Conscience

Chapter 6

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--Mais les gens intelligents n'ont pas de remords, ma chère enfant, attendu que chez eux le raisonnement précède le fait et ne le suit pas: avant d'agir, ils pèsent le pour et le contre, et savent quelles seront les conséquences de leurs actions pour les autres aussi bien que pour eux; si cet examen préalable leur prouve que pour une raison quelconque ils peuvent agir, ils seront à jamais tranquilles, assurés de n'être pas exposés aux remords, qui ne sont que les reproches de la conscience.

--Sans doute, ce que tu dis là est juste, et pourtant il m'est impossible de l'accepter. Si je n'ai pas commis de crimes dans ma vie, j'ai fait cependant des sottises, même des fautes, et pour quelques-unes ça été délibérément, après cet examen préalable dont tu parles: j'aurais donc dû être parfaitement tranquille et à l'abri des reproches de ma conscience; cependant, le lendemain matin, je m'éveillais malheureuse, tourmentée, bouleversée quelquefois, sans pouvoir étouffer la voix mystérieuse qui m'accusait.

--Et au nom de qui parlait-elle, cette voix plus vague encore que mystérieuse?

--Au nom de ma conscience, évidemment.

--«Évidemment» est de trop, et tu serais bien embarrassée de me démontrer cette évidence, attendu que rien n'est plus incertain et insaisissable que ce qu'on est convenu d'appeler la conscience, qui n'est en réalité qu'une affaire de milieu et d'éducation.

--Je ne comprends pas.

--Ta conscience te fait-elle un crime de m'aimer?

--Non, assurément.

--Tu vois donc que tu as une façon personnelle de comprendre ce qui est bien et ce qui est mal qui n'est pas celle que suit notre pays, ou il est admis, au point de vue religieux comme au point de vue social, qu'une jeune fille est coupable quand elle a un amant. Par conséquent, tu vois aussi que la conscience est un mauvais instrument de pesage, puisque chacun pour la faire fonctionner se sert de poids qu'il fabrique lui-même.

--Enfin, quoi qu'il en soit, tu as bien fait de ne pas étrangler Caffié....

--Que tu as condamné à mort, toi-même, cependant!

--Par la main de la justice providentielle ou humaine, mais non par la tienne, pas plus que par celle de Florentin ou par la mienne, bien que nous sachions mieux que personne qu'il ne mérite aucune grâce.

--Tu vois que j'ai prévu tes objections, puisque je n'ai pas serré sa cravate.

--Heureusement.

--Est-ce bien «heureusement» qu'il faut dire?

X

Ce soir-là Philis devait rentrer de bonne heure: le dîner ne se prolongea donc pas tard comme la veille; cependant, avant de partir, elle voulut desservir la table et tout remettre en ordre.

--Tu pourras très bien déjeuner demain avec le reste du poulet, dit-elle en le serrant dans le garde-manger, où il alla rejoindre la boîte de sardines et la terrine de foie gras.

Et comme il l'accompagnait, un flambeau à la main pour l'éclairer, il put voir que ce n'était pas seulement à son déjeuner du lendemain et des jours suivants qu'elle avait pensé: dans la cuisine, une provision de bois occupait un coin; sur une tablette étaient posés deux paquets de bougies, et sur les coffres des lapins s'entassait une provision de carottes suffisante pour les nourrir pendant plusieurs jours, eux et les cochons d'Inde.

--Quel brave petit coeur tu es! dit-il.

--Parce que je pense aux lapins?

--Pour ta tendresse et ta discrétion.

--Je voudrais tant t'être bonne à quelque chose!

Lorsqu'elle l'eût quitté, il s'assit immédiatement à son bureau et tout de suite il commença à travailler, pressé de regagner le temps qu'il venait de donner au sentiment. Que son travail ne dût servir à rien, et que ses expériences fussent brusquement interrompues le lendemain ou quelques jours plus tard, n'était pas pour l'arrêter: il avait à travailler, il travaillait comme s'il avait la certitude de passer ses concours, et aussi celle que les expériences qu'il poursuivait depuis plusieurs années seraient menées à bonne fin sans que personne pût les déranger.

