Chapter 11
Mais ce n'était point de cette façon qu'elle avait procédé: au lieu de courir après ceux qui employaient ces boutons, elle avait cherché ceux qui les fabriquaient ou les vendaient, et tout de suite, sans aller plus loin que le _Bottin_, elle avait trouvé ce fabricant: A. Pélinotte; _manufacture de boutons métal pour pantalons, marque de fabrique A. P., Couronne et Coq_, faubourg du Temple.
Tout d'abord, ce fabricant s'était montré assez peu disposé à répondre aux questions de l'agent qui s'était rendu chez lui; mais, quand il avait commencé à comprendre qu'il pouvait retirer un avantage de l'affaire, en bon commerçant qu'il était, jeune et actif, il avait mis ses livres et ses placiers à la disposition de la justice. Sa prétention, en effet, était que ses boutons, grâce à une barrette en cuivre, autour de laquelle le fil s'enroulait au lieu de passer dans des trous, ne coupaient jamais le fil et qu'ils étaient incassables: quand ils sautaient, c'était avec un morceau de l'étoffe. Quelle meilleure justification de ses prétentions, quelle meilleure réclame que ce bouton arraché avec un morceau du pantalon de l'assassin? Il fallait que l'affaire vint aux assises et que, dans tous les journaux, on parlât des boutons A.P.; pour ce résultat, il eût payé un bon prix.
On ne lui avait demandé que son concours, et, au bout de quelques jours, les recherches avaient pu commencer, guidées par une liste dont l'exactitude épargnait les démarches inutiles.
Un matin, un agent de la sûreté arriva avenue de Clichy et trouva le tailleur Valérius dans sa boutique, occupé à lire son journal. Car ce n'était pas seulement quand la patrie était en danger que Valérius se passionnait pour la lecture des journaux, c'était tous les matins et tous les soirs: quand les affaires politiques allaient mal, il prenait si tragiquement les soucis qu'elles lui causaient qu'il fallait les conversations et surtout les consommations du café pour l'en distraire, et alors, bien entendu, il ne travaillait pas; au contraire, lorsqu'elles allaient à peu près bien, personne n'était plus appliqué que lui à la besogne, il ne sortait pas de sa petite boutique et, la lecture du journal du matin finie, il ne quittait ses ciseaux que pour s'asseoir à sa machine à coudre, et, tout en appuyant sur la pédale, il ruminait ce qu'il avait lu: politique, polémique, faits divers, tribunaux et feuilleton.
Rien de ce qui se publiait dans les journaux ne lui échappait; aussi aux premiers mots de l'agent comprit-il tout de suite de quoi il allait être question:
C'est pour l'affaire de la rue Sainte-Anne que vous avez besoin de ces renseignements? demanda-t-il.
--Franchement, oui.
--Eh bien, franchement aussi, je ne sais si le secret professionnel me permet de vous répondre.
L'agent, qui n'était pas bête, sentit tout de suite à qui il avait affaire, et, au lieu de s'abandonner à l'envie de rire qu'avait provoquée cette réponse faite noblement, par ce bonhomme dont la longue barbe noire touffue et la calvitie accentuaient la gravité, il prit une figure de circonstance:
--C'est à discuter, dit-il.
--Alors discutons: un client confiant dans ma probité et ma discrétion me donne un pantalon à faire; il me paye comme il convient, sans rien rabattre et au jour dit; les choses se passent entre nous loyalement; je lui donne un bon pantalon honnêtement confectionné, il me paye en bon argent. Nous sommes quittes; ai je le droit ensuite, par des paroles imprudentes ou autrement, de fournir des armes contre lui? Le cas est délicat.
--Mettez-vous l'intérêt de l'individu au-dessus de celui de la société?
--Quand il s'agit du secret professionnel, oui. Où irions-nous si l'avocat, le notaire, le médecin, le confesseur, le tailleur pouvaient accepter des compromissions sur ce point de doctrine? A l'anarchie tout simplement, et, en fin de compte, ce serait l'intérêt de la société qui en souffrirait.
L'agent, qui n'avait pas de temps à perdre, commençait à s'impatienter.
