Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 9
--Savez-vous, cher comte, me dit l’escamoteur, que vous pourriez faire demain aux habitants de Naples une surprise qui vaudrait son _pesant d’or_ pour les pauvres de la ville?
--Laquelle? dis-je.
--Ce serait, mon cher ami, de jouer à ma place dans une représentation que je dois donner au bénéfice des indigents. Nous mettrions votre nom sur l’affiche au lieu du mien, et l’on ne verrait dans cette substitution qu’une bonne et loyale entente entre deux artistes. Une séance de moins pour moi n’ôterait rien à ma réputation, tandis qu’elle vous couvrirait de gloire; j’aurais alors la double satisfaction d’avoir contribué à secourir bien des infortunes et à mettre en relief le talent de mon meilleur ami.
Cette proposition m’effraya tellement que je me levai de table, comme si j’eusse craint d’en entendre davantage, mais Pinetti avait une éloquence si persuasive, il semblait se promettre tant de plaisir de mon futur triomphe, qu’insensiblement je me laissai aller à promettre tout ce qu’il voulut.
--A la bonne heure, me dit Pinetti, quittez donc enfin cette défiance de vous-même qu’on pardonnerait à peine à un écolier. Voyons, ajouta-t-il, puisqu’il en est ainsi, nous n’avons pas de temps à perdre. Rédigeons notre programme; choisissez dans mes expériences celles qui vous conviendront le mieux, et quant aux apprêts de la séance, reposez-vous-en sur moi, je serai là pour que tout marche selon vos désirs.
Le plus grand nombre des tours de Pinetti s’exécutaient avec le concours de compères, qui apportaient au théâtre différents objets dont l’escamoteur avait les doubles. Cela facilitait singulièrement ses prétendus prodiges. Je ne devais donc pas craindre d’échouer.
Nous eûmes bientôt arrêté le programme, puis nous passâmes à la rédaction de l’affiche, en tête de laquelle j’écrivis avec une profonde émotion:
AUJOURD’HUI 20 AOUT 1796
REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE
AU BÉNÉFICE DES PAUVRES DE LA VILLE DE NAPLES.
SÉANCE DE MAGIE
PAR M. LE COMTE DE GRISY
Suivait l’énumération des expériences que je devais présenter.
Comme nous terminions, les habitués de la maison de Pinetti entrèrent en alléguant quelques excuses, plus ou moins spécieuses, pour justifier leur retard.
Leur tardive arrivée ne m’inspira aucun soupçon, car on entrait chez Pinetti à toute heure de la nuit, sa porte n’étant fermée que depuis la pointe du jour jusqu’à deux heures de l’après-midi, temps qu’il consacrait au sommeil et à sa toilette.
Dès que les nouveaux venus eurent connaissance de ma résolution, il m’en félicitèrent bruyamment et me promirent de m’appuyer de leurs chauds applaudissements. Mais ce concours sera superflu, ajoutèrent-ils, en raison de l’enthousiasme que doit indubitablement exciter votre représentation.
Pinetti remit à l’un de ses domestiques l’affiche, en lui donnant l’ordre de recommander à l’imprimeur de la faire placarder par toute la ville avant le jour.
Un pressentiment me fit faire un geste pour reprendre le papier, mais Pinetti m’arrêta en riant:
--Allons, cher ami, me dit-il, ne cherchez pas à fuir un bonheur assuré, et demain à pareille heure nous célébrerons tous ici votre triomphe.
La galerie fit chorus et, par anticipation, on but, en l’honneur de mes prochains succès, quelques verres de champagne qui achevèrent de dissiper mes hésitations et mes scrupules.
Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et je me couchai sans trop me rendre compte de ce qui s’était passé.
A deux heures de l’après-midi, je dormais encore, lorsque je fus réveillé par la voix de Pinetti:
--Alerte! Edmond, me criait-il à travers la porte, Alerte! nous n’avons pas de temps à perdre; c’est aujourd’hui le grand jour, j’ai mille choses à vous dire.
Je me hâtai de lui ouvrir.
