Chapter 8
N'ayant ni parents ni amis auprès desquels il pût se procurer une certaine somme, sa seule ressource était de la demander au jeu, et, dans la position désespérée qui était la sienne au vu et au su de tout le monde, rien de plus naturel que cette tentative: il venait de recevoir deux cents francs qui ne pouvaient pas le sauver de ses créanciers; il les risquait à la roulette de Monaco. Qu'il gagnât ou qu'il perdît, peu importait; il aurait joué. Cela suffisait. On l'aurait vu au jeu. Qui saurait s'il y avait perdu ou gagné? Il raconterait qu'il avait gagné; personne pour le contredire. De Monaco, il ferait payer Jardine par un mandat télégraphique, sur les cinq mille francs en or, qui seraient plus que suffisants pour cela; et, quand il rentrerait à Paris, il se débarrasserait de ses autres créanciers avec ce qui lui resterait.
L'affaire de la provenance tranchée, et il lui sembla qu'elle l'était intelligemment, ne résolvait pas celle des billets de banque qui, étalés devant ses yeux, le gênaient. Qu'en faire? Il eût été vraiment plus sage à lui de ne pas les prendre dans la caisse. Si légères que fussent en réalité ces trois liasses, elles l'écrasaient, et sous leur poids, il se sentait paralysé. Un moment, il pensa à allumer du feu et à les jeter dedans. Mais la réflexion le retint: ne serait-ce pas folie d'anéantir cette fortune; en tout cas, ne serait-ce pas la marque d'un esprit borné, peu fertile en ressources? Il fallait chercher; il fallait trouver; et en cherchant bien, un moyen se présenterait assurément.
Il chercha donc; mais, si profondément absorbé qu'il voulût être, il ne parvenait pas à chasser une pensée qui s'imposait à son esprit: Que se passait-il maintenant rue Sainte-Anne? La mort était-elle découverte?
C'était là qu'il aurait dû être pour voir, au lieu de se tenir poltronnement enfermé dans ce cabinet où il se dévorait.
Pendant quelques instants, il essaya de résister à cette obsession; mais elle était plus forte que sa volonté et que son raisonnement: tant qu'il serait sous son influence, il ne trouverait rien.
Bon gré, mal gré, que ce fût fou ou censé, il fallait qu'il y allât.
Il se lava les mains, changea de chemise et, après avoir jeté les billets et l'or dans un tiroir, il partit.
Il se rendait très bien compte qu'il y avait un certain danger à laisser chez lui ces preuves du crime, qui, trouvées dans une perquisition, l'accablaient sans qu'il pût se défendre; mais il se disait que cette perquisition immédiate était invraisemblable et que, s'il ne faisait pas entrer la vraisemblance dans ses calculs, le probable et l'improbable, mieux valait pour lui ne pas raisonner: c'était une chance qu'il courait, mais combien de bonnes n'avait-il pas de son côté!
Il avait parcouru la rue Neuve-des-Petits-Champs à pas pressés; mais, en approchant de la rue Sainte-Anne, il ralentit sa marche, regardant devant lui, autour de lui, écoutant: rien d'insolite ne le frappa; de même quand il tourna dans la rue Sainte-Anne, il lui trouva son aspect ordinaire: peu de passants, pas de curieux, pas de groupes sur les trottoirs, pas de boutiquiers sur le pas de leurs portes; rien que ce qui se voyait tous les jours.
Sans aucun doute, on n'avait rien découvert encore. Alors il s'arrêta, jugeant inutile d'aller plus loin; déjà il n'avait passé que trop de fois devant la porte de Caffié, et quand on était bâti comme lui, d'une taille au-dessus de la moyenne, avec une physionomie et une tournure qui n'étaient pas celles de tout le monde, on devait éviter de provoquer l'attention.
Pendant quelques minutes, il se promena à petits pas, allant, revenant de la rue Neuve-des-Petits-Champs à la rue du Hasard; de là il voyait jusqu'à la maison de Caffié, et il en était cependant assez éloigné pour qu'on n'imaginât pas qu'il montait la garde devant.