--Je vous ferai remarquer, dit-il, que le tailleur, quelle que soit l'importance de sa profession, n'est pas tout à fait dans les mêmes conditions que le médecin ou le confesseur, qui ne tiennent pas une comptabilité pour ce que leur confient leurs clients. Vous, n'est-ce pas, vous avez un livre sur lequel vous inscrivez les commandes de vos clients?
--Certainement.
--De sorte que si, mal inspiré et persévérant dans une théorie poussée à l'extrême, vous ne voulez pas répondre à mes questions, je n'aurais qu'à aller chercher le commissaire de votre quartier qui, en vertu des pouvoirs que la loi lui confère, saisirait vos livres....
--Ce serait de la violence, et ma responsabilité se trouverait dégagée.
--Et sur ces livres M. le juge d'instruction verrait à qui vous avez fourni un pantalon de cette étoffe; il ne resterait plus qu'à découvrir dans quel intérét vous avez voulu égarer les recherches de la justice.
Disant cela, il avait pris dans sa poche une petite boîte et, développant un papier de soie, il en avait tiré un bouton auquel adhérait un morceau d'étoffe bleu marine.
Valérius, que la menace du commissaire n'avait nullement ému, car il était homme à braver le martyre, regardait curieusement la boite; quand l'agent en sortit délicatement le bouton, il laissa échapper un mouvement de vive surprise.
--Vous voyez, s'écria l'agent, que vous connaissez cette étoffe!
--Voulez-vous me permettre de la regarder? dit Valérius.
--Volontiers, mais à condition de n'y pas toucher; elle est précieuse.
Valérius prit la boîte et, s'approchant de la devanture, il regarda le bouton et le morceau d'étoffe.
--C'est bien un bouton marqué A. P., comme vous le constatez, et nous savons que vous employez ces boutons.
--Je ne le nie pas; ce sont de bons boutons, et je ne donne que du bon à ma clientèle.
Rendant la boîte à l'agent, il avait été prendre un gros livre qu'il s'était mis à feuilleter; des morceaux d'étoffe étaient collés sur les pages, et à côté se trouvaient quelques lignes d'une grosse écriture. Arrivé à une page où se voyait un morceau de drap bleu, il prit la botte et compara ce morceau à celui du bouton, en le regardant au jour.
--Monsieur, s'écria-t-il, je vais vous dire des choses graves.
--Je vous écoute.
--Nous tenons l'assassin de la rue Sainte-Anne, et c'est moi qui vais vous donner le moyen de le découvrir.
--Vous avez fait un pantalon de cette étoffe? J'en ai fait trois; mais il n'y en a qu'un qui vous intéresse, celui de l'assassin. Je vous ai dit tout à l'heure que le secret professionnel m'empêchait de répondre à vos questions; mais ce que je viens de voir délie ma conscience. Comme je vous l'ai expliqué, quand j'ai confectionné un bon pantalon pour un client qui me l'a payé en bon argent, je ne crois pas avoir le droit de révéler à qui que ce soit au monde, même à la justice, les affaires de ce client.
--J'ai compris, interrompit l'agent que l'impatience gagnait.
--Mais cette réserve de ma part repose sur la réciprocité: à bon client, bon tailleur. Si le client n'est pas bon, la réciprocité cesse, ou plutôt elle continue sur un autre terrain,--celui de la guerre: on s'est mal conduit avec moi, je rends la pareille. Le pantalon auquel appartient cette étoffe,--il montra le bouton,--je l'ai fait pour un... particulier que je ne connaissais pas, et qui se présentait à moi comme Alsacien, ce que j'acceptai d'autant plus facilement qu'il s'exprimait avec un fort accent étranger. Ce pantalon, je n'ai pas à vous dire comme je l'ai soigné: je suis patriote, monsieur. Il avait été convenu qu'il serait payé contre livraison. Quand cette livraison eut lieu, la jeune apprentie qui en était chargée eut la faiblesse de ne pas exiger l'argent: on allait me l'apporter à l'instant, enfin toutes les roueries des mauvais débiteurs. J'y courus. Je fus mal reçu et ne pus rien obtenir; ce serait pour le lendemain sans faute. Le lendemain on menaça de me jeter du haut en bas des escaliers. Le surlendemain, on avait déménagé à la cloche de bois. Plus personne. Disparu; sans laisser d'adresse comme vous pouvez le penser.
--Et ce client?
