Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 33

Chapter 333,865 wordsPublic domain

Ces détails eussent été très intéressants dans tout autre moment, mais nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: _Ventre affamé n’a ni yeux ni oreilles_. J’étais tout prêt à recommencer ma fameuse phrase mimée, lorsqu’en passant dans une petite pièce qui n’avait pour tout ameublement qu’un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche, indiqua avec le doigt qu’on allait y mettre quelque chose et nous fit ainsi comprendre que nous étions dans la salle à manger. Je mis la main sur mon cœur pour exprimer le plaisir que j’en éprouvais.

Sur l’invitation de Bou-Allem, nous nous assîmes sur le tapis, autour d’un large plateau qu’on y avait déposé en guise de table.

Une fois installés, deux Arabes se présentèrent pour nous servir.

En France, les domestiques servent la tête découverte; en Algérie, ils gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils laissent leurs chaussures à la porte de l’appartement et servent nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n’y a de différence que des pieds à la tête.

Nous étions seuls attablés avec Bou-Allem. Le fils n’avait pas l’honneur de dîner avec son père, qui mangeait presque toujours seul.

On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose qui ressemblait à du potage à la citrouille. J’aime assez ce mets.

--Quelle heureuse idée, dis-je à ma femme! Bou-Allem a deviné mes goûts; comme je vais faire honneur à son cuisinier!

Notre hôte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous présentant à chacun une rustique cuillère de bois, il nous engagea à suivre son exemple, et plongea son arme jusqu’au manche dans la gamelle. Nous l’imitâmes.

Pour mon compte, je sortis bientôt une énorme cuillerée, que je portai avec empressement à ma bouche; mais à peine l’eus-je goûté:

--Pouah! m’écriai-je en faisant une horrible grimace, qu’est-ce cela? J’ai la bouche en feu!

Mme Robert-Houdin arrêta une cuillerée qu’elle tenait près de ses lèvres, puis, soit appétit, soit curiosité, elle voulut s’assurer par elle-même du goût de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda pas à joindre son concert au mien en toussant à perdre haleine. C’était une soupe au piment.

Tout en paraissant contrarié de ce contre-temps, notre hôte avalait sans sourciller d’énormes cuillerées du potage, et chaque fois il étendait les bras d’un air de béatitude qui semblait nous dire: C’est pourtant bien bon!

On desservit la soupière presque vide.

--Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu’on venait de mettre devant nous.

Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de cette langue, n’était pas fâché de nous montrer son érudition.

Ce fameux plat était une sorte de ragoût qui semblait avoir quelque analogie avec un haricot de mouton. Quand j’étais à Belleville, c’était le plat chef-d’œuvre de Mme Auguste, et je lui faisais toujours un très bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinière, je me préparai à fondre sur le ragoût; mais je cherchai vainement autour de moi une fourchette, un couteau, ou même la cuillère de bois qu’on nous avait donnée pour le potage.

Bou-Allem me sortit d’embarras. Il me montra, en puisant lui-même dans le plat avec ses doigts, que la fourchette était un instrument tout à fait inutile.

Comme la faim nous pressait, nous passâmes pardessus certaine répugnance, et ma femme, à mon exemple, pêcha délicatement un petit morceau de mouton. La sauce en était encore fortement épicée. Toutefois, en mangeant très peu de viande et beaucoup d’un mauvais petit pain sans levain qu’on nous avait servi,

Nous pûmes adoucir la force du poison.

Pour être agréable à notre hôte, j’eus le malheur de lui répéter le mot espagnol qu’il m’avait appris. Ce compliment, qu’il croyait sincère, lui fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, il retira un os garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les offrit galamment à Mme Robert-Houdin.

Je prévins une seconde édition de cette politesse en puisant moi-même dans le ragoût.

Je me demandais comment ma femme arriverait à se débarrasser de ce singulier cadeau: elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne l’eusse pensé. Bou-Allem ayant tourné la tête pour donner des ordres, le morceau de viande fut remis dans le plat avec une étonnante subtilité, et nous eûmes bien envie de rire, lorsque notre hôte, qui ne se doutait de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte.

