Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 35

Chapter 353,743 wordsPublic domain

Le faiseur de tours était très maigre, particularité indispensable pour la réussite du prestige. Il se serrait fortement le ventre avec une ceinture étroite, et voici ce qui arrivait. La colonne vertébrale ne pouvant pas fléchir, servait de point d’appui; les intestins seuls pliaient et rentraient à peu près de moitié. Le saltimbanque remplaçait alors la partie comprimée par un ventre de carton qui le remettait dans son embonpoint normal, et le tout bien sanglé sous un vêtement de tricot couleur de chair semblait faire partie du corps. De chaque côté, au-dessus des hanches, deux rosettes de ruban cachaient les ouvertures par lesquelles devait entrer et sortir la pointe du sabre. A ces ouvertures aboutissait une sorte de fourreau qui conduisait avec sûreté l’arme d’un bout l’autre. Pour simuler le sang, une éponge imprégnée de couleur rouge se trouvait au milieu du fourreau. Quant aux couteaux dans le nez, c’était une réalité. L’_invulnérable_ était très camard, ce qui lui permettait, pour l’introduction des couteaux, d’élever les cartillages du nez jusqu’à la hauteur des fosses nasales.

J’avais d’assez bonnes qualités physiques pour faire le tour du sabre, mais aucune pour celui des couteaux. Je n’essayai point le premier, et bien moins encore le second.

Du reste, je me suis amusé moi-même, dans ma jeunesse, à faire deux miracles qui pourront être utiles aux Aïssaoua, s’ils viennent jamais à en avoir connaissance. Je vais les expliquer ici:

Le pédicure Maous, qui m’avait montré à jongler, m’avait également enseigné un tour très curieux, qui consiste à se fourrer dans l’œil droit un petit clou que l’on fait ensuite passer à travers les chairs dans l’œil gauche, puis dans la bouche, et enfin revenir dans l’œil droit.

Que l’on juge à quel point j’avais le feu sacré du sortilége, puisque j’eus le courage de m’exercer à ce tour, que je trouvais ravissant!

Une circonstance assez désagréable vint cependant m’ôter mes illusions sur l’effet produit par ce prestige.

J’allais quelquefois passer la soirée chez une dame qui avait deux filles, pour l’amusement desquelles elle donnait souvent de petites fêtes. Je crus ne pouvoir pas mieux choisir le lieu de ma première représentation, et je demandai la permission de présenter un talent de société d’un genre tout nouveau. On y consentit avec plaisir, et l’on fit cercle autour de moi.

--Mesdames, dis-je avec une certaine emphase, je suis invulnérable; pour vous en donner la preuve, je pourrais me transpercer d’un poignard, d’un couteau ou de tout autre instrument tranchant; mais je craindrais que la vue du sang ne vous fît une trop grande impression. Je vais vous donner une autre preuve de mon pouvoir surnaturel. Et j’exécutai mon fameux tour _du clou dans l’œil_.

L’effet de cette scène ne fut pas tel que je m’y attendais; l’opération était à peine terminée qu’une des demoiselles de la maison, sous l’émotion qu’elle éprouva, se trouva mal et tomba sans connaissance. La soirée fut troublée, comme on le pense bien, et craignant quelques récriminations, je m’esquivai sans mot dire, jurant qu’on ne me prendrait plus à de semblables exhibitions.

Voici toutefois l’explication du tour:

On peut, sans la moindre sensation douloureuse, introduire dans le coin de l’œil, près du réservoir lacrymal, entre la paupière inférieure et le globe, un petit clou cylindrique en plomb ou en argent, d’une longueur d’un centimètre et demi environ sur deux à trois millimètres de diamètre; et chose bizarre, une fois ce morceau de métal introduit, on ne s’aperçoit pas le moins du monde de sa présence. Pour le faire sortir, il suffit de presser avec le bout du doigt en remontant vers le coin de l’œil.

Veut-on ajouter du prestige à l’expérience, on s’y prend de la manière suivante:

On met secrètement à l’avance un de ces petits clous dans l’œil gauche et un autre dans la bouche. Cette préparation faite, on se présente pour exécuter le tour.