--Je vous livre son nom sans hésitation aucune: Fritzner, non un Alsacien, comme j'avais cru, mais un Prussien à coup sûr, qui certainement a fait le coup, sa disparition le lendemain du crime en est la preuve.
--Vous dites que vous n'avez pu vous procurer son adresse?
--Mais vous qui disposez d'autres moyens que moi, vous la trouverez: vingt-sept à trente ans, taille moyenne, yeux bleus, barbe blonde et complet bleu de cette étoffe.
L'agent écrivait ce signalement sur son carnet à mesure que le tailleur le donnait.
--S'il n'a pas quitté Paris avec les trente-cinq mille francs volés, nous le trouverons, dit-il, et ce sera grâce à vous.
--Heureux de vous être bon à quelque chose.
L'agent allait sortir; il se ravisa:
--Vous disiez que vous aviez fait trois costumes de cette étoffe.
--Oui, mais il n'y a que celui du Fritzner qui compte; les deux autres l'ont été pour d'honnêtes gens bien connus dans le quartier, et qui m'ont loyalement payé.
--Puisqu'ils ne peuvent pas être inquiétés, vous ne devez pas avoir de scrupules à les nommer: ce n'est pas pour la justice que je vous demande leurs noms, c'est pour moi; ils feront bien dans mon rapport et prouveront que mes recherches ont été poussées à fond.
--L'un est un commerçant de la rue Truffant, il se nomme M. Blanchet; l'autre est un jeune homme qui arrive d'Amérique et se nomme M. Florentin Cormier.
--Vous dites Florentin Cormier? demanda l'agent, qui se rappela que ce nom était celui d'une personne qu'on avait vue chez Caffié le jour du crime; vous le connaissez?
--Pas précisément; c'est la première fois que je l'habille; mais je connais sa mère et sa soeur, qui habitent la rue des Moines depuis cinq ou six ans au moins; de bien honnêtes gens qui travaillent dur et ne doivent rien à personne.
Le lendemain matin, vers dix heures, peu de temps après le départ de Philis, Florentin, qui lisait le journal dans la salle à manger, pendant que madame Cormier préparait le déjeuner, entendit des pas, qui voulaient se faire légers, s'arrêter sur le palier devant leur porte. Son oreille, depuis quelques jours, s'était trop habituée aux bruits de la maison pour se tromper: il y avait dans ces pas une hésitation ou une précaution qui trahissaient évidemment un étranger; et avec le peu de relations qu'ils avaient, un étranger était sûrement un ennemi,--celui qu'il attendait.
Un coup de sonnette donné d'une main ferme le fit sauter sur sa chaise; il n'y avait pas à hésiter lentement et en prenant un air indifférent, il alla ouvrir.
Il trouva devant lui un homme d'une quarantaine d'années, vêtu d'un veston court, coiffé d'un chapeau melon, au visage affable et fin.
--Monsieur Florentin Cormier?
--C'est moi.
Il le fit entrer dans la salle à manger.
--M. le juge d'instruction vous prie de passer à son cabinet.
Madame Cormier sortit de la cuisine pour entendre ces quelques mots, et, si Florentin, qui la regardait, ne lui avait pas fait un geste énergique, elle se serait trahie; les paroles qu'elle avait sur les lèvres «Vous venez arrêter mon fils!» lui auraient échappé; elle les refoula.
--Et pouvez-vous me dire pour quelle affaire M. le juge d'instruction me convoque? demanda Florentin en affermissant sa voix.
--Pour l'affaire Caffié.
--Et à quelle heure dois-je me présenter devant M. le juge d'instruction?
--Tout de suite.
--Mais mon fils n'a pas déjeuné! s'écria madame Cormier. Au moins prends quelque chose avant de partir, mon cher enfant.
--Ce n'est pas la peine.
Il lui fit un signe pour qu'elle n'insistât pas: sa gorge était trop serrée pour avaler un morceau de pain, et il importait de ne pas trahir son émotion devant cet agent.
--Je suis à vous, dit-il.
Venant à sa mère, il l'embrassa, mais légèrement, sans épanchement, comme s'il ne sortait que pour une courte absence.
--A tout à l'heure!
Elle était éperdue: mais, comprenant qu'elle compromettait son fils si elle s'abandonnait, elle se contint.