C'était en effet sa force que cette puissance de travail qui jamais ne s'était laissé distraire ou écraser par rien, le plaisir pas plus que la souffrance, les préoccupations pas plus que la misère et ses privations: dans la rue, il pouvait penser à Philis, avoir faim, sentir le poids du sommeil; à son bureau, il n'y avait plus pour lui ni Philis, ni faim, ni sommeil, ni souci, ni souvenirs, il y avait son travail qui le prenait tout entier.

C'était sa force et aussi sa fierté, la seule supériorité dont il se vantât; car, bien qu'il s'en reconnût d'autres, de celles-là il ne parlait jamais, tandis qu'il disait volontiers à ses camarades:

--Moi, je travaille quand je veux et tant que je veux; ma volonté appliquée au travail n'a jamais eu de défaillances; ce qu'on raconte d'Alexandre le Grand qui, pour rester éveillé la nuit, tenait dans sa main une boule de métal au-dessus d'un bassin d'airain, prouve tout simplement que le Macédonien était un mollasse.

Ce soir-là, il en fut pendant une heure à peu près comme il en était toujours: ni les huissiers, ni Jardine, ni Caffié ne le troublèrent; cependant, ayant eu une recherche à faire, il constata que sa mémoire ne lui obéissait point comme à l'ordinaire: elle hésitait, s'embrouillait, surtout elle avait des distractions réellement étonnantes; il la violenta et elle obéit, mais ce fut pour peu de temps: bientôt elle le trahit une seconde fois, puis une troisième, une quatrième.

Décidément il n'était pas dans un état normal et sa volonté obéissait au lieu de commander.

Il y avait un nom et une phrase qu'il se répétait de temps en temps machinalement; ce nom était celui de Caffié; cette phrase, c'était: «Rien de plus facile».

Pourquoi cette hypothèse d'étrangler Caffié, dont il n'avait parlé qu'en l'air et sans y attacher nulle importance au moment où il l'avait émise, lui revenait-elle ainsi comme une sorte d'obsession.

N'était-ce pas bizarre?

Jamais, jusqu'à ce jour, il n'avait eu l'idée qu'il pouvait étrangler un homme, si coquin que fût cet homme, et voilà qu'en causant il avait trouvé des raisons qui rendaient toute naturelle et même légitime la mort de ce coquin.

Philis, elle-même, ne l'avait-elle pas condamné?

A la vérité, elle avait ajouté que la Providence ou la Justice devait procéder à l'exécution, mais c'était le scrupule d'une conscience naïve qui s'était formée dans un milieu dont lui ne subissait pas l'influence.

Est-ce qu'il avait de ces scrupules, le vieil homme d'affaires qui, froidement, pour le seul intérêt d'un tant pour cent sur une dot, conseillait de tuer une femme par l'ivrognerie, et un enfant n'importe comment?

Avec lui on était réellement à deux le jeu et au plus fort des deux.

Comme il en arrivait à cette conclusion, il s'arrêta, se demandant s'il était fou de suivre une pareille idée; puis tout de suite, pour la chasser, il se remit au travail qui, pendant un certain temps, mais moins longuement que la première fois, l'absorba.

Puis, de nouveau, sa volonté lui échappant, il se reprit à penser à Caffié.

Il n'était que trop évident que, s'il avait réalisé l'idée d'étrangler Caffié, toutes les difficultés contre lesquelles il se débattait et qui allaient l'écraser, sinon le lendemain, au moins dans quelques jours auraient été immédiatement aplanies.

Plus d'huissiers, plus de créanciers! Quelle délivrance!

Le repos, la possibilité de passer ses concours avec un esprit tranquille que la fièvre des inquiétudes matérielles ne troublerait point: dans ces conditions, son succès était assuré, il le sentait.

Et ses expériences! il ne courait plus le danger de les voir brusquement interrompues, ses préparations n'étaient pas jetées dans la rue, ses tubes de culture n'étaient pas brisés, ses matras, ses ballons ne s'en allaient point chez le brocanteur; il continuait ses recherches, elles aboutissaient aux résultats qu'il poursuivait: pour lui, la gloire; pour l'humanité, la guérison d'une des plus terribles maladies qui la fauchent, et peut-être de deux!