Mais cette promenade, toute naturelle cependant et que dans des circonstances ordinaires il eût continuée, pendant une heure sans penser qu'on pouvait s'en étonner, ne tarda pas à l'inquiéter: il lui sembla qu'on le regardait, et, deux passants s'étant arrêtés pour causer, il se demanda si ce n'était pas de lui: pourquoi ne continuaient-ils pas leur chemin? Pourquoi de temps en temps tournaient-ils la tête de son côté? Des commis qui rentraient un étalage dans leur magasin l'inquiétèrent plus encore: ils ne se pressaient point d'achever leur besogne et, chaque fois qu'ils revenaient sur le trottoir, ils le poursuivaient de leurs regards curieux; plus tard, ils pourraient être de dangereux témoins.
Il abandonna la place et, comme il ne voulait pas, comme il ne pouvait pas se décider à s'éloigner de «la maison», il trouva ingénieux d'aller s'attabler dans le petit café qui lui faisait vis-à-vis.
En entrant, il s'assit près de la porte, à une table appuyée contre la devanture et qui lui parut un excellent observatoire, d'où il surveillerait facilement la rue.
--Il faut servir à monsieur? demanda le garçon.
--Du café.
Ce fut machinalement qu'il fit cette réponse, sans savoir ce qu'il disait, et il n'y pensa qu'après l'avoir lâchée, se demandant s'il était naturel de prendre du café à cette heure: les gens attablés dans la salle buvaient des apéritifs ou de la bière; n'était-ce pas une maladresse?
Mais tout lui semblait une maladresse, comme tout lui semblait dangereux; ne pourrait-il donc reprendre son sang-froid et sa raison? Il but son café lentement, à petits coups; puis il se fit donner un journal, pour prendre une contenance. La rue était toujours calme, et les gens sortaient du café les uns après les autres; sur une table du fond, on servit le dîner pour le personnel du café.
Et lui, derrière son journal, réfléchissait: c'était sa fièvre de curiosité qui lui avait fait admettre que la mort de Caffié devait être découverte dans la soirée; en réalité, elle pouvait très bien ne l'être que le lendemain: autant de raisons se présentaient pour une hypothèse que pour l'autre, et il ne pouvait pas rester dans ce café jusqu'au lendemain, ni même jusqu'à minuit; peut-être n'y était-il déjà resté que trop longtemps.
Cependant il ne voulut pas encore partir et, comme il ne pouvait pas, croyait-il, lire indéfiniment, il demanda ce qu'il fallait pour écrire et paya le garçon, de façon à sortir au plus vite si quelque incident se produisait.
Quoi écrire? Barbouiller simplement du papier. Il voulut se forcer à mettre en ordre un travail prêt, pour lequel le temps lui avait manqué: ce serait une épreuve qui lui dirait de quoi il était capable. Chose curieuse, il put en écrivant suivre ses idées et trouver le mot propre, mais, quand il se relisait, sa volonté lui échappait: il était dans la rue.
Le temps cependant s'écoulait; tout à coup, il se fit un mouvement sous la porte cochère de «la maison», et un homme traversa la rue en courant; trois ou quatre personnes s'arrêtèrent et se groupèrent.
--Il sortit sans trop se presser et, d'une voix qu'il affermit, il demanda ce qui se passait.
--Un agent d'affaires a été assassiné chez lui: on est parti chercher la police au bureau de la rue du Hasard.
XIV
Saniel était venu là pour voir et savoir, sans avoir arrêté, pendant sa longue attente, ce qu'il devrait faire. Instantanément, avec un esprit de décision qui lui avait si souvent manqué depuis la veille, il résolut de monter chez Caffié avec la police: n'était-il pas médecin, et, de plus, médecin de la victime?
--Un homme d'affaires! dit-il; est-ce M. Caffié?
--Précisément.
--Mais je suis son médecin!
--Un médecin! voici un médecin! crièrent quelques voix.
On s'écarta et Saniel entra sous la porte cochère, où la concierge, à demi défaillante, était assise sur une chaise, entourée de toutes les bonnes de la maison et de quelques voisins à qui elle racontait l'aventure.
En jouant des coudes, il parvint à s'approcher d'elle.
--Qui a dit que M. Caffié était mort? demanda-t-il avec autorité.
--Personne n'a dit qu'il était mort; pas moi au moins.