--Ah! cher comte, me dit-il, laissez-moi vous féliciter sur votre bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entièrement louée; on s’arrache les derniers billets; le roi lui-même, accompagné de sa famille, vous fait l’honneur d’assister à votre représentation; nous venons d’en recevoir l’avis.
A ces mots, des souvenirs précis me reviennent; une sueur froide couvre mon front; la terreur qui saisit tout débutant me donne le vertige. Epouvanté, je m’asseois sur le pied de mon lit.--N’y comptez pas, chevalier, m’écriai-je avec fermeté, n’y comptez pas, et, quelque chose qui puisse en arriver, je ne veux pas jouer.
--Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en affectant la tranquillité la plus parfaite; mais mon cher, vous ne songez pas à ce que vous dites; il n’y a plus maintenant possibilité de reculer; les affiches sont posées, et c’est un devoir pour vous de tenir les engagements que vous avez pris. Du reste, pensez-y bien, cette représentation est pour les pauvres, qui vous bénissent déjà et que vous ne pouvez abandonner; un refus serait pour le roi une insulte.
Allons! allons! ajouta-t-il, du courage, mon ami; à quatre heures venez me trouver au théâtre; nous ferons ensemble une répétition que je crois du reste inutile, mais qui vous donnera de la confiance. Au revoir!
Une fois livré à moi-même, je restai près d’une heure absorbé dans mes réflexions, cherchant en vain un moyen d’éluder la représentation. A chaque instant une barrière insurmontable se dressait devant moi: le roi, les pauvres, la ville entière, tout enfin semblait me faire un impérieux devoir de tenir ma promesse inconsidérée.
Après m’être bien désespéré, j’en vins à réfléchir qu’aucune difficulté sérieuse ne pouvait se présenter dans cette séance, puisque grand nombre de tours, comme je l’ai dit, étant faits avec l’aide de compères, la plus grande partie du travail revenait à ces collaborateurs.
Fort de cette idée, je repris courage, et à quatre heures, j’arrivai au théâtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-même.
La représentation ne devant commencer qu’à huit heures, j’avais tout le temps nécessaire pour faire mes préparatifs. Je l’employai si bien, que, lorsque vint le moment d’entrer en scène, mes folles appréhensions s’étaient complètement évanouies, et je me présentai devant le public avec assez d’aplomb pour un débutant.
La salle était comble. Le roi et sa famille, installés dans une loge d’avant-scène, semblaient porter sur moi des regards pleins d’une sympathique indulgence. Sa Majesté devait savoir que j’étais un émigré français.
J’attaquai hardiment mon programme par un tour qui devait vivement frapper l’imagination des spectateurs.
Il s’agissait d’emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de faire feu par une fenêtre donnant sur la scène et de l’envoyer dans la mer qui baignait le pied du théâtre. Ceci terminé, j’ouvrais une boîte qui avait été préalablement examinée, fermée et cachetée par les spectateurs, et l’on y trouvait un énorme poisson, qui rapportait la bague dans sa bouche.
Plein de confiance dans la réussite de ce tour, je m’avance vers le parterre en priant qu’on veuille bien me confier une bague. Sur vingt qui me sont présentées j’accepte celle d’un compère que Pinetti m’a désigné à l’avance, et je le prie de la mettre lui-même dans le canon du pistolet que je lui présente.
Pinetti m’avait prévenu que le compère prendrait pour cela une bague en cuivre qui serait sacrifiée, et qu’on lui en rendrait une en or. Le spectateur fait ce que je lui demande; aussitôt j’ouvre la fenêtre, et je décharge le pistolet.
Comme un soldat sur le champ de bataille, l’odeur de la poudre m’exalte; je me sens plein d’entrain et de gaîté, et je me permets quelques heureuses plaisanteries qui sont goûtées du public.
Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de théâtre, s’appelle le _coup de fouet_, je saisis ma baguette magique, et je trace au-dessus de la boîte des cercles plus ou moins cabalistiques. Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je porte au propriétaire de la bague, afin qu’il la retire lui-même de la bouche de mon fidèle messager.
