Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 7
Castelli, qui entendait l’art de la mise en scène, en profita habilement. Il les plaça côte à côte, le visage tourné vers les spectateurs, puis, après avoir toisé des pieds à la tête l’un d’eux, grand gaillard sec et efflanqué, au teint jaune et bilieux:
--Monsieur, lui dit-il avec une politesse affectée, mon intention n’est pas de vous humilier, mais j’ai le regret de vous dire qu’en fait de nourriture, je suis entièrement du goût de M. le curé. Comprenez-vous?
Le grand homme sec parut un instant chercher la solution d’un problème, et finit par se gratter l’oreille, geste significatif qui, chez toutes les nations civilisées ou barbares, se traduit par ces mots: je ne comprends pas.
--Je vais me faire comprendre, reprit Castelli, d’un ton visant à la mystification. Sachez donc que M. le curé n’aime pas les os; on le dit du moins dans les jeux innocents, et je viens de vous le déclarer, je partage l’antipathie de M. le curé sur ce point; vous pouvez donc vous retirer, je ne vous retiens plus. Et Castelli de faire force salutations exagérées à son visiteur éconduit, qui se hâta de regagner sa place.
--Maintenant à nous deux, Monsieur, fit l’escamoteur, en s’adressant à celui qui restait:
--Voyons, mon gros ami, vous consentez donc à être mangé tout vif?
--Oui, Monsieur, j’y consens d’autant plus volontiers que je suis venu ici pour cela.
On apporta au même instant une gigantesque salière.
Le gros garçon regardait d’un air ébahi, semblant demander quel pouvait être l’usage de cet étrange ustensile.
--N’y faites pas attention, lui dit Castelli. Je mange d’ordinaire très épicé, ainsi permettez-moi de vous saler et poivrer, comme j’ai l’habitude de faire.
Et il se mit à saupoudrer le malheureux d’une poudre blanche qui, s’attachant à son visage, à ses mains, à ses vêtements, lui donna bientôt la plus singulière physionomie.
Le gros garçon qui, au début de cette petite scène, essayait de lutter d’entrain et de gaîté avec l’escamoteur, ne riait plus du tout et semblait désirer ardemment la fin de la plaisanterie.
--Ah çà, maintenant, ajouta Castelli en roulant des yeux effrayants, mettez-vous à genoux, élevez vos deux mains au-dessus de la tête et joignez-les en forme de paratonnerre.... Fort bien, mon ami, on dirait vraiment que vous n’avez fait d’autre métier de votre vie que de vous faire manger. Allons, faites votre prière et je commence mon repas.... Y êtes-vous?....
--Oui, Monsieur, murmura le gros garçon devenu blême d’émotion. J’y suis!
Aussitôt Castelli saisit dans sa bouche le bout des doigts du patient et les mord d’une telle force, que ce dernier, comme poussé par un ressort, se redresse tout d’un trait, en s’écriant avec énergie:
--Sacredié! Monsieur, faites donc attention, vous me faites mal!
--Comment! je vous fais mal, dit Castelli avec le plus grand calme; ah çà, mais que direz-vous donc quand j’en arriverai à votre tête? C’est certainement par enfantillage que vous criez ainsi à la première bouchée. Voyons, soyez raisonnable, laissez-moi continuer; j’ai une faim d’enfer et vous me faites languir.
Et Castelli le poussant par les épaules voulait lui faire reprendre sa position. Mais le gros garçon résistait de toutes ses forces en criant d’une voix altérée par la frayeur: je ne veux plus! je vous dis que je ne veux plus! ça fait trop de mal. Enfin, par un effort suprême, il s’échappa des mains de l’escamoteur.
Pendant ce temps, le public, qui entrevoyait le dénouement de cette plaisante scène, remplissait la salle de bruyants éclats de rire. Ce ne fut qu’à grand’peine que Castelli parvint à se faire entendre.
--Messieurs, dit-il en affectant le ton du plus grand désappointement, vous me voyez à la fois surpris et fort contrarié de la fuite de ce Monsieur, qui n’a pas eu le courage de se voir manger entièrement. J’attends maintenant quelqu’un qui veuille bien le remplacer, car, loin de reculer devant l’accomplissement de ma promesse, je me trouve dans de si heureuses dispositions, que je m’engage, après avoir mangé le premier spectateur qui se présentera, à en manger un second, puis un troisième, et enfin, pour me rendre digne de vos suffrages et de vos applaudissements, je promets de dévorer la salle entière.