--Alors?
--Alors, il y a une tache de sang qui, de son cabinet, a coulé sur le palier, même que ça ressemble aux ordures d'un chat, sans y ressembler, et comme il est chez lui, puisque de la cour on voit faiblement la lumière de sa lampe, qu'il ne laisse jamais brûler quand il va dîner... on croit qu'il y a du malheur; et puis pourquoi que ses rideaux sont fermés? Lui, les laissait toujours ouverts.
A ce moment, deux sergents de ville entrèrent sous la porte, précédant un serrurier armé d'un trousseau de crochets, et un petit homme à lunettes, à la mine fine et futée, coiffé d'un chapeau mécanique sous lequel tombaient des cheveux blonds frisants--le commissaire de police, probablement.
--A quel étage? demanda-t-il à la concierge.
--Au premier.
--Venez avec nous.
Il commençait à monter l'escalier, accompagné de la concierge, du serrurier et d'un agent; Saniel voulut les suivre; le second agent lui barra le passage.
--Pardon, monsieur le commissaire, dit Saniel.
--Que voulez-vous, monsieur?
--Je suis le médecin de M. Caffié.
--Monsieur?
--Le docteur Saniel.
--Laissez passer monsieur le docteur, dit le commissaire, mais seul; faites sortir tout le monde et qu'on ferme la porte cochère!
En arrivant sur le palier, le commissaire s'arrêta pour regarder la tache brune qui, en coulant sous la porte, s'était étalée sur le carreau, Caffié n'ayant jamais eu de paillasson.
--C'est bien une tache de sang, dit Saniel, qui s'était baissé pour l'examiner et avait trempé son doigt dedans.
--Ouvrez la porte, commanda le commissaire au serrurier; elle doit n'être fermée qu'au demi-tour.
Le serrurier examina l'entrée, chercha dans ses crochets, en choisit un et au premier essai la porte s'ouvrit.
--Que personne n'entre! dit le commissaire. Monsieur le docteur, veuillez me suivre.
Et, passant le premier, il pénétra dans le premier cabinet, celui du clerc, suivi de Saniel. Deux petits ruisseaux de sang déjà épaissi, partant du fauteuil de Caffié et courant sur la pente du carreau qui s'inclinait du côté de l'escalier, s'étaient réunis en cette tache qui avait fait découvrir le crime; le commissaire et Saniel eurent soin de ne pas marcher dedans.
--Le malheureux a eu le cou coupé, dit Saniel. La mort remonte à deux ou trois heures; rien à faire.
--Pour vous, monsieur le docteur, mais pas pour moi.
Et, se baissant, il ramassa le couteau auprès du fauteuil.
--N'est-ce pas un couteau de boucher? demanda Saniel, qui n'était venu là que pour jeter ce mot.
--Cela en a tout l'air.
Il avait relevé la tête de Caffié et il examinait la blessure:
--Vous voyez, dit-il, que la victime a été égorgée; le coup a été porté de gauche à droite par une main ferme qui devait être habituée à manier ce couteau; mais ce n'est pas seulement une main forte et exercée qui a tué, c'est aussi une intelligence qui savait comment elle devait procéder pour que la mort fût rapide, presque foudroyante et en même temps silencieuse.
--Vous croyez à un boucher?
--A un tueur de profession: le larynx a été tranché au-dessous de la glotte, et du même coup les deux artères carotides avec les veines jugulaires. Comme l'assassin avait dû relever la tête, la victime n'a pu pousser aucun cri; il y a eu un jet de sang considérable, et la mort a dû arriver en une ou deux minutes.
--La scène me paraît très bien reconstituée, dit le commissaire.
--Le sang a dû jaillir dans cette direction, continua Saniel en montrant l'entrée; mais, comme la porte de cette entrée était ouverte, on ne vit rien.
Pendant, que Saniel parlait, le commissaire jetait autour de lui un regard circulaire, ce regard du policier qui voit tout et ramasse tout.
--La caisse est ouverte, dit-il; l'affaire se caractérise: assassinat suivi de vol.
Une porte faisait vis-à-vis à celle de l'entrée, le commissaire l'ouvrit: c'était celle de la chambre à coucher de Caffié.