XX
Puisque c'était un rôle qu'il remplissait, Florentin se dit qu'il devait le jouer jusqu'au bout de son mieux, en entrant dans la peau du personnage qu'il voulait être, et ce rôle était celui de témoin.
Il avait été le clerc de Caffié; la justice voulait l'interroger sur son ancien patron, rien n'était plus naturel; c'était cela seulement, et rien que cela, qu'il pouvait admettre; par conséquent, il devait s'intéresser aux recherches de la police, et avoir la curiosité d'apprendre où elles en étaient.
Ce fut la question qu'il posa à l'agent lorsqu'ils marchèrent côte à côte dans la rue:
--Avancez-vous dans l'affaire Caffié?
--Je ne la connais pas, dit l'agent, qui trouvait prudent de rester sur la réserve, et je n'en sais pas plus que ce que racontent les journaux.
En sortant de la maison de sa mère, Florentin avait remarqué sur le trottoir opposé un homme qui paraissait être là en station; au bout de quelques minutes, en tournant une rue, il vit que cet homme les suivait à une certaine distance: donc ce n'était point une simple comparution devant le juge d'instruction, car on ne prend pas ces précautions avec: un témoin.
Lorsqu'ils arrivèrent place Clichy, l'agent lui demanda s'il voulait monter en voiture, mais il n'accepta point. A quoi bon? c'était une dépense inutile.
Alors il vit l'agent lever son chapeau comme s'il saluait quelqu'un, mais sans que ce salut bien certainement s'adressât à personne; et aussitôt l'homme qui les suivait se rapprocha. Ce coup de chapeau était un signal: comme, des quartiers déserts des Batignolles, ils entraient dans la foule, on craignait qu'il n'essayât de se sauver; le caractère de l'arrestation s'accentuait.
Après les pressentiments et les craintes qui l'avaient tourmenté en ces derniers jours, cela n'était pas pour l'étonner, mais puisque l'on gardait ces ménagements avec lui c'est que tout n'était pas encore décidé: il devait donc se défendre de son mieux. Affolé avant le danger, il se sentait moins faible maintenant qu'il était dedans.
En arrivant au palais de Justice, il fut immédiatement introduit dans le cabinet du juge d'instruction. Mais celui-ci ne s'occupa pas de lui aussitôt: il était en train d'interroger une femme; il continua, et Florentin put l'examiner à la dérobée: c'était un homme de tournure élégante et aisée, jeune encore, qui avait plutôt l'air d'un boulevardier ou d'un sportsman que d'un magistrat, sans rien de solennel ni d'imposant.
Tout en continuant son interrogatoire, lui aussi examinait Florentin, mais d'un coup d'oeil rapide, sans insister, comme par hasard, et simplement parce que ses regards la rencontraient. Devant une table, un greffier écrivait, et près de la porte deux gendarmes attendaient avec la physionomie ennuyée et vide de gens qui sont ailleurs.
Bientôt le juge d'instruction leva la tête vers eux:
--Vous pouvez emmener l'inculpée.
Puis tout de suite s'adressant à Florentin, il lui demanda son nom, ses prénoms, et son domicile.
--Vous avez été le clerc de l'agent d'affaires Caffié; pourquoi l'avez-vous quitté?
--Parce que mon travail était trop pénible.
--Vous craignez le travail?
--Non, quand il n'est pas excessif; il l'était chez M. Caffié et ne me laissait pas le temps de travailler pour moi: je devais arriver à l'étude le matin à huit heures, j'y déjeunais et n'en partais qu'à sept heures pour aller dîner chez ma mère aux Batignolles; j'avais une heure et demie pour cela; à huit heures et demie il fallait que je fusse de retour et je restais jusqu'à dix heures ou dix heures et demie. En acceptant cette place j'avais cru que je pourrais achever mon éducation interrompue par la mort de mon père, faire mon droit, et devenir mieux qu'un misérable clerc d'homme d'affaires; cela n'était pas possible avec M. Caffié: je le quittai, et ce fut cette seule raison qui nous sépara.
--Où avez-vous été ensuite?
C'était là la question délicate, celle que Florentin redoutait, car elle pouvait soulever contre lui des préventions que rien ne détruirait; cependant il ne pouvait pas ne pas répondre, car ce qu'il ne dirait pas lui-même d'autres le révéleraient: une enquête sur ce point était trop facile.
