Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 8
--C’est inutile, mon ami; je sens que je suis frappé à mort; il me reste à peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je réclame toute votre indulgente amitié.... Sachez, ajouta-t-il en me tendant une main déjà glacée, que je n’ai point été injustement insulté... J’ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, je vis au dépens des dupes que je fais.... Secondé par une fatale adresse et plus encore par un instrument que j’ai imaginé, je trichais journellement au jeu.
--Comment! vous, Zilberman? fis-je en retirant vivement ma main de la sienne.
--Oui, moi, répondit le moribond, qui d’un regard suppliant sembla me demander grâce;...
Edmond, ajouta-t-il, en réunissant tout ce qui lui restait de forces, au nom de notre ancienne amitié ne m’abandonnez pas..... pour l’honneur de ma famille, qu’on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous en conjure, débarrassez-moi de cet instrument, faites le disparaître. Il découvrit son bras auquel était fixée une petite boîte.
Je la détachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y rien comprendre.
Ranimé par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec l’expression de la plus vive admiration: Voyez pourtant comme c’est ingénieux! Cette boîte peut s’attacher au bras sans en augmenter visiblement le volume. On y met des cartes que l’on a disposées à son gré. Lorsqu’il s’agit de couper, on place sans affectation la main sur le jeu qui se trouve sur la table, de manière à le cacher tout entier; on presse la détente que vous voyez là, en appuyant légèrement le bras sur le tapis, et aussitôt, les cartes préparées sortent, tandis qu’une pince vient subtilement saisir l’autre jeu et le ramène dans la boîte.
Aujourd’hui, pour la première fois, mon instrument a mal fonctionné; la pince a laissé une carte sur la table.... mon adversaire.....
Zilberman ne put terminer la phrase..... il avait rendu le dernier soupir.
Les confidences de Zilberman, sa mort, m’avaient jeté hors de moi-même, ajouta Torrini, je me hâtai de sortir de sa chambre. Rentré chez moi, je me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester à Florence, je me décidai à partir pour Naples.
J’emportai avec moi la fatale boîte, sans prévoir l’usage que j’en pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai de côté. Cependant, quand je me livrai à l’escamotage, j’y songeai pour l’exécution de mon coup de piquet, et l’heureuse application que j’en fis me valut un de mes plus beaux succès de prestidigitateur.
A ce souvenir, les yeux de Torrini s’animèrent d’un éclat inaccoutumé, et me firent pressentir un récit intéressant. Il continua en ces termes:
Un escamoteur nommé Comus[1], possédait un coup de piquet qu’il exécutait, il faut le dire, avec une merveilleuse adresse. Les éloges qu’on lui prodiguait à ce sujet le rendaient très glorieux; aussi ne manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait exécuter ce tour incomparable, portant ainsi un défi à tous les prestidigitateurs en renom. J’avais alors quelque réputation. Cette prétention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manière de faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien supérieur au sien, je résolus de relever le gant qu’il jetait à la face de tous ses rivaux.
Je me rendis donc à Genève, où il se trouvait, et je lui proposai une représentation commune, dans laquelle un jury serait chargé de prononcer sur notre mérite respectif.
Comus accepta avec empressement, et, au jour fixé, un nombre immense de spectateurs accourut pour nous voir opérer.
En sa qualité de doyen, mon adversaire commença. Mais, mon cher Robert, pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos deux manières de faire, je vais d’abord vous dire comment il exécuta sa partie.
S’étant fait donner un jeu, il le décacheta, le fit mêler, puis le reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manière qu’elles se trouvèrent face contre face ou dos à dos. Ce dérangement, qui semblait un effet du hasard, lui procura l’occasion de manipuler le jeu, tout en ayant l’air de le remettre dans un ordre convenable; aussi, quand il eut terminé, je reconnus, comme je m’y attendais, qu’il avait marqué d’un petit pli, à peine perceptible, certaines cartes qui devaient lui donner une dix-huitième majeure, un roi, un quatorze d’as.
Cela fait, Comus remit le jeu à son partenaire en le priant de le mêler de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; précaution inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l’on prenne pour priver quelqu’un de la vue par ce moyen, la proéminence du nez laisse toujours un vide suffisant pour qu’on y voie distinctement.
Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le mêler à son tour, mais vous comprenez facilement qu’il ne s’agissait pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manière à ce que celles qu’il avait marquées lui échussent dans la distribution que ferait son adversaire.
Le _saut de coupe_, comme vous le savez, neutralise l’action de couper; par conséquent Comus était sûr du succès.
