Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 32

Chapter 323,850 wordsPublic domain

Venait ensuite le Caïd Assa, à la jambe de bois, qui m’avait également offert le chibouk et le café, au même campement. Ce chef n’entend pas un mot de français, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j’avais lié connaissance, ce dernier put me raconter en sa présence, sans qu’il se doutât qu’on parlait de lui, l’histoire de sa jambe de bois.

--Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracassée dans une affaire contre les Français, dut à l’agilité de son cheval d’échapper à l’ennemi vainqueur; une fois en lieu de sûreté, il s’était lui-même coupé la jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage énergie, il avait ensuite plongé dans un vase rempli de poix bouillante l’extrémité de ce membre ainsi mutilé, afin d’en arrêter l’hémorrhagie.

Voulant rendre les salutations que j’avais reçues, je fis le tour du groupe, adressant à chacun un bonjour de forme variée. Mais ma besogne, car c’en était une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut considérablement abrégée; les rangs s’étaient éclaircis à mon approche; bon nombre des assistants ne s’étaient pas senti le courage de toucher la main de celui qu’ils avaient pris sérieusement pour un sorcier ou pour le Diable en personne.

Quoi qu’il en fût, cet incident ne troubla en aucune façon la cérémonie; on rit un peu de la pusillanimité des fuyards, puis chacun reprit cette gravité qui est l’état normal de la physionomie arabe.

Alors le plus âgé de l’assemblée s’avança vers moi et déroula une énorme pancarte. C’était une adresse écrite en vers, vrai chef-d’œuvre de calligraphie indigène, qui était enrichie de gracieuses arabesques exécutées à la main.

Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixante-dix ans, lut sans lunettes, à haute, mais inintelligible voix, pour moi du moins qui ne connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de poésie musulmane.

Sa lecture terminée, l’orateur tira de sa ceinture le cachet de sa tribu et l’apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent été apposés, mon vieil interlocuteur prit le papier, s’assura si les empreintes étaient parfaitement séchées, fit un rouleau, et, me le présentant, me dit en français et d’un ton profondément pénétré:

--A un marchand on donne de l’or; à un guerrier on offre des armes; à toi, Robert-Houdin, nous te présentons un témoignage de notre admiration que tu pourras léguer à tes enfants. Et traduisant un vers qu’il venait de me lire en langue arabe, il ajouta:

--Pardonne-nous de te présenter si peu, mais convient-il d’offrir la nacre à celui qui possède la perle?

J’avoue bien franchement que de ma vie je n’éprouvai une aussi douce émotion; jamais aucun bravo, aucune marque d’approbation ne me porta si vivement au cœur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai pour essuyer furtivement une larme d’attendrissement.

Ces détails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie, mais je n’ai pu me résigner à les passer sous silence; que le lecteur veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de mœurs.

Je déclare, du reste, qu’il ne m’est jamais entré dans l’esprit de me trouver digne d’éloges aussi vivement poétisés. Et pourtant je ne puis m’empêcher d’être aussi flatté que reconnaissant de cet hommage, et de le regarder comme le plus précieux souvenir de ma vie d’artiste.

Cette déclaration terminée, je vais donner la traduction de l’adresse, telle qu’elle a été faite par le calligraphe arabe lui-même:

«Hommage offert à Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes, à la suite de ses séances données à Alger, les 28 et 29 octobre 1856.

GLOIRE A DIEU

qui enseigne ce que l’on ignore, qui rend sensibles les trésors de la pensée par les fleurs de l’éloquence et les signes de l’écriture.

»Le destin aux généreuses mains, du milieu des éclairs et du tonnerre, a fait tomber d’en haut, comme une pluie forte et bienfaisante, la merveille du moment et du siècle, celui qui cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le _sid_ Robert-Houdin.

»Notre temps n’a vu personne qui lui soit comparable. L’éclat de son talent surpasse ce que les âges passés ont produit de plus brillant. Parce qu’il l’a possédé, son siècle est le plus illustre.

