Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 34

Chapter 343,756 wordsPublic domain

Deux de ces porte-moutons marchaient en avant. Ils étaient suivis d’une vingtaine d’hommes, rangés sur une même ligne, dont chacun portait un des plats qui devaient composer la diffa.

C’étaient des ragoûts et des rôtis de toutes sortes, le couscoussou, et enfin une douzaine de plats de dessert, ouvrage des femmes de Ben-Amara.

Ce dîner ambulant présentait un coup d’œil ravissant, pour des gens surtout dont le grand air et les émotions de la fantasia avaient singulièrement aiguisé l’appétit.

Le chef cuisinier marchait en tête, et, ainsi que l’officier de _M. Malbroug_, il ne portait rien; mais, dès qu’il fut près de nous, il se mit activement à l’œuvre: saisissant à bras-le-corps un des deux moutons, il le _débrocha_ et le posa devant nous sur un énorme plat.

Pour mes compagnons, presque tous vétérans d’Algérie, ce gigantesque rôti n’était point une nouveauté; quant à ma femme et à moi, la vue d’une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dans toute autre circonstance; mais nous nous empressâmes de nous joindre au cercle qui se forma autour de ce mets, digne de Gargantua.

Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dépecer la bête avec nos doigts; chacun en arracha un morceau à sa guise, d’abord avec un peu de répugnance; puis, poussés par une faim de Cannibales, nous fîmes sur le mouton une véritable curée. Je ne sais si ce fut en raison des dispositions que nous apportâmes à ce repas, mais tous les convives se récrièrent qu’ils n’avaient jamais rien mangé d’aussi bon que ce mouton rôti.

Lorsque nous eûmes pris sur l’animal les morceaux les plus délicats, le cuisinier nous offrit de nous présenter le second. Sur notre refus, il nous servit la volaille rôtie, à laquelle nous fîmes encore beaucoup d’honneur, puis, délaissant les ragoûts au piment et le couscoussou, qui exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous dédommageâmes de la privation du pain pendant le repas, en savourant d’excellents petits gâteaux.

La réception de l’Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de princier. Pour l’en remercier, je lui proposai de donner une petite séance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionnés n’avaient pu se résoudre à quitter la place qu’ils occupaient à notre arrivée, et ils avaient assisté de loin à notre repas.

Sur l’ordre de leur chef, ils se rapprochèrent en resserrant leur cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d’interprète, et grâce à lui, je pus exécuter une douzaine de mes meilleurs tours. L’effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu’il me fut impossible de continuer; chacun s’enfuyait à mon approche. Ben-Amara nous assura qu’ils me prenaient pour le Diable, mais que si j’avais porté le costume mahométan, il se seraient au contraire prosternés devant moi comme devant un envoyé de Dieu.

En revenant à Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante journée de plaisirs, nous donna le spectacle d’une chasse dans laquelle les Arabes prirent à la course de leurs chevaux des lièvres et des perdrix, sans tirer un seul coup de fusil.

Le jour suivant, nous prîmes congé de M. Bourseret et de son excellente mère. Nous nous dirigeâmes sur Alger, mais non plus par les chemins de traverse, car nous avions assez d’une seule excursion à travers le D’jendel, et nous aspirions maintenant après une locomotion plus douce. Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en réalité que des parties de fatigue, peuvent être agréables tout au plus une fois, et ne servent qu’à raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-être et du confortable que nous avions volontairement quittés. Nous prîmes la diligence qui nous conduisit à la métropole de l’Algérie, et cette fois, nous appréciâmes tout l’avantage de ce mode de transport.

Le bateau l’_Alexandre_, qui nous avait amenés de France, partait le surlendemain de notre arrivée. J’eus deux jours pour faire mes adieux et adresser mes remerciements à toutes les personnes qui m’avaient montré de la bienveillance, et j’eus fort à faire. J’aurais infiniment de plaisir aujourd’hui à adresser encore à chacune d’elles mon bon souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paraître ingrat en faisant quelque omission involontaire. Je ne puis résister, toutefois, au désir de témoigner au maire d’Alger, M. de Guiroye, toute ma reconnaissance pour son affable réception, ainsi que pour l’énergique et bienveillant appui qu’il m’a prêté lors de mes petites misères avec l’administration théâtrale.

