Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 4

Chapter 43,789 wordsPublic domain

L’étude de la botanique exigeait du temps, et je n’avais à lui consacrer que les moments qui précédaient l’ouverture du cabinet; or, sans savoir pourquoi, j’étais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me réveiller avant huit heures. Je résolus de triompher de cette somnolence opiniâtre et j’inventai un réveil-matin dont l’originalité me semble mériter une mention toute particulière.

La chambre que j’occupais dépendait du château d’Avaray, et était située au-dessus d’une voûte fermée par une lourde grille. Ayant remarqué que, chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette grille, qui donnait passage dans les jardins, l’idée me vint de profiter de cette circonstance pour me faire un réveil-matin.

Voici quelles étaient mes dispositions mécaniques: chaque soir, en me couchant, j’attachais à l’une de mes jambes l’extrémité d’une corde dont l’autre bout, passant par ma fenêtre entr’ouverte, allait se fixer à la partie supérieure de la porte grillée.

On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant la grille, m’entraînait sans s’en douter au beau milieu de la chambre. Ainsi violemment tiré de mon sommeil, je cherchais à m’accrocher à mes couvertures; mais, plus je résistais, plus l’impitoyable Thomas poussait de son côté, et je finissais par me réveiller en l’entendant, chaque fois, maugréer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de l’huile pour le lendemain. Je me dégageais alors la jambe, et, mon Linné à la main, j’allais demander à la nature ses admirables secrets, dont l’étude m’a fait passer de si doux instants.

* * * * *

Autant pour plaire à mon père que pour remplir scrupuleusement les devoirs de mon emploi, je m’étais promis de ne plus m’occuper de la mécanique, dont je redoutais l’irrésistible attrait, et je m’étais religieusement tenu parole. Il y avait donc tout lieu de croire qu’adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche et deviendrais un jour moi-même maître Robert, notaire dans telle ou telle localité. Mais la Providence, dans ses décrets, m’avait tracé une toute autre route, et mes inébranlables résolutions vinrent échouer devant une tentation trop forte pour mon courage.

Dans l’étude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volière remplie d’une multitude de canaris dont le chant et le plumage avaient pour destination de tromper l’impatience du client, quand par hasard il était forcé d’attendre.

Cette volière étant considérée comme meuble de l’étude, j’étais, en ma qualité de petit clerc, chargé de la tenir en bon état de propreté et de veiller à l’alimentation de ses habitants.

Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confiés, celui dont je m’acquittai avec le plus de zèle; j’apportai même tant de soins au bien-être et à l’amusement de mes pensionnaires, qu’ils absorbèrent bientôt presque tout mon temps.

Je commençai par organiser dans cette immense cage des mécaniques que j’avais inventées au collége dans de semblables circonstances; insensiblement, j’en en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de la volière un objet d’art et de curiosité, auquel nos visiteurs trouvaient un véritable attrait.

Ici, c’était un bâton près duquel le sucre et l’échaudé étalaient leurs séductions; l’imprudent canari qui se laissait prendre à cette traîtreuse amorce avait à peine posé la patte sur le bâton fatal, qu’une petite cage circulaire l’enveloppait vivement et le retenait prisonnier jusqu’à ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre oiseau, en se perchant sur un bâton voisin, fît partir une détente qui délivrait le captif. Là, c’étaient des bains et des douches forcés; plus loin, une petite mangeoire était disposée de telle sorte que plus l’oiseau semblait s’en approcher, plus il s’en éloignait en réalité. Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnât sa nourriture en la faisant venir à lui à l’aide de petits chariots qu’il tirait avec le bec.

* * * * *

Le plaisir que je trouvais à exécuter ces petits travaux me fit bientôt oublier que j’étais à l’étude pour toute autre chose que pour les menus plaisirs des canaris. Le premier clerc m’en fit l’observation en y ajoutant de justes remontrances; mais j’avais toujours quelque prétexte pour me déranger, découvrant sans cesse des additions à faire au gymnase de mes volatiles.