Si le compère joue bien son rôle, il doit témoigner la plus grande stupéfaction. En effet, le monsieur, en recevant sa bague, se met à l’examiner sous toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une surprise extrême. Fier d’une aussi belle réussite, je remonte la scène où je m’incline pour remercier le public des applaudissements qu’il me prodigue. Hélas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte durée et devint pour moi le prélude d’une terrible mystification.
J’allais passer à une autre expérience, lorsque je vois mon spectateur s’agiter vivement en s’adressant à ses voisins, et me regarder comme pour m’adresser la parole. Je crois que pour écarter tout soupçon mon compère poursuit son rôle; seulement, je trouve qu’il abuse de cet effet. Mais quel n’est pas mon saisissement, lorsque mon homme se levant:
--Pardon, Monsieur, me dit-il, il me semble que votre tour n’est pas terminé, puisqu’à la place d’une bague en or ornée de diamants que je vous ai confiée, vous m’en avez rendu une en cuivre garnie de verroterie?
Une erreur me paraissait impossible, aussi tournant le dos, je commence les préparatifs de l’expérience qui doit suivre.
--Monsieur, me crie alors mon spectateur récalcitrant, voulez-vous me faire l’honneur de répondre à ma question? Si la fin de votre tour est une plaisanterie, je l’accepte comme telle, et vous me rendrez ma bague en sortant. S’il n’en est pas ainsi, je ne puis me contenter de l’horrible bijou que vous m’avez remis.
Un silence profond régnait dans la salle; on ignorait les causes de cette réclamation, et l’on pouvait croire que c’était une mystification qui, comme d’ordinaire, finirait à la plus grande gloire de l’opérateur.
Le réclamant, le public et moi, nous nous trouvions dans le même embarras, dans la même incertitude; c’était une énigme dont seul je pouvais donner le mot, et ce mot, je l’ignorais.
Voulant cependant sortir de cette position aussi critique que ridicule, je m’approche de mon impitoyable créancier, je jette un coup d’œil sur la bague que je lui ai remise, et je demeure attéré en reconnaissant qu’elle est véritablement en cuivre grossièrement doré.
Le spectateur auquel je me suis adressé n’était donc point un compère? pensai-je avec effroi. Pinetti aurait-il voulu me trahir? Cette supposition me semble tellement odieuse que je la repousse, préférant attribuer au hasard cette fatale méprise. Mais que faire? que dire? ma tête était en feu.
En désespoir de cause, j’allais adresser au public quelques excuses sur ce malencontreux accident, lorsqu’une inspiration vint me tirer provisoirement d’embarras.
--Monsieur, dis-je au plaignant en affectant une grande tranquillité d’esprit, continuez-vous à croire que votre bague, en passant par mes mains, s’est changée en cuivre?
--Oui, Monsieur, et de plus j’ai l’assurance que celle que vous m’avez remise n’a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai confiée.
--Eh bien, Monsieur, repris-je avec aplomb, voilà justement où est le merveilleux du tour: cette bague va insensiblement reprendre sa première forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trouverez exactement telle qu’elle était lorsque vous me l’avez confiée. C’est ce que nous appelons en termes cabalistiques le _changement imperceptible_.
Cette réponse me faisait gagner du temps; je comptais à la fin de la séance voir le réclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu’il fût, et le prier de me garder le secret.
Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes et je continuai ma séance. Les compères n’avaient rien à faire dans le tour suivant, je n’avais donc rien à craindre cette fois. Aussi m’approchant de la loge où se trouvait le roi, je le priai de me faire l’honneur de prendre une carte. Il le fit de très bonne grâce. Mais, nouvelle fatalité! Sa Majesté n’eut pas plutôt regardé la carte choisie par elle que, fronçant le sourcil, elle la rejeta sur la scène avec les marques du plus profond mécontentement.
Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j’essaie de le parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connaître la cause d’un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous, mon enfant, toute l’étendue de mon désespoir, lorsque j’y vois, tracée en caractères dont il m’est facile de reconnaître la source, une grossière injure à l’adresse de Sa Majesté.