On introduit alors ostensiblement un clou dans l’œil droit, puis, en pressant sur la chair avec le bout du doigt, on feint de le faire passer à travers la naissance du nez dans l’œil gauche, d’où l’on retire celui qui y a été mis secrètement à l’avance. On remet ensuite ce dernier dans le même œil, et en jouant la même comédie, le clou semble passer successivement dans la bouche, d’où l’on sort celui qui y avait été mis, puis dans l’œil droit d’où l’on retire celui qui y avait été primitivement introduit.

Cela fait, on va à l’écart se débarrasser du clou qui reste dans l’œil gauche.

Mais revenons au dernier tour des Aïssaoua, qui consiste à marcher sur un fer rouge, et à se passer la langue sur une plaque rougie à blanc.

L’Aïssaoua qui marche sur du fer rouge ne fait rien de surprenant, si l’on considère les conditions dans lesquelles ce tour est exécuté.

Il passe vivement le talon en glissant sur le fer. Or, les Arabes de basse classe qui marchent tous sans chaussure, ont le dessous du pied aussi dur que le sabot d’un cheval; cette partie cornée seule grille sans occasionner la moindre douleur.

Et d’ailleurs, le hasard ne peut-il pas avoir enseigné aux Aïssaoua certaines précautions qui étaient connues de plus d’un jongleur européen, avant que le docteur Sementini n’en constatât l’emploi et ne les révélât au public? Ceci nous servira à expliquer de la manière la plus simple le tour le plus intéressant des prestidigitateurs arabes, celui qu’on regarde comme le plus étonnant, le plus merveilleux, l’application de la langue sur un fer rouge.

Citons d’abord quelques _hauts faits_ de nos faiseurs de tours, et l’on pourra juger que, même sous le rapport du merveilleux, les sectaires d’Aïssa sont bien en arrière dans leurs prétendus miracles.

Au mois de février 1677, un Anglais, nommé Richardson, vint à Paris et y donna des représentations très curieuses, qui prouvaient, disait-il, son incombustibilité.

On le vit faire rôtir un morceau de viande sur sa langue, allumer un charbon dans sa bouche avec un soufflet, empoigner une barre de fer rouge avec la main ou la tenir entre ses dents.

Le valet de cet Anglais publia le secret de son maître, et on peut le voir dans le _Journal des Savants_ (1677, première édition, page 41, et deuxième édition, 1860, pages 24, 147, 252).

En 1809, un Espagnol nommé Léonetto, se montra à Paris. Il maniait aussi impunément une barre de fer rouge, la passait sur ses cheveux, mettait les talons dessus, buvait de l’huile bouillante, plongeait ses doigts dans du plomb fondu, en mettait un peu sur sa langue, après quoi il portait un fer rouge sur cet organe.

* * * * *

Cet homme extraordinaire fixa l’attention du professeur Sementini, qui dès lors s’attacha à l’étudier.

Ce savant remarqua que la langue de l’_incombustible_ était recouverte d’une couche grisâtre; cette découverte le porta à tenter quelques essais sur lui-même. Il découvrit qu’une friction faite avec une solution d’alun, évaporée jusqu’à ce qu’elle devînt spongieuse, rendait la peau insensible à l’action de la chaleur du fer rouge; il frotta de plus avec du savon les parties du corps rendues insensibles, et elles devinrent inattaquables à ce point que les poils mêmes n’étaient pas brûlés.

Satisfait de ces recherches, le physicien enduisit sa langue de savon et d’une solution d’alun, et le fer rouge ne lui fit éprouver aucune sensation.

La langue ainsi préparée pouvait recevoir de l’huile bouillante, qui se refroidissait et pouvait ensuite être avalée.

M. Sementini reconnut également que le plomb fondu dont se servait Leonetto n’était autre que le métal d’Arcet, fusible à la température de l’eau bouillante[27]. (Voir pour plus de détails la Notice historique de M. Julia de Fontenelle, page 161, _Manuel des Sorciers_, Roret.)