Enfin, les choses en vinrent au point que l’autorité supérieure, c’est-à-dire le patron en personne, dut intervenir.

--Robert, me dit-il d’un ton sérieux qu’il prenait rarement avec ses clercs, lorsque vous êtes entré chez moi, c’était, vous le savez, pour vous occuper exclusivement des travaux de mon étude, et non pour satisfaire vos goûts et vos fantaisies; des avertissements vous ont été donnés pour vous rappeler à vos devoirs, et vous n’en avez tenu aucun compte; je viens donc vous dire aujourd’hui qu’il faut prendre une détermination bien arrêtée de cesser vos travaux de mécanique, ou je me verrai dans la nécessité de vous renvoyer à votre père.

Ce bon monsieur Roger s’arrêta, comme pour reprendre haleine, après les reproches qu’il venait de me faire, j’en suis certain, bien à contre-cœur. Après un instant de silence, reprenant avec moi son ton paternel, il ajouta:

--Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous ai étudié, et j’ai la conviction que vous ne ferez jamais qu’un clerc très médiocre, et par suite un notaire plus médiocre encore, tandis que vous pouvez devenir un bon mécanicien. Il serait donc très sage d’abandonner une carrière dans laquelle il y a pour vous si peu d’espoir de réussite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si heureuses dispositions.

Le ton d’intérêt avec lequel M. Roger venait de me parler m’engagea à lui ouvrir mon cœur; je lui fis part de la détermination qu’avait prise mon père de m’éloigner de son état, et je lui dépeignis tout le chagrin que j’en avais ressenti.

--Votre père a cru bien faire, me répondit-il, en vous donnant une profession plus lucrative que la sienne; il pensait sans doute n’avoir à vaincre en vous qu’une simple fantaisie de jeunesse; moi je suis persuadé que c’est une vocation irrésistible, contre laquelle il ne faut pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos parents dès demain, et je ne doute pas que je ne les amène à partager mon avis et à changer leurs projets relativement à votre avenir.

Depuis que j’avais quitté la maison paternelle, mon père avait vendu son établissement et vivait retiré dans une petite propriété près de Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l’avait promis. Une longue conversation s’en suivit, et, après de nombreuses objections de part et d’autre, l’éloquence du notaire vainquit les scrupules de mon père, qui se rendit enfin:

--Allons, dit-il, puisqu’il le veut absolument, qu’il prenne mon état. Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-même, mon neveu, qui est mon élève, fera pour mon fils ce que j’ai fait pour lui-même.

Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j’allais entrer dans une nouvelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu’en raison de divers arrangements, il me fallut encore passer à Avaray.

Enfin je partis pour Blois, et dès le lendemain de mon arrivée je me trouvais installé devant un étau, la lime à la main et recevant de mon parent ma première leçon de mécanique.

CHAPITRE III.

LE COUSIN ROBERT.--L’ÉVÉNEMENT LE PLUS IMPORTANT DE MA VIE.--COMMENT ON DEVIENT SORCIER.--MON PREMIER ESCAMOTAGE.--FIASCO COMPLET.--PERFECTIBILITÉ DE LA VUE ET DU TOUCHER.--CURIEUX EXERCICE DE PRESTIDIGITATION.--MONSIEUR NORIET.--UNE ACTION PLUS INGÉNIEUSE QUE DÉLICATE.--JE SUIS EMPOISONNÉ.--UN TRAIT DE FOLIE.

Ayant de parler de mes études dans l’horlogerie, je ferai connaître à mes lecteurs mon nouveau patron.

Et tout d’abord, pour me mettre à l’aise et parce que pour moi cela résume tout, je dirai que le _cousin Robert_, comme je le nommais, a été dès mon entrée chez lui et est toujours demeuré depuis un de mes meilleurs et plus chers amis. C’est qu’il serait difficile en effet d’imaginer un caractère plus heureux, un cœur plus affectueux et plus dévoué.