Cette plaisanterie eut encore un immense succès de rire; mais la farce était jouée, et personne ne se présentant de nouveau pour être dévoré, chacun prit le parti d’aller digérer chez lui la mystification dont il avait eu sa part.
Si de semblables manœuvres réussissaient, on conçoit qu’il devait rester peu de monde pour Torrini. Voulant toujours conserver une certaine dignité vis-à-vis du public, cet homme consciencieux n’annonçait sur ses affiches que des expériences qu’il exécutait réellement, et, s’il tâchait parfois d’en rendre les titres attrayants, il demeurait néanmoins dans les limites de la plus exacte vérité.
CHAPITRE V.
CONFIDENCES D’ANTONIO.--COMMENT ON PEUT PROVOQUER LES APPLAUDISSEMENTS ET LES OVATIONS DU PUBLIC.--LE COMTE DE....., BANQUISTE.--JE RÉPARE UN AUTOMATE.--ATELIER DE MÉCANICIEN DANS UNE VOITURE.--VIE NOMADE: HEUREUSE EXISTENCE.--LEÇONS DE TORRINI; SES PRINCIPES SUR L’ESCAMOTAGE.--UN _grec_ DU GRAND MONDE, VICTIME DE SON ESCROQUERIE.--L’ESCAMOTEUR COMUS.--DUEL AUX COUPS DE PIQUET.--TORRINI EST PROCLAMÉ VAINQUEUR.--RÉVÉLATIONS.--NOUVELLE CATASTROPHE.--PAUVRE TORRINI!
Le lendemain de la séance, Antonio, selon son habitude, vint s’informer de ma santé.
J’ai déjà dit que ce garçon possédait un charmant caractère: toujours gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur était intarissable et ramenait, souvent la gaîté dans notre intérieur, qui sans cela eût été fort triste.
En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air d’opéra qu’il fredonnait depuis le bas de l’escalier.
--Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un français pittoresquement mêlé d’italien, comment va la santé ce matin?
--Très bien, Antonio, très bien, merci.
--Ah oui! très bien, Antonio, très bien! et mon Italien cherchait à reproduire l’intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais cela ne vous empêchera pas de prendre cette potion que vous envoie le docteur mon maître.
--J’y consens, mais, en vérité, ce médicament devient du superflu, car j’éprouve maintenant un bien-être indéfinissable qui me fait présager que, bientôt revenu à la santé, il ne me restera plus qu’à vous remercier de vos bons soins, vous et votre maître, et à m’acquitter envers lui des dépenses occasionnées par ma maladie.
--Per Diou! que dites-vous là, s’écria Antonio, penseriez-vous à nous quitter? Oh! j’espère bien que non.
--Vous avez raison, Antonio, je n’y pense pas aujourd’hui, mais j’y penserai dès que je serai en état de le faire. Vous devez comprendre, mon ami, que malgré tout le chagrin que me causera notre séparation, il faudra bien en arriver là. J’ai hâte de retourner à Blois pour rassurer ma famille, qui doit être dans une mortelle inquiétude.
--Votre famille ne saurait être inquiète, puisque, pour tranquilliser votre père, vous lui avez écrit que votre indisposition n’ayant pas eu de suites, vous vous étiez dirigé vers Angers pour y chercher du travail.
--C’est vrai, mais...
--Mais, mais, interrompit Antonio, vous n’aurez aucune bonne raison à me donner; je vous répète que vous ne pouvez pas nous quitter. D’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je suis sûr que vous seriez de mon avis.
Antonio s’arrêta, parut lutter un instant contre le désir qu’il qu’il avait de me faire une confidence, puis se décidant enfin: «Ah bast! fit-il résolument, puisque c’est nécessaire, je n’hésite plus.
--Vous parliez tout à l’heure de vous acquitter envers mon maître, sachez donc que c’est plutôt lui qui se trouverait votre obligé.
--Je ne vous comprends pas.
--Eh bien, écoutez-moi, mon cher ami, dit Antonio d’un air mystérieux, je vais m’expliquer. Vous n’ignorez pas que notre pauvre Torrini est affecté d’une maladie très grave qui lui tient là (Antonio posa le doigt sur son front). Or, depuis que vous êtes avec nous, depuis que, dans une douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance avec son fils, mon maître, grâce à cette bienfaisance hallucination, perd tous les jours de sa tristesse et se livre même par moments à quelques courts accès de gaîté. Hier, par exemple, pendant sa séance, vous l’ayez vu deux ou trois fois égayer son public, ce qui ne lui était pas, arrivé depuis longtemps.
Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si vous l’aviez vu avant le fatal événement, alors qu’il jouait sur les plus grands théâtres d’Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain! Hélas! qui aurait pu dire à cette époque qu’on verrait un jour le Comte de..... Antonio se reprit vivement, qu’on verrait le célèbre Torrini réduit à jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l’artiste fêté, qu’on appelait partout le beau, l’élégant Torrini. Du reste, ce n’était que justice, car il éclipsait les plus riches par son luxe et par la distinction de ses manières, et jamais prestidigitateur ne mérita par son talent et son adresse de plus légitimes acclamations.
Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l’entraînement de ses confidences, que ces acclamations étaient quelquefois mon œuvre?
Sans doute le public est un intelligent appréciateur du talent; mais, vous le savez, il a souvent besoin d’être guidé dans les élans de son admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire à mon maître, je lui ménageai quelques ovations qui purent contribuer à étendre et à prolonger ses succès.
Que de fois des bouquets, jetés à propos, provoquèrent l’explosion des sentiments de la salle entière? Que de fois aussi des murmures approbateurs, habilement placés, enfantèrent des trépignements passionnés?
Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j’organisai, et dans laquelle j’eus une réussite inespérée.
C’était à Mantoue, à la sortie d’une représentation où le signor Torrini s’était vraiment surpassé; ses expériences avaient toutes été couvertes de frénétiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine fierté, une fois lancé, l’Italien n’est pas enthousiaste à demi.
Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon maître quittant également le théâtre, monta dans sa voiture.
A un signal donné par moi, quelques amis poussent d’éclatants bravos en l’honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la force de nos poumons. Vivat Torrini! répète la foule dans une immense acclamation. «Il faut le conduire en triomphe,» ajoutons-nous en chœur, et en un instant nous dételons les chevaux et nous prenons leur place.
La foule, électrisée par notre ardeur, se met elle-même à pousser aux roues, et finit par nous disputer l’honneur de traîner la voiture.
Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et tranquilles spectateurs de la scène, nous suivons le char triomphal jusqu’à l’hôtel.
Là, Torrini se débattant au milieu de la foule toujours grossissante, monte à grand’peine à son balcon, d’où il remercie le peuple avec tous les signes de l’émotion la plus vive.
Quels succès, mon cher, quels succès nous avions alors! Je ne saurais mieux vous en donner l’idée, qu’en vous disant qu’à cette époque mon maître avait de la peine à dépenser tout l’argent que lui rapportaient ses séances.
--Il est fâcheux pour votre maître, dis-je à Antonio, que moins confiant dans l’avenir, il n’ait pas conservé une partie de cette fortune, qu’il serait si heureux de retrouver aujourd’hui.
--Nous avons fait souvent aussi cette réflexion, répliqua-t-il, mais elle n’a servi qu’à augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la fortune nous tournerait si brusquement le dos? D’ailleurs, mon maître croyait le luxe nécessaire pour acquérir le prestige dont il aimait à s’entourer, et pensait avec raison que ses prodigalités ajoutaient encore à la popularité que lui procurait son talent.
Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement.
Un incident m’avait frappé dans cette conversation; c’était le moment où Antonio s’était repris à propos du nom de son maître. Cette remarque contribua à m’inspirer un vif désir de connaître l’histoire de Torrini. Mais je n’avais pas de temps à perdre, car la dernière représentation était annoncée pour le lendemain, et j’étais résolu à retourner immédiatement après dans ma famille.
Je m’armai donc de courage pour vaincre la répugnance que, au dire d’Antonio, son maître éprouvait à parler du passé, et après le déjeûner que nous prîmes ensemble, j’entamai ainsi la conversation, espérant trouver l’occasion de l’amener à me raconter ce que je désirais tant savoir.
--Vous partez demain pour Angoulême, lui dis-je, j’ai le regret de ne pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous séparer, quoi qu’il puisse m’en coûter après le service que vous m’avez rendu et les bons soins dont vous m’avez comblé.
Je le priai ensuite de faire connaître à ma famille les dépenses que lui avait occasionnées ma maladie, et je terminai en l’assurant de ma profonde reconnaissance.
Je m’attendais à entendre Torrini se récrier à l’annonce de notre séparation; il n’en fut rien.
--Quelques instances que vous fassiez, me répondit-il avec la plus grande tranquillité, je n’accepterai rien de vous. Puis-je vous faire payer ce qui a été pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire sympathique qui lui était particulier, moi, je vous dis que vous ne me quitterez pas.