On pourrait trouver dans ces manipulations une explication satisfaisante de la prétendue incombustibilité des Aïssaoua; toutefois, je vais citer encore un fait qui m’est personnel et dont on tirera cette conséquence, qu’il n’est pas nécessaire d’être inspiré d’Allah ou d’Aïssa pour jouer avec des métaux incandescents.

Lisant un jour le _Cosmos_, revue scientifique, j’y vis le compte rendu d’un ouvrage intitulé: _Etude sur les corps à l’état sphéroïdal_, par M. Boutigny (d’Evreux). Le rédacteur de ce journal, M. l’abbé Moigno, citait quelques passages les plus intéressants de l’ouvrage, parmi lesquels était le fait suivant:

«Cowlet ayant pris l’initiative, nous avons coupé (c’est M. Boutigny qui parle) les jets de fonte avec les doigts. Nous avons plongé les mains dans les moules et dans les creusets remplis de la fonte qui venait de couler d’un _Wilkinson_, et dont le rayonnement était insupportable, même à une grande distance. Nous avons varié les expériences pendant plus de deux heures. Mme Cowlet, qui y assistait, permit à sa fille, enfant de huit à dix ans, de mettre la main dans un creuset plein de fonte incandescente; cet essai fut fait impunément.»

Vu le caractère du savant abbé et celui du célèbre physicien, auteur de l’ouvrage, il n’était pas permis de douter; cependant, je dois le dire, ce fait me paraissait tellement impossible, que mon esprit se refusait à l’accepter, et pour croire, ainsi que saint Thomas, je voulais voir.

Je me décidai à aller trouver M. Boutigny; je lui fis part de mon désir de voir une expérience aussi intéressante, en omettant toutefois d’exprimer le moindre doute sur sa réussite.

Le savant m’accueillit avec bonté, et me proposa de répéter le phénomène devant moi, et de me faire laver les mains dans de la fonte incandescente.

La proposition était attrayante, scientifiquement parlant; mais, d’un autre côté, j’avais bien quelques craintes que le lecteur appréciera, je le pense. Il y allait, en cas d’erreur, de la carbonisation de mes deux mains, pour lesquelles je devais avoir d’autant plus de soins qu’elles avaient été pour moi des instruments précieux. J’hésitai donc à répondre.

--Est-ce que vous n’avez pas confiance en moi, me dit M. Boutigny?

--Si, Monsieur, si, j’ai beaucoup de confiance, mais...

--Mais.... vous avez peur, avouez-le, interrompit en riant le physicien. Eh bien! pour vous tranquilliser, je tâterai la température du liquide avant que vous n’y plongiez les mains.

--Et quel est donc à peu près le degré de température de la fonte liquide?

--Seize cents degrés environ.

--Seize cents degrés! m’écriai-je, que cette expérience doit être belle! Je me décide.

Au jour indiqué par M. Boutigny, nous nous rendîmes à la Villette, à la fonderie de M. Davidson, auquel il avait demandé l’autorisation de faire son expérience.

En entrant dans ce vaste établissement, je fus vivement impressionné. Le bruit infernal produit par les immenses souffleries; les flammes s’échappant des fourneaux; des laves étincelantes transportées par de puissantes machines et coulant à flots dans d’immenses creusets; des ouvriers secs et nerveux, noircis par la fumée et le charbon; tout cet ensemble enfin d’hommes et de choses présentait un aspect fantastique et solennel.

Le chef d’atelier vint à nous et nous indiqua le fourneau, vers lequel nous devions nous diriger pour notre expérience.

En attendant qu’on donnât passage au jet de fonte, nous restâmes quelques instants debout et silencieux près de la fournaise, puis nous entamâmes la conversation suivante qui, certes, n’était pas propre à me rassurer.

--Il faut que ce soit vous, me dit M. Boutigny, pour que je répète cette expérience que je n’aime point faire. Je vous avoue que, bien que je sois sûr du résultat, j’éprouve toujours une émotion dont je ne puis me défendre.

--S’il en est ainsi, répondis-je, allons-nous en; je vous crois sur parole.

--Non, non; je tiens à vous montrer ce curieux phénomène. Ah ça! ajouta le savant physicien, voyons vos mains.

Il les prit dans les siennes.