Comme ouvrier, mon cousin avait des qualités non moins précieuses: à une rare intelligence il joignait une adresse qui, je le déclare sans fausse modestie, semble être un privilége de notre famille; il avait, du reste, la réputation du plus habile horloger de Blois, et cette ville, comme on le sait, excella longtemps dans l’exécution des machines à mesurer le temps.

Mon père ne pouvait donc mieux faire que de me confier à un homme qui possédait toutes mes sympathies et chez qui je trouvais réunies à la fois la bienveillance d’un ami et la science d’un maître.

Mon cousin commença par me faire faire _de la limaille_, comme disait mon père, mais je n’eus pas besoin d’apprentissage pour arriver à me servir des outils, car depuis longtemps j’en avais acquis l’habitude, et les débuts du métier, ordinairement si ennuyeux, n’eurent rien de pénible pour moi. Je pus, dès les premiers jours, être employé à de petits travaux dont je m’acquittai avec assez d’habilité pour mériter les éloges de mon maître.

Je ne voudrais pas laisser croire cependant que je fus toujours un élève parfait; j’avais conservé dans mon nouvel état cette disposition d’esprit qui est innée en moi, et qui m’attira de la part du cousin plus d’une réprimande: je ne pouvais me résoudre à enchaîner mon imagination à l’exécution des idées d’autrui; je voulais à toute force inventer ou perfectionner.

Toute ma vie j’ai été dominé par cette passion, ou si l’on veut par cette manie. Jamais je n’ai pu arrêter ma pensée sur une œuvre quelconque sans chercher les moyens d’y apporter un perfectionnement ou d’en faire jaillir une idée nouvelle. Mais cette disposition d’esprit, qui plus tard me fut si favorable, était à cette époque très préjudiciable à mes progrès. Avant de suivre mes propres inspirations et de m’abandonner à mes fantaisies, je devais m’initier aux secrets de mon art, apprendre à surmonter les difficultés signalées par les maîtres et chasser, enfin, des idées qui n’étaient propres qu’à me détourner des vrais principes de l’horlogerie.

Tel était le sens des observations paternelles que m’adressait de temps à autre mon cousin et j’étais bien forcé d’en reconnaître la justesse. Alors je me remettais à l’ouvrage avec plus de zèle, tout en gémissant en secret sur cet assujettissement qui m’était imposé.

Pour favoriser mes progrès et seconder mes efforts, mon patron m’engagea à étudier quelques ouvrages traitant de la mécanique en général et de l’horlogerie eu particulier. Cela rentrait trop bien dans mes goûts pour que je ne suivisse pas son conseil; et je me livrais sans réserve à ces attrayantes études, lorsqu’un fait, bien simple en apparence, vint tout-à-coup décider du sort de ma vie en me dévoilant une vocation dont les mystérieuses ressources devaient ouvrir plus tard un vaste champ à mes idées inventives et fantastiques.

Un soir, j’entre dans la boutique d’un bouquiniste nommé Soudry, pour acheter le Traité d’horlogerie de Berthoud, que je savais être en sa possession.

Le marchand, engagé en ce moment dans une affaire d’une toute autre importance que celle qui m’amenait, sort de ses rayons deux volumes, me les remet et me congédie sans plus de façon.

Revenu chez moi, je me dispose à lire avec la plus grande attention mon Traité d’horlogerie, mais que l’on juge de ma surprise, lorsque sur le dos de l’un de ces volumes je lis ces mots: AMUSEMENTS DES SCIENCES.

Étonné de trouver un titre semblable sur un ouvrage sérieux, j’ouvre impatiemment ce livre, je parcours la table des chapitres, et ma surprise redouble en lisant ces mots étranges:

_Démonstration des tours de cartes..... Deviner la pensée de quelqu’un..... Couper la tête d’un pigeon et le faire ressusciter_, etc...