En quittant Alger, j’eus la satisfaction d’être conduit à bord par deux officiers distingués, dont je ne saurais jamais assez reconnaître les bontés. Le colonel, chef d’état-major de la marine, M. Pallu du Parc, et M. le colonel de Neveu ne me quittèrent que lorsque les premiers coups de la machine commencèrent à ébranler le steamer. Ces Messieurs furent les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain.

Si j’écrivais mes impressions de voyage, j’aurais encore beaucoup à raconter avant d’arriver à mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me rappelle que dans le titre de mon ouvrage j’ai promis des confidences ayant trait à ma vie d’artiste; je dois donc écarter de mon récit tout événement de la vie commune.

Un temps affreux sur mer, une tourmente à la hauteur des Pyrénées, la mort vingt fois devant nous seraient des événements aussi terribles qu’intéressants à raconter. Mais combien de fois ces émouvants épisodes qui, du reste, se ressemblent tous, n’ont-ils pas été déjà dépeints par des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j’en pourrais faire n’aurait donc aucun caractère de nouveauté. Je me contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage.

Une tempête nous surprend dans le golfe de Lyon: nos machines sont démontées. Notre bâtiment, ballotté par les vents pendant neuf jours, est enfin jeté sur les côtes d’Espagne. Nous parvenons à nous diriger sur le port de Barcelone; mais les autorités nous en refusent l’entrée, parce que nous n’avons pas de passeports pour l’Espagne. Nous côtoyons, par un temps épouvantable, cette terre inhospitalière et nous gagnons enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons à l’abri de la tourmente.

Je quitte alors le bateau, et je traverse les Pyrénées en tartane. Un ouragan, résultat de la tempête sur mer, menace à chaque instant de nous précipiter dans des fondrières. Nous atteignons heureusement la France, puis Marseille, où je dois acquitter une promesse faite, lors mon premier passage, aux directeurs du Grand-Théâtre.

Je fus en vérité bien dédommagé des tourments et des fatigues de mon voyage. Les Marseillais se montrèrent envers moi d’une bienveillance si grande, que ces dernières représentations resteront toujours dans mon souvenir comme les plus applaudies que j’aie jamais données. Je ne pouvais faire plus solennellement mes adieux d’artiste au public. Je me hâtai de retourner à Saint-Gervais.

CONCLUSION.

Je puis en terminant cet ouvrage répéter ce que je disais au commencement de ce chapitre: «Me voilà donc arrivé au but de toutes mes espérances!» Mais cette fois, s’il plaît à Dieu, comme disait mon guide Mohammed, aucune tentation ne viendra désormais modifier mes plans de félicité. J’espère longtemps encore (toujours s’il plaît à Dieu), jouir de cette douce et paisible existence que j’avais à peine goûtée, lorsque l’ambition et la curiosité m’ont conduit en Algérie.

Rentré chez moi, j’ai installé dans mon cabinet de travail les instruments de mes séances, mes fidèles compagnons, je dirais presque mes vieux amis. Je vais maintenant m’abandonner tout entier à mon goût, à ma passion pour les applications de l’électricité à la mécanique.

Qu’on ne croie pas cependant que, pour cela, je renie l’art auquel je dois tant de jouissances! Loin de moi cette pensée; plus que jamais je suis fier de l’avoir cultivé, puisque c’est à lui seul que je dois le bonheur de me livrer à mes nouvelles études. Du reste, je m’en éloigne peut-être moins qu’on ne serait tenté de le croire; il y a longtemps que je fais des applications de l’électricité à la mécanique et je dois avouer, si déjà mes lecteurs ne l’ont deviné, que l’électricité a joué un rôle important dans plusieurs de mes expériences. En réalité, mes travaux d’aujourd’hui ne diffèrent de ceux d’autrefois que par la forme; ce sont toujours des prestiges.