--Chez un autre homme d'affaires, M. Savoureux, rue de la Victoire, où je ne devais pas travailler le soir. J'y suis resté trois mois environ et suis parti pour l'Amérique.
--Pourquoi?
--Parce que, lorsque j'ai voulu me mettre sérieusement au travail je me suis aperçu que mes études avaient été interrompues trop longtemps pour qu'il me fût possible de les reprendre: j'avais oublié une bonne partie de ce que j'avais mal appris; j'échouerais sans doute à mon baccalauréat, je ne pourrais commencer mon droit que trop tard. Je quittai la France pour l'Amérique, où j'espérais trouver une bonne situation.
--Vous êtes revenu à Paris.
--Il y a trois semaines.
--Et vous avez été chez Caffié?
--Oui.
--Quoi faire?
--Lui demander un certificat qui remplaçât celui qu'il m'avait donné et que j'avais perdu.
--C'est le jour du crime.
--Oui.
--A quelle heure?
--Je suis arrivé chez lui vers deux heures quarante-cinq minutes, et j'en suis reparti vers trois heures et demie.
Vous a-t-il donné le certificat que vous demandiez?
--Oui; le voici.
Et, le tirant de sa poche, il le présenta au juge d'instruction: c'était une attestation disant que, pendant tout le temps que M. Florentin Cormier avait été son clerc, Caffié n'avait eu qu'à se louer de lui, de son travail comme de son exactitude et de sa probité.
--Et vous n'êtes pas revenu chez lui dans la soirée? demanda le juge d'instruction.
--Pourquoi y serais-je revenu? j'avais obtenu ce que je désirais.
--Enfin y êtes-vous ou n'y êtes-vous pas revenu?
--Je n'y suis pas revenu.
--Vous souvenez-vous de ce que vous avez fait en sortant de chez Caffié?
Si Florentin avait pu se faire la moindre illusion sur sa comparution devant le juge d'instruction, la façon dont était conduit son interrogatoire la lui aurait enlevée: ce n'était pas un témoin qu'on questionnait, c'était un inculpé; il n'avait pas à éclairer la justice, il avait à se défendre.
--Parfaitement, dit-il; il n'y a pas si longtemps. En sortant de la rue Sainte-Anne, comme je n'avais rien à faire, je suis descendu sur les quais, et j'ai bouquiné depuis le port Royal jusqu'à l'Institut; mais à ce moment une averse est survenue et je suis remonté aux Batignolles où je suis resté avec ma mère.
--Quelle heure était-il lorsque vous êtes arrivé chez madame votre mère?
--Cinq heures et quelques minutes.
--Ne pouvez-vous pas préciser?
--Cinq heures un quart à quelques minutes près, soit avant, soit après.
--Et vous n'êtes pas ressorti?
--Non.
--Est-il venu quelqu'un chez madame votre mère, après que vous avez été rentré?
--Personne; ma soeur est rentrée à sept heures comme toujours, lorsqu'elle revient de sa leçon.
--Avant de monter chez vous, avez-vous parlé à quelque locataire de la maison?
--Non.
Il y eut une pause et Florentin sentit les yeux du juge fixés sur lui avec une persistance gênante: il semblait que ce regard, qui l'enveloppait de la tête aux pieds, voulût le déshabiller.
--Autre chose, dit le juge d'instruction; vous n'avez pas perdu un bouton de pantalon pendant que vous étiez chez Caffié?
Florentin attendait cette question; et depuis longtemps il avait examiné la réponse qu'il lui ferait. Nier était impossible. Il serait trop facile de le convaincre de mensonge, car, par cela seul qu'on la lui poserait, ce serait dire qu'on avait en main la preuve que ce bouton lui appartenait. Il fallait donc confesser la vérité, si grave qu'elle pût être.
--Effectivement, dit-il, et voici comment...
Il raconta en détail l'histoire du dossier classé sur la plus haute planche d'un casier; sa quasi-chute; l'arrachement du bouton dont il ne s'était aperçu que dans la rue.
Le juge d'instruction ouvrit un tiroir et en tira une petite boîte dans laquelle il prit un bouton qu'il présenta à Florentin.