Soudry s’était trompé: dans sa préoccupation, au lieu d’un Berthoud il m’avait remis deux volumes de l’Encyclopédie. Fasciné toutefois par l’annonce de semblables merveilles, je dévore les pages du mystérieux in-quarto, et, plus j’avance dans ma lecture, plus je vois se dérouler devant moi les secrets d’un art pour lequel j’avais, à mon insu, plus que de la vocation.

Je crains d’être taxé d’exagération ou tout au moins de n’être pas compris d’un grand nombre de lecteurs, lorsque je dirai que cette découverte, trésor inespéré, me causa l’une des plus grandes joies que j’aie jamais éprouvées. C’est qu’en ce moment de secrets pressentiments m’avertissaient que le succès, la gloire peut-être, se trouvaient un jour pour moi dans l’apparente réalisation du merveilleux et de l’impossible, et ces pressentiments ne m’ont heureusement pas trompé.

La ressemblance de deux in-quarto et la préoccupation d’un bouquiniste, telles furent les causes vulgaires de l’événement le plus important de ma vie.

* * * * *

Plus tard, dira-t-on, des circonstances différentes eussent pu éveiller en moi cette vocation; c’est probable; mais plus tard il n’eût plus été temps. Un ouvrier, un industriel, un négociant établi quittera-t-il une position faite, si médiocre qu’elle soit, pour céder à une passion qui serait infailliblement taxée de folie! non certes. C’était donc seulement à cette époque que mon irrésistible penchant vers le mystérieux pouvait être raisonnablement suivi.

Combien de fois depuis n’ai-je pas béni cette erreur providentielle sans laquelle je serais resté sans doute un modeste horloger de province! Ma vie, il est vrai, se serait ainsi écoulée calme, douce, et tranquille; bien des peines, des émotions, des angoisses m’eussent été épargnées; mais aussi de quelles vives sensations, de quelles joies profondes mon âme n’eût-elle pas été privée?

* * * * *

J’étais passionnément courbé sur mon précieux in-quarto, dévorant jusqu’aux moindres détails de ces tours de main merveilleux; ma tête brûlait et je restais parfois plongé dans des réflexions qui tenaient de l’extase. Cependant les heures s’écoulaient, et tandis que mon imagination se berçait dans des rêves fantastiques, je ne m’apercevais pas que ma chandelle était arrivée à sa dernière période; sa lueur pâlissait sensiblement et j’entendis bientôt crépiter la mèche; puis, réduite à un imperceptible lumignon, elle s’affaissa brusquement et rendit le dernier soupir.

Comprendra-t-on tout mon désappointement? Cette chandelle était la dernière que j’eusse en ma possession; force me fut donc de quitter les sublimes régions de la magie faute de pouvoir les éclairer. A cet instant de dépit, que n’aurais-je pas donné pour la lumière la plus vulgaire, fût-ce même pour un lampion!

Ce n’était pas que je fusse dans une obscurité complète; une blafarde clarté me venait d’un réverbère voisin, mais quelques efforts que je fisse pour profiter de ses pâles rayons, je ne pouvais parvenir à déchiffrer un seul mot, et, bon gré mal gré, je dus me résigner à me coucher.

J’essayai vainement de dormir; la surexcitation fiévreuse que m’avait donnée cette lecture ne me permit ni sommeil ni repos; je repassais dans mon esprit les endroits qui m’avaient le plus frappé, et l’intérêt qu’ils m’inspiraient exaltait de plus en plus mon imagination.

Incapable de rester au lit, je retournais de temps en temps me mettre à la fenêtre, et, jetant sur le reverbère des regards de convoitise, j’en étais arrivé à former le projet d’aller lire à sa clarté, au beau milieu de la rue, lorsque soudain une autre idée traverse mon esprit. Dans mon impatience de la réaliser, je ne me donne même pas le temps de m’habiller, et, bornant mon vêtement au strict nécessaire, si l’on peut appeler ainsi des pantoufles et un caleçon, je prends mon chapeau d’une main, une paire de pincettes de l’autre, et je descends l’escalier à tâtons.