»Il a su remuer nos cœurs, étonner nos esprits, en nous montrant les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux n’avaient jamais été fascinés par de tels prodiges. Ce qu’il accomplit ne saurait se décrire, nous lui devons notre reconnaissance pour tout ce dont il a délecté nos regards et nos esprits; aussi notre amitié pour lui s’est-elle enracinée dans nos cœurs comme une pluie parfumée, et nos poitrines l’enveloppent-elles précieusement.

»Nous essayerions vainement d’élever nos louanges à la hauteur de son mérite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fécondera la terre, tant que la lune éclairera les nuits, tant que les nuages viendront tempérer l’ardeur du soleil.

»Ecrit par l’esclave de Dieu,

»ALI-BEN-EL-HADJI MOUÇA.»

«Pardonne-nous de te présenter si peu, etc...» Suivent les signatures et les cachets des chefs de tribus.

Au sortir de cette cérémonie et après que les Arabes nous eurent quittés, le Maréchal-Gouverneur, que je n’avais pas vu depuis mes représentations, voulant me donner une idée de l’effet qu’elles avaient produit sur l’esprit des indigènes, me cita le trait suivant:

Un chef Kabyle, venu à Alger pour faire sa soumission, avait été conduit à ma première représentation.

Le lendemain, de très bonne heure, il se rend au palais et demande à parler au Gouverneur.

--Je viens, dit-il au Maréchal, te demander l’autorisation de retourner tout de suite dans ma tribu.

--Tu dois savoir, répond le Gouverneur, que les formalités ne sont pas encore remplies, et que tes papiers ne seront en règle que dans trois jours; tu resteras donc jusqu’à cette époque.

--Allah est grand, dit l’Arabe, et s’il lui plaît, je partirai avant; tu ne me retiendras pas.

--Tu ne partiras pas si je le défends, j’en suis certain; mais, dis-moi, pourquoi es-tu si pressé de t’en aller?

--Après ce que j’ai vu hier, je ne veux pas rester à Alger; il m’arriverait malheur.

--Est-ce que tu as pris ces miracles au sérieux?

Le Kabyle regarda le Maréchal d’un air d’étonnement, et sans répondre directement à la question qui lui était faite:

--Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il, envoie ton marabout français chez les plus rebelles, et avant quinze jours, il te les amènera tous ici.

Le Kabyle ne partit pas, on parvint à calmer ses craintes; toutefois il fut un de ceux qui, dans la cérémonie qui venait d’avoir lieu, s’étaient éloignés le plus à mon approche.

Un autre Arabe disait encore en sortant d’une de mes séances:

--Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts pour nous étonner.

Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent très agréables. Jusqu’alors je n’avais pas été sans inquiétude, et, bien que je fusse certain d’avoir produit une vive impression dans mes séances, j’étais enchanté de savoir que le but de ma mission avait été rempli selon les vues du Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la France, le Maréchal voulut bien m’assurer encore que mes représentations en Algérie avaient produit les plus heureux résultats sur l’esprit des indigènes.

* * * * *

Quoique mes représentations fussent terminées, je ne me pressai pas cependant de rentrer en France. J’étais curieux d’assister, à mon tour, à quelque scène d’escamotage exécutée par des Marabouts ou par d’autres jongleurs indigènes. J’avais promis en outre à plusieurs chefs Arabes d’aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double plaisir.

Il est peu de Français qui, après un court séjour en Algérie, n’aient entendu parler des Aïssaoua et de leurs merveilles. Les récits qui m’avaient été faits des exercices des sectaires de Sidi-Aïssa m’avaient inspiré le plus vif désir de les voir exécuter, et j’étais persuadé que tous leurs miracles ne devaient être que des _trucs_ plus ou moins ingénieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot.

Or, M. le colonel de Neveu m’avait promis de me faire assister à ce spectacle; il me tint parole.

A un jour indiqué par le Mokaddem, président habituel de ces sortes de réunions, nous nous rendîmes, en compagnie de quelques officiers d’état-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous pénétrâmes par une porte basse dans la cour intérieure du bâtiment, où devait avoir lieu la cérémonie. Des lumières artistement collées sur les parois des murs et des tapis étendus sur des dalles attendaient l’arrivée des frères. Un coussin était destiné au Mokaddem.