Ainsi la question se posait bien simple:

D'un côté, Caffié;

De l'autre, l'humanité et la science;

Un vieux coquin, qui avait mérité vingt fois la mort, qui d'ailleurs allait mourir naturellement dans un délai prochain;

Et l'humanité, la science qui allaient profiter d'une découverte dont il serait l'auteur.

Il s'aperçut que la sueur perlait sur ses mains et lui coulait dans le cou.

Pourquoi cette défaillance? Par horreur du crime dont il admettait la possibilité? Ou par peur de voir ses expériences anéanties?

Il fallait réfléchir, se rendre compte, s'observer.

Il avait dit à Philis que les gens intelligents, avant de s'engager dans une action, en pèsent le pour et le contre.

Contre la mort de Caffié, il ne voyait rien.

Pour, au contraire, tout se réunissait.

S'il avait eu les scrupules de Philis ou les croyances de Brigard, il n'aurait eu qu'à s'arrêter.

Mais, ne les ayant pas, ne serait-il pas naïf de reculer?

Devant quoi reculerait-il? Pourquoi s'arrêterait-il?

Le remords? Mais il était convaincu que les gens intelligents n'ont pas de remords quand ils se sont décidés en connaissance de cause: c'est avant qu'ils en ont, non après; et justement il en était à cette période de l'avant.

La peur de se faire prendre? Mais les gens intelligents ne se font pas prendre. Ceux qui se perdent, ce sont ou les brutes qui vont tout droit, ou les demi-intelligents qui mettent toute leur habileté, leur finesse, à combiner une action compliquée ou romanesque dans laquelle on retrouve leur main. Lui, il était homme de science et de précision, et il ne se compromettrait ni par l'acte, ni par le sentiment: rien à craindre pendant, rien à craindre après. Caffié étranglé, ce ne serait pas sur un médecin que les soupçons se porteraient, ce serait sur une brute; quand les médecins veulent tuer quelqu'un, ils opèrent savamment par le poison ou tout autre mort scientifique; les brutes y vont brutalement; le meurtre dit la profession de l'assassin.

Quelques instants auparavant, la sueur l'inondait; ce mot le glaça.

Il se leva nerveusement et se mit à marcher à grands pas saccadés dans son cabinet. Le feu était éteint depuis longtemps déjà; au dehors les bruits de la rue avaient cessé, et dans son cerveau résonnait le mot qu'il prononçait tout bas: assassin!

Était-il homme à se laisser influencer et arrêter par un mot? Où sont les enrichis, les parvenus, les arrivés qui n'ont pas laissé derrière eux des cadavres sur le chemin parcouru? Le succès les porte, et ils n'ont eu le succès que parce qu'ils avaient la force.

Certainement la violence n'était pas une récréation, et il serait plus agréable de faire tranquillement son chemin, par la seule puissance, de l'intelligence et du travail; que de se l'ouvrir à coups de poing; mais on ne le choisit pas, ce chemin, on est jeté dedans par les circonstances, par les fatalités de la vie, et qui veut arriver au bout n'a pas le choix de ses moyens; s'il faut marcher dans la boue, qu'importe, quand on sait qu'on ne se crottera pas?

Si encore Caffié avait eu des héritiers, de pauvres gens sauvés de la misère par cette fortune sur laquelle ils comptaient, il se serait sans doute laissé toucher par cette considération: voleur, le mot était encore plus vilain que celui d'assassin; mais à qui manqueraient les quelques billets de banque qu'il prendrait dans cette caisse? Voler, c'est faire tort à quelqu'un. A qui ferait-il tort? Il ne le voyait pas. Tandis qu'il voyait très distinctement l'armée d'affligés à laquelle il rendrait service.

Un coup de sonnette timide le fit sursauter; et il éprouva un mouvement de colère de se sentir si nerveux, lui ordinairement maître de son esprit comme de son corps.

Il alla ouvrir: un homme vêtu en ouvrier le salua humblement.

--Je vous demande bien pardon de vous déranger, monsieur le docteur.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--C'est rapport à ma femme que je viendrais vous chercher si vous vouliez bien venir.

--Qu'a-t-elle?