Un reste d’amour pour mon ancienne profession d’horloger m’a fait choisir les instruments chronométro-électriques pour but de mes travaux. J’ai adopté pour programme: _Populariser les horloges électriques en les rendant aussi simples et aussi précises que possible_. Et comme l’art suppose toujours un idéal que l’artiste cherche à réaliser, je rêve déjà ce jour où un réseau de fils électriques partant d’un régulateur unique, rayonnera sur la France entière et portera l’heure précise dans les plus importantes cités comme dans les plus modestes villages.

En attendant, dévoué à la cause du progrès, je travaille incessamment avec l’espoir que mes modestes découvertes seront de quelque utilité dans la solution de cet important problême.

Voici quelques-uns des résultats que j’ai obtenus jusqu’à ce jour:

NOUVELLES APPLICATIONS DE L’ÉLECTRICITÉ A LA MÉCANIQUE.

1º Appareil pour le transport d’un courant électrique et la reproduction successive, à l’aide de ce même courant, d’un nombre quelconque d’effets mécaniques.

2º Appareil contrôleur et distributeur des courants électriques pouvant obvier aux arrêts des courants formant un long circuit.

3º Régulateur électrique sans aucun rouage, à l’abri de toute influence des variations des courants électriques.

4º Pendule électrique populaire, marchant par un petit élément _Daniel_, et pouvant conduire, sans augmentation de dépense d’électricité, un cadran de deux mètres de diamètre.

5º Sonnerie électrique sans aucun rouage, pouvant être conduite à quelque distance que ce soit par la pendule électrique ci-dessus.

6º Cadran électrique pour clocher ou autre monument, marchant sans le secours d’horloge-type. Ce cadran, le premier de ce genre, a été placé au fronton de l’Hôtel-de-Ville de Blois, auquel j’en ai fait hommage. Il marche, depuis dix ans, avec la plus grande régularité.

7º Nouvelle disposition électrique servant à supprimer automatiquement, pendant la nuit, un courant électrique et à le rétablir pendant le jour. Ce système produit une économie de moitié et peut s’appliquer aux cadrans qui ne sont pas éclairés, la nuit.

8º Pile de Smee, ne plongeant dans le liquide que lorsque son courant est nécessaire à une action mécanique, et se relevant aussitôt qu’elle ne doit plus fonctionner.

9º Nouvelle sonnerie pour les grosses cloches, conduite par la petite pendule nº 4.

10º _Répartiteur électrique_, à l’aide duquel on peut centupler une attraction magnétique. Cet appareil a été présenté à l’Académie en 1856 (Rapporteur, M. Desprez).

Voici comment, dans le _Cosmos_, t. 8, p. 330, s’exprime l’abbé Moigno sur cette invention, après en avoir fait la description: «En résumé, le _répartiteur_, si petit et si humble en apparence, est l’une des grandes nouveautés de l’Exposition universelle de 1855.

«Au point de vue de la mécanique, c’est un organe entièrement nouveau, qui sera bientôt appliqué de mille manières différentes, à mille usages, et qui rendra d’innombrables services. Au point de vue de la physique et des applications de l’électricité, c’est une découverte immense. M. Robert-Houdin, dont les forces sont centuplées par son _répartiteur_, est seul aujourd’hui en mesure de résoudre le plus grand des problèmes à l’ordre du jour, de réaliser enfin le moteur électrique[25], etc., etc.»

Ma séance est terminée (il faut se rappeler que c’est sous ce titre que j’ai présenté mon récit); j’ai toutefois l’espoir de la reprendre bientôt. Il me reste encore tant de petits et de grands mystères à dévoiler! La prestidigitation est une immense carrière que la curiosité peut longtemps exploiter. Je ne prends donc point congé du public, ou pour mieux dire, du lecteur, car, sous cette seconde forme de représentation que j’ai adoptée, mes adieux ne seront définitifs que lorsque j’aurai épuisé tout ce qui peut être dit sur les _prestidigitateurs_ et la _prestidigitation_; ces deux mots serviront de titre à l’ouvrage qui fera suite à mes _Confidences_.