Nous accueillîmes avec une grande satisfaction un poulet rôti que l’on nous servit après le ragoût; je me chargeai de le découper, autrement dit, de le dépecer avec mes doigts, et je le fis assez délicatement. Nous le trouvâmes tellement de notre goût qu’il n’en resta pas la moindre bribe.

Vinrent successivement d’autres mets, auxquels nous goûtâmes avec précaution, et dans le nombre, le fameux couscoussou, que je trouvai détestable. Enfin, des friandises terminèrent le repas.

Nous avions les mains dans un triste état. Un Arabe nous apporta à chacun une cuvette et du savon pour nous laver.

Bou-Allem, après avoir également terminé cette opération et s’être de plus lavé la barbe avec beaucoup de soin, fit mousser son eau de savon, en prit plein sa main et s’en rinça la bouche. C’est du reste la seule liqueur qui fut présentée sur la table[23].

Après le dîner, nous nous dirigeâmes vers un autre corps de logis, et, chemin faisant, nous fûmes rejoints par un Arabe que Bou-Allem avait envoyé chercher.

Cet homme avait été longtemps domestique à Alger; il parlait très-bien le français et devait nous servir d’interprète.

Nous entrâmes dans une petite pièce fort proprement décorée, dans laquelle il y avait deux divans.

Voici, nous dit notre hôte, la chambre réservée pour les étrangers de distinction; tu peux te coucher quand tu voudras, mais si tu n’es pas fatigué, je te demanderai la permission de te présenter quelques notables de ma tribu, qui, ayant entendu parler de toi, veulent te voir.

--Fais-les venir, dis-je, après avoir consulté Mme Robert-Houdin, nous les recevrons avec plaisir.

L’interprète sortit et ramena bientôt une douzaine de vieillards, parmi lesquels se trouvaient un Marabout et plusieurs _talebs_ (savants).

Le Bach-Agha semblait avoir pour eux une grande déférence.

On s’assit en rond sur le tapis et l’on entama sur mes séances d’Alger une conversation très animée. Cette sorte de Société savante discutait sur la possibilité des prodiges racontés par le chef de la tribu, qui prenait un plaisir extrême à dépeindre ses impressions et celles de ses coreligionnaires à la vue des _miracles_ que j’avais exécutés.

Chacun prêtait une grande attention à ces récits et me regardait avec une sorte de vénération. Le Marabout seul se montrait très sceptique, et prétendait que les spectateurs avaient été dupes de ce qu’il appelait une vision.

Dans l’intérêt de ma réputation de sorcier français, je dus faire devant l’incrédule quelques tours d’adresse comme spécimen de ceux de ma séance. J’eus le plaisir d’émerveiller mon auditoire; mais le Marabout continuait de me faire une opposition systématique dont ses voisins étaient visiblement ennuyés. Le pauvre homme ne s’attendait guère au tour que je lui ménageais.

Mon antagoniste portait dans sa ceinture une montre dont la chaîne pendait au dehors.

Je crois avoir déjà fait part au lecteur d’un certain talent de société que je possède, et qui consiste à enlever une montre, une épingle, un portefeuille, etc., avec une adresse dont plusieurs de mes amis ont été maintes fois les victimes.

Je suis heureusement né avec un cœur droit et honnête, sans cela ce genre de talent eût pu me conduire fort loin. Lorsque dans l’intimité la fantaisie me poussait à cette espièglerie, je la faisais tourner au profit d’un tour d’escamotage, ou bien encore j’attendais que mon ami eût pris congé de moi et je le rappelais: «Tenez, lui disais-je en lui présentant l’objet dérobé, que ceci vous serve de leçon pour vous mettre en garde contre l’adresse de gens moins honnêtes que moi.»

Mais revenons à notre Marabout. Je lui avais enlevé sa montre en passant près de lui, et j’avais fait glisser à sa place une pièce de cinq francs.