J’allais répliquer.
--Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que vous n’avez aucune raison pour le faire et que, tout à l’heure, vous en aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi.
D’abord, vous avez besoin de grands ménagements pour rétablir votre santé profondément altérée, et pour déraciner les restes d’un mal dont vous devez craindre le retour. En outre, j’ajouterai que j’attendais votre rétablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne pouvez me refuser. Il s’agit de la réparation d’un automate que je tiens d’un certain Opré, mécanicien hollandais, et j’en suis convaincu, vous vous en tirerez à merveille.
A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque indécision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses.
--Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues causeries sur l’escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui vous a tant charmé, et plus tard, lorsque cette matière sera épuisée, je vous raconterai les événements les plus importants de mon existence. Vous apprendrez par mon récit ce qu’il est permis à l’homme de souffrir sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d’une vie presque terminée, serviront peut-être à vous guider dans votre carrière à peine commencée. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre présence contribuera, je l’espère, à chasser de mon esprit les sombres idées qui depuis longtemps m’assiégent et m’ôtent toute énergie.
Je n’avais rien à répondre à d’aussi pressantes sollicitations: je me rendis aux désirs de Torrini.
Le jour même, il me remit l’automate que je devais réparer.
C’était un petit arlequin dont les fonctions consistaient à ouvrir la boîte dans laquelle il était enfermé, à sauter dehors pour exécuter quelques évolutions, et à rentrer de lui-même dans sa prison lorsqu’on lui en donnait l’ordre. Mais cette pièce était en si mauvais état, que je dus songer à la refaire presque entièrement. A cet effet, j’organisai un petit atelier dans la voiture, et deux jours après, assis devant mon établi, je commençais mon premier ouvrage en fait d’automates, tandis que nous roulions sur la route d’Angers à Angoulême.
Je vivrai longtemps encore avant d’oublier les joies intimes de ce voyage; la santé m’était entièrement revenue, et avec la santé la gaîté et le réveil de mes facultés morales.
Notre énorme véhicule, traîné par deux chevaux, ne pouvait courir la poste; aussi ne faisions-nous que dix à douze lieues par jour, et encore fallait-il commencer la journée de bonne heure. Cependant, malgré la lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s’écoula pour moi plus vite et plus agréablement. Ce voyage n’était-il pas en effet l’accomplissement de mes plus beaux rêves? Que pouvais-je désirer de plus? Installé dans une petite chambre bien propre, devant une fenêtre à travers laquelle je voyais se dérouler le riant panorama du Poitou et de l’Angoumois, je me trouvais au milieu de mes outils bien aimés, travaillant à la construction d’un automate dans lequel je voyais le premier né d’une nombreuse famille à venir; il m’était impossible de rien imaginer au-delà.
Dès le début de notre voyage, je m’étais mis à l’ouvrage avec tant d’ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma santé, avait exigé un matin que je prisse quelque distraction après chaque repas. Le jour même, quand nous sortîmes de table, il m’engagea, en me présentant un jeu de cartes, à lui montrer mon savoir-faire.
Bien que intimidé par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont l’adresse m’avait tant émerveillé, je m’armai de courage et je commençai par un de ces effets auxquels j’avais donné le nom de _fioritures_. Prélude brillant des tours de cartes, il n’avait pour but que d’éblouir les yeux, en montrant l’extrême agilité des doigts.
Torrini me regarda faire d’un air indifférent; et j’aperçus même un sourire effleurer ses lèvres; j’en fus, je l’avoue, un peu désappointé, mais il se hâta de me consoler:
--J’admire sincèrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter que je fais peu de cas de ces _fioritures_, comme vous les appelez; je les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou à la fin de vos tours de cartes.
--Il me semble assez logique, répondis-je, de placer au commencement d’une séance un exercice dont le but est de s’emparer de l’imagination des spectateurs.
--Eh bien! mon enfant, répliqua-t-il, nous différons sur ce point; moi, je pense qu’il ne faut les placer ni au commencement ni à la fin, mais en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison:
--Après une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans vos tours que le résultat de votre dextérité, tandis qu’en affectant beaucoup de bonhomie et de simplicité, vous l’empêcherez d’attribuer une cause à vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous passerez pour un véritable sorcier.
Je me rendis complétement à ce raisonnement, d’autant plus que dès mes premiers travaux en escamotage, j’avais toujours considéré le naturel et la simplicité comme les bases essentielles de l’art de produire des illusions, et que je m’étais posé cette maxime (applicable seulement à l’escamotage), _qu’il faut d’abord gagner la confiance de celui que l’on veut tromper_. Je n’avais pas été conséquent avec mes principes, et j’en fis humblement l’aveu.
Il faut avouer que c’est une singulière occupation pour un homme auquel la franchise est naturelle, que de s’exercer incessamment à dissimuler sa pensée et à chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge deviennent des qualités ou des défauts, selon les applications qui en sont faites?
Le commerçant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualités précieuses pour faire valoir sa marchandise?
La science du diplomate consiste-t-elle à tout dire avec franchise et simplicité?
Enfin, n’est-il pas jusqu’à ce qu’on appelle le bon ton ou l’usage de la bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations et de tromperies?
Quant à l’art que je cultivais, que pouvait-il être sans le mensonge?
Encouragé par Torrini, je repris de l’assurance; je continuai à exécuter tous mes exercices d’escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux principes que j’avais imaginés.
Mon maître, cette fois, me fit quelques compliments auxquels il joignit de sages avis.
--Je vous conseille, me dit-il, de modérer la vivacité de votre jeu. Loin de mettre autant de pétulance dans vos mouvements, affectez au contraire une grande tranquillité; et vous éviterez ainsi ces étourdissantes gesticulations par lesquelles les escamoteurs en général croient détourner l’attention des spectateurs, lorsqu’ils ne parviennent qu’à les fatiguer.
Mon professeur joignant ensuite l’exemple aux préceptes, prit le jeu de mes mains, et, dans les mêmes passes que j’avais exécutées, il me montra les finesses de la dissimulation appliquées à l’escamotage.
J’étais dans la plus complète admiration.
Flatté sans doute de l’impression qu’il produisait sur moi:
--Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit Torrini, je vais vous donner l’explication de mon coup de piquet; mais avant, il est nécessaire que je vous montre un instrument qui sert à son exécution.
Torrini alla chercher une petite boîte qu’il me remit.
Vingt fois je retournai l’instrument sans pouvoir en comprendre les fonctions.
--Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je préfère, si pénibles que soient pour moi les souvenirs que je vais évoquer, vous raconter comment cette boîte est tombée entre mes mains, et dans quel but elle avait été primitivement imaginée.
--Il y a vingt-cinq ans environ, j’habitais Florence, où j’exerçais la profession de médecin; je n’étais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec un profond soupir, et plût au ciel que je ne l’eusse jamais été!
Parmi les jeunes gens de mon âge que je fréquentais, je m’étais particulièrement lié avec un Allemand, nommé Zilberman.
Comme moi, Zilberman était docteur, mais comme moi aussi, docteur sans clientèle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de loisir que nous laissait l’exercice de notre profession; c’est vous dire que nous nous quittions à peine. Nos goûts étaient à peu près les mêmes, sauf un point sur lequel nous différions essentiellement.
Zilberman aimait passionnément le jeu, moi je n’y trouvais aucun attrait. Il fallait même que mon antipathie pour les cartes fût alors bien forte pour que je ne cédasse pas à la contagion de l’exemple, car mon ami réalisait des bénéfices considérables qui lui permettaient de mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la plus stricte économie, je contractais des dettes.
Quoi qu’il en fût, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus fraternelle intimité. Sa bourse m’était souvent ouverte; mais j’en usais avec d’autant plus de discrétion, que j’ignorais quand je pourrais lui rendre ce qu’il me prêtait. Sa délicatesse et sa générosité envers moi me portaient à croire qu’il était franc et loyal envers tout le monde. Je me trompais!
Un jour, il y avait quelques heures à peine que je l’avais quitté, lorsqu’un de ses domestiques vint en toute hâte m’annoncer que, dangereusement blessé, son maître me priait de me rendre auprès de lui.
J’y courus aussitôt.
Mon malheureux ami, le visage couvert d’une pâleur mortelle, gisait étendu sur son lit.
Surmontant ma douleur, je m’approchai pour le secourir.
Zilberman m’arrêta, me fit signe de m’asseoir, congédia les personnes qui l’entouraient et, après s’être assuré que nous étions seuls, il me pria de l’écouter.
Sa voix, affaiblie par d’horribles souffrances, arrivait à peine à mon oreille; je fus obligé de me pencher vers lui.
--Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m’a traité d’escroc... je l’ai provoqué en duel..., nous nous sommes battus au pistolet, et j’ai reçu sa balle en pleine poitrine.
Et comme j’insistais près de Zilberman pour lui donner des soins.