En effet, les choses se passèrent ainsi, et de chaleureux applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste.
J’ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui étaient accordés surtout par des amis et des compères, car, lorsque je me présentai à mon tour pour exécuter ma partie, un murmure désapprobateur accueillit mon entrée en scène. Le mauvais vouloir des spectateurs était même si manifeste, qu’il eût suffi pour m’intimider si, à cette époque, je n’avais été en quelque sorte cuirassé contre toutes les appréciations ou préventions du public.
Les spectateurs étaient loin de s’attendre à la surprise que je leur ménageais. Au lieu de réclamer un partenaire dans la salle, ainsi que l’avait mon rival, ce fut à Comus lui-même que je m’adressai pour ma partie.
A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles ne furent pas les exclamations, quand après avoir prié mon adversaire de me bander les yeux et de me lier les mains, je lui déclarai que non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore que je le laissais libre, lorsqu’il aurait désigné dans quelle couleur il voulait être repic et capot, de donner les cartes par deux ou par trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait!
J’avais un jeu tout préparé[2] dans ma petite boîte; j’étais sûr de mon instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie?
Grâce à ces dispositions secrètes, ma manière de faire était si simple, qu’il était impossible de deviner comment je m’y prenais, tandis que les manipulations de Comus faisaient nécessairement supposer qu’on était victime de sa dextérité. Je fus déclaré vainqueur à l’unanimité. Des bravos prolongés accueillirent cette décision, et les amis mêmes de Comus, délaissant mon rival, vinrent m’offrir une charmante épingle en or, surmontée d’un gobelet, insigne de ma profession. Cette épingle, à ce que m’apprit un des assistants, avait été commandée par le pauvre Comus, qui croyait bien qu’elle lui serait revenue.
Je puis, ajouta Torrini, me vanter à bon droit de cette victoire, car si Zilberman m’avait laissé la boîte, il ne m’avait pas montré le coup de piquet dont j’ai imaginé moi-même les combinaisons. Ce tour n’était-il pas, je vous le demande, bien supérieur à celui de Comus qui, il est vrai, faisait illusion à la multitude, mais que le moindre prestidigitateur pouvait facilement deviner?
En sa qualité d’inventeur, Torrini avait un amour-propre extrême; mais c’était, je crois, son seul défaut, et il le rachetait, du reste, par la facilité avec laquelle lui-même accordait aux autres des éloges. S’il attribuait à chacun la part de mérite qui lui revenait, il avait à cœur qu’on lui rendît la justice qui lui était due.
Son récit terminé, je lui adressai les compliments les plus sincères, tant sur son invention que sur l’avantage qu’il en avait retiré vis-à-vis de Comus.
Ainsi voyageant, et nous arrêtant de temps à autre pour donner des séances dans les villes où nous pouvions espérer faire recette, nous dépassâmes Limoges et nous nous trouvâmes sur la route qui mène de cette ville à Clermont.
Torrini se proposait de donner quelques représentations dans le chef-lieu du Puy-de-Dôme, après quoi il voulait retourner directement en Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations.
Je comptais moi-même me séparer alors de lui. Il y avait environ deux mois que nous voyagions ensemble; or, c’était à peu près le terme que j’avais fixé pour la réparation de l’automate, et mon travail était sur le point d’être terminé.
D’un autre côté, j’avais le droit de demander mon congé, sans crainte d’être taxé d’ingratitude. La santé de Torrini était devenue aussi bonne que nous pouvions l’espérer, et je lui avais donné tout le temps dont je pouvais raisonnablement disposer.
Néanmoins, il me coûtait de parler encore de séparation, car mon professeur enchanté de mes progrès et de mon adresse, ne concevait pas que je puisse avoir d’autre intérêt, d’autre désir que celui de continuer à voyager avec lui, et de finir par être ou son suppléant ou son successeur.
Sans doute, cette position m’aurait convenu à bien des égards, car, je l’ai dit, ma vocation était irrévocablement fixée. Mais, soit que de nouveaux instincts se fussent éveillés en moi, soit que l’intimité dans laquelle je vivais avec Torrini m’eût ouvert les yeux sur les inconvénients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu’à sa succession.
Ma détermination de partir était donc bien arrêtée: de pénibles circonstances retardèrent encore le moment de la séparation.
Nous étions sur le point d’arriver à Aubusson, ville célèbre par ses nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique étaient sur le devant de la voiture; moi j’étais à mon travail; nous descendions une côte, et Antonio avait serré le frein puissant destiné à enrayer les roues de notre véhicule. Tout à coup, j’entends le bruit d’un objet qui se brise, puis la voiture, violemment lancée, descend avec une rapidité effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts à tout briser et produisent un balancement régulier qui s’accroît en nous menaçant d’une chute épouvantable.