Pour détourner les soupçons, et en attendant que j’utilisasse mon larcin, j’improvisai un tour. Après avoir escamoté le chapelet de Bou-Allem, qu’il portait sur lui, je le fis passer dans une des nombreuses babouches laissées, selon l’usage, au seuil de la porte, par tous les assistants. Cette chaussure se trouva remplie de pièces de monnaie, et, pour terminer cette petite scène d’une manière comique, je fis sortir des pièces de cinq francs du nez de tous les spectateurs. Chacun d’eux prenait tant de plaisir à cet exercice que c’était à n’en plus finir: _Douros_, _douros_[24] me disaient-ils en se tirant le nez. Je me prêtais volontiers à leurs désirs et les _douros_ sortaient à mon commandement.

La joie était si grande, que plusieurs Arabes se roulaient par terre; cette grosse joie de la part des mahométans valait pour moi des applaudissements frénétiques.

J’avais affecté de m’éloigner du Marabout qui, comme je m’y attendais, était resté sérieux et impassible.

Quand le calme se fut rétabli, mon rival se mit à parler avec vivacité à ses voisins, sans doute pour chercher à détruire leur illusion, et ne pouvant y parvenir, il s’adressa à moi par l’intermédiaire de l’interprète.

--Ce n’est pas moi que tu tromperais ainsi, me dit-il d’un air narquois.

--Pourquoi cela?

--Parce que je ne crois pas à ton pouvoir.

--Ah! vraiment. Eh bien! si tu ne crois pas à mon pouvoir, je te forcerai bien de croire à mon adresse.

--Ni à l’un ni à l’autre.

J’étais à ce moment éloigné du Marabout de toute la longueur de la chambre.

--Tiens, lui dis-je, tu vois cette pièce de cinq francs.

--Oui.

--Ferme la main avec force, car la pièce va s’y rendre malgré toi.

--Je l’attends, dit l’Arabe d’un ton d’incrédulité, en avançant la main vigoureusement fermée.

Je pris la pièce au bout de mes doigts en la faisant bien remarquer par l’assemblée, puis feignant de l’envoyer vers le Marabout, je la fis disparaître en disant _passe_.

Mon homme ouvrit la main, et n’y trouvant rien, il se contenta de hausser les épaules, comme pour me dire: «Tu vois que je te l’avais dit.»

Je savais bien que la pièce n’y était pas. Mais il importait de détourner pour un instant l’attention du Marabout de sa ceinture, et c’est pour cela que j’avais fait cette feinte.

--Cela ne m’étonne pas, lui dis-je, car j’ai lancé la pièce avec tant de force qu’elle a traversé ta main et qu’elle est tombée dans ta ceinture. Craignant de casser ta montre par le choc, je l’ai fait venir à moi; la voici.» Et je la lui montrai au bout de mes doigts.

Le Marabout porta vivement la main à sa ceinture pour s’assurer de la vérité, et demeura stupéfait en n’y trouvant plus que la pièce de cinq francs annoncée.

Les assistants furent émerveillés; toutefois quelques-uns d’entre eux faisaient rouler les grains de leur chapelet avec une vivacité qui témoignait d’une certaine agitation de leur esprit; le Marabout fronçait le sourcil sans mot dire; je vis qu’il machinait quelque mauvais tour.

--Je crois maintenant à ton pouvoir surnaturel, me dit-il, tu es un véritable sorcier; aussi j’espère que tu ne craindras pas de répéter ici un tour que tu as fait sur ton théâtre. «Et me présentant deux pistolets qu’il tenait cachés sous son burnous: «Tiens, choisis une de ces armes, nous allons la charger, et je tirerai sur toi. Tu n’as rien à craindre puisque tu sais parer les coups.»

J’avoue que je fus un instant interdit. Je cherchais un subterfuge et je n’en trouvais pas. Tous les yeux étaient fixés sur moi, et l’on attendait une réponse.

Le Marabout était triomphant.

Bou-Allem qui savait que mes tours n’étaient que le résultat de l’adresse, se montra mécontent qu’on osât ainsi tourmenter son hôte; il en fit des reproches au Marabout.

