Considerations politiques sur les coups d'estat
Part 14
[309] Pourquoy te traiteray-je comme un Consul, si tu ne me traites pas comme un Senateur.
[310] Chose de retenu.
La seconde chose que le Prince doit observer envers son Ministre, est qu’il le tienne comme amy, & non pas comme flateur, qu’il luy permette de parler & d’opiner librement, d’expliquer & fortifier son opinion, sans le contraindre ou luy sçavoir mauvais gré de ne point condescendre à la sienne, [311]_meliora enim vulnera diligentis, quàm oscula blandientis_, & puis que comme disoit un brave Conseiller à son Maistre, [312]_non potes me simul amico & adulatore uti_. Si un Prince veut estre flatté, il a assez de Gentilshommes & Courtisans qui ne cherchent que l’occasion de le faire, sans y employer celuy qui doit estre sa bouche de verité. Et celuy-là ne peut jamais bien reüssir, [313]_cujus aures ita formatæ sunt, ut aspera quæ utilia, & nihil nisi jucundum non læsurum accipiant_. (Tacit. 3. hist.)
[311] Car les blessures d’un amy sont meilleures que les baisers d’un flateur.
[312] Tu ne peux pas te servir de moy comme amy & flateur tout ensemble.
[313] Dont les oreilles sont formées, à trouver rudes les choses qui sont utiles, & à n’écouter rien que de plaisant, & qui ne peut blesser.
Finalement comme ceux qui demeurent quelque temps au Soleil sont échauffez par sa chaleur; aussi faut-il que celuy qu’un Prince ou Souverain approche de sa personne, ressente les effets de son pouvoir, & de l’amitié qu’il luy porte par la recompense deüe à ses services; & quoy que la plus honorable & glorieuse qu’il luy puisse donner, soit de les agréer, & de s’en declarer satisfait, [314]_beneficium siquidem est reddere bonitatis verba_, (Senec.) & suivant même l’opinion commune,
[315]_Principibus placuisse viris non ultima laus est._
[314] Veu que c’est un bienfait, ou une recompense, que de parler en bons termes des services qu’on a reçus.
[315] On ne remporte pas peu de loüange d’avoir plu aux Princes.
Il faut neanmoins passer outre, & pratiquer à son occasion cette belle vertu de la liberalité, en luy subministrant les choses necessaires pour vivre honnestement dans un estat mediocre, & autant éloigné de l’ambition que de la necessité. Philippes II disoit à Ruy Gomes son Confident serviteur, _faites mes affaires & je feray les vostres_: Il faut que tous les Princes en disent autant à leurs Ministres, s’ils en veulent estre servis avec affection & fidelité, [316]_liberalitas enim commune quoddam vinculum est, quo beneficus & beneficio devinctus astringuntur_. Et j’estime qu’il seroit encore meilleur de les mettre promptement en repos de ce costé-là, afin que n’ayant plus à la teste cet horrible monstre de pauvreté, ils apportent un esprit entierement libre & dégagé de toutes passions au maniement des affaires, qui seroit le premier fruit de cette liberalité, comme le second d’acquerir beaucoup d’honneur & de recommandation à celuy qui l’auroit pratiquée, d’autant que, selon la remarque d’Aristote, entre tous les Princes vertueux, [317]_ii fere diliguntur maximè, qui fama & laude valent liberalitatis_; & le dernier de rendre les personnes entierement liées au service de ceux qui leur font du bien, veu que, suivant le dire d’un Ancien, qui a le premier inventé les bienfaits, il a voulu forger des seps & des menottes, pour enchaisner les hommes, les captiver & traisner aprés soy.
[316] Car la liberalité est un certain lien qui lie le bienfaiteur & celuy qui reçoit le bienfait.
[317] On aime particulierement ceux qui ont le renom & la loüange d’estre les plus liberaux.
Voila, MONSEIGNEUR, tout ce que j’avois à dire en cette matiere, de laquelle je n’eusse jamais voulu entreprendre de traitter, si V. Eminence ne me l’eust commandé, & que sa grande bonté & facilité ne m’eussent fait esperer une excuse favorable, de toutes les fautes que je puis y avoir commises. Je sçay qu’elle desiroit d’autres forces que les miennes, une plume plus diserte & eloquente, une erudition plus grande, un jugement plus fort, un esprit plus universel: Mais nous aurions peu de statues de Jupiter s’il n’eust esté permis qu’à Phidias de les faire, & Rome seroit maintenant sans peintures & tableaux, si d’autres n’y avoient travaillé que Michel Ange, & Raphael d’Urbin: les bons ouvriers ne se rencontrent pas si souvent, que l’on se puisse passer des mauvais, ny les grands Politiques, que l’on ne se divertisse quelquefois dans les écrits des moindres, sous le titre desquels s’il plaist à V. Eminence de recouvrir le present discours, elle m’obligera de songer à quelque autre de plus longue haleine; & j’ose bien me promettre sous la continuation de vostre faveur & bienveillance, que
[318]_Illa dies olim veniet (modo stamina Longa trahat Lachesis) quum te & tua facta canemus Uberius, nomenque tuum Gangetica tellus, Et Tartessiaci resonabunt littora ponti. Ibit Hyperboreas passim tua fama per urbes, Et per me extremis Libyæ nosceris in oris, Tunc ego majori Musarum percitus œstro, Omnibus ostendam, quanto tenearis amore Justitiæ, sit quanta tibi pietasque fidesque, Quantum consilio valeas & fortibus ausis, Quàm sis munificus, quàm clemens, denique per me Ingenium, moresque tuos mirabitur orbis. At nunc ista tibi quæ tradimus accipe læto Interea vultu, & præsentibus annue cœptis._
[318] Le temps viendra un jour (pourveu que la Parque fasse nostre fusée longue) que nous publierons plus amplement les belles actions de vostre personne; & que vostre nom retentira dans la terre du Gange, & sur les costes de la mer d’Espagne. Vostre nom ira jusques aux villes du Nord, & je vous feray connoistre dans les extremités de la Libye. Alors poussé d’une plus grande veine poëtique, je feray voir à tout le monde combien vous estes amateur de la justice, combien grande est la foy & la pieté dont vous estes orné; combien vous estes puissant en conseil, & en courageuses entreprises; combien vous estes liberal, & clement, & enfin je feray que toute la terre admirera vostre esprit & vos mœurs. Mais cependant recevés ce que je vous offre maintenant, & daignés prendre en bonne part & favoriser la presente entreprise.
TABLE
des Chapitres.
Objections que l’on peut faire contre ce discours, avec les réponses necessaires. Chap. I. pag. 3
Quels sont proprement les Coups d’Estat, & de combien de sortes. Chap. II. 50
Avec quelles precautions, & en quelles occasions on doit prattiquer les Coups d’Estat. Chap. III. 118
De quelles opinions faut-il estre persuadé pour entreprendre des Coups d’Estat. Chap. IV. 213
Quelles conditions sont requises au Ministre avec qui l’on peut concerter les Coups d’Estat. Chap. V. 283
FIN.