--Elle est en mal d'enfant; et ça ne va pas; la sage-femme n'y est plus; elle veut un médecin.

--C'est la sage-femme qui vous a conseillé de venir me chercher?

--Non, monsieur le docteur; elle m'a envoyé chez M. Legrand.

--Eh bien?

--Son épouse m'a dit qu'il ne pouvait pas se lever rapport à sa bronchique. Alors le pharmacien m'a donné votre adresse.

--C'est bon.

--Je vas vous dire, monsieur le docteur, je suis un honnête homme, moi; nous ne sommes pas riches, nous ne pourrons pas vous payer... tout de suite.

--J'y vais. Attendez-moi.

Saniel prit ses instruments et suivit l'ouvrier qui, en route, lui expliqua ce qu'éprouvait sa femme.

--Où allons-nous? demanda Saniel, interrompant ces explications.

--Rue de la Corderie.

C'était derrière le marché Saint-Honoré, au sixième, sous les toits, dans une chambre proprette malgré sa pauvreté. Quand Saniel entra, la sage-femme vint au-devant de lui, et l'arrêtant, elle lui dit à voix basse, sentencieusement:

--C'est un cas de dystocie par malformation du bassin.

--L'enfant est vivant?

--Oui.

--C'est bon, nous allons voir.

Il s'approcha du lit et examina longuement la malade, qui répétait:

--Je vais mourir! Sauvez-moi, monsieur le médecin.

---Mais certainement nous allons vous sauver, dit-il doucement; je vous le promets.

Il s'était relevé, et il avait ôté sa redingote, puis son gilet.

--Donnez-moi un tablier, dit-il à la sage-femme en retroussant les manches de sa chemise.

Elle lui apporta ce tablier et, tandis qu'il le nouait sous ses bras:

--Eh bien? demanda-t-elle.

--Il n'y a qu'à tuer l'enfant pour sauver la mère; on n'a que trop attendu.

--Vous allez pratiquer l'embryotomie!

--Avec ça que je vais me gêner.

L'opération fut longue, difficile, pénible, et, après qu'elle fut terminée, Saniel resta encore longtemps auprès de la malade; quand il descendit dans la rue, cinq heures sonnaient à une horloge, et déjà la place du marché s'animait.

Mais dans les rues, retrouvant le silence et la solitude de la nuit, il se prit à réfléchir: ainsi il n'avait pas hésité à tuer cet enfant, qui avait peut-être soixante ou quatre-vingts années de vie heureuse devant lui, et il s'arrêtait devant la mort de Caffié, qui n'avait plus qu'une misérable existence de quelques jours. L'intérêt d'une pauvre femme débile et rachitique l'avait décidé; le sien, celui de l'humanité, le laissaient perplexe, irrésolu, faible et lâche. Quelle contradiction!

Il marchait les yeux baissés; à ce moment, sur la chaussée, devant lui, il aperçut un objet brillant sous le scintillement du gaz; il s'en approcha C'était un couteau de boucher, qu'un garçon allant à l'abattoir ou venant au marché avait perdu.

Il hésita un moment s'il le ramasserait ou le laisserait là: puis, regardant autour de lui et ne voyant personne dans la rue déserte, n'entendant aucun bruit de pas dans le silence, il se baissa vivement et le prit.

Le sort de Caffié était décidé.

XI

Quand, après deux heures de sommeil, Saniel s'éveilla, il ne pensa pas tout d'abord à ce couteau il était las et ses idées confuses restaient engourdies; machinalement il allait, venait dans la chambre, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, comme s'il était en état de somnambulisme; et cela l'étonnait, car jamais il ne ressentait la fatigue de l'esprit, pas plus que celle du corps, si peu qu'il eût dormi.

Mais tout à coup, ses yeux ayant rencontré le couteau, qu'en rentrant il avait déposé sur le marbre de la cheminée, il reçut une commotion qui secoua son engourdissement et sa fatigue: ce fut comme un éclair qui l'aurait ébloui.

Il le prit et, s'approchant de la fenêtre, il l'examina à la clarté pâle du jour naissant; c'était un instrument solide qui, en une main ferme, serait une arme terrible: nouvellement aiguisé, il avait le fil d'un rasoir.