UN COURS DE MIRACLES.

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. Le vraisemblable peut aussi n’être pas vrai.

On a dit des Augures qu’ils ne pouvaient se regarder sans rire.--Il en serait de même des Aïssaoua si le sang musulman ne coulait pas dans leurs veines. Toutefois il n’est pas un seul d’entre eux qui se fasse illusion sur la nature des prétendus miracles exécutés par ses confrères; mais tous se prêtent la main pour l’exécution de leurs prestiges, comme le ferait une troupe de faiseurs de tours dont le Mokaddem serait l’impresario.

Leur troupe est divisée par spécialités de même que dans les spectacles forains: tel fait un tour de force qui ne peut en faire un autre, et l’on cite même de premiers sujets dont les miracles sont bien moins étonnants que ceux de certains acteurs du second ou du troisième ordre.

Lors même qu’on ne pourrait expliquer leurs prétendues merveilles, une simple réflexion devrait en détruire le prestige. Les Aïssaoua se disent incombustibles; qu’ils viennent donc franchement prier un des assistants de leur appliquer le fer rouge sur la joue ou sur toute autre partie du corps! Ils se prétendent invulnérables; qu’ils invitent quelques zouaves à leur passer leur sabre au travers du corps. Après un tel spectacle, les plus incrédules se prosterneront devant eux.

Ah! si j’étais incombustible et invulnérable, comme je me donnerais la satisfaction d’en offrir une preuve irréfragable! Je me ferais mettre à la broche devant une fournaise ardente, et, pendant que je rôtirais, j’occuperais mes loisirs à manger une salade de verre pilé, assaisonnée d’huile.... de vitriol[26]. Ce serait un spectacle à faire courir le monde entier et à le convertir à ma propre religion.

Mais les Aïssaoua ont des raisons pour être prudents dans l’exécution de leurs tours, ainsi que je vais le prouver. Leurs principaux mires sont les suivants:

1º S’enfoncer un poignard dans la joue;

2º Manger des feuilles de figuier de Barbarie;

3º Se mettre le ventre sur le côté tranchant d’un sabre;

4º Jouer avec des serpents;

5º Se frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le guérir instantanément;

6º Manger du verre pilé;

7º Avaler des cailloux, des tessons de bouteille, etc.;

8º Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue sur une plaque rougie à blanc.

Commençons par le tour le plus simple, qui consiste à s’enfoncer un poignard dans la joue.

L’Arabe qui fit ce tour me tournait le dos; je pus donc m’approcher très près de lui et distinguer comment il s’y prenait. Il appuya sur sa joue le bout d’un poignard dont la pointe était aussi émoussée et arrondie que celle d’un couteau à papier. La peau, au lieu de se percer, s’enfonça de trois centimètres environ entre les dents molaires, qui étaient entrouvertes, absolument comme le ferait une feuille de caoutchouc.

Ce tour réussit particulièrement aux personnes maigres et âgées, parce que chez elles la peau des joues est très élastique. Or l’Aïssaoua remplissait en tous points ces conditions.

L’Arabe qui mangea les feuilles de figuiers de Barbarie ne nous les donna pas à visiter. Je dois croire qu’elles étaient préparées de manière à ne pouvoir le blesser; autrement il n’aurait pas négligé ce point important qui pouvait doubler le prestige. Mais, quand même il les eût montrées, cet homme faisait tant d’évolutions inutiles qu’il lui eût été très facile de les changer contre d’autres feuilles inoffensives. C’eût été alors un escamotage de quinzième force.

Dans l’expérience suivante, deux Arabes tiennent un sabre, l’un par la poignée, l’autre par la pointe; un troisième arrive, relève ses vêtements de manière à laisser l’abdomen complètement nu, et se couche à plat ventre sur le côté affilé de l’arme, puis un quatrième monte sur le dos de celui-ci, et semble peser sur lui de tout le poids de son corps.

