ont changé cette appellation en Euxinos, qui veut dire hospitalier, quoique la mer Noire ait toujours été une mer hostile aux navigateurs. Il faut donc prendre cette appellation au sens euphémique du mot. La mer Noire était considérée par les Phéniciens comme un abîme de mort. Le petit village qui se trouve à l’embouchure de cette mer était appelé par les Phéniciens Charybdis (la porte de la mort). Son nom actuel de Garibtché provient peut-être de ce mot phénicien. D’après l’opinion des anciens, le détroit du Bosphore et celui des Dardanelles auraient été ouverts par un cataclysme, probablement au temps du déluge de Deucalion, roi de Thessalie, fils de Prométhée et de Pandore. C’est le Noë de la mythologie, comme on sait, qui, seul avec sa femme Pyrrha, aurait échappé au déluge et repeuplé la terre en jetant des pierres qui se transformèrent en hommes et en femmes.

Ses nombreux bassins, ses promontoires qui correspondent exactement à ceux de la rive opposée, les couches de terrains des deux rives qui coïncident parfaitement, sembleraient confirmer la tradition antique d’après laquelle la mer Noire et l’Archipel n’auraient eu, dans les temps préhistoriques, aucune communication entre eux.

Les terrains et les rochers qui se trouvent dans le Haut-Bosphore, tendent à prouver d’autre part que le Bosphore a été creusé par une éruption volcanique. On rencontre, surtout à l’entrée de la mer Noire, des colonnes basaltiques et des cavernes qui ressemblent aux ruines d’un immense château. Dans le Bosphore, les courants sont très violents et les eaux, rejetées d’une rive à l’autre, viennent se briser sur la pointe du Seraï qui les partage en deux. La longueur du Bosphore est d’environ 27 kilomètres. La partie la plus étroite a 550 mètres, et la partie la plus large n’a que 3.000 mètres.

Le nom ancien de Corne d’Or (Chrysos-or, Keras-corne) provient de sa forme qui est celle d’une corne d’abondance. La Corne d’Or a environ 11 kilomètres de longueur, une largeur moyenne de 450 mètres, et une profondeur maxima de 45 mètres. Ses rives ne sont pas aussi découpées que celles du Bosphore. Elles forment un port immense, très favorable au mouillage des plus grands navires et un asile absolument sûr pour les petites embarcations.

Ce sont les avantages de cette situation qui ont toujours attiré l’attention des peuples sur la ville de Byzance.

Byzance a été habitée dès les temps préhistoriques[3]. Les Thraces y avaient une ville bien avant la fondation attribuée aux Mégariens; les Phéniciens fondèrent un comptoir à _Moda_ près de Chalcédoine (_Kadikeui_)[4], village situé en face de Byzance sur la côte asiatique. Son nom de Chalcédoine provenait du mot phénicien «Khalki-Don» (nouvelle ville); elle fut appelée ensuite «Prokeratis» (avant la Corne d’Or). Elle était la capitale d’un petit État qui comprenait toute la rive asiatique du Bosphore, et elle fut occupée par l’armée de Darius. Cette capitale passa aux Romains en l’an 74 avant J.-C., mais Mithridate la leur enleva bientôt. Elle fut prise plus tard et occupée par Chosroès, roi de Perse (615 et 626 après J.-C.).

[3] On a trouvé dans les environs de Constantinople, à Maltépé, à Erenkeuy et à Yarim Bourgaz des cavernes, des tumulus et des instruments en pierre remontant à l’époque préhistorique. On découvrit autrefois, sur l’acropole de la ville de Byzance, des constructions cyclopéennes appartenant au IXe siècle avant J.-C. Tout cela prouve que Byzance fut habité bien avant les Grecs.

[4] Toutes les appellations données par les Turcs seront indiquées au cours de l’ouvrage en italique.

_Beïkos_, village situé sur la rive asiatique du Haut-Bosphore, était déjà connu au temps des Argonautes qui allèrent conquérir la Toison d’Or en Colchide.

Quant à la fondation légendaire de Byzance par les Doriens, elle remonte à l’an 658 avant J.-C. Les Mégariens, dit-on, avaient consulté l’oracle de Delphes sur l’emplacement à choisir pour une nouvelle cité. L’oracle leur avait répondu: «en face des aveugles». Alors, des colons de Mégare, dirigés par leur chef Byzas, arrivèrent au Bosphore. Byzas, en voyant Chalcédoine, leur dit que les aveugles désignés par l’oracle ne pouvaient être que les fondateurs de cette ville, puisqu’ils n’avaient pas compris les avantages de la Corne d’Or et lui avaient préféré l’endroit où s’éleva Chalcédoine. L’emplacement indiqué par l’oracle était donc la pointe du Seraï. Les colons y construisirent une ville et, du nom de leur chef Byzas, ils l’appelèrent Byzance. Mais ce récit qu’on rencontre partout ne doit être considéré que comme une légende, car les Grecs habitaient déjà cette ville vers le VIIIe siècle avant J.-C.