Une fois dans la rue, je me dirige rapidement vers le réverbère; car je dois avouer au lecteur que poussé, sans doute, par le désir de mettre promptement à exécution certaines notions que je venais d’acquérir sur la prestidigitation, j’avais conçu la pensée d’_escamoter_ à mon profit le quinquet affecté par la municipalité à la sûreté de la ville. Le rôle destiné aux pincettes et au chapeau dans cette audacieuse opération consistait, pour les premières, à briser la petite porte de tôle derrière laquelle s’enroulait la corde qui servait à monter et à descendre le réverbère, et pour le second, à jouer l’office de lanterne sourde, en étouffant les jets lumineux qui eussent pu trahir mon larcin.

Tout se passa au gré de mes désirs, et déjà je me retirais triomphant, quand un misérable incident vint me faire perdre le fruit de mon coup de main. Au moment même où j’allais disparaître avec mon butin, un mitron, oui, un vulgaire mitron, me fit échouer en apparaissant subitement au seuil de sa boutique. Je me blottis aussitôt dans l’encoignure d’une porte, et là, redoublant de soins pour absorber dans mon chapeau les rayons du quinquet, j’attendis, dans l’immobilité la plus complète, qu’il plût au malencontreux boulanger de rentrer chez lui. Mais que l’on juge de ma douleur et de mon effroi, quand je le vis s’adosser à la porte et fumer tranquillement sa pipe!

La position devenait intolérable; le froid et aussi la crainte d’être découvert faisaient claquer mes dents, et, pour comble de désespoir, je sentis bientôt la coiffe de mon chapeau s’enflammer. Il n’y avait pas à hésiter: je serrai convulsivement ma soi-disant lanterne sourde entre mes mains et parvins ainsi à étouffer l’incendie; mais à quel prix, grand Dieu! Mon pauvre chapeau, celui dont je me parais le dimanche, était roussi, rempli d’huile et complètement déformé. Et tandis que je subissais toutes ces tortures, mon bourreau continuait à fumer avec un air de calme et de béatitude qui me causait des accès de rage.

Je ne pouvais pourtant demeurer là jusqu’au jour, mais comment sortir de cette situation critique? Demander le secret au boulanger, c’était faire appel à son indiscrétion et me couvrir de ridicule; rentrer directement chez moi, c’était me trahir, car j’étais obligé de passer devant lui, et un réverbère peu éloigné jetait assez de clarté pour me faire reconnaître. Restait un troisième parti: c’était d’enfiler rapidement une rue qui se trouvait à ma gauche et de regagner la maison par un chemin détourné. Ce fut celui-là auquel je m’arrêtai au risque d’être rencontré dans mon excursion en costume de baigneur.

Sans plus tarder, je mets sous mon bras et chapeau et quinquet, car je me vois forcé de les emporter avec moi pour enlever toute trace de mon délit, je pars comme un trait.

Dans mon trouble, je m’imagine que le boulanger me poursuit, je crois même entendre ses pas derrière moi, et voulant à toute force le dépister, je redouble de vitesse; je prends tantôt à droite, tantôt à gauche, et traverse un si grand nombre de rues, que ce n’est qu’au bout d’un quart-d’heure d’une marche effrenée que je me retrouve dans ma chambre, haletant, n’en pouvant plus, mais heureux d’en être quitte encore à si bon marché.

Il faut avouer que pour un homme destiné à jouer plus tard un certain rôle dans les fastes de l’escamotage, je n’avais pas eu la main heureuse pour mon coup d’essai, ou pour m’exprimer en termes de théâtres, je dirai que je venais de faire un _fiasco_ complet.

Cependant, je ne fus aucunement découragé; loin de là, dès le lendemain, j’oubliais mes infortunes de la veille en me retrouvant avec mon précieux traité de _magie blanche_, et je me remettais avec ardeur à la lecture de ses intéressants secrets.

Huit jours après je les possédais tous.