--Est-ce celui-ci? demanda-t-il.
Florentin le regarda.
--Il m'est assez difficile de répondre, dit-il enfin; un bouton ressemble à un autre.
--Pas toujours.
--Il faudrait pour cela que j'eusse remarqué la forme de celui que j'ai perdu, et je n'y ai prêté aucune attention: il me semble que personne ne sait au juste comment et en quoi sont faits les boutons qu'il porte.
De nouveau le juge d'instruction l'examina:
--Mais le pantalon que vous avez aujourd'hui n'est-il-pas le même que celui auquel ce bouton a été arraché?
--C'est celui que je portais le jour où j'ai été chez M. Caffié.
--Alors il est tout simple de comparer le bouton que je vous montre à ceux de votre pantalon, et votre réponse devient facile.
Il était impossible d'échapper à cette vérification.
--Déboutonnez votre gilet, dit le juge, et faites votre comparaison avec soin, avec tout le soin que vous jugerez bon: la question a son importance.
Florentin ne la sentait que trop, l'importance de cette question; mais, telle qu'elle lui était posée, il ne pouvait pas ne pas répondre franchement.
Il déboutonna son gilet et compara le bouton trouvé avec les siens.
--Je crois que c'est bien le bouton que j'ai perdu, dit-il.
Bien qu'il se fût appliqué à ne pas trahir son angoisse, il sentit que sa voix tremblait et qu'elle avait un accent rauque; alors il voulut expliquer cette émotion:
--C'est là un hasard vraiment terrible pour moi, dit-il.
Le juge d'instruction ne répondit pas.
--Mais parce que j'ai perdu un bouton chez M. Caffié, il n'en résulte pas que ce bouton m'ait été arraché dans une lutte!
--Vous avez votre système, vous le ferez valoir ce n'est pas ici le lieu; je n'ai plus qu'une question à vous poser: Par quel bouton avez-vous remplacé celui que vous aviez perdu?
--Par le premier venu.
--Qui l'a cousu?
--Moi.
--C'est votre habitude de recoudre vos boutons vous même?
Bien que le juge d'instruction n'eût insisté, sur cette dernière question ni par le ton ni par la forme qu'il lui donnait, Florentin voyait l'accusation que sa réponse allait formuler.
--Quelquefois, dit-il.
--Cependant, en rentrant chez vous, vous avez trouvé votre mère, m'avez-vous dit; avait-elle des raisons pour ne pouvoir pas vous recoudre elle-même ce bouton?
--Je ne lui ai pas demandé de le faire.
--Mais quand elle vous a vu le coudre, elle ne vous a pas pris l'aiguille des mains?
--Elle ne m'a pas vu.
--Pourquoi?
--Elle était occupée à préparer notre dîner.
--Il suffit.
--J'étais dans l'entrée de notre logement où depuis mon retour on m'a établi un lit; ma mère était dans la cuisine.
-La cuisine et l'entrée ne communiquent pas entre elles?
--La porte était fermée.
Tout un flot de paroles lui monta aux lèvres pour protester contre les conclusions qui semblaient résulter de ses réponses, mais il s'arrêta; il se voyait pris dans un engrenage, et tous ses efforts pour s'en dégager ne faisaient que l'étreindre plus fortement.
Puisqu'on ne le questionnait plus, le meilleur, semblait-il, était de ne rien dire; et il garda le silence pendant un temps assez long, dont il n'apprécia que vaguement la durée: le juge parlait à mi-voix, le greffier écrivait rapidement, et il n'entendait qu'un murmure monotone que déchiraient les grincements d'une plume sur le papier.
--On va vous lire votre interrogatoire, dit le juge.
Il voulait tendre toute son attention sur cette lecture, mais il ne tarda pas à en perdre le fil: quand les questions passaient d'un fait à un autre, il restait à celui qui venait d'être examiné et arrivait trop tard à celui qu'on abordait: l'impression qu'il éprouva cependant fut que ce qu'il avait dit avait été fidèlement reproduit ou résumé; il signa.
--Maintenant, dit le juge d'instruction, mon devoir m'oblige, en présence des charges qui ressortent de votre interrogatoire, à délivrer contre vous un mandat de Dépôt.
Florentin reçut le coup sans broncher.