Conscience

Chapter 17

Chapter 173,882 wordsPublic domain

--On ne traite pas une duchesse comme une marchande des quatre saisons, n'est-ce pas, mon jeune confrère?

Bien qu'en dehors d'un journal boulevardier Balzajette ne lut rien et n'ouvrit jamais un livre pour se tenir au courant, cependant la jeune réputation de Saniel était venue jusqu'à lui,--par ses oreilles,--et précisément parce qu'elle était jeune, il tenait à ménager ce confrère, qui semblait appeler à se faire une belle place. Malgré la haute estime qu'il professait pour ses mérites et sa personne, il n'était pas sans savoir vaguement que les médecins de sa génération, arrivés à de grandes situations, ne le traitaient pas avec toute la considération qu'il s'accordait lui-même, et, pour donner une leçon à ses anciens camarades, il était bien aise de nouer de bonnes relations avec un jeune dans le mouvement; il parlerait de son jeune confrère Saniel: «Vous savez, celui qui vient d'être nommé agrégé», et il raconterait les conseils que lui Balzajette lui avait donnés.

Que madame Dammauville fût remise sur pied, par cette vieille baderne, en temps pour venir à l'audience, Saniel en doutait fort, surtout après que Balzajette lui eut expliqué son traitement; mais, avec la situation que lui aurait faite cette comparution, il ne pouvait que s'en réjouir. Sans doute, il serait fâcheux pour Florentin de n'avoir pas ce témoignage et de ne pas profiter du coup de théâtre préparé par Nougarède; mais, pour lui-même, il ne pouvait que s'en trouver heureux. Malgré toutes les précautions qu'il avait prises, mieux valait ne pas s'exposer à une rencontre avec madame Dammauville dans la chambre des témoins ou même à l'audience. On s'en tiendrait à une lettre appuyée par la déposition de Balzajette, et Florentin n'en serait pas moins acquitté: seul Nougarède aurait à regretter son coup de théâtre; mais il n'avait pas à s'inquiéter des satisfactions ou des déceptions de Nougarède.

Bien entendu, il n'avait pas dit à Philis les idées que son entretien avec Balzajette lui avait suggérées, se contentant de lui résumer les conclusions de cet entretien: avant peu madame Dammauville serait sur pied; Balzajette l'affirmait; s'il n'était pas un maître infaillible, il en savait assez pour qu'on pût ajouter foi à sa parole: puisqu'il promettait un mieux rapide, on devait croire à ce mieux: Florentin serait sauvé; il n'y avait qu'à laisser aller les choses, elles étaient en bonne voie, en aussi bonne que si on les avait soi-même dirigées.

Et Philis, madame Cormier, Nougarède, Florentin lui-même, que la cellule de Mazas n'avait cependant réconcilié, ni avec l'espérance, ni avec la justice providentielle, s'étaient tous complu dans cette idée.

Aussi, quand la chambre des mises en accusation renvoya Florentin devant les assises, l'émoi ne fut-il pas trop violent chez madame Cormier et Philis: madame Dammauville serait en état de faire sa déposition, puisque la veille même elle avait pu quitter son lit, et, bien qu'elle ne fût restée levée qu'une heure, bien qu'elle n'eût pu sortir de sa chambre que pour aller dans son salon, cela suffisait. Nougarède disait que l'affaire viendrait à la seconde session d'avril: d'ici là, madame Dammauville serait assez solide sur ses jambes pour paraître devant le jury et enlever l'acquittement.

Avec Philis, Saniel avait répété que la guérison était certaine, et avec elle aussi il s'en était hautement réjoui; mais tout bas il n'avait pas été sans s'inquiéter de cette guérison: cette rencontre, dont l'idée seule l'avait épouvanté au point de lui faire perdre la tête, allait donc se produire et dans des conditions qui ne pouvaient pas ne pas l'émouvoir. A la vérité, les précautions qu'il avait prises, devaient le rassurer, mais enfin il n'en restait pas moins une incertitude troublante. Qui pouvait savoir! Il eût préféré qu'elle ne quittât pas sa chambre, comme le traitement de Balzajette le donnait à prévoir, et que Nougarède trouvât un moyen pour obtenir sa déposition sans qu'elle l'apportât elle-même; il se fût senti plus rassuré, et c'eût été d'un esprit plus tranquille, avec un visage plus impassible, qu'il se fût rendu à l'audience.