L’artifice de ce tour est très facile à expliquer.

On ne montre point au public que le sabre soit bien affilé; rien ne prouve que le tranchant en soit plus coupant que le dos, bien que l’Arabe qui le tient par la pointe affecte de l’envelopper soigneusement d’un foulard, imitant en cela les jongleurs qui feignent de s’être coupés au doigt avec un des poignards dont ils doivent se servir pour jongler.

D’ailleurs, dans l’exécution de son tour, l’_invulnérable_ tourne le dos au public. Il sait le parti qu’il peut tirer de cette circonstance; aussi, au moment où il va pour se placer sur le sabre, ramène-t-il adroitement sur son ventre la partie de son vêtement qu’il avait écartée. Enfin, lorsque le quatrième acteur monte sur son dos, ce dernier appuie ses mains sur les épaules de deux Arabes qui tiennent le sabre. Ces derniers sont debout comme pour maintenir son équilibre, mais en réalité ils supportent tout le poids de son corps. Il ne s’agit donc dans ce tour que d’avoir le ventre plus ou moins pressé, et j’expliquerai un peu plus loin que cela peut se faire sans aucun mal ni danger.

Quant aux Aïssaoua qui mettent la main dans un sac rempli de serpents et qui jouent avec ces reptiles, je m’en rapporte au jugement du colonel de Neveu. Voici ce qu’il en dit dans l’ouvrage que j’ai déjà cité:

«Nous avons souvent poussé la curiosité et l’incrédulité jusqu’à faire venir chez nous des Aïssaoua avec leur ménagerie. Tous les animaux qu’ils nous désignaient comme des vipères (_lefà_) n’étaient que d’innocentes couleuvres (_hanech_); lorsque nous leur proposions de mettre la main dans le sac qui contenait leurs animaux, ils se hâtaient de se retirer, convaincus que nous n’étions pas dupe de leurs fraudes.»

J’ajouterai que ces serpents, fussent-ils même d’une espèce dangereuse, on pourrait leur avoir arraché les dents pour n’en plus rien redouter.

Ce qui viendrait à l’appui de cette assertion, c’est que ces animaux ne font aucune blessure lorsqu’ils mordent.

Je n’ai pas vu exécuter le tour qui consiste à se frapper le bras et à en faire sortir du sang; mais il me semble qu’une petite éponge imbibée de rouge et cachée dans la main qui frappe, suffirait pour accomplir le prodige. En essuyant le bras, la blessure se trouve naturellement guérie.

Étant jeune, j’ai souvent fait sortir du vin d’un couteau ou de mon doigt, en pressant une petite éponge, imbibée de ce liquide, que je tenais cachée.

J’avais vu plusieurs fois des étourdis broyer des verres à liqueur entre leurs dents sans se blesser; mais jamais aucun d’eux n’en avait mangé les fragments. Il m’était donc assez difficile d’expliquer ce tour des Aïssaoua, lorsque sur un renseignement qui me fut donné par un médecin de mes amis, je trouvai dans le _Dictionnaire des Sciences médicales_, année 1810, nº 1143, une thèse soutenue par le docteur Lesauvage, sur l’innocuité du verre pilé.

Ce savant, après avoir cité quelques exemples de gens auxquels il avait vu manger du verre, rapporte ainsi différentes expériences qu’il fit sur des animaux.

«Après avoir soumis un grand nombre de chiens, de chats et de rats au régime du verre pilé, dont les fragments avaient deux ou trois lignes de longueur, aucun de ces animaux ne fut malade et grand nombre d’entre eux ayant été ouverts, l’on ne trouva aucune lésion dans toute la longueur du canal alimentaire. Bien convaincu, d’ailleurs, de l’innocuité du verre avalé, je me déterminai à en prendre moi-même en présence de mon collègue M. Cayal, du professeur Lallemand et de plusieurs autres personnes. Je répétai plusieurs fois l’expérience et je n’en éprouvai jamais la moindre sensation douloureuse.»