--Diable! dit-il, elles sont bien sèches pour notre expérience[28].

--Vous croyez?

--Certainement.

--Alors, c’est dangereux?

--Cela pourrait l’être.

--Dans ce cas, sortons d’ici, dis-je en me dirigeant vers la porte.

--Ce serait maintenant dommage, reprit mon compagnon en me retenant. Tenez, trempez vos mains dans ce seau d’eau, essuyez-les bien, et votre peau conservera autant d’humidité qu’il est nécessaire[29].

Il faut savoir que pour la réussite de cette merveilleuse expérience, il n’y a d’autre condition à observer que celle d’avoir les mains légèrement moites. Je regrette de ne pouvoir donner des explications sur le principe du phénomène qui se produit dans cette circonstance, car il me faudrait pour cela de longs chapitres. Je renvoie à l’ouvrage de M. Boutigny. Il suffira de dire que le métal en fusion est tenu à distance de la peau par une force répulsive, qui lui oppose une barrière infranchissable.

J’avais à peine terminé d’essuyer mes mains, que sous les coups d’une lourde barre de fer, le fourneau s’ouvrit et donna passage à un jet de fonte de la grosseur du bras. Des étincelles volèrent de tous côtés, comme un feu d’artifice.

--Attendons quelques instants, dit M. Boutigny, que la fonte s’épure; il serait peu prudent de faire notre expérience en ce moment.

Cinq minutes après, la source de feu cessa de bouillonner et de lancer des scories; elle devint même si limpide et si brillante, qu’elle nous brûlait les yeux à la distance de quelques pas.

Tout-à-coup mon compagnon s’approche vivement du fourneau, enfourche en quelque sorte le jet métallique, et sans plus de façon, se lave les mains avec de la fonte liquide, comme si c’eût été de l’eau tiède.

Je ne ferai pas le brave; j’avoue qu’à cet instant le cœur me battait à rompre ma poitrine, et pourtant lorsque M. Boutigny eut terminé sa fantastique ablution, je m’avançai à mon tour avec une détermination qui attestait une certaine force de volonté. J’imitai les mouvements de mon professeur; je _barbotai_ littéralement dans la lave brûlante, et dans la joie que m’inspirait cette merveilleuse opération, je pris une poignée de fonte que je lançai en l’air, et qui retomba en pluie de feu sur le sol.

L’impression que j’éprouvai en touchant ce fer en fusion ne peut être comparée qu’à celle que j’aurais ressentie en touchant du velours de soie liquide, si je puis m’exprimer ainsi. C’est, du reste, un toucher très délicat et très agréable.

Je demande maintenant ce que sont les plaques de fer rouge des Aïssaoua auprès de la haute température à laquelle mes mains venaient d’être soumises?

Les vieux et les nouveaux miracles des incombustibles se trouvent donc expliqués par l’expérience du savant physicien qui, lui, n’a aucune prétention aux tours de force, et n’apprécie ces phénomènes qu’en raison des lois immuables en vertu desquelles ils s’accomplissent.

FIN.

PROGRAMME GÉNÉRAL

DES

EXPÉRIENCES INVENTÉES ET EXÉCUTÉES

PENDANT LE COURS DE MES REPRÉSENTATIONS

LA BOUTEILLE INÉPUISABLE.

Ce tour est un des plus brillants que j’aie jamais exécutés. Il est toujours très chaleureusement applaudi.

Je me présente en scène ayant en main une petite bouteille remplie de vin de Bordeaux. Je la vide complètement en versant son contenu dans des verres et je la rince ensuite avec un peu d’eau, en ayant soin de la bien faire égoutter.

Ce préambule terminé, je m’avance au milieu des spectateurs et, tenant toujours la bouteille renversée, je leur offre d’en faire sortir toute liqueur qu’ils pourront désirer.

Ma proposition est généralement accueillie avec une grande faveur. De tous côtés des demandes me sont aussitôt faites par des gens aussi désireux de s’assurer de la réalité du tour que de la qualité des liqueurs.

Ces liqueurs sont aussitôt fournies que demandées. Il n’en est aucune, spiritueuse ou aromatique, de quelque pays qu’elle puisse être, qui ne soit versée avec la plus grande libéralité.