Était-il vraiment méconnaissable? C'était la question qui maintenant l'obsédait, et plusieurs fois par jour il se plaçait devant une glace, la photographie qu'il avait prise chez Philis à la main, et longuement il comparait sa physionomie actuelle avec celle du portrait. Parfois il trouvait que les dissemblances étaient telles que quelqu'un qui ne saurait pas à l'avance que ces deux physionomies appartenaient à la même tête ne l'imaginerait jamais. Mais d'autres fois c'étaient des points de contact qui le frappaient, et alors il se disait qu'ils pouvaient aussi frapper madame Dammauville. La barbe, les cheveux étaient tombés; mais les yeux, ces yeux d'acier, comme disait son ancien camarade le photographe, étaient restés, et rien ne pouvait les changer ni les cacher. Un moyen s'offrait: porter un lorgnon bleu ou des lunettes, se blesser dans une expérience de chimie qui lui imposerait un bandage; mais ce serait un déguisement qui provoquerait la curiosité et des questions d'autant plus dangereuses qu'il coïnciderait avec la suppression de la barbe et des cheveux.--Pourquoi donc a-t-il cherché à changer si complètement sa physionomie?--Il ne fallait pas qu'on se demandât cela, car ce serait ouvrir une piste qui pouvait mener loin.

Mais ces inquiétudes ne le tourmentèrent pas longtemps, car Philis, qui maintenant passait tous les jours rue Sainte-Anne, prendre des nouvelles de madame Dammauville, arriva un soir désespérée et lui annonça que ce jour-là la malade n'avait pu rester levée que quelques minutes et qu'elle avait dû reprendre le lit.

Elle n'irait donc pas à l'audience.

Cette appréhension de se rencontrer face à face, avec madame Dammauville avait fini par l'exaspérer: il se trouvait lâche de la subir, et, puisqu'il n'avait pas la force de la secouer, il était heureux de s'en trouver débarrassé par la seule intervention du hasard, qui, après lui avoir été mauvais si longtemps, lui devenait favorable; la roue tournait.

--Vois madame Dammauville tous les jours, dit-il à Philis, et note tout ce qu'elle ressent; peut-être trouverai-je, pour réparer cet accroc, quelque chose que je suggérerai à Balzajette sans qu'il se doute de rien. D'ailleurs il est à croire que la recrudescence de froid que nous subissons entre pour une bonne part dans sa rechute, et il est probable qu'avec un peu de chaleur printanière elle ira mieux.

Il avait voulu par ce conseil endormir l'inquiétude de Philis et gagner du temps; ce fut précisément le contraire qui arriva; dans son angoisse, qui s'accroissait à mesure qu'approchait le procès, ce n'était pas à des probabilités pas plus qu'à l'influence incertaine du printemps que Philis pouvait se fier, il lui fallait plus et mieux; mais, de peur d'être refusée, elle se garda de lui dire ce qu'elle espérait obtenir.

Ce fut seulement quand elle eut réussi qu'elle parla.

Tous les soirs, en sortant de chez madame Dammauville, elle venait lui raconter ce qu'elle avait appris, et pendant trois jours son récit avait été le même:

--Elle ne peut pas quitter son lit.

Et toujours il lui avait fait la même réponse:

--C'est le froid; certainement, le temps va changer: à la fin de mars, cette gelée et ce vent ne peuvent pas continuer.

Il était peiné de sa désolation et de son angoisse; mais qu'y pouvait-il? Ce n'était pas sa faute si cette rechute se produisait juste au moment décisif; le hasard avait été pendant assez longtemps contre lui: il n'allait pas le contrarier au moment où il se mettait de son côté, en cédant au désir que Philis n'osait pas exprimer, mais qu'il devinait, et en acceptant de voir madame Dammauville.

Le quatrième jour, quand elle entra dans son cabinet, il comprit tout de suite à son allure que quelque changement heureux pour Florentin s'était produit.

--Madame Dammauville s'est levée? dit-il.

--Non!

--Je l'avais pensé à la vivacité et à la légèreté de ton entrée.

--C'est que je suis en effet, bien heureuse: madame Dammauville veut te consulter.