Je voulus balbutier quelques excuses; de la main, le roi m’imposa dédaigneusement silence.
Oh! alors, je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, car le vertige s’empara de mon cerveau, je crus que j’allais devenir fou.
J’avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les batteries étaient dressées pour me couvrir de confusion et de ridicule; j’étais tombé dans l’infâme guet-apens qu’il m’avait si traîtreusement dressé.
Cette idée me rend une sauvage énergie; je me sens saisi d’un affreux désir de vengeance; je me précipite vers la coulisse où doit se trouver mon ennemi; je veux le saisir au collet, l’amener sur la scène comme un malfaiteur, et lui faire demander grâce et pardon.
L’escamoteur n’y était plus! Je cours de tous côtés comme un insensé; mais, à quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les huées me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le poids de tant d’émotions, je m’évanouis.
Pendant huit jours, je fus en proie à une fièvre ardente et au délire, criant sans cesse vengeance contre Pinetti. Et pourtant je ne savais pas tout encore!
J’appris plus tard que cet homme indigne, cet ami déloyal était sorti de sa cachette, après mon évanouissement; qu’il était entré en scène, à la demande de quelques compères, et qu’il avait continué la séance, aux grands applaudissements de la salle entière.
Ainsi donc, toute cette amitié, toutes ces protestations de dévouement n’étaient qu’une comédie, qu’un tour d’escamotage. Pinetti n’avait jamais eu pour moi la moindre affection; ses caresses n’avaient eu d’autre but que de me faire tomber dans le piége qu’il tendait à mon amour-propre; il voulait détruire par une humiliation publique une concurrence qui le gênait.
Il eut de ce côté un succès complet, car depuis ce jour, mes amis, mêmes les plus intimes, craignant sans doute que le ridicule dont j’étais couvert ne rejaillît sur eux, me tournèrent subitement le dos.
Cet abandon m’affecta vivement, mais j’avais trop de fierté pour mendier le retour d’affections aussi frivoles, et, loin de chercher un rapprochement, je résolus de quitter immédiatement la ville. D’ailleurs, je méditais un projet de vengeance pour l’exécution duquel la solitude m’était nécessaire.
Pinetti avait fui lâchement après le sanglant affront qu’il m’avait infligé. Le provoquer en duel, c’eût été lui faire trop d’honneur. Je jurai de le battre avec ses propres armes et d’humilier à mon tour mon vil mystificateur.
Voici le plan que je me traçai:
Je devais me livrer avec ardeur à tous les exercices de la prestidigitation et approfondir cet art dont je n’avais fait qu’effleurer les principes. Puis, lorsque je serais bien sûr de moi-même, que j’aurais ajouté au répertoire de Pinetti des tours nouveaux, je poursuivrais mon ennemi dans ses voyages, je le devancerais dans chaque ville ou j’y jouerais concurremment avec lui et je l’écraserais partout de ma supériorité.
Plein de cette idée, je convertis en numéraire tout ce que je possédais, et je me réfugiai à la campagne. Là, complétement retiré du monde, je me livrai à l’exécution de mes projets de vengeance.
Je ne puis vous dire, mon ami, tout ce que je déployai de patience et combien je travaillai pendant les six mois que dura ma séquestration volontaire. J’en fus heureusement récompensé, car ma réussite fut complète.
J’acquis une adresse à laquelle je n’eusse jamais osé prétendre. Pinetti n’était plus un maître pour moi, et je devenais son rival.
Non content de ces résultats, je voulus l’éclipser encore par la richesse de ma scène. Je fis donc exécuter des appareils avec un luxe inouï jusqu’alors, sacrifiant à l’organisation de mon cabinet tout ce que je possédais.
Avec quel bonheur je contemplai ces brillants instruments, dont chacun me présentait une arme capable de faire de mortelles blessures à la vanité de mon adversaire! De quelle joie profonde mon cœur battit à la pensée de la lutte que j’allais engager avec lui!