Alors l'idée, la vision qu'il avait eue deux heures auparavant, lui revint nette et complète comme elle s'était présentée: à la nuit tombante, c'est-à-dire au moment où la concierge se trouvait dans le second corps de bâtiment, il montait chez Caffié, sans qu'on le vît passer, et, avec ce couteau, il lui coupait la gorge; c'était aussi simple que facile, et ce couteau abandonné auprès du cadavre, de même que la nature de la plaie, disaient à la police qu'elle devait chercher un boucher ou, du moins, un homme habitué à se servir d'un couteau de ce genre.

Lorsqu'il avait discuté, la veille, la mort de Caffié, le moment de l'exécution ainsi que le comment étaient restés dans le vague; mais, maintenant le jour et le moyen étaient précisés: ce serait avec ce couteau et ce soir même.

Cela le secoua de sa torpeur et lui donna un frisson.

Mais il se fâcha contre cette faiblesse: savait-il ou ne savait-il pas ce qu'il voulait? Irrésolu ou lâche?

Alors, sautant d'une idée à une autre, il pensa à une observation qu'il avait faite et qui semblait prouver que chez bien des sujets il y avait moins de fermeté le matin que le soir. Était-ce là un résultat du dualisme des centres nerveux, et la personnalité humaine était-elle double comme le cerveau? y avait-il des heures où l'hémisphère droit est le maître de nos volontés; y en avait-il d'autres où c'est le gauche; l'un de ces hémisphères possède-t-il des qualités spéciales que l'autre n'a pas, et selon que c'est celui-ci ou celui-là qui est entré en activité, a-t-on tel caractère ou tel tempérament? Cela serait curieux et reviendrait à dire que, mouton le matin, on peut être tigre le soir. Chez lui, c'était un mouton qui s'éveillait, que dans la journée un tigre dévorait. A quel hémisphère appartenait l'une ou l'autre de ces personnalités?

Mais il se fâcha de se laisser prendre par ces réflexions; c'était bien l'heure, vraiment, d'étudier cette question de psychologie; c'était de Caffié qu'il devait s'occuper et du plan qui, dans la rue, avant qu'il se décidât à ramasser ce couteau, s'était instantanément dessiné dans son esprit.

Évidemment, les choses n'étaient ni aussi simples ni aussi faciles que tout d'abord il les avait vues, et pour que son plan réussit, il fallait tout un concours de circonstances qui pouvaient très bien ne pas se trouver réunies.

La concierge ne le verrait-elle point passer? Quelqu'un ne monterait ou ne descendrait-il pas l'escalier? Serait-il seul? Ouvrirait-il? Ne sonnerait-on point quand ils seraient enfermés ensemble?

Il y avait là toute une série de questions qui ne s'étaient pas tout d'abord présentées à son esprit, mais qui maintenant s'imposaient.

Il fallait les examiner, les peser, et ne pas se jeter à l'étourdie dans une aventure qui pouvait présenter de tels hasards.

Toute la journée était à lui heureusement, et, comme dans l'état d'agitation où il se trouvait il n'y avait pas à penser au travail, il la donnerait à cet examen: l'enjeu en valait la peine; son honneur et sa vie.

Aussitôt qu'il fut habillé, il sortit et s'en alla droit devant lui par les rues dont le mouvement du matin encombrait déjà les trottoirs.

Ce fut seulement quand il eut quitté le centre de Paris qu'il put réfléchir comme il le voulait, c'est-à-dire sans être dérangé à chaque instant par des gens pressés qu'il devait éviter ou par des lecteurs de journaux qui, ne regardant pas devant eux, se jetaient sur lui.

Évidemment les risques étaient autrement sérieux qu'il n'avait imaginé, et, en les voyant se dessiner, il se demanda s'il devait aller plus loin. Supprimer Caffié, bien; se faire prendre, non.

Alors il fut surpris de constater qu'il n'éprouvait aucune déception; au contraire, c'était plutôt une sorte d'apaisement qui se faisait en lui.

--Si c'est impossible...

Il n'était pas homme à s'acharner follement contre l'impossible: il aurait fait un rêve... un mauvais rêve, et ce serait tout.