Tremblant et respirant à peine, je me cramponne à mon établi comme à une planche de salut et, les yeux fermés, j’attends avec terreur la mort qui paraît inévitable.
Un instant nous sommes sur le point d’échapper à notre catastrophe. Nos vigoureux chevaux, habilement dirigés par Antonio, avaient tenu bon dans cette course effrénée; nous étions enfin arrivés au bas de la côte. Déjà même nous passions devant les premières maisons d’Aubusson, quand la fatalité conduit de ce côté une énorme voiture chargée de foin qui, sortant d’une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage. Son conducteur ne s’aperçut du danger que lorsqu’il n’était plus temps d’y parer. La rencontre était inévitable, le choc fut terrible.
Lancé violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant étourdi par la douleur, mais presqu’aussitôt revenu à moi, je pus encore descendre de voiture et m’approcher de mes compagnons de voyage. Antonio, couvert de contusions sans gravité, soutenait Torrini, qui beaucoup plus maltraité que nous, avait le bras démis et une jambe cassée.
Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient été tués sur le coup. Quant à la voiture, la caisse seule était à peu près intacte, le reste se trouvait complétement démembré.
Un médecin, que l’on alla chercher, arriva presque en même temps que nous dans une auberge voisine où nous avions été conduits.
Ici, je pus admirer la force d’âme de Torrini qui, dissimulant avec un courage héroïque ses vives souffrances, voulut qu’on s’occupât d’abord de nous avant de songer à lui. Quelques instances que nous fîmes, il nous fut impossible de vaincre sa résolution.
Ma guérison et celle d’Antonio furent assez rapides; quelques jours suffirent pour notre entier rétablissement. Mais il n’en fut pas ainsi de Torrini, qui fut forcé de passer par toutes les opérations et les différentes phases d’une jambe cassée.
Cet homme, qui n’avait, pour ainsi dire, de sensibilité que pour les chagrins passés, pour les douleurs morales, accepta avec la résignation la plus philosophique les conséquences de ce nouveau malheur.
Cependant elles pouvaient être terribles pour lui: la réparation de la voiture, le médecin, notre séjour forcé à l’auberge allaient lui coûter fort cher. Pourrait-il continuer ses représentations, remplacer ses chevaux perdus, etc.? Cette pensée nous causait de cruelles inquiétudes à Antonio et à moi. Torrini seul ne désespérait pas de l’avenir:
--Laissez faire, disait-il avec une entière confiance en lui-même, quand une fois je serai rétabli, tout ira bien; que peut craindre un homme courageux et plein de santé? _Aide-toi, le Ciel t’aidera_, a dit notre bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute que nous ne sortions de ce mauvais pas.
Afin de tenir compagnie à cet excellent homme et lui procurer quelques distractions, j’apportai mon établi près de son lit et, tout en travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui avaient été si fatalement interrompues.
Le jour vint enfin où j’eus la joie de mettre la dernière main à mon automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut enchanté. Si notre blessé avait été moins malheureux, j’aurais profité de cette circonstance pour prendre congé de lui, mais pouvais-je abandonner en cet état l’homme qui m’avait sauvé la vie? D’ailleurs, une autre pensée m’était venue aussi. Quoique Torrini ne nous eût rien dit de sa position pécuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous apercevoir qu’elle était fort embarrassée. Mon devoir n’était-il pas de chercher à la relever, si cela était en mon pouvoir? Je communiquai certain projet à Antonio, qui l’approuva en me priant toutefois d’en remettre l’exécution à un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos suppositions s’étaient vérifiées.
Cependant les journées étaient bien longues près du malade, car, ainsi que je l’ai dit, mes travaux de mécanique se trouvaient terminés, et l’escamotage était un sujet de conversation depuis longtemps épuisé.
Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver une parole à échanger, je me souvins de la promesse qu’il m’avait faite de me raconter l’histoire de sa vie, et je la lui rappelai.
A cette demande, Torrini soupira.
--Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon récit de tristes souvenirs, ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de ma vie d’artiste. Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, c’est une dette que j’ai contractée envers vous, je dois m’acquitter.