Il lui prit violemment les deux mains et les secouant:

--Tu as fait cela! s'écria-t-il.

Elle le regarda épouvantée.

--Toi! toi! répétait-il avec une fureur croissante.

--Au moins, écoute-moi, murmura-t-elle; tu verras que je ne t'ai compromis en rien.

Compromis! c'était bien à la dignité professionnelle qu'il pensait vraiment!

--Je n'ai pas besoin de t'écouter: je n'irai pas.

--Ne dis pas cela.

--Il ne manquait plus que de disposer de moi à votre guise.

--Victor?

La colère l'affolait.

--Je vous appartiens donc; je suis donc ta chose; tu fais donc de moi ce que tu veux; tu décides et je n'ai qu'à obéir! C'en est trop, à la fin! Tu peux partir, tout est fini entre nous.

Elle l'écoutait anéantie; mais ce dernier mot, qui la frappait dans son amour, lui rendit la force; à son tour elle lui prit les deux mains, et, bien qu'il voulut les dégager, elle les retint dans les siennes:

--Tu peux me jeter à la figure toutes les paroles que t'arrache la colère; tu peux m'adresser tous les reproches que tu trouves que je mérite; je ne me révolterai pas. Sans doute j'ai des torts envers toi, et je sens toute leur portée en voyant combien profondément tu es blessé; mais me chasser, me dire que tout est fini entre nous, non, Victor, tu ne feras pas cela; tu ne le diras pas, car tu sais que jamais homme n'a été aimé comme je t'aime, adoré, respecté: et volontairement, de parti pris, même pour sauver mon frère, je t'aurais compromis!

Il la repoussa:

--Va-t'en, dit-il durement.

Elle se jeta à genoux et, retenant les mains qu'il lui retirait, elle les embrassa désespérément.

--Mais écoute-moi, s'écria-t-elle; avant de me condamner, laisse-moi dire ce que j'ai pour ma défense. Quand même je serais cent fois plus coupable que je ne le suis réellement, tu ne peux pas me repousser avec cette dureté impitoyable.

--Va-t'en!

--Tu perds la tête; la colère t'égare. Qu'as-tu? Il est impossible que ce soit moi qui, par ma maladresse, par ma faute, te mette dans cet état d'exaspération folle. Qu'as-tu, mon bien-aimé?

Ces quelques mots firent plus que la soumission désespérée de Philis et que ses élans d'amour: elle avait raison, il perdait la tête; et si coupable qu'elle se trouvât envers lui, elle ne pouvait pas admettre évidemment que la faute qu'elle avait commise le jetât dans cet accès de folie furieuse; cela n'était pas naturel, et il fallait que, dans ses paroles comme dans ses actions, tout fût naturel, tout fût explicable.

--Eh bien! parle, dit-il, je t'écoute; au surplus, il vaut encore mieux savoir. Parle donc.

X

--Tu dois comprendre, dit-elle avec un peu plus de calme,--car, puisqu'il lui permettait de parler, elle espérait bien le convaincre,--que depuis quatre jours j'ai fait tout ce que j'ai pu pour amener madame Dammauville à l'idée d'appeler en consultation avec M. Balzajette un médecin...

--Qui serait moi.

--... Toi ou un autre; je n'ai prononcé aucun nom; tu ne dois pas me croire assez maladroite pour aller grossièrement te mettre en avant; ce n'eût pas été un bon moyen pour te faire accepter par une femme intelligente; et j'ai assez souci de ta dignité pour ne pas jouer avec elle. Je croyais qu'un autre médecin que M. Balzajette trouverait un remède, un moyen quelconque, un miracle, si tu veux, qui permettrait à madame Dammauville de se rendre au palais de Justice, et je le disais; je le disais sur tous les tons, de toutes les manières, avec autant de persuasion que j'en pouvais mettre dans mes paroles. N'était-ce pas la vie de mon frère que je défendais, notre honneur? Tout d'abord, je trouvai madame Dammauville très opposée à cette idée.--Un autre médecin, à quoi bon? M. Balzajette l'avait bien soignée, puisqu'il avait pu lui faire quitter le lit. Il est vrai qu'elle avait dû le reprendre; mais c'était là un accident qu'on ne pouvait lui imputer sans injustice. Combien de raisons expliquaient cet accident? Sa longue maladie, sa faiblesse, les mauvaises conditions d'un temps dur. Elle irait mieux bientôt, elle le sentait. D'ailleurs, dût-elle se faire porter au palais de Justice, qu'elle n'hésiterait pas.