Je l’arrêtai; il m’était venu une idée qui pouvait me sortir d’embarras, du moins pour le moment. M’adressant alors à mon adversaire:

--Tu n’ignores pas, lui dis-je avec assurance, que pour être invulnérable, j’ai besoin d’un talisman. Malheureusement je l’ai laissé à Alger.

Le Marabout se mit à rire d’un air d’incrédulité.

--Cependant, continuai-je, je puis, en restant six heures en prières, me passer de talisman et braver ton arme. Demain matin, à huit heures, je te permettrai de tirer sur moi en présence même des Arabes qui sont ici témoins de ton défi.

Bou-Allem étonné d’une telle promesse, s’assura encore près de moi si cette scène était sérieuse et s’il devait convoquer la société pour l’heure indiquée. Sur mon affirmation, on se donna rendez-vous devant le banc de pierre dont j’ai parlé.

Je ne passai pas la nuit en prières, comme on doit le croire, mais j’employai environ deux heures à assurer mon invulnérabilité; puis, satisfait de mon succès, je m’endormis de grand cœur, car j’étais horriblement fatigué.

A huit heures, le lendemain, nous avions déjà déjeûné, nos chevaux étaient sellés, notre escorte attendait le signal du départ qui devait avoir lieu après la fameuse expérience.

Non-seulement personne ne manqua au rendez-vous, mais un grand nombre d’Arabes vinrent encore grossir le groupe des assistants.

On présenta les pistolets. Je fis remarquer que la lumière n’était point bouchée. Le marabout mit une bonne charge de poudre dans le canon et bourra. Parmi les balles apportées, j’en fis choisir une que je mis ostensiblement dans le pistolet, et qui fut également couverte de papier.

L’arabe contrôlait tous mes mouvements; il y allait de son honneur.

On procéda pour le second pistolet comme pour le premier, puis vint enfin le moment solennel.

Solennel, en effet, pour tout le monde! Pour les assistants, incertains du résultat de l’expérience; pour Mme Robert-Houdin qui m’avait vainement supplié de renoncer à ce tour, dont elle redoutait l’exécution; et solennel aussi pour moi, car mon nouveau truc ne reposant sur aucun des procédés employés dans pareille circonstance, à Alger, je craignais une erreur, une trahison, que sais-je?

Toutefois j’allai me placer à quinze pas sans témoigner la moindre émotion.

Le marabout se saisit aussitôt de l’un des deux pistolets, et au signal que je donne, il dirige sur moi son arme avec une attention particulière.

Le coup part, et la balle paraît entre mes dents.

Irrité plus que jamais, mon rival veut se précipiter sur l’autre pistolet; plus leste que lui, je m’en empare.

--Tu n’as pu parvenir à me blesser, lui dis-je; tu vas juger maintenant si mes coups sont plus redoutables que les tiens. Regarde ce mur.

Je lâchai la détente, et, sur la muraille nouvellement blanchie, apparut une large tache de sang à l’endroit même où le coup avait porté.

Le Marabout s’approcha, trempa son doigt dans cette empreinte rouge, et, le portant à sa bouche, il s’assura en goûtant que c’était véritablement du sang. Quand il en eut acquis la certitude, ses bras retombèrent et sa tête se pencha sur sa poitrine, comme s’il eût été anéanti.

Il était évident qu’en ce moment il doutait de tout, même du Prophète.

Les assistants levaient les mains au Ciel, marmottaient des prières et me regardaient avec une sorte d’effroi.

Cette scène était le _coup de fouet_ de ma séance de la veille; je fis comme au théâtre, je me retirai, en laissant les spectateurs aux impressions qu’ils en avaient reçues. Nous prîmes congé de Bou-Allem et de son fils, et nous partîmes au galop.

Le tour dont je viens de donner les détails, si curieux qu’il soit, est assez facile à préparer. Je vais en donner la description, en racontant le travail qu’il m’avait nécessité.

Aussitôt que je fus seul dans ma chambre, je tirai de ma boîte à pistolets, qui ne me quitte jamais dans mes voyages, un moule à fondre des balles.