Ces renseignements authentiques auraient dû me suffire; cependant, je voulus aussi voir de mes yeux ce singulier phénomène. Je fis alors manger à l’un des chats de la maison une énorme boulette de viande assaisonnée de moitié de verre pilé. L’animal l’avala avec infiniment de plaisir jusqu’à la dernière bribe, et sembla regretter la fin de ce mets succulent. On croyait le chat perdu, et l’on déplorait déjà ma barbarie, lorsqu’on le vit arriver le lendemain, dispos et bien portant, et flairant encore l’endroit où, la veille, il avait fait son repas.

Depuis cette époque, si je veux régaler un ami de ce spectacle, je régale également mes trois chats sans distinction, pour ne pas exciter de jalousie parmi eux.

Je fus assez longtemps, je l’avoue, avant de me décider à faire sur moi-même l’expérience du docteur Lesauvage; je n’y voyais aucune nécessité. Pourtant, un jour, en présence d’un ami, je fis cette bravade, si c’en est une; j’avalai aussi ma petite boulette; seulement j’eus soin d’y mettre du verre plus fin que celui que je donnais à mes chats. Je ne sais si c’est un effet de mon imagination, mais il me sembla qu’au dîner je mangeais avec un plaisir inaccoutumé; le devais-je au verre pilé? En tout cas, ce serait un procédé assez bizarre pour s’ouvrir l’appétit.

Quand il s’agissait d’avaler des tessons de bouteille et des cailloux, l’Aïssaoua, chargé de ce tour, les mettait réellement dans sa bouche: mais je crois pouvoir affirmer qu’il s’en débarrassait au moment où il se mettait la tête sous les plis du burnous du Mokaddem. Du reste, les eût-il avalés, qu’il n’eût rien fait d’extraordinaire, comparativement à ce que faisait, en France, il y a une trentaine d’années, un saltimbanque, surnommé l’_avaleur de sabres_.

Cet homme, qui donnait ses séances sur la place publique, rejetait sa tête en arrière de manière à présenter une ligne droite, et s’enfonçait réellement dans l’œsophage un sabre dont la poignée seule restait à l’ouverture de la bouche.

Il avalait aussi un œuf sans le casser, ou bien encore des clous et des cailloux, qu’il faisait ensuite résonner en se frappant l’estomac avec le poing.

Ces tours de force étaient le résultat d’une disposition phénoménale de l’œsophage chez le saltimbanque. Mais s’il avait vécu au milieu des Aïssaoua, n’eût-il pas été à coup sûr le premier sujet de la troupe?

Qu’auraient donc dit les Arabes s’ils avaient vu aussi cet autre bateleur qui se passait à travers le corps le premier sabre venu qu’on lui présentait, et qui, lorsqu’il était embroché, enfonçait encore la lame d’un couteau jusqu’au manche dans chacune de ses narines? J’ai été témoin du fait et d’autres ont pu l’être comme moi.

Ce tour était si effrayant de réalité, que le public ému en le voyant, criait: assez! assez! suppliant l’individu de cesser. Celui-ci, sans s’inquiéter de ces cris, répondait en parlant affreusement du nez que _ça de dui faisait bas de bad_, et chantait avec ce singulier accent la romance de _Fleuve du Tage_, qu’il accompagnait sur la guitare.

Je ne pus supporter la vue de ce spectacle, et je détournai la tête avec horreur, lorsque retirant le sabre, le troubadour enchifrené fit remarquer qu’il était empreint de sang.

Cependant en y réfléchissant, je compris que cet homme ne pouvait véritablement pas se percer ainsi impunément le ventre, et qu’il devait y avoir là-dessous un truc que je n’apercevais pas.

Mon amour pour le merveilleux me donna le désir de le connaître; je m’adressai à l’_invulnérable_, et, moyennant quelque argent, et la promesse que je n’en ferais pas usage, il me livra son secret.

Je puis à mon tour le communiquer au public sans avoir besoin d’exiger de lui la même promesse. Le truc est du reste assez ingénieux.