--Elle ferait cela!

--Assurément. Personne n'a plus qu'elle le sentiment du juste: elle se trouverait coupable de ne pas apporter son témoignage à un innocent; ne pas le sauver quand elle le peut, serait prendre la responsabilité de sa perte. Il est donc certain que, si elle ne peut pas venir à l'audience toute seule, elle fera tout pour y venir n'importe comment, au bras de M. Balzajette, sur une civière. J'étais donc assez tranquille de ce côté; mais je ne l'étais pas pour la civière. Que penserait-on si on la voyait en cet état? Quelle impression ferait sur les jurés cette malade! Sa maladie laisserait-elle à son témoignage toute sa valeur? Cela me fit insister. Je crois t'avoir dit que madame Dammauville me témoigne maintenant une sympathie affectueuse, qui chaque jour va s'augmentant: elle me fait rester près d'elle plus longtemps; elle m'écoute avec bienveillance; enfin elle me témoigne une véritable amitié; comme si je la connaissais depuis longtemps et avais pu lui rendre service. Je mis cette bienveillance à profit pour revenir sur la question de la consultation, mais, je te le répète, sans prononcer ton nom et sans jamais te mettre en avant. Que cela soit bien entendu et, je t'en prie, crois-moi quand je te l'affirme. Je lui représentai que, puisque M. Balzajette pouvait se dire, avec toutes les apparences de la raison, qu'il l'avait guérie, il ne devait pas se fâcher qu'elle désirât chercher à consolider cette guérison; que d'ailleurs elle avait des motifs impérieux qui l'obligeaient à ne pas attendre, car il lui en coûterait beaucoup de se présenter à la cour d'assises dans un appareil théâtral qui n'était pas du tout dans son caractère et dans ses habitudes. Il ne m'avait pas fallu grande finesse pour deviner que le souci de peiner ce vieil ami de son mari, qu'elle est trop intelligente pour ne pas connaître, était l'empêchement principal qui s'opposait à cette consultation. Ce fut alors que ton nom fût prononcé.

--Tu l'avoues donc!

--Tu vas voir comment et tu diras si tu dois t'en fâcher. Je n'ai pas passé tant de temps auprès de madame Dammauville sans lui parler de maman, et par conséquent sans lui dire comment tu l'as guérie d'une paralysie qui, par plus d'un point, ressemblait à la sienne. Il n'était pas mal, n'est-ce pas, de dire ce que tu avais fait pour nous, et, sans rien laisser soupçonner de mon amour, je pouvais bien sans doute faire ton éloge que dictait la seule reconnaissance. Tu connais trop les malades pour ne pas deviner que madame Dammauville elle-même m'avait, la première, interrogée bien des fois sur ces points de ressemblance entre sa paralysie et celle de maman, sur le traitement que tu avais ordonné, sur les effets qu'il avait produits, et naturellement comme toujours, quand je parle de toi, quand j'ai la joie de prononcer ton nom, je lui avais répondu longuement, en détail; ce n'est pas un crime, cela?

Elle attendit un moment en le regardant; sans adoucir la dureté de son regard, il lui fit signe de continuer.

--Quand j'insistai pour la consultation, madame Dammauville se rappela ce que je lui avais dit et la première,--tu entends: la première,--prononça ton nom. Je n'avais pas de raisons, il me semble, pour m'enfermer dans une réserve qui eût été inexplicable et incompréhensible; je racontai donc tout ce que pouvait dire une femme d'un homme dans ta position. Puisque tu avais soigné et guéri ma mère, j'avais bien le droit de faire ton éloge; avec une nature comme la sienne, elle n'eût pas compris que je ne le fisse point, et certainement elle eût cru à l'ingratitude de ma part. Je citai ton travail sur les maladies de la moelle, et cela encore était tout naturel: puisque c'est d'une maladie de la moelle que ma mère a été guérie, il m'était permis, si ignorante que je fusse en médecine, de l'avoir lu et étudié avant la guérison. Comme elle manifestait le désir de le connaître, j'offris de le lui prêter...