Je pris une carte, j’en relevai les quatre bords, et j’en fis une sorte de récipient, dans lequel je mis un morceau de stéarine pris sur une des bougies qu’on avait laissées. Quand la stéarine fut fondue, j’y mêlai un peu de noir de fumée que j’avais obtenu en mettant une lame de couteau au-dessus de la lumière, puis je coulai cette composition dans mon moule à balles.

Si j’avais laissé refroidir entièrement le liquide, la balle eût été pleine et solide, mais après une dizaine de secondes environ, je renversai le moule, et la portion de la stéarine qui n’était pas encore solidifiée sortit et laissa dans l’instrument une balle creuse. Cette opération est du reste la même que celle employée pour faire les cierges; l’épaisseur des parois dépend du temps qu’on a laissé le liquide dans le moule.

J’avais besoin d’une seconde balle; je la fis un peu plus forte que la première. Je l’emplis de sang, et je bouchai l’ouverture avec une goutte de stéarine. Un Irlandais m’avait autrefois montré un petit tour d’invulnérabilité qui consiste à faire sortir du sang du pouce sans éprouver de douleur; j’avais profité de ce procédé pour emplir ma balle.

On ne saurait croire combien ces projectiles, ainsi préparés, imitent le plomb; c’est à s’y méprendre, même de très près.

D’après cela, le tour doit facilement se comprendre. En montrant la balle de plomb aux spectateurs, je l’avais échangée contre ma belle balle creuse, et c’est cette dernière que j’avais mise ostensiblement dans le pistolet. En pressant fortement la bourre, la stéarine s’était cassée en petits morceaux qui ne pouvaient m’atteindre à la distance où je m’étais placé.

Au moment où le coup de pistolet s’était fait entendre, j’avais ouvert la bouche pour montrer la balle de plomb que je tenais entre mes dents. Le second pistolet contenait la balle remplie de sang qui, en s’aplatissant sur le mur, y avait laissé son empreinte, tandis que les morceaux avaient volé en éclats.

Après un assez heureux voyage, nous arrivâmes à Milianah, à quatre heures du soir. Le chef du bureau Arabe de cette ville, le Capitaine Bourseret, nous accueillit, ainsi que l’avait fait son collègue de Médéah, avec un aimable empressement. Il nous pria de regarder sa maison comme la nôtre, pendant tout le temps de notre séjour.

M. Bourseret vivait avec sa mère, et cette excellente dame eut pour Mme Robert-Houdin toutes les attentions délicates qu’aurait eues une amie de longue date.

Notre excursion à travers le D’jendel nous avait fatigués; nous passâmes la plus grande partie du lendemain à nous reposer.

Il y eut, le soir, chez le capitaine, un grand dîner auquel assistaient le général commandant la place, un lieutenant-colonel et quelques notabilités de la ville. Après le repas, je crus ne pouvoir mieux répondre aux politesses dont j’étais l’objet, qu’en donnant une petite séance de tours d’adresse où je déployai tout mon savoir-faire. J’avais annoncé, dans la journée, cette intention à M. Bourseret, qui avait en conséquence fait de nombreuses invitations pour le soir. Je dois croire que mes expériences furent goûtées, si j’en juge par l’accueil qu’elles reçurent. Du reste mon public était dans des dispositions si favorables pour moi, qu’il applaudissait très souvent de confiance, car tout le monde n’était pas placé pour bien voir.

Milianah était le but de mon voyage; je n’y devais rester que trois jours et retourner ensuite à Alger, pour l’époque où le bâtiment qui nous avait amenés devait partir pour la France.

M. Bourseret avait arrangé une partie pour le deuxième jour de mon séjour chez lui.

Il s’agissait d’une excursion chez les Beni-Menasser dont la tribu, vivant sous les tentes, était campée à quelques lieues de Milianah.

A six heures du matin, nous montâmes à cheval, en compagnie de quelques amis du capitaine, et nous descendîmes la montagne sur laquelle est bâtie la ville.

Nous étions escortés d’une douzaine d’Arabes attachés au service du bureau, tous vêtus de manteaux rouges et munis de leurs fusils.