Ne vous attendez pas à ce que je vous raconte jour pour jour toute mon existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je veux seulement citer quelques épisodes intéressants qui forment, pour ainsi dire, les jalons d’une carrière beaucoup trop agitée, et vous donner la description de quelques tours qui ne doivent point être arrivés à votre connaissance. Ce sera, j’en suis certain, la partie de mon récit qui vous intéressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton d’une plaisante prophétie, quelle que soit aujourd’hui votre résolution de ne pas suivre l’art que je cultive, je puis pourtant, sans être un Nostradamus, vous prédire que tôt ou tard vous vous y livrerez avec passion et que vous y obtiendrez des succès. Ce que vous allez entendre, mon ami, vous montrera, du reste, qu’il n’est pas permis à l’homme de dire, avec le dicton populaire: _Fontaine, je ne boirai pas de ton eau_.
CHAPITRE VI.
TORRINI ME RACONTE SON HISTOIRE.--PERFIDIE DU CHEVALIER PINETTI.--UN ESCAMOTEUR PAR VENGEANCE.--COURSE AU SUCCÈS ENTRE DEUX MAGICIENS.--MORT DE PINETTI.--SÉANCE DEVANT LE PAPE PIE VII.--LE CHRONOMÈTRE DU CARDINAL ***.--DOUZE CENTS FRANCS SACRIFIÉS POUR L’EXÉCUTION D’UN TOUR.--ANTONIO ET ANTONIA.--LA PLUS AMÈRE DES MYSTIFICATIONS.--CONSTANTINOPLE.
Mon nom est Edmond de Grizy, et celui de Torrini appartient à Antonio, mon beau-frère. Ce brave garçon, que vous avez pris à tort pour mon domestique, a bien voulu me suivre dans ma mauvaise fortune, afin de m’aider dans mes séances. Vous avez pu remarquer, du reste, aux égards que je lui témoigne, que, tout en lui laissant des travaux qui conviennent mieux à son âge qu’au mien, je le regarde comme mon égal, et que je le considère, j’aurais dit autrefois comme mon meilleur ami, je dis à présent comme l’un de mes deux meilleurs amis.
Mon père, le comte de Grisy, habitait dans le Languedoc une propriété, reste d’une fortune jadis considérable, mais que les circonstances avaient de beaucoup diminuée.
Dévoué au roi Louis XVI, et l’un de ses plus fidèles serviteurs, il courut au jour du danger faire un rempart de son corps à son souverain, et il fut tué lors de la prise des Tuileries, dans la journée du 10 août.
J’étais alors moi-même à Paris, et profitant du désordre qui régnait dans la capitale, je pus franchir les barrières et gagner notre petit domaine de famille. Là, je déterrai à la hâte une somme de cent louis que mon père réservait pour les cas imprévus; je joignis à cet argent quelques bijoux qui me venaient de ma mère, et, muni de ces faibles ressources, je me rendis à Florence.
Les valeurs que j’avais sauvées se montaient à cinq mille francs; cette somme était insuffisante pour me faire vivre de mes rentes; je dus chercher dans mon travail de quoi subvenir à mon existence. Mon parti fut bientôt pris; mettant à profit l’excellente instruction que j’avais reçue, je me livrai avec ardeur à l’étude de la médecine. Quatre ans après j’obtenais le diplôme de docteur. J’avais alors vingt-sept ans.
Je m’étais fixé à Florence, où j’espérais me créer une clientèle. Malheureusement pour moi, dans cette ville au climat si doux, au soleil si bienfaisant, le nombre des médecins dépassait celui des malades, et ma nouvelle profession, à cela près du profit, était une véritable sinécure.
Je vous ai raconté déjà, à propos du malheureux Zilberman, comment je partis brusquement de la capitale de la Toscane pour aller me fixer à Naples.
Plus heureux qu’à Florence, j’eus la chance, en y arrivant, de traiter avec succès un malade qui avait résisté à la science des meilleurs médecins de l’Italie.
Mon client était un jeune homme d’une très haute famille. Sa guérison me fit le plus grand honneur, et me plaça immédiatement parmi les médecins renommés de Naples.
Ce succès, la vogue qu’il me valut, m’ouvrirent bientôt les portes de tous les salons, et la noblesse de mon nom, rehaussée par les manières d’un gentilhomme élevé à la cour de Louis XVI, me rendit l’homme indispensable des soirées et des fêtes.
De quelle douce et belle existence n’eussé-je pas continué de jouir, si le sort, jaloux de mon bonheur, ne fût venu briser cet heureux avenir en me lançant dans les vives et brûlantes émotions de la vie artistique!
* * * * *
On était aux premiers jours du carnaval de 1766. Un homme remplissait l’Italie de son nom et de son immense popularité; il n’était bruit partout que des prodiges opérés par le chevalier Pinetti.
Ce célèbre escamoteur vint à Naples, et la ville entière courut à ses intéressantes représentations.