--Je vais vous donner un homme pour vous aider à transporter le cadavre dans cette chambre, où vous pourrez continuer votre examen plus à l'aise, tandis que, moi, je pourrai plus facilement aussi me livrer à mes investigations dans ce cabinet.
Saniel aurait voulu rester dans le cabinet pour assister à ces investigations; mais soulever une objection était impossible. Le fauteuil fut roulé dans la chambre, où les bougies de la cheminée avaient été allumées, et, quand le cadavre eut été étendu sur le lit, le commissaire retourna dans le cabinet.
Saniel fit durer son examen aussi longtemps qu'il put, afin de ne pas quitter la maison, mais cependant il ne pouvait pas le prolonger au delà de certaines limites; lorsqu'elles furent atteintes, il revint dans le cabinet du clerc, où le commissaire s'était installé, et recevait la déposition de la concierge.
--Ainsi, disait-il, de cinq à sept heures personne ne vous a demandé M. Caffié?
--Personne; mais je suis sortie de ma loge à cinq heures un quart pour allumer le gaz de mes escaliers; ça m'a bien pris vingt minutes, parce que je ne suis plus souple, et pendant ce temps-là on a pu monter et descendre l'escalier sans que je voie ceux qui passent devant la loge.
--Eh bien, demanda le commissaire à Saniel avez-vous trouvé quelque chose de caractéristique?
--Non; il n'y a pas d'autre blessure que celle du cou.
--Voulez-vous rédiger votre rapport médico-légal pendant que je continue mon enquête?
--Volontiers.
Et, sans attendre, il s'assit au bureau du clerc, faisant vis-à-vis au secrétaire du commissaire, arrivé depuis quelques instants.
--Je vais vous faire prêter serment, dit le commissaire.
Quand cette formalité fut accomplie, Saniel commença son rapport:
--Nous soussigné, Victor Saniel, docteur en médecine de la Faculté de Paris, demeurant à Paris, rue Louis-le-Grand, après avoir prêté serment de remplir en honneur et conscience la mission qui nous est confiée...»
Tout en écrivant, il était attentif à ce qui se disait autour de lui et ne perdait pas un mot de la déposition de la concierge.
--Je suis certaine, disait-elle, que de cinq heures et demie à maintenant il n'a passé par l'escalier que des gens de la maison.
--Mais avant cinq heures et demie?
--Je vous ai-dit que, de cinq heures un quart à cinq heures et demie; je n'étais pas dans ma loge.
--Et avant cinq heures un quart?
--Il a passé bien des personnes que je ne connais pas.
--Parmi ces personnes s'est-il trouvé quelqu'un qui vous ait demandé M. Caffié?
--Non; c'est-à-dire, si. Il y a quelqu'un qui m'a demandé si M. Caffié était chez lui; mais, celui-là, je le connais bien; c'est pour cela que je répondais non.
--Et quel est ce quelqu'un?
--Un ancien clerc de M. Caffié.
--Il s'appelle?
--M. Florentin... M. Florentin Cormier.
La main de Saniel s'arrêta, mais il eut la force de ne pas lever la tête.
--A quelle heure est-il venu? demanda le commissaire.
--Vers les trois heures, plutôt avant qu'après.
--L'avez-vous vu repartir?
--Bien sûr; même qu'il m'a parlé.
--Quelle heure était-il?
--Trois heures et demie.
--Croyez-vous que la mort puisse remonter à ce moment? demanda le commissaire en s'adressant à Saniel.
--Non; je crois qu'elle peut être fixée entre cinq et six heures.
--Il ne faut pas que M. le commissaire puisse soupçonner M. Florentin, s'écria la concierge; c'est un bon jeune homme, incapable de faire du mal à une puce. Et puis, il y a une bonne raison pour que la mort ne remonte pas à trois heures ou trois heures et demie: c'est que la lampe de M. Caffié était allumée, et vous savez, le pauvre monsieur, c'était pas un homme à allumer sa lampe en plein jour; regardant qu'il était... comme il convient.
Brusquement, elle s'interrompit en se donnant un coup de poing au front.