La situation avantageuse de Byzance fut la cause d’un développement et d’une prospérité très rapides, en sorte qu’elle se plaça bientôt au même rang que les autres villes grecques.

D’abord gouvernée par un roi, Byzance le fut plus tard par l’aristocratie, puis par l’oligarchie.

Située sur les confins de l’Asie et de l’Europe, elle eut beaucoup à souffrir des guerres médiques, Darius, roi de Perse, au cours de son expédition contre la Grèce, franchit le Bosphore près _Anatoli-Hissar_, le point le plus rapproché entre les deux rives et où se trouvait alors un temple de Jupiter. Son armée traversa le Bosphore sur un grand pont de bateaux, et investit Byzance et ses environs. La ville fut abandonnée par ses habitants et détruite de fond en comble.

Byzance ne resta que peu d’années au pouvoir des Perses; après la bataille de Platée, en 479, elle fut occupée par Pausanias, chef des Spartiates. Vers l’an 390 avant J.-C., l’oligarchie de Byzance se transforma en démocratie. A partir de cette époque, elle commença à souffrir des luttes intestines et des combats que les principaux États de la Grèce eurent à soutenir pour leur indépendance. Cimon l’Athénien enleva la ville aux Lacédémoniens, mais les Athéniens en furent bientôt chassés. Alcibiade s’en empara par la famine en 408. Mais une nouvelle victoire, remportée par le Spartiate Lysandre, rendit de nouveau Byzance aux Lacédémoniens.

Ainsi Byzance, colonie encore toute récente, aurait succombé pendant la lutte entre Athènes et Sparte, si elle n’avait pas penché tantôt vers l’une, tantôt vers l’autre de ces cités rivales.

Philippe, roi de Macédoine, assiégea Byzance qui avait aidé les Périnthiens. Ceci décida les Grecs à envoyer au secours des Byzantins des troupes qui sauvèrent Byzance[5] (340).

[5] Pendant le siège de Byzance par Philippe, au milieu d’une nuit obscure, la lune, si on doit croire la légende, apparut au ciel et révéla aux assiégés l’approche de l’ennemi. C’est probablement depuis lors que les Byzantins adoptèrent comme emblème le croissant. Quant aux Turcs, ils l’avaient eux-mêmes sur leurs drapeaux bien avant la conquête.

A cette époque, toutes les villes de la Grèce, épuisées et ruinées par les guerres intestines, tombaient en décadence, Byzance seule conservait son antique splendeur, grâce à ses murailles et surtout à sa politique qui consistait à se ranger toujours du côté du plus fort.

Pendant les guerres d’Orient, les Romains avaient déclaré la ville libre, en lui laissant ses lois et en lui assurant les territoires qu’elle possédait sur les côtes de la mer Noire. Ils se bornèrent à prélever le droit de péage que les Byzantins avaient l’habitude d’exiger de tout navire qui traversait le Bosphore.

Pendant plusieurs siècles, Byzance conserva son indépendance. Lorsque l’empereur Vespasien, plaça sous sa domination les provinces d’Achaïe, de Lycie, Rhodes et Samos, Byzance aussi fut transformée en province romaine. C’est à cette époque que saint André vint à Byzance pour la propagation du christianisme, et c’est à Galata qu’il trouva ses premiers disciples. La ville garda un certain temps encore son antique prospérité; mais bientôt un nouvel état de choses vint amener sa ruine.

Septime-Sévère, dans sa lutte contre Pescennius Niger, mit le siège devant Byzance. Ce siège qui resta mémorable dans l’histoire, dura trois années. Les assiégés, réduits à la famine, se nourrissaient de rats, de chats et même de la chair des morts. Les femmes coupèrent leurs cheveux pour que l’on en fit des cordes à arc. Malgré ses murailles imprenables, la ville céda pourtant aux horreurs de la famine et se rendit. Septime fit mettre à mort les défenseurs et retira à Byzance le droit de cité pour la punir d’avoir soutenu son rival; il fit raser ses murailles, sans songer qu’il ruinait ainsi le plus fort rempart de l’Empire contre les Barbares de l’Asie.

Pourtant Septime se repentit bientôt d’avoir détruit Byzance, et sur les prières de son fils Caracalla, se décida à la restaurer. On éleva dans la ville des bains, des portiques, des palais. En ce temps-là, Byzance s’appelait Antonion, nom qui lui venait d’Antonin, père adoptif de Marc-Aurèle[6].

[6] Le musée de Constantinople possède des fragments de briques portant l’inscription d’Antoninia.