--Est-ce naturel, cela?

--Avec une autre que madame Dammauville, non, sans doute; mais elle n'est point un esprit frivole, ses lectures sont sérieuses; elle sait beaucoup; enfin, je crus pouvoir le lui prêter sans faire mal et sans encourir ton blâme. Je le lui apportai il y a deux jours, et tout à l'heure elle m'a dit que sa lecture l'avait décidée à t'appeler.

--Je n'irai certes pas: elle a son médecin.

--Ne va pas imaginer que je suis chargée de te demander de lui faite visite tout est entendu avec M. Balzajette, qui doit t'écrire ou te voir, je ne sais au juste.

--Cela serait bien extraordinaire de la part de Balzajette!

--Peut-être le juges-tu mal. Quand madame Dammauville lui a parlé de toi, il n'a pas soulevé la plus petite objection; au contraire, il a fait ton éloge; il dit que tu es un des rares jeunes en qui on peut avoir confiance; ce sont ses propres paroles que madame Dammauville m'a rapportées.

--Que m'importe le jugement de cette vieille bête!

--Je t'explique comment tu es appelé en consultation, non parce que j'ai parlé de toi, mais parce que tu inspires confiance à M. Balzajette. Si bête qu'il soit, il te rend justice et sait ce que tu vaux.

Il était donc arrivé, le moment de cette rencontre qu'il n'avait pas voulu croire possible tout d'abord, et qui, cependant, se présentait dans de telles conditions qu'il ne voyait pas comment l'éviter. Refuser Philis, il le pouvait; mais Balzajette? Comment? sous quel prétexte? Un collègue l'appelait en consultation, pourquoi ne s'y rendrait-il pas? Il eût prévu ce coup, qu'il aurait quitté Paris jusqu'au moment du procès; mais il était pris à l'improviste. Que dire pour justifier une absence qu'il n'avait pas annoncée? Il n'avait pas de mère, de frères qui pussent l'appeler et auprès desquels il fût obligé de rester. D'ailleurs il voulait aller à l'audience, et, puisque son témoignage devait peser d'un poids considérable sur la conviction des jurés, c'était son devoir de l'apporter à Florentin; c'eût été une lâcheté méprisable de manquer à ce devoir, et, de plus, c'eût été une imprudence: aux yeux de tous, il devait paraître n'avoir rien à craindre, et cette assurance, cette confiance en soi étaient une des conditions de son salut. Or, s'il venait à l'audience, et à tous les points de vue il était impossible qu'il n'y vînt pas, il s'y rencontrerait avec madame Dammauville, puisqu'elle voulait s'y faire porter au cas où elle ne pourrait pas s'y rendre librement. Soit chez elle, soit au palais de Justice, la rencontre était donc fatale, et, quoi qu'il eût fait, les circonstances plus fortes que sa volonté l'avaient préparée et amenée: tout ce qu'il tenterait ne l'empêcherait pas.

La seule question qui méritât d'être à cette heure sérieusement pesée était celle de savoir où cette rencontre serait moins dangereuse pour lui,--chez madame Dammauville, ou au Palais? Tout le reste était au-dessus de lui, et échappait à sa volonté.

Il réfléchissait ainsi silencieusement, sans plus s'occuper de Philis que si elle n'était pas près de lui, ne la regardant pas, les yeux perdus dans le vague, le front contracté, les lèvres serrées, quand la sonnette de l'entrée résonna: comme Joseph était à son poste, Saniel ne bougea pas.

--Si c'est un malade, dit Philis, qui ne voulait pas partir déjà, j'attendrai dans la salle à manger.

Et elle se leva.

Avant qu'elle fût sortie, Joseph entra:

--Monsieur le docteur Balzajette, dit-il.

--Tu vois, s'écria Philis.

Sans lui répondre, Saniel fit signe à Joseph d'introduire le docteur Balzajette, et, tandis qu'elle disparaissait légèrement, sans bruit, il se dirigea vers le salon.

Balzajette vint à lui les deux mains tendues:

--Hé! bonjour, mon jeune confrère! Enchanté de vous rencontrer.

L'accueil était bienveillant, amical et aussi protecteur; Saniel y répondit de son mieux.