--V'là que ça me revient et vous allez voir que M. Florentin n'est pour rien dans l'affaire. Comme je montais l'escalier à cinq heures un quart pour allumer mon gaz, quelqu'un est monté derrière moi et a sonné à la porte de M. Caffié en frappant trois ou quatre coups espacés, ce qui était le signal pour se faire ouvrir.
De nouveau, la plume de Saniel s'arrêta, et il fut obligé d'appuyer sa main sur la table pour l'empêcher de trembler.
--Qui était ce quelqu'un?
Saniel n'eut pas la force de ne pas regarder la concierge.
--Ah! ça, je ne sais pas, répondit-elle; je ne l'ai pas vu, mais je l'ai entendu, un pas d'homme. C'est le coquin qui a fait le coup, vous pouvez en être sûr.
Cela était en effet vraisemblable.
--Il sera sorti pendant que j'étais dans l'autre escalier; il connaissait bien les habitudes de la maison.
Saniel avait repris la rédaction de son rapport.
Après avoir tourné et retourné la concierge sans pouvoir lui en faire dire davantage, le commissaire la renvoya, et laissant Saniel à sa besogne, il passa dans le cabinet de Caffié, où il resta assez longtemps.
Quand il revint, il apportait un petit carnet qu'il consulta: sans doute, c'était le livre de caisse de Caffié, simple et primitif comme tout ce qui touchait aux habitudes du vieil homme d'affaires, réglées par la plus étroite économie; aussi bien dans les dépenses que dans le travail.
--De ce carnet, dit le commissaire à son secrétaire, il semble résulter qu'on aurait pris dans la caisse 35 ou 36,000 francs; mais on y a laissé des titres et des valeurs pour une somme qui paraît considérable.
Saniel, qui avait terminé son rapport, ne quittait pas des yeux le carnet, et ce qu'il pouvait voir était pour le rassurer. Évidemment, cette comptabilité était réduite au minimum: une date, un nom, une somme, et après cette somme un P majuscule qui, sans doute, voulait dire _payé_, ou un autre signe hiéroglyphique, et c'était tout; il paraissait donc peu vraisemblable qu'avec un pareil système, Caffié eût jamais pris la peine d'inscrire le numéro des billets qui lui passaient par les mains; en tout cas, s'il le faisait, ce n'était point sur ce carnet. En trouverait-on un autre?
Mon rapport est terminé, dit-il, le voici.
--Puisque je vous ai, pouvez-vous me donner quelques renseignements sur les habitudes de la victime et sur les personnes qu'il recevait.
--Pas du tout, je ne le connaissais que depuis peu, et il n'était mon client que comme j'étais le sien, par hasard: il s'occupait d'une affaire pour moi, et je lui avais donné simplement quelques conseils; il était diabétique au dernier degré; l'assassin n'a avancé sa mort que de très peu de temps, de peu de jours.
--C'est égal, il l'a avancée.
--Oh! parfaitement. D'ailleurs, s'il est habile pour couper le cou des gens, peut-être l'est-il moins pour diagnostiquer leurs maladies.
--C'est probable, répondit le commissaire en souriant.
--Vous croyez à un boucher?
--Il y a des présomptions.
--Le couteau?
--Il peut avoir été volé ou trouvé.
--Mais la façon d'opérer?
--C'est il me semble, le point d'où nous devons partir.
Saniel ne pouvait rester plus longtemps, il se leva pour se retirer.
--Vous savez mon adresse, dit-il; mais je dois vous prévenir que, si vous aviez besoin de moi, je pars demain pour Nice; je ne serai d'ailleurs absent que le temps juste d'aller et de revenir.
--Si nous avons besoin de vous, ce ne sera pas sans doute avant plusieurs jours; nous n'allons pas marcher bien vite dans l'inconnu où nous nous trouvons.
XV
En suivant la rue des Petits-Champs pour rentrer chez lui, Saniel marchait allègrement. Si, plus d'une fois, son émotion avait été poignante pendant cette longue séance, en somme il ne pouvait être que satisfait de ses résultats: la concierge ne l'avait pas vu, cela était désormais acquis; l'hypothèse du couteau de boucher était posée de façon à faire son chemin; enfin, il semblait vraisemblable que Caffié n'avait pas pris les numéros de ses billets.