C’était maintenant entre Pinetti et moi un duel d’amour-propre, mais un duel à mort; l’un de nous deux devait rester sur le terrain, et j’avais le droit d’espérer que je sortirais vainqueur de cette lutte.
Avant de commencer mes voyages, je pris des renseignements sur mon rival, et j’appris qu’après avoir parcouru l’Italie méridionale, en s’arrêtant dans les villes les plus importantes, il venait de quitter Lucques pour se rendre à Bologne. Je sus en outre qu’au sortir de cette ville, il devait gagner successivement Modène, Parme, Plaisance, etc.
Sans perdre de temps, je partis pour Modène, afin de le précéder dans cette ville et de lui enlever ainsi la possibilité d’y donner des représentations. D’énormes affiches annoncèrent les représentations
DU COMTE DE GRISY, PHYSICIEN FRANÇAIS.
Mon programme devait présenter un grand attrait, car il comprenait tous les tours de Pinetti. Or, les journaux les avaient tellement prônés depuis quelque temps, que j’avais lieu de croire qu’ils seraient parfaitement accueillis.
En effet, la salle fut envahie avec autant d’empressement que lors de ma désastreuse représentation de Naples; mais cette fois le résultat ne me laissa rien à désirer. Les perfectionnements que j’avais apportés aux expériences de mon rival, et surtout l’adresse que je déployai dans leur exécution, me concilièrent tous les suffrages.
Dès lors mon succès fut assuré, et les représentations suivantes achevèrent de placer mon nom au dessus de ceux des prestidigitateurs les plus en vogue de l’époque.
Suivant le plan que je m’étais tracé, je quittai Modène aussitôt que j’appris que Pinetti devait y arriver, et je me rendis à Parme.
Mon rival, plein de foi dans son mérite et ne pouvant croire à mes succès, s’installa dans le théâtre même que je venais de quitter.
Mais alors commencèrent pour lui d’amères déceptions. La ville entière était saturée du genre de plaisir qu’il annonçait. Personne ne répondit à son appel, et, pour la première fois, il vit glisser entre ses mains le succès auquel il s’était si facilement habitué.
Le chevalier Pinetti, accoutumé à trôner sans partage, n’était pas homme à céder la place à celui qu’il appelait un débutant. Il avait deviné mes projets. Loin d’attendre l’attaque, il se présenta de front pour le combat, et vint s’établir à Parme, presqu’en face du théâtre où je donnais mes représentations.
Mais cette ville lui fut aussi funeste que la précédente: il eut la douleur de voir ma salle constamment remplie, tandis que son spectacle était entièrement délaissé.
Il faut vous dire aussi, mon ami, que tous les bénéfices que je réalisais ne servaient qu’à défrayer un luxe qui faisait ma force. Que m’importaient l’or et l’argent? Je ne rêvais que la vengeance, et pour la satisfaire je délaissais la richesse. Je voulais briller avant tout et faire pâlir à mon tour l’astre qui m’avait autrefois éclipsé.
Je déployais pour mes représentations un faste de souverain. Ce n’était partout que fleurs et tapis; le péristyle et les couloirs du théâtre en étaient littéralement couverts. La salle et la scène, étincelantes de lumières, présentaient aux regards éblouis de nombreux écussons portant à l’adresse des dames des compliments dont la tournure délicate prévenait en faveur du galant comte de Grizy, et lui gagnaient d’avance toutes les sympathies.
C’est ainsi que j’écrasai Pinetti, qui de son côté mit tout en œuvre pour m’opposer une vigoureuse résistance.
Mais que pouvaient ses oripeaux et ses ornements surannés contre, je puis le dire, mon élégance et ma bonne tenue?