Des ordres avaient sans doute été donnés à l’avance, car une fois dans la plaine, au premier goum que nous traversâmes, une dizaine d’Arabes sortant de leurs gourbis montèrent à cheval et se joignirent à notre escorte. Un peu plus loin, un autre peloton d’hommes s’unit au premier, et notre groupe faisant boule de neige sur son passage finit par devenir assez considérable; le nombre des Arabes pouvait s’élever à deux cents environ.

Après deux heures de marche, nous laissâmes la grande route afin d’abréger le chemin, et nous entrâmes dans une immense plaine qui s’étendait au loin devant nous.

Tout-à-coup les Arabes qui nous accompagnaient, obéissant probablement à un signal de leur chef que je n’aperçus pas, partent au galop et nous devancent de cinq à six cents mètres. Là, la troupe se divise, se met sur quatre rangs, s’élançant ventre à terre, se dirigent de notre côté, en poussant des cris frénétiques, le fusil à l’épaule et prêts à faire feu.

Notre petite compagnie marchait de front, en ce moment.

Les Arabes fondent sur nous avec l’impétuosité d’une locomotive. Quelques secondes encore, et nos chevaux vont recevoir le choc de cette avalanche vivante; nul doute que nous ne soyons écrasés.

Mais une forte détonation se fait entendre. Tous les cavaliers, avec une admirable précision, ont fait feu d’un seul coup au-dessus de nos têtes; leurs chevaux se cabrent, pivotent sur leurs pieds de derrière, font volte-face, et repartant à fond de train, vont rejoindre la troupe.

On eût pu prendre alors l’Arabe pour un véritable Centaure, en le voyant, pendant cette course effrénée, charger son fusil, le faire tourner et sauter en l’air comme un tambour-major le ferait avec sa canne.

Le premier rang de cavaliers s’était à peine éloigné, que le second qui l’avait suivi d’une centaine de mètres, se présenta devant nous pour exécuter la même manœuvre. Cela se renouvela au moins une vingtaine de fois. On le voit, c’était une sorte de fantasia dont le capitaine nous avait ménagé la surprise.

Au bruit des coups de fusils, quelques-uns de nos chevaux s’étaient cabrés, mais le premier moment de surprise passé, ils s’étaient calmés, habitués qu’ils sont à ces sortes d’exercices. Celui de Mme Robert-Houdin était un animal d’une tranquillité à toute épreuve; aussi fut-il moins impressionné que sa maîtresse. Cependant chacun se plut à rendre à ma femme cette justice qu’après la première émotion passée, elle était devenue brave autant que le plus aguerri d’entre nous.

La fantasia terminée, chaque Arabe reprit sa place dans l’escorte et une heure après nous arrivâmes à la tribu des Beni-Menasser.

L’Agha Bed-Amara nous attendait. A notre approche, il s’était avancé vers nous et avait baisé respectueusement la main du capitaine, tandis que quelques hommes de sa tribu, pour fêter notre bienvenue, déchargeaient leurs fusils presque au nez de nos chevaux. Mais, hommes et bêtes étaient aguerris, et il n’y eut pas le plus petit mouvement dans nos rangs.

Ben-Amara nous fit entrer dans sa tente, où chacun s’assit à sa guise sur un large tapis.

Notre arrivée avait fait bruit dans la tribu. Pendant que nous fumions en prenant du café, un grand nombre d’Arabes, poussés par la curiosité, s’étaient rangés en cercle à quelques distance de de nous, et par leur immobilité ressemblaient à une haie de statues de bronze.

Nous passâmes environ une heure à nous livrer aux plaisirs de la conversation, en attendant _la diffa_ (le repas), que nous désirions tous avec une vive impatience. Nous commencions même à trouver le temps bien long, lorsque nous vîmes dans le lointain s’approcher une sorte de procession, bannières en tête.

Ces bannières m’intriguaient et me semblaient tout étranges, car elles étaient repliées. Soudain, les rangs de nos paisibles spectateurs s’ouvrirent, et quel ne fut pas mon étonnement de voir que ce que je prenais pour des bannières, n’était autre chose que des moutons rôtis dans leur entier, et embrochés au bout de longues perches.