Mais eussent-ils été notés et dût-on découvrir plus tard le carnet qui les contenait, que ce danger n'était pas immédiat. En effet, pendant qu'il rédigeait son rapport et qu'il écoutait la déposition de la concierge, son esprit, au lieu de se tendre sur ces deux choses, avait, par une anomalie bizarre, couru à une troisième: alors, comme par une sorte d'inspiration, il avait trouvé le moyen qui s'était toujours dérobé à lui lorsqu'il le cherchait de toutes les forces de son application,--et qui consistait à se débarrasser le soir même des billets de banque, sans les détruire; pour cela il n'avait qu'à les diviser en petits paquets, à les mettre sous enveloppe, et à les confier, sous diverses initiales, à la poste restante, qui les lui garderait fidèlement jusqu'au jour où il pourrait les lui redemander sans se compromettre.
Dans la déposition de la concierge, dans la piste indiquée par le couteau, dans l'invention de la poste restante, il y avait donc de justes motifs de satisfaction qui pouvaient rendre sa respiration libre; décidément la chance semblait être avec lui, et il aurait pu se dire que tout était pour le mieux, s'il n'avait point commis l'imprudence vraiment folle d'entrer dans ce café. Qu'avait-il besoin de s'établir là et d'y rester assez longtemps pour provoquer l'attention? Pour éviter celle des passants, il avait été s'exposer à la curiosité du personnel de ce café; la belle affaire en vérité, et bien digne d'un imbécile qui a perdu la tête! On lui aurait raconté cela d'un homme à peu près intelligent, qu'il se serait refusé à le croire, et pour lui c'était vrai cependant. Quelles conséquences aurait cette maladresse? C'était ce qu'on ne pouvait prévoir. Aucune, peut-être. Et peut-être de très graves. Dans ces conditions d'incertitude, le mieux était donc de faire comme s'il ne l'avait pas commise, et de tâcher de l'oublier; ce qui pressait pour le moment, c'étaient les billets de banque, et il ne devait penser qu'à eux.
Rentré chez lui et sa porte fermée, il mit tout de suite son idée à exécution: des trois liasses de billets il fit dix paquets, de façon à ne former qu'un petit volume, plia chacun d'eux dans une feuille de papier fort, le plaça sous enveloppe simplement gommée, et sur cette enveloppe il écrivit deux lettres de l'alphabet se suivant en commençant par A, et deux chiffres commençant par 1 et se suivant aussi: A. B. 12,--C. D. 34,--E. F. 56;--puis il les adressa poste restante dans les dix premiers bureaux de Paris inscrits sur son almanach. Cet ordre logique et facile à retenir lui permettait de ne pas garder une note de cette combinaison, et de défier ainsi toute recherche si jamais on en faisait. Sans doute un ou plusieurs de ces paquets pouvaient être volés ou égarés, mais c'était là une considération peu importante pour lui: ce n'était pas pour trente mille francs qu'il avait tué Caffié, c'était simplement pour trois mille; et puisqu'il avait eu la pensée de brûler ces billets, il pouvait maintenant, sans souci, s'exposer à en perdre quelques-uns.
Quand cette idée de la poste restante lui était venue, il s'était dit qu'il jetterait ses enveloppes dans la boîte la plus voisine de chez lui, ce qui terminerait tout; mais, au moment de partir, il réfléchit que ces dix lettres ayant une suscription à peu près pareille, trouvées en tas dans la même boîte, pourraient provoquer la curiosité, et il résolut de les diviser dans cinq ou six bureaux, où il allait les porter lui-même, à pied, sans prendre une voiture, bien qu'il eût maintenant de quoi la payer, car le cocher qui l'aurait conduit pourrait devenir un jour un témoin redoutable.
Après la course folle de la journée à travers les bois et les champs, après ses émotions de la soirée, il se sentait brisé et las d'une fatigue qu'il ne connaissait point, mais il comprenait qu'il n'avait pas la liberté d'écouter cette lassitude. Une nouvelle situation lui était faite qui avait cela de particulier qu'il cessait de s'appartenir pour être désormais, et pour rester jusqu'à la fin de sa vie, le prisonnier de son crime; ce serait ce crime qui, à partir de cette soirée, commanderait, à lui qu'il faudrait obéir.