Plaisance, Crémone, Mantoue, Vicence, Padoue, Venise virent notre lutte acharnée, et, malgré sa rage et son désespoir, l’orgueilleux Pinetti dut, sinon reconnaître, du moins subir ma supériorité. Abandonné même de ses admirateurs les plus zélés, il se résigna à plier bagage, et se dirigea vers la Russie. Quelques succès vinrent, un instant, le consoler de ses défaites. Mais, comme si la fortune eût entrepris de compenser par des rigueurs extrêmes les faveurs dont elle l’avait si longtemps comblé, une longue et cruelle maladie épuisa sa santé ainsi que les faibles ressources qu’il s’était ménagées. Réduit à la plus affreuse misère, il mourut dans le village de Bartitchoff, en Volhinie, chez un seigneur qui l’avait recueilli par compassion.
Pinetti une fois parti, ma vengeance était satisfaite, et, maître du champ de bataille, j’aurais pu abandonner une carrière que ma naissance semblait m’interdire. Mais ma position de médecin était brisée, et d’un autre côté, j’étais retenu par un motif que vous apprécierez plus tard, c’est que, lorsqu’on a une fois goûté de cet enivrement que donnent les applaudissements du public, il est bien difficile d’y renoncer. Bon gré mal gré, je dus poursuivre la carrière de l’escamotage.
Je songeai alors à utiliser la vogue que j’avais acquise, et je me dirigeai vers Rome, pour y terminer brillamment la série de mes représentations en Italie.
Pinetti n’avait jamais osé aborder cette ville, moins pourtant par défiance de lui-même que par crainte du Saint-Office, dont il ne parlait qu’en tremblant. Le chevalier était excessivement prudent quand il s’agissait de la conservation de sa personne; il craignait d’être pris pour sorcier et de finir sa vie dans un auto-da-fé. Plus d’une fois il m’avait cité l’exemple du malheureux Cagliostro qui, condamné à mort, n’avait dû qu’à la clémence du pape la grâce de voir commuer sa peine en une prison perpétuelle.
Confiant dans les lumières de Pie VII et, du reste, n’ayant ni les prétentions au sortilége qu’affectait Pinetti, ni le charlatanisme de Cagliostro, j’allai dans la capitale du monde chrétien donner des représentations qui furent très suivies.
Sa Sainteté elle-même, en ayant entendu parler, me fit l’insigne honneur de me demander une séance, en me prévenant que j’aurais pour spectateurs les hauts dignitaires de l’Eglise.
Vous devez penser, mon enfant, avec quel empressement je me rendis à ses désirs et avec quels soins je fis les préparatifs de cette solennité.
Après avoir choisi dans mon répertoire les meilleurs de mes tours, je me mis encore l’esprit à la torture pour en imaginer un qui, tout de circonstance, présentât un intérêt digne de mon illustre public. Mais je n’eus pas besoin de chercher bien longtemps; le plus ingénieux des inventeurs, le hasard, vint à mon secours.
La veille même du jour où la représentation devait avoir lieu, je me trouvais chez un des premiers horlogers de la ville, lorsqu’un domestique vint s’informer si la montre de Son Eminence le cardinal de *** était réparée.
--Elle ne le sera que ce soir, répondit l’horloger, et j’aurai l’honneur d’aller moi-même la porter à votre maître.
Quand le serviteur se fut éloigné:
--Voici une belle et excellente montre, me dit le marchand; le cardinal auquel elle appartient lui attribue une valeur de plus de dix mille francs, parce que, pense-t-il, commandée par lui au célèbre Bréguet, cette pièce est unique dans son genre. Pourtant, chose bizarre! il y a deux jours, un jeune fou de notre ville est venu me proposer pour mille francs une montre du même artiste, exactement semblable à celle-ci.
Pendant que l’horloger me parlait, j’avais déjà conçu un projet pour ma séance.
--Pensez-vous, lui dis-je, que, cette personne soit toujours dans l’intention de se défaire de sa montre?
--Certainement, répondit l’artiste. Ce jeune prodigue, qui a déjà dissipé son patrimoine, en est réduit maintenant à se défaire de ses bijoux de famille; les mille francs seront donc fort bien venus.
--Mais où trouver ce jeune homme?
--Rien de plus facile; dans une maison de jeu qu’il ne quitte plus.