La distribution ne se termine que lorsque le spectateur, craignant de ne pouvoir consommer tout ce qui sortirait de la bouteille, et trouvant aussi que plus il ferait prolonger l’expérience, moins sa raison pourrait lui rendre des comptes, se détermine enfin à cesser ses demandes.

Pour terminer ce tour d’une manière saisissante, en donnant une preuve de la libéralité inépuisable de ma bouteille, je prends un grand verre à boire pouvant contenir au moins la moitié du flacon, et je l’emplis jusqu’aux bords avec une liqueur qui m’est encore demandée.

_La Bouteille inépuisable_ a été représentée pour la première fois à mon théâtre le 1er décembre 1847.

L’ORANGER FANTASTIQUE.

Cette pièce mécanique était précédée de plusieurs tours d’escamotage qui motivaient son introduction sur la scène.

J’empruntais le mouchoir d’une dame; j’en faisais une boule que je mettais à côté d’un œuf, d’un citron et d’une orange rangés sur ma table.

Je faisais ensuite passer ces quatre objets les uns dans les autres, et lorsqu’enfin ils étaient tous réunis dans l’orange, je me servais de ce fruit pour composer une liqueur fantastique.

Pour cela, je pressais l’orange entre mes mains, et je la réduisais de grosseur en la montrant de temps à autre sous ses différentes formes, et je finissais par en faire une poudre que je faisais passer dans un flacon où il y avait de l’esprit de vin.

On m’apportait alors un oranger dépourvu de fleurs et de fruits. Je versais dans un petit vase un peu de la liqueur que je venais de préparer; j’y mettais le feu; je le plaçais au-dessous de l’arbuste, et aussitôt que l’émanation atteignait le feuillage, on le voyait se charger de fleurs.

Sur un coup de ma baguette, ces fleurs étaient remplacées par des fruits que je distribuais aux spectateurs.

Une seule orange était restée sur l’arbre; je lui ordonnais de s’ouvrir en quatre parties, et l’on apercevait à l’intérieur le mouchoir qui m’avait été confié. Deux papillons battant des ailes le prenaient par les angles et le déployaient en s’élevant en l’air.

Ce tour est de ma création.

LA PÊCHE MERVEILLEUSE.

On se rappelle le tour chinois intitulé par Philippe: _Le Bassin de Neptune_. J’ai dit que le prestidigitateur du bazar Bonne-Nouvelle, à l’exemple des habitants du Céleste-Empire, s’était revêtu d’une robe nécessaire à l’exécution du tour. J’ai dit aussi ma répulsion pour tout vêtement en dehors de nos usages. Il devait donc sembler impossible de me voir jamais reproduire cette merveilleuse expérience, lorsqu’un jour, on vit sur mes affiches l’annonce d’un tour intitulé: _la Pêche miraculeuse_.

Ce n’était pas autre chose que le tour chinois que je me proposais d’exécuter, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles.

J’arrivais en scène ayant en main un pied de guéridon qui se terminait par une pointe aiguë. Je le posais devant moi, et près des spectateurs.

Je me saisissais d’un châle que j’étalais en tous sens, et que je secouais avec force afin de bien prouver qu’il ne contenait rien.

--Voici d’abord comment on doit prendre et poser son épervier. Je ramassais les plis du châle et je le jetais sur mon épaule. Figurez-vous maintenant, Messieurs, que la pointe de ce pied de guéridon soit un étang, je sais qu’il faut se faire une grande illusion pour cela, mais enfin admettez cette fable pour un instant. Dans cette circonstance, on s’approche silencieusement de l’étang, on lance son épervier comme cela sur l’endroit où l’on suppose trouver du poisson, on le relève, et l’on montre, ainsi que je le fais maintenant, une pêche vraiment merveilleuse.

A cet instant, un bocal beaucoup plus grand que celui de Philippe, contenant d’énormes poissons rouges, apparaissait en équilibre sur la pointe du guéridon, et lorsqu’on voulait l’enlever de cet endroit, il était impossible de le bouger de place sans répandre de l’eau.