De la théorie je résolus de passer à la pratique; mais, ainsi que cela m’était arrivé avec le livre de Carlosbach, je me trouvai subitement arrêté devant un obstacle. L’auteur était, il est vrai, plus consciencieux que le mystificateur Bordelais; il donnait de ses tours une explication très facile à comprendre; seulement il avait eu le tort de supposer à tous ses lecteurs une certaine adresse pour les exécuter. Or, cette adresse me manquait complètement, et, si désireux que je fusse de l’acquérir, je ne trouvais rien dans l’ouvrage qui m’en indiquât les moyens. J’étais dans la position d’un homme qui tenterait de copier un tableau sans avoir les moindres notions du dessin et de la peinture.

Faute d’un professeur pour me guider, je dus créer les principes de la science que je voulais étudier.

D’abord, comme base fondamentale de la prestidigitation, j’avais facilement reconnu que les organes qui jouent le principal rôle dans l’exercice de cet art sont la vue et le toucher. Je compris que, pour approcher le plus possible de la perfection, il fallait que le prestidigitateur développât en lui une perception plus rapide, plus délicate et plus sûre de ces deux organes, par cette raison que dans ses séances il doit embrasser d’un seul regard tout ce qui se passe autour de lui, et exécuter ses prestiges avec une dextérité infaillible.

J’avais été souvent frappé de la facilité avec laquelle les pianistes peuvent lire et exécuter, même à première vue, un morceau de chant avec son accompagnement. Il était évident, pour moi, que par l’exercice on pouvait arriver à se créer une faculté de perception appréciative et une habileté du toucher qui permettent à l’artiste de lire simultanément plusieurs choses différentes, en même temps que ses mains s’occupent d’un travail très compliqué. Or, c’est une semblable faculté que je désirais acquérir pour l’appliquer à la prestidigitation; seulement, comme la musique ne pouvait me fournir les éléments qui m’étaient nécessaires, j’eus recours à l’art du jongleur, dans lequel j’espérais trouver des résultats, sinon semblables, du moins analogues.

On sait que l’exercice des boules développe étonnamment le toucher. Mais n’est-il pas évident qu’il développe également le sens de la vue?

En effet, lorsqu’un jongleur lance en l’air quatre boules qui se croisent dans différentes directions, ne faut-il pas que ce sens soit bien perfectionné chez lui, pour que ses yeux puissent, d’un seul regard, suivre avec une merveilleuse précision chacun des dociles projectiles dans les courbes variées que leur ont imprimées les mains?

Il y avait précisément à Blois, à cette époque, un pédicure nommé Maous, qui possédait le double talent de jongler assez adroitement et d’extirper les cors avec une habileté digne de la légèreté de ses mains. Maous, malgré ce cumul, n’était pas riche; je le savais, et cette particularité me fit espérer obtenir de lui des leçons à un prix en rapport avec mes modestes ressources.

En effet, moyennant dix francs, il s’engagea à m’initier à l’art du jongleur.

Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu’il m’indiqua, et mes progrès furent si rapides, qu’en moins d’un mois je n’avais plus rien à apprendre; j’en savais autant que mon maître, si ce n’est pourtant l’art d’extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J’étais parvenu à jongler avec quatre boules.

Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s’il était possible, surpasser la faculté de lire par appréciation que j’avais tant admirée chez les pianistes. Je plaçai un livre devant moi, et tandis que mes quatre boules voltigeaient en l’air, je m’habituai à y lire sans hésitation.

Je ne serais point étonné que ceci parût extraordinaire à bien des lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-être plus encore, c’est que je viens à l’instant même de me donner la satisfaction de répéter cette curieuse expérience; pourtant trente ans se sont écoulés depuis le fait que je viens de raconter, et pendant ce temps j’ai bien rarement touché à mes boules; car jamais je ne m’en suis servi dans mes séances.

Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baissé d’un degré; ce n’est plus qu’avec trois boules que j’ai pu lire avec facilité.