Je me passionnai moi-même pour ce genre de spectacle; j’y passais toutes mes soirées, cherchant à deviner chacun des tours exécutés par le chevalier, et pour mon malheur, je finis par avoir la clef d’un grand nombre d’entre eux.
Je ne m’en tins pas là: je voulus aussi les exécuter devant quelques amis; le succès stimula mon amour-propre et me donna l’ambition d’augmenter mon répertoire. J’arrivai à posséder la _séance_ complète de Pinetti.
Le chevalier fut pour ainsi dire éclipsé. On ne parlait plus dans la ville que de mon habileté et de mon adresse; c’était à qui solliciterait la faveur d’obtenir de moi une représentation. Mais je ne répondais pas à toutes les demandes, car par un raffinement de coquetterie j’étais avare de mon talent, espérant ainsi en relever le prix.
Mes spectateurs privilégiés s’en montraient d’autant plus remplis d’enthousiasme, et chacun prétendait que j’égalais Pinetti, si je ne le surpassais même.
Le public est si heureux, mon cher enfant, fit Torrini d’un ton de mélancolique regret, lorsqu’il peut opposer à l’artiste en renom quelque talent naissant! Il semble que ce souverain dispensateur de la vogue et de la renommée se fasse un malin plaisir de rappeler à l’homme qu’il encense que toute réputation est fragile, et que l’idole d’aujourd’hui peut être brisée demain.
La fatuité m’empêchait d’y songer; je croyais à la sincérité des éloges que l’on me prodiguait, et moi, l’homme sérieux, le docteur en renom, j’étais fier de ces futiles succès.
Pinetti, loin de se montrer jaloux de mes triomphes, témoigna le désir de me connaître, et il vint lui-même me trouver.
Il pouvait avoir alors quarante-six ans, mais les apprêts d’une toilette recherchée le faisaient paraître beaucoup plus jeune. Sans avoir les traits fins et réguliers, il possédait une certaine distinction dans la physionomie; ses manières étaient excellentes. Cependant, par un travers d’esprit qu’on ne saurait expliquer, il avait le mauvais goût de porter au théâtre un brillant costume de général, sur lequel s’étalaient de nombreuses décorations.
Cette bizarrerie, qui rappelait trop le charlatan, aurait dû peut-être m’éclairer sur la valeur morale de l’homme; mais ma passion pour l’escamotage me rendit aveugle; nous nous abordâmes comme de vieux amis, et notre intimité fut en quelque sorte instantanée.
Pinetti se montra charmant, causa avec moi de ses secrets, sans y mettre la moindre réticence, et m’offrit même de me conduire au théâtre, pour me montrer les dispositions scéniques de sa séance.
J’acceptai avec le plus grand empressement, et nous montâmes dans son riche équipage.
Dès ce moment, le chevalier affecta avec moi la plus grande familiarité. De la part d’un autre, cela m’eût blessé, ou tout au moins eût excité ma défiance, et je me serais tenu sur la réserve. J’en fus, au contraire, enchanté, car Pinetti avait, par son luxe effréné, conquis une telle considération, qu’un grand nombre de jeunes gens des plus nobles de la ville s’honoraient de son amitié. Pouvais-je me montrer plus fier que ces messieurs?
En peu de jours, nous étions devenus deux amis inséparables. Nous ne nous quittions que pour le temps de nos représentations respectives.
* * * * *
Un soir, après l’une de ces séances intimes, dans laquelle j’avais été couvert d’applaudissements, la tête encore échauffée de ce triomphe, j’allai, comme d’habitude, souper chez Pinetti. Par extraordinaire, je le trouvai seul.
En me voyant entrer, le chevalier accourut au devant de moi, m’embrassa avec effusion et demanda des nouvelles de ma soirée. Je ne lui cachai pas mon succès.
--Oh! mon ami, me dit-il, cela ne me surprend pas, car vous êtes incomparable; certes, ce ne sera point vous faire un compliment exagéré, si je dis que vous pouvez défier les plus habiles et les plus illustres... Et pendant tout le souper, quelques efforts que je fisse, il ne voulut parler que de moi, de mon adresse, de mes succès.
J’avais beau me défendre de ses éloges, le chevalier semblait y mettre tant de sincérité, que je finis par me rendre.
Ma défaite eut même tant de charmes pour moi, que je finis par m’accorder quelques compliments. Comment croire que tous ces éloges n’étaient qu’une comédie pour amener une mystification?
Quand Pinetti me vit arrivé à ce point, et que le champagne eut fini de me tourner la tête: