Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 5
On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua à mes doigts de délicatesse et de sûreté d’exécution, en même temps que cette lecture par appréciation donnait à mon regard une promptitude de perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service que me rendit cette dernière faculté pour l’expérience de la seconde vue.
Après avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n’hésitai plus à m’exercer directement à la prestidigitation. Je m’occupai spécialement de la manipulation des cartes et de l’_empalmage_.
Cette opération d’escamotage exige un long travail; car il faut, tout en ayant la main droite ouverte et renversée, arriver à y retenir invisiblement des boules, des bouchons de liége, des morceaux de sucre, des pièces de monnaie, etc., sans que les doigts soient fermés ou perdent rien de leur liberté.
En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficultés inhérentes à ces nouveaux exercices eussent été insurmontables si je n’eusse trouvé le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans négliger mon état. Voici comment je m’y pris.
Selon la mode de l’époque, j’avais de chaque côté de ma redingote, dite à la _propriétaire_, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler avec facilité. Cette disposition me présentait cet avantage qu’aussitôt qu’une de mes mains n’était plus occupée au dehors, elle se glissait dans l’une de mes poches et se mettait à l’œuvre avec des cartes, des pièces de monnaie ou l’un des objets que j’ai cités.
Il est aisé de comprendre combien cette organisation me faisait gagner de temps. Ainsi, par exemple, dès que j’étais en course, mes deux mains pouvaient travailler chacune de son côté; au dîner, il m’arrivait très souvent de manger ma soupe d’une main, tandis que je faisais _sauter la coupe_ de l’autre. Bref, si court que fût le répit que me laissait le travail de ma profession, j’en profitais immédiatement pour mes occupations favorites.
Comme on était loin de se douter que mon paletot fût en quelque sorte une salle d’étude, cette manie de tenir constamment mes mains renfermées passa pour une originalité de mauvais goût; mais, après quelques plaisanteries sur ce sujet, on ne m’en parla plus.
Quelle que fût ma passion pour l’escamotage, j’eus toutefois assez d’empire sur moi-même pour m’appliquer à ne pas mécontenter mon patron, qui ne s’aperçut jamais d’aucune distraction dans mon travail et n’eut que des éloges à me donner sous le double rapport de l’exactitude et de l’application.
Je vis enfin arriver le terme de mon noviciat, et, un beau jour, _le cousin_ me déclara ouvrier et m’assura que j’étais apte à recevoir désormais un salaire. Ce fut avec le plus vif plaisir que je reçus cette déclaration, dans laquelle je trouvais, outre ma liberté, l’avantage de pouvoir relever ma situation financière.
Je ne fus pas longtemps, du reste, sans profiter des bénéfices de ma nouvelle position. Une place m’ayant été offerte chez un horloger de Tours, je partis le lendemain du jour où je devins libre.
Mon nouveau patron était ce M. Noriet qui, plus tard, acquit une certaine célébrité comme sculpteur. Son imagination, qui déjà pressentait ses œuvres futures, lui faisait dédaigner le travail routinier des _rhabilleurs_ de montres, et il laissait volontiers à ses ouvriers le soin de faire ce qu’il appelait par dérision le _décrotage_ de l’horlogerie. C’était pour remplir cette fonction qu’il m’avait fait venir chez lui.
Je devais gagner, en sus de la nourriture et du logement, trente-cinq francs par mois; c’était peu, à la vérité, mais la somme était énorme pour moi qui, depuis ma sortie de chez le notaire d’Avaray, n’avais vécu que des ressources d’un revenu plus que modeste.
Quand je dis que je gagnais trente-cinq francs, c’est pour établir une somme ronde; en réalité, je ne les touchais pas dans leur intégralité. Mme Noriet, en sa qualité d’excellente ménagère, possédait au plus haut point l’intelligence des escomptes et des retenues. Aussi avait-elle trouvé le moyen de modifier mon traitement par un procédé aussi ingénieux qu’indélicat: c’était de me payer en écus de six livres. Or, comme à cette époque les pièces de six francs ne valaient que cinq francs quatre-vingts centimes; il en résultait chaque mois pour la patronne un bénéfice de vingt-quatre sous, que de mon côté je portais au compte de mes _profits et pertes_.
Chez M. Noriet, mon temps était certainement bien rempli par ma besogne, et pourtant je trouvais encore le moyen d’exécuter mes exercices dans les poches de ma redingote; tous les jours, je constatais avec joie les progrès sensibles que je devais à mon travail persévérant. J’étais parvenu à faire disparaître avec la plus grande facilité tout objet que je tenais entre mes mains; quant aux principes des tours de cartes, ils n’étaient plus pour moi qu’un jeu d’enfant et me servaient à produire de charmantes illusions.
J’étais fier, je l’avoue, de mes petits talents de société et je ne négligeais aucune occasion de les faire valoir. Le dimanche, par exemple, après l’invariable partie de loto qui se jouait dans la famille toute patriarcale de M. Noriet, je donnais, à la grande satisfaction de l’assistance, une petite séance de prestidigitation qui venait égayer les fronts soucieux des victimes du plus monotone de tous les jeux. On trouvait que j’étais un _agréable farceur_, et ce compliment me ravissait d’aise.
Ma conduite régulière, mon assiduité au travail, et peut-être aussi un certain enjouement dont j’étais doué à cette époque, m’avaient concilié l’amitié du _patron_ et de la _patronne_, si bien que j’étais devenu un membre indispensable de leur société et que je participais à toutes leurs parties de plaisir. Il nous arrivait assez souvent d’aller à la campagne.
Dans une de ces excursions, c’était le 25 juillet 1828 (et je n’oublierai jamais cette date mémorable, car peu s’en fallut qu’elle ne marquât la fin de mon existence), nous étions allés faire une promenade dans le but d’assister à la fête d’un village voisin. Avant de partir, nous avions annoncé notre retour pour cinq heures, en recommandant à la _bonne_ de tenir le dîner prêt pour ce moment; mais entraînés par le plaisir, nous ne pûmes être exacts, et nous n’arrivâmes au logis que vers huit heures.
Après avoir subi la mauvaise humeur de la cuisinière, dont le dîner s’était refroidi, nous nous mettons à table et mangeons comme des gens dont l’appétit a été aiguisé par une longue promenade, le grand air et huit ou dix heures d’abstinence.
Quoi qu’en eût dit Jeannette (c’était le nom de notre _cordon bleu_) tout ce qu’elle nous servit fut trouvé excellent, à l’exception pourtant d’un certain ragoût que tout le monde déclara détestable et auquel on toucha à peine. Seul je dévorai ma part du mets, sans m’inquiéter, le moins du monde, de sa qualité. Malgré les railleries que m’attira mon avidité, j’en demandais même une seconde fois et j’aurais sans doute absorbé tout le plat, si la maîtresse de la maison ne s’y était opposée dans l’intérêt de ma santé.
Cette précaution me sauva la vie. En effet, le repas était à peine fini et la partie de loto commencée, que déjà j’éprouvais un malaise indéfinissable. Je ne tardai pas à me retirer dans ma chambre, où des douleurs atroces me saisirent et me forcèrent à requérir les soins d’un médecin. Le docteur, après s’être minutieusement renseigné, acquit bientôt la certitude qu’une forte dose de vert-de-gris s’était formée dans la casserole où le ragoût avait été préparé et déclara que j’étais empoisonné.
Les suites de cet empoisonnement furent terribles pour moi; pendant quelque temps l’on désespéra de mes jours, mais enfin grâce aux soins intelligents dont je fus entouré, mes souffrances, bien qu’elles n’eussent pas encore dit leur dernier mot, semblèrent se calmer et me laissèrent un peu de repos.
Ce qu’il y eut d’étrange dans cette seconde période de ma maladie, c’est que ce fut seulement à partir du moment où le docteur déclara que j’étais hors de danger, que je fus saisi d’une idée fixe de mort prochaine, à laquelle vint se joindre un désir immodéré de finir mes jours près de ma famille.
Cette idée, sorte de monomanie, me poursuivait sans cesse, et je n’eus bientôt plus d’autre pensée que de partir. Je ne pouvais espérer obtenir du docteur l’autorisation de me mettre en voyage, lorsque ses recommandations tendaient à ce que je prisse les plus grands ménagements; je résolus de m’en passer.
Un matin, à six heures, profitant d’un moment où l’on m’avait laissé seul, je m’habille à la hâte, je descends l’escalier et je gagne une voiture publique faisant le service de Tours à Blois.
Je m’installe aussitôt dans la rotonde, où par parenthèse je me trouve seul, et, deux minutes après, l’équipage, léger de voyageurs et de bagages, part au galop.
On ne sera point surpris lorsque je dirai que la route ne fut pour moi qu’un horrible martyre. J’étais consumé par une fièvre brûlante, et ma tête semblait se briser à chaque cahot de la voiture. Dans mon délire, je voulais fuir mes souffrances, et mes souffrances voyageaient incessamment avec moi et s’augmentaient encore. N’y pouvant plus tenir, je passe le bras par la fenêtre, j’ouvre la porte du compartiment, et, au risque de me tuer, je saute à terre où je tombe privé de connaissance...
Je ne saurais dire ce que je devins après mon évanouissement; je me rappelle seulement de longues journées remplies par une existence vague et pénible dont je ne pus apprécier la durée; j’étais en proie au délire; je faisais des rêves affreux; j’avais des cauchemars épouvantables. Un d’eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me semblait que mon crâne s’ouvrait comme une tabatière, qu’un médecin, les bras nus, les manches retroussées, et muni d’une énorme fourchette en fer, retirait de mon cerveau des marrons rôtis, qui aussitôt éclataient comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers d’étincelles.
Cette fantasmagorie finit par s’évanouir, et la maladie vaincue ne me laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables.
Mais ma raison avait été si fortement ébranlée qu’elle ne m’éclairait plus. Une existence d’automate, une indifférence complète, voilà à quoi j’étais réduit. Si j’entrevoyais quelques objets, ils étaient comme perdus dans un épais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens était d’une bizarrerie à mettre mon intelligence en défaut. Je me sentais comme emporté et ballotté dans une voiture, et pourtant j’étais bien sûr que j’occupais un bon lit, dans une petite chambre d’une propreté exquise. C’était à croire que j’étais encore sous l’empire de quelque hallucination!
Enfin je sentis une lueur d’intelligence s’éveiller en moi, et la première impression un peu vive que j’éprouvai fut produite par les soins empressés d’un homme que j’aperçus au chevet de mon lit. Ses traits m’étaient inconnus. Il s’approcha de moi et m’engagea affectueusement à prendre une potion. J’obéis: après quoi il me recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus parfait.
Hélas! l’état de faiblesse où je me trouvais rendait cette recommandation facile à suivre. Je cherchai cependant à deviner qui était cet homme, et j’interrogeai mes souvenirs.
Ce fut en vain! je ne voyais plus rien à partir du moment où, dans le transport de la douleur, je m’étais précipité par la portière de la diligence.
CHAPITRE IV.
JE REVIENS A LA VIE.--UN ÉTRANGE MÉDECIN.--TORRINI ET ANTONIO: UN ESCAMOTEUR ET UN MÉLOMANE.--LES CONFIDENCES D’UN MEURTRIER.--UNE MAISON ROULANTE.--LA FOIRE D’ANGERS.--UNE SALLE DE SPECTACLE PORTATIVE.--J’ASSISTE POUR LA PREMIÈRE FOIS A UNE SÉANCE DE PRESTIDIGITATION._--LE COUP DE PIQUET DE L’AVEUGLE._--UNE REDOUTABLE CONCURRENCE.--LE SIGNOR CASTELLI MANGE UN HOMME VIVANT.
Je suis très peu fataliste, et si je le suis, ce n’est qu’avec de grandes réserves; toutefois, je ne puis m’empêcher de faire remarquer ici qu’il y a dans la vie humaine bien des faits qui tendraient à donner raison aux partisans de la fatalité.
Supposons, cher lecteur, que, au moment où je sortais de Blois pour me rendre à Tours, le destin, dans un élan de bonté pour moi, m’eût ouvert son livre à l’une des plus belles pages de ma vie d’artiste. J’aurais été certainement ravi d’un si bel avenir, mais dans mon for intérieur n’aurais-je pas eu lieu de douter de sa réalisation?
En effet, je partais comme simple ouvrier avec l’intention bien arrêtée de faire ce qu’on appelle un tour de France. Ce voyage, dont je ne pouvais préciser la durée, devait me conduire fort loin, car j’allais, sans doute, m’arrêter un an ou deux dans chacune des villes que je visiterais, et la France est grande! Puis quand je serais suffisamment habile, je comptais revenir au pays natal pour m’établir en qualité d’horloger.
Mais le destin en a décidé autrement; il faut, pour ne pas mentir à ses propres décrets, qu’il m’arrête en chemin, me fasse revenir sur mes pas, et m’instruise dans l’art auquel je suis prédestiné. Que m’envoie-t-il pour cela? Un empoisonnement qui me rend fou de douleur et me jette inanimé sur la voie publique.
Ce serait pourtant à croire que ma carrière est terminée et que le destin se trouve en défaut. Pas du tout! ainsi qu’on le verra par la suite de ce récit, rien n’était plus logique dans l’ordre de ma destinée que cet événement, et plus tard, lecteur, vous ne pourrez vous empêcher de convenir avec moi que c’est à mon empoisonnement que je dois d’avoir été prestidigitateur.
Mais j’en étais à rappeler mes souvenirs après ma _bienheureuse_ catastrophe; je reprends mon récit au point où je l’ai laissé.
Que m’était-il arrivé depuis mon évanouissement; où étais-je; et à quel titre cet homme si bon, si affectueux, me prodiguait-il tous ses soins? Je brûlais d’avoir la solution de ces problèmes, et je n’eusse pas manqué de la demander à mon hôte sans la recommandation expresse qu’il venait de me faire. Comme la pensée ne m’était pas interdite, je me lançai dans le champ des suppositions, en les établissant sur l’examen de ce qui m’entourait.
La chambre dans laquelle je me trouvais pouvait avoir trois mètres de long sur deux de large; les parois, brillantes de propreté, étaient en bois de chêne poli. De chaque côté, dans le sens de la largeur, était pratiquée, à hauteur d’appui, une petite fenêtre garnie de rideaux de mousseline blanche; quatre chaises en noyer, des tablettes servant de table et mon excellent lit, dont je ne pouvais voir la forme, composaient le mobilier de cette chambre roulante qui, au luxe près, ressemblait fort à une large _cabine_ de bateau à vapeur.
Il devait y avoir deux autres compartiments; car, à ma gauche, je voyais de temps en temps disparaître mon docteur derrière deux larges rideaux de damas rouge ornés de crépines d’or, et je l’entendais marcher dans une pièce dont je ne pouvais voir l’intérieur, tandis que, à ma droite, j’entendais à travers une mince cloison une voix qui adressait des encouragements à des chevaux. Cette circonstance me fit conclure que j’étais réellement dans une voiture, et que cette voix était celle de notre conducteur.
Je connaissais déjà le nom de ce dernier, pour l’avoir entendu appeler plusieurs fois par celui que je supposais être son maître. Il se nommait Antonio; c’était du reste un mélomane parfait, et il chantait à ravir des morceaux italiens qu’il interrompait parfois pour faire la grosse voix, avec un accent très prononcé, et stimuler par un juron énergique la lenteur de son attelage. Je n’avais point encore eu l’occasion de voir ce garçon.
Quant au maître, c’était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, dont la taille, au-dessus de la moyenne, était bien prise; dont la figure triste ou sérieuse, respirait toutefois un air de bonté qui prévenait en sa faveur. Une longue chevelure noire, naturellement bouclée, tombait sur ses épaules, et il avait pour vêtement une blouse avec un pantalon en toile écrue, pour cravate un foulard de soie jaune.
Mais aucune de ces particularités ne pouvait m’aider à deviner qui il était, et mon étonnement redoublait, en le voyant se tenir constamment à mes côtés, me combler de soins et de prévenances, et me couver des yeux, comme eût fait la plus tendre des mères.
Un jour s’était écoulé depuis la recommandation qui m’avait été faite de garder le silence. J’avais repris un peu de forces, et il me semblait que j’étais assez bien pour pouvoir parler; j’allais donc prendre la parole, lorsque mon hôte, devinant mon intention, me prévint:
--Je conçois, me dit-il, que vous soyez impatient de savoir où vous êtes et avec qui vous vous trouvez; je ne vous cacherai pas que, de mon côté, je suis tout aussi curieux de connaître les circonstances qui ont amené notre rencontre. Cependant, dans l’intérêt de votre santé, dont j’ai pris la responsabilité, je vous demande de laisser passer encore la nuit; demain, j’ai tout lieu d’espérer que nous pourrons, sans aucun risque, causer aussi longuement qu’il vous plaira.
N’ayant aucune raison sérieuse à opposer à cette prière, et d’ailleurs, habitué depuis quelque temps à suivre aveuglément tout ce que me prescrivait mon étrange docteur, je me résignai.
La certitude d’avoir bientôt le mot de l’énigme contribua, je crois, à me procurer un sommeil paisible dont je sentis l’heureuse influence à mon réveil. Aussi, quand le docteur vint pour étudier mon pouls, fut-il étonné lui-même des progrès qui s’étaient opérés en quelques heures, et, sans attendre mes questions:
--Oui, me dit-il, comme répondant au muet interrogatoire que lui adressaient mes yeux, je vais satisfaire votre juste curiosité; je vous dois une explication, et je ne vous la ferai pas attendre plus longtemps.
--Je me nomme Torrini, et j’exerce la profession d’escamoteur. Vous êtes chez moi, c’est-à-dire dans la voiture qui me sert ordinairement d’habitation. Vous serez étonné, je n’en doute pas, d’apprendre que la chambre à coucher que vous occupez en ce moment, peut, en s’allongeant, se transformer en salle de spectacle; pourtant, c’est l’exacte vérité. Dans la petite pièce que vous voyez derrière ces rideaux rouges, est la scène où sont rangés mes instruments.
A ce mot d’escamoteur, je ne pus réprimer un mouvement de satisfaction dont mon sorcier ne devina pas la cause, car il ignorait qu’il eût près de lui un des plus fervents adeptes de son art.
--Quant à vous, poursuivit-il, je ne vous demanderai pas qui vous êtes; votre nom, votre profession, ainsi que les causes de votre maladie, me sont connus. J’ai puisé ces renseignements sur votre livret et sur quelques notes trouvées sur vous, et que j’ai cru devoir consulter dans votre intérêt.
--Je dois maintenant vous faire connaître ce qui s’est passé depuis le moment où vous avez perdu connaissance.
--Après avoir donné quelques représentations à Orléans, je me rendais de cette ville à Angers, où bientôt va s’ouvrir la foire, lorsque, à quelque distance d’Amboise, je vous ai rencontré étendu, la face contre terre et entièrement privé de sentiment. Par bonheur pour vous, je me trouvais alors près de mes chevaux, faisant ma tournée du matin, ainsi que cela m’arrive, chaque jour, quand je suis en voyage, et c’est à cette circonstance que vous devez de n’avoir pas été écrasé.
--Avec l’aide d’Antonio, je vous déposai sur ce lit, où ma pharmacie portative et mes connaissances en médecine vous rappelèrent à la vie. Pauvre enfant! Le transport d’une fièvre ardente vous donnait des accès de folie furieuse; vous me menaciez sans cesse, et j’eus toutes les peines du monde à vous contenir.
--En passant à Tours, j’aurais bien désiré m’arrêter pour consulter un docteur, car votre position était grave, et il y a longtemps que je ne pratique plus la médecine que pour mon usage particulier. Mais j’étais à heures comptées; il fallait que j’arrivasse promptement à Angers où je désire être un des premiers, afin de choisir un emplacement pour mes représentations; puis, je ne sais pourquoi, j’avais un pressentiment que je vous sauverais, et ce pressentiment ne m’a point trompé.
Ne sachant comment remercier ce bon Torrini, je lui tendis la main qu’il serra dans les siennes; mais l’avouerai-je? je fus arrêté dans l’effusion de cet élan par une pensée que je me reprochai vivement plus tard:
--A quel motif, me disais-je, dois-je attribuer une affection aussi instantanée? Ce sentiment, quelque sincère qu’il soit, doit avoir nécessairement une cause; et, dans mon ingratitude, je cherchais si mon bienfaiteur ne cachait pas quelque motif d’intérêt sous son apparente générosité.
Torrini, comme s’il eût deviné ce qui se passait en moi, reprit avec un accent plein de bonté:--Vous attendez une explication plus complète, n’est-ce pas? Eh bien! quoi qu’il puisse m’en coûter, je vous la donnerai;.... la voici;
--Vous êtes étonné qu’un saltimbanque, un banquiste, un homme appartenant à une classe qui ne pèche pas d’habitude par excès de délicatesse et de sensibilité, ait compati si vivement à vos douleurs?
--Votre surprise cessera, mon enfant, lorsque vous saurez que cette compassion prend sa source dans une douce illusion de l’amour paternel.
Ici, Torrini s’arrêta un instant, parut se recueillir et continua d’une voix émue.--J’avais un fils, un fils chéri; c’était mon idole, ma vie, tout mon bonheur; une fatalité terrible m’a enlevé mon enfant! il est mort, et, chose horrible à dire, il est mort assassiné, et vous voyez son assassin devant vous.
A un aveu si inattendu, je ne pus réprimer un mouvement d’horreur; une sueur froide inonda mon visage.
--Oui, oui, son assassin, répéta Torrini dont la voix s’animait par degrés; et cependant, la loi n’a pu m’atteindre, on m’a laissé la vie... J’ai eu beau m’accuser devant mes juges; ils m’ont traité de fou, et mon crime a passé pour un fait d’homicide par imprudence... Que m’importent, après tout, leur appréciation et leur jugement? que ce soit par incurie ou par imprudence, comme ils le disent, mon pauvre Giovanni n’en est pas moins perdu pour moi, et toute ma vie, j’aurai sa mort à me reprocher.
La voix de Torrini se perdit au milieu des sanglots; il resta quelque temps les yeux couverts de ses mains, puis, faisant un effort sur lui-même, il continua avec plus de calme:
--Pour vous épargner des émotions dangereuses dans votre position, j’abrégerai le récit d’infortunes dont cet événement ne fut qu’un prélude. Ce que je vais vous dire suffira pour vous faire comprendre la cause bien naturelle de ma sympathie pour vous.
Lorsque je vous vis, je fus frappé d’une conformité d’âge et de taille entre vous et mon malheureux enfant; je crus même retrouver dans quelques-uns de vos traits une certaine ressemblance avec les siens, et m’abandonnant à cette illusion, je décidai que je vous garderais auprès de moi, que je vous donnerais des soins, comme si vous étiez mon propre fils.
--Vous pouvez vous faire maintenant une idée des angoisses que me causa, pendant huit jours, votre maladie, et de la douleur qui s’empara de moi, quand j’en vins à désespérer de vos jours.
--Mais enfin, la Providence, nous prenant tous deux en pitié, vous a sauvé. Vous êtes maintenant en pleine convalescence, et, sous peu de jours, je l’espère, vous serez complétement rétabli...
--Voilà, mon enfant, le secret de mon affection et de mon dévouement pour vous.
Profondément ému des malheurs de ce père, touché jusqu’aux larmes de la tendre sollicitude dont il m’avait entouré, je ne sus lui exprimer ma reconnaissance que par des phrases entrecoupées; je suffoquais d’émotion.
Torrini, sentant lui-même la nécessité d’abréger cette scène attendrissante, sortit en me promettant un prompt retour.