Entre tous les empereurs romains qui s’efforcèrent d’effacer les traces des ravages dont Byzance avait souffert, et qui cherchèrent à relever la ville de ses ruines, Constantin le Grand fut celui qui parvint à lui donner la splendeur rêvée par ses prédécesseurs. Resté seul maître de l’Orient et de l’Occident, Constantin accorda aux chrétiens la liberté religieuse, tout en évitant de persécuter les païens. Il réunit le premier concile de Nicée (_Isnik_) où l’hérésie d’Arius fut condamnée et le repos du dimanche proclamé obligatoire.

Mais avec le gouvernement de Constantin s’accentue le régime monarchique et despotique, jadis contrebalancé par les anciennes institutions de Rome, qui gênaient souvent l’action de l’empereur.

Constantin, sur les accusations calomnieuses de sa seconde femme, Fausta, fille de Maximien, avait ordonné la mort de son propre fils Crispus, né d’une première femme, et celle de Licinius, jeune enfant de douze ans, fils de sa sœur. Ses propres remords et la vive douleur de sa mère Hélène l’éclairèrent sur la faute qu’il avait commise; il découvrit alors les calomnies de Fausta, et la condamna à périr noyée dans un bain d’eau bouillante.

Beaucoup d’autres personnages de la cour subirent le même genre de supplice. Une grande terreur régna dans le peuple, qui redoutait de voir réapparaître l’ancienne tyrannie. Tous ces événements devaient hâter l’exécution d’un projet que l’Empereur caressait depuis quelque temps: la création d’une nouvelle capitale. Les tentatives continuelles des Barbares sur les frontières, tentatives que l’on ne pouvait facilement surveiller de Rome, rendaient nécessaire la création de cette capitale. D’autre part, l’Église catholique ayant, malgré tous les efforts des empereurs romains, établi son siège à Rome, il n’y avait, pour ainsi dire, plus de place dans cette ville pour la Majesté Impériale. C’est surtout cette dernière raison qui détermina Constantin à fonder une nouvelle capitale; depuis le règne de Caracalla d’ailleurs, les empereurs romains avaient la coutume d’établir leur résidence où bon leur semblait.

La nouvelle capitale devait répondre à de nombreuses exigences. Il la fallait assez éloignée pour qu’elle fût à l’écart des événements intérieurs de l’empire romain, et qu’elle fût cependant abritée contre les invasions des Barbares.

L’empereur, désireux de réaliser les vœux des Romains, choisit d’abord l’emplacement de l’ancienne Ilion, patrie des premiers fondateurs de Rome et que son peuple avait maintes fois essayé de réédifier. Toutefois les Romains, opposés à ce que l’Empereur y fixât sa résidence au détriment de Rome, témoignèrent leur mécontentement. C’est pourquoi Constantin décida de ne pas reconstruire l’ancienne ville et choisit Byzance qui, par sa situation privilégiée, son commerce, la fertilité de son sol, ses pêcheries abondantes, répondait à toutes les exigences d’une capitale.

Byzance, avec ses sept collines, ressemblait beaucoup à Rome. L’Empereur fit élever des murailles autour de cinq collines; puis, à l’intérieur, il bâtit des palais, des églises, des thermes, des aqueducs, des fontaines, un forum, un augustéon, deux grands édifices pour le Sénat, deux palais pour le trésor, et une rue principale, ornée de portiques, qu’on appela la Mésè. Toutes ces constructions coûtèrent des sommes énormes à l’Empire, et comme elles avaient été faites à la hâte, on eut beaucoup de peine par la suite à empêcher leur écroulement.

Pour orner la nouvelle ville, il fallut dépouiller les plus précieux monuments de la Grèce et de l’Asie, tels que les anciens temples de Diane, de Vénus et d’Hécate.

Constantin avait obligé les citoyens romains qui possédaient des biens en Asie, à venir habiter Byzance, sous peine de ne plus pouvoir disposer de leurs propriétés. De grands avantages furent promis à ceux qui viendraient peupler la nouvelle capitale.

Le jour de la dédicace de la nouvelle cité (330), un édit gravé sur une colonne de marbre lui donna le nom de nouvelle Rome. Depuis cette date mémorable, chaque année, le 11 mai, on célébra la fête dite de _Nea Roma_. Toutefois le nom plus flatteur pour Constantin de Constantinopolis (ville de Constantin) figura bientôt sur les médailles.

Constantin gouverna son empire avec une grande largeur de vues, mais sa gloire a été ternie par les cruautés qu’il a commises, et qui ont inspiré des doutes sur la sincérité de sa conversion au christianisme. Néanmoins, et en raison des services qu’il rendit à la religion chrétienne, il fut surnommé le Grand.

L’empire de Byzance ne prit sa physionomie propre qu’après la mort de Théodose dit le Grand. Théodose en mourant, avait partagé l’Empire entre ses deux fils, Honorius et Arcadius, qui devinrent l’un empereur d’Occident, l’autre empereur d’Orient (395). Ainsi le monde romain fut divisé en deux, bien qu’il continuât à ne former politiquement et moralement qu’un seul empire.