Il s'arrêta et, après un moment d'hésitation, tournant sur ses talons, il rebroussa chemin: à quoi bon aller plus loin? Il n'avait plus à réfléchir ni à balancer le pour et le contre; Il fallait renoncer à ce plan, décidément trop dangereux.

Mais il avait à peine fait quelques pas pour revenir chez lui qu'il se demanda si, réellement, ces dangers étaient tels qu'il venait de les entrevoir, et s'il se trouvait bien en face d'une impossibilité radicalement démontrée.

Sans doute, la concierge pouvait le remarquer quand il passerait devant sa loge, soit en montant, soit en descendant; mais elle pouvait aussi ne le point remarquer: cela, en réalité, dépendait de lui pour beaucoup, et de la façon de procéder.

Tous les soirs, cette vieille concierge aux reins ankylosés avait à allumer le gaz dans deux corps de bâtiment, celui de la rue et celui de la cour. Elle commençait par celui de la rue et, avec la gêne qu'elle éprouvait à marcher, elle devait mettre un temps assez long à gravir ses cinq étages ainsi qu'à les redescendre. Que de la rue on guettât le moment où, à la nuit tombante, elle sortirait de sa loge, son rat-de-cave allumé à la main; qu'on montât aussitôt l'escalier derrière elle, mais d'un peu loin et sans la rejoindre, de façon à se trouver sur le palier du premier étage quand elle-même arriverait sur celui du second, et on aurait tout le temps, l'affaire faite, de regagner la rue avant qu'elle fût revenue dans sa loge après avoir allumé le gaz de ses deux escaliers. Il s'agissait pour cela de procéder régulièrement, méthodiquement, sans se presser, mais aussi sans s'attarder.

Était-ce impossible?

Là précisément se trouvait le point délicat, celui qu'il fallait examiner avec sang-froid, sans se laisser influencer par aucune autre considération que celle qui dérivait du fait même.

Il avait donc eu tort de ne pas continuer sa route, et le mieux était assurément de sortir de Paris: à la campagne, dans les champs ou les bois, il trouverait le calme qui était indispensable à son cerveau surexcité, dans lequel les idées se choquaient comme les vagues d'une mer démontée.

Il était en ce moment au milieu du faubourg Saint-Honoré: il prit une rue qui devait le conduire aux Champs-Elysées, à cette heure matinale, déserts assurément.

Longuement il examina toutes les hypothèses qui pouvaient se présenter, et il arriva à la conviction que ce qui lui avait apparu impossible ne l'était nullement: qu'il conservât son calme, qu'il ne perdît pas le sentiment du temps écoulé et il pouvait très bien échapper à la concierge,--ce qui était le point capital.

A la vérité, le danger de la concierge écarté, tout n'était pas dit; il restait celui d'être rencontré dans l'escalier par un locataire de la maison; de même restait aussi la mauvaise chance de ne pas trouver Caffié chez lui ou qu'il ne fût pas seul, ou enfin qu'un coup de sonnette arrêtât levée la main au moment décisif; mais, par cela même qu'elles dépendaient uniquement du hasard, ces circonstances ne pouvaient être décidées à l'avance: c'était un aléa; si une d'elles se réalisait, il attendrait au lendemain; ce serait une journée d'agitation de plus à passer.

Mais une question qui devait être décidée à l'avance, parce que, sûrement, elle se présenterait avec des dangers sérieux, c'était celle de savoir comment il justifierait la venue entre ses mains d'une somme d'argent qui, providentiellement et à point nommé, le tirait des embarras contre lesquels il luttait:--Vous avez payé vos dettes, c'est parfait; avec quoi? Vous étiez sans ressources, aux abois, noyé; où avez-vous trouvé celles qui miraculeusement vous ont sauvé?

Il était arrivé au bois de Boulogne; il continua d'aller devant lui; mais, en passant devant une fontaine dont le clapotement attira son attention, il s'arrêta: bien que le temps fût humide et froid sous l'influence d'un fort vent d'ouest chargé de pluie, il avait la langue desséchée: il but deux gobelets d'eau, puis il reprit sa marche, sans s'inquiéter de savoir où elle le porterait.