LA PENDULE AÉRIENNE.

Parmi les expériences que je présentai au public en 1847, ma pendule fut une de celles qui produisirent le plus d’effet, et même maintenant que l’on suppose à tort ou à raison que l’électricité y joue un certain rôle, on ne peut se dispenser de l’admirer.

Il y a certains spectateurs qui vont aux séances de prestidigitation, moins pour jouir des illusions que pour faire parade d’une perspicacité très souvent douteuse. Pour ceux-là, l’expérience de la _Pendule aérienne_ est vite expliquée: c’est de l’électricité. C’est plutôt fait.

Mais pour l’observateur consciencieux, pour le savant, pour le connaisseur enfin, il est très difficile de se prononcer sur ce sujet, parce qu’ils savent que pour qu’un effet électro-magnétique se produise, il ne suffit pas d’un courant électrique, il faut encore des appareils matériels qui représentent un certain volume. Ainsi dans le télégraphe même le plus simple, ce sont des roues dentées, un électro-aimant, une palette, des leviers, des supports, etc.

Dans ma _pendule aérienne_ on ne voyait rien de tout cela; il n’y avait qu’un cadran de cristal transparent, au milieu duquel était une aiguille.

Ce cadran était suspendu par de légers cordons et complétement isolé, ce qui n’empêchait pas que l’aiguille tournait à droite et à gauche, s’arrêtait ou reprenait sa marche à la volonté des spectateurs.

Un timbre également en cristal, suspendu en dessous, sonnait l’heure que marquait la pendule, ou bien encore celle qu’on lui désignait. Ces objets, avant et après l’expérience, étaient présentés au public pour être examinés.

Pour terminer, je remettais à un spectateur un cordon auquel tenait le crochet; il y suspendait le timbre et le faisait sonner à son commandement.

LA SECONDE VUE.

Ou la Clochette Mystérieuse.

L’expérience représentée par la gravure ci-contre est un perfectionnement apporté à la _Seconde vue_, que j’ai décrite au commencement de ce volume. Les résultats sont exactement les mêmes; le principe seul est changé.

Au lieu de faire à mon fils cette question: «Dites ce que je tiens à la main?» à chaque objet qui m’était remis, je frappais un coup sur une petite clochette, et malgré cette uniformité du signal, l’enfant dépeignait l’objet comme si l’eût eu sous les yeux.

Mais ce qui pouvait intriguer les _intrépides scrutateurs_ de mes secrets, c’est que peu d’instants après, je mettais la clochette de côté, et bien que j’observasse le silence le plus complet, tous les objets présentés n’en étaient pas moins immédiatement désignés par l’enfant.

J’imitais aussi certains phénomènes produits par quelques sujets magnétisés. Je lui couvrais les yeux d’un épais bandeau, et sans prononcer une parole, je lui remettais entre les mains un verre plein d’eau; le liquide prenait sous ses lèvres le goût d’un autre liquide quelconque sur lequel un spectateur avait fixé sa pensée, quelque bizarre que fût ce choix.

Toujours sans que je lui parlasse, je lui faisais porter un bouquet à une dame qu’un spectateur avait secrètement désignée, ou bien il exécutait un ordre qui m’était confié à voix basse, tel que celui-ci:

Aller prendre une tabatière dans la poche d’une personne désignée; en ôter une prise de tabac pour la porter ensuite dans le porte-monnaie d’une autre personne.

LE FOULARD AUX SURPRISES.

Un principe fondamental de la prestidigitation, c’est de produire de grands effets avec de petites causes; autrement dit, il faut produire, avec de petits objets, des objets d’un gros volume.

Qu’y-a-t-il d’étonnant en effet de faire sortir d’une boîte à double fond ce qui peut y être contenu? La difficulté consiste uniquement dans l’_ingéniosité_ de l’appareil, et tout le mérite revient à l’ébéniste ou au ferblantier qui a fabriqué la boîte.

Mais le _foulard aux surprises_ est un tour qui ne pouvait laisser croire à aucune combinaison mécanique, parce que l’instrument qui devait produire des objets si volumineux pouvait être réduit à de bien petites proportions.