--Depuis que nous nous sommes rencontrés, continua Balzajette, j'ai pensé à vous. A cela, rien que de naturel, car vous m'inspirez une vive sympathie, et ce n'est pas d'aujourd'hui; la première fois que vous êtes venu me faire visite, vous m'avez tout de suite plu; je vous ai deviné et me suis dit «Voilà un grand garçon qui fera son chemin.» Vous souvenez-vous?

Assurément il se souvenait; et de toutes les visites qu'il avait faites à ce moment aux médecins et aux pharmaciens de son quartier, celle à Balzajette avait été la plus dure; il était impossible de montrer plus de morgue, plus de hauteur; plus de dédain, que ce solennel n'en avait mis dans son accueil. Mais alors le jeune confrère était perdu dans la foule des pauvres diables et vraisemblablement il y resterait; tandis que, maintenant qu'il en était sorti, on ne savait pas où il irait.

--Je vous disais que j'avais pensé à vous, continua Balzajette; c'est à propos de cette cliente dont vous m'avez parlé; vous savez?

--Madame Dammauville?

--Précisément. Je l'ai remise sur pied comme j'en étais sûr et comme je vous l'avais annoncé; mais, depuis, cette mauvaise température lui a fait reprendre le lit. Ce n'est qu'une affaire de jours, sans aucun doute; seulement, en attendant, la pauvre femme s'irrite, s'impatiente; vous savez, jeune confrère, les femmes! Enfin, que vous dirai-je? Pour calmer cette impatience, je lui ai spontanément proposé une consultation, et naturellement j'ai prononcé votre nom, qui était indiqué par votre beau travail sur les lésions médullaires; je l'ai appuyé comme il convenait, avec l'estime qu'il s'est acquise, et j'ai eu la satisfaction de le voir accepter.

Saniel remercia comme s'il croyait à la parfaite sincérité de cette proposition spontanée.

--J'aime les jeunes, et tiens à vous dire que, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, je serai heureux de vous introduire dans ma clientèle. Pour madame Dammauville, quel jour voulez-vous que nous prenions?

Comme Saniel paraissait hésitant, Balzajette, se méprenant sur la cause de son silence, insista:

--C'est une impatiente, dit-il; prenons donc le jour le plus rapproché qu'il sera possible.

Il fallait répondre, et dans ces conditions un refus n'était pas explicable.

--Voulez-vous demain? dit-il.

--Demain, c'est entendu. Votre heure?

Avant de répondre, Saniel alla à son bureau et consulta un almanach, ce qui parut parfaitement ridicule à Balzajette:

--Est-ce qu'il s'imagine, le jeune confrère, que je vais croire son temps si étroitement pris, qu'il lui faut des combinaisons pour me donner une heure? Mais ce n'était point une combinaison de ce genre que Saniel cherchait: poser devant cette vieille baderne, l'éblouir, il avait bien la tête à cela! Son almanach donnait le lever et le coucher du soleil, et c'était l'heure précise de ce coucher qu'il voulait: 26 mars, 6 h. 20 m.; à ce moment, il ne ferait pas encore assez nuit pour que les lampes fussent allumées chez madame Dammauville, et déjà, cependant, le jour serait assez sombre pour que dans l'incertitude du soir elle le vît mal.

--Voulez-vous six heures un quart? Je passerai vous prendre à six heures.

--Volontiers; seulement je vous demanderai d'être très exact; j'ai un dîner pour sept heures, rue Royale.

Et Saniel promit l'exactitude; ce dîner était une circonstance favorable qui lui promettait de sortir de chez madame Dammauville avant qu'on apportât les lampes.

Quand Balzajette fut parti, il alla rejoindre Philis dans la salle à manger où elle attendait anxieuse:

--Rendez-vous est pris pour demain, à six heures un quart, chez madame Dammauville.

Elle se jeta à son cou:

--Je savais bien que tu me pardonnerais.

XI

Ce ne fut pas sans émotion que, le lendemain, Saniel vit s'écouler l'après-midi, et, bien qu'il se fût mis au travail pour employer son temps, à chaque instant il s'interrompait pour regarder l'heure.

Parfois il trouvait qu'elle passait vite, puis tout de suite qu'elle ne marchait pas.