Chacun de nous se plaça de manière à ne pas gêner les exécutants. Nos dames montèrent aux galeries du premier étage, de sorte qu’elles se trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premières loges.

Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-même cette séance, en la copiant textuellement dans son intéressant ouvrage _sur les Ordres religieux chez les Musulmans en Algérie_:

«Les Aïssaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientôt commencent leurs chants. Ce sont d’abord des prières lentes et graves qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l’honneur de Sidi-Mohammet-Ben-Aïssa, le fondateur de l’ordre; puis les frères et le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la cadence, en s’exaltant mutuellement d’une manière toujours croissante.

»Après deux heures environ, les chants étaient devenus des cris sauvages et les gestes des frères avaient suivi la même progression. Tout-à-coup, quelques-uns se lèvent et se placent sur une même ligne en dansant et prononçant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de leurs énergiques poumons, le nom sacré d’Allah. Ce mot qui désigne la Divinité, sortant de la bouche des Aïssaoua, semblait être plutôt un rugissement féroce qu’une invocation adressée à l’Etre suprême. Bientôt le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les turbans tombent, laissent paraître à nu ces têtes rasées qui ressemblent à celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se déroulent, embarrassent les gestes et augmentent le désordre.

»Alors les Aïssaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les mouvements de la bête. On dirait qu’ils n’agissent uniquement que par l’effet d’une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu’ils oublient qu’ils sont hommes.

»Lorsque l’exaltation est à son comble, que la sueur ruisselle de tous leurs corps, les Aïssaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le Mokaddem leur père, et lui demandent à manger; celui-ci distribue aux uns des morceaux de verre qu’ils broient entre leurs dents; à d’autres, il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont soin de se cacher la tête sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de ne pas laisser voir aux assistants qu’ils les rejettent. Ceux-ci mangent des épines et des chardons; ceux-là passent leur langue sur un fer rouge ou le prennent entre leurs mains sans se brûler. L’un se frappe le bras gauche avec la main droite; les chairs paraissent s’ouvrir, le sang coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se ferme, le sang a disparu. L’autre saute sur le tranchant d’un sabre que deux hommes tiennent par les extrémités et ne se coupe pas les pieds. Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents, qu’ils mettent intrépidement dans leur bouche.»

Je m’étais blotti derrière une colonne d’où je pouvais tout voir de très près sans être aperçu. J’avais à cœur de n’être point la dupe de ces tours mystérieux; j’y prêtai donc une attention très soutenue.

Autant par les remarques que je fis sur le lieu même de la scène que par les recherches ultérieures auxquelles je me suis livré, je suis maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des miracles des Aïssaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop longuement mon récit, je renverrai le lecteur, curieux de ces détails, à la fin de cet ouvrage, au chapitre spécial que j’ai intitulé: UN COURS DE MIRACLES.

Je crois être d’autant plus compétent pour donner ces explications, que quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l’escamotage, et que les autres ont pour base des phénomènes tirés des sciences physiques.

Une fois instruit du secret des jongleries exécutées par les Aïssaoua, je pouvais me mettre en route pour l’intérieur de l’Afrique. Je partis donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de bureaux arabes, ses subordonnés, et j’emmenai avec moi Mme Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion.

Nous allions voir l’Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goûter à son couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; étudier par nous-mêmes les mœurs, les habitudes domestiques de l’Afrique; il y avait là certes de quoi enflammer notre imagination. Et c’est à peine si je songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer, que le mois où nous nous rembarquerions pour la France, serait précisément un de ceux où la Méditerranée est le plus agitée!

Parmi les Arabes qui m’avaient engagé à les visiter, Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D’jendel, m’avait fait des instances si vives, que je me décidai à commencer mes visites par lui.

Notre voyage d’Alger à Médéah fut tout prosaïque; une diligence nous y conduisit en deux jours.

A cela près de l’intérêt que nous inspira la végétation toute particulière du sol de l’Algérie, ainsi que le fameux col de la Mouzaïa, que nous traversâmes au galop, les incidents du voyage furent les mêmes que sur les grandes routes de France. Les hôtels étaient tenus par des Français; on y dînait à table d’hôte avec le même menu, le même prix, le même service. Cette existence de commis-voyageur n’était pas ce que nous rêvions en quittant Alger. Aussi fûmes-nous enchantés de mettre pied à terre à Médéah; au-delà la diligence ne suivait plus la même direction que nous.

Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Médéah, chez lequel je me rendis, avait assisté à mes représentations à Alger; je n’eus donc pas besoin de lui présenter la lettre de recommandation qui lui était adressée par M. de Neveu. Il me reçut avec une affabilité qui, du reste, est le propre de son caractère, et Mme Ritter, femme également gracieuse, voulut bien se joindre à son mari pour nous faire visiter la ville. J’eus vraiment un grand regret d’être forcé de quitter dès le lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hâter de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d’automne, qui rendent les routes impraticables, et souvent même très dangereuses.

Le capitaine se rendit à mes désirs. Il nous prêta deux chevaux de son écurie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Caïd qui parlait très bien français.

Cet Arabe avait été pris tout jeune dans une tente, qu’Abdel-Kader avait été forcé d’abandonner dans une de ses nombreuses défaites. Le gouvernement avait mis l’enfant au collége Louis-le-Grand, où il avait fait d’assez bonnes études. Mais toujours poursuivi par le souvenir du ciel de l’Afrique et du couscoussou national, notre bachelier ès-sciences avait demandé comme une grâce la faveur de rentrer en Algérie. Par égard pour son éducation, on l’avait nommé Caïd d’une petite tribu dont j’ai oublié le nom, mais qui se trouvait sur la route que nous devions parcourir.

Mon guide, que j’appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient pas non plus à la mémoire (ces noms arabes sont difficiles à retenir pour quiconque n’a pas un peu vécu en Algérie), Mohammed, donc, était accompagné de quatre Arabes de sa tribu; deux d’entre eux étaient chargés du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous servir de domestiques. Tous étaient à cheval, et marchaient derrière nous.

Nous partîmes à huit heures du matin. Notre première étape ne devait pas être longue, car Mohammed m’avait assuré que, s’il plaisait à Dieu (formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l’avenir), nous arriverions chez lui pour déjeûner. En effet, environ trois heures après notre départ, notre petite caravane arriva dans le modeste douar[21] de Mohammed. Nous mîmes pied à terre devant une maisonnette entièrement construite en branches d’arbres et dont la toiture était à peine de hauteur d’homme. C’était le salon de réception du Caïd.

La porte en était ouverte; mon guide nous donna l’exemple en entrant le premier et nous le suivîmes. Un seul meuble ornait l’intérieur de ce réduit: c’était un petit escabeau de bois. Mme Robert-Houdin s’en fit un siége. Mohammed et moi, nous nous assîmes sur un tapis qu’un Arabe venait d’étendre à nos pieds, et l’on ne tarda pas à servir le déjeûner. Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave qu’il méditait, nous traita somptueusement et presque à la française. Un potage au gras, des rôtis de volaille, quelques ragoûts excellents que je ne saurais décrire, parce que je n’ai jamais fait de grandes études dans l’art culinaire, et de la pâtisserie que n’eût certes pas désavouée Félix, furent successivement apportés devant nous. On nous avait donné, à ma femme et à moi, chose inouïe chez un Arabe, un couteau, une cuillère et une fourchette de fer.

Le repas avait été apporté d’un gourbi[22] voisin où demeurait la mère du Caïd. Cette femme avait habité longtemps Alger, et elle y avait puisé les connaissances dont elle venait de nous donner un échantillon.

Quant à Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris également les usages de ses ancêtres; pour toute nourriture, il s’était remis aux dattes et au couscoussou, à moins qu’il n’eût quelque convive, ce qui était fort rare.

Notre déjeûner terminé, notre hôte nous conseilla de nous remettre en route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour. Nous suivîmes son avis.

De Médéah à la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez praticable; en sortant de chez lui, nous entrâmes dans un pays inculte et désert, où l’on ne voyait d’autres traces de passage que celles que nous laissions nous-mêmes. Le soleil dardait ses plus brûlants rayons sur nos têtes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait très pénible; nous rencontrions des ravins dans lesquels il nous fallait descendre au risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou. Pour nous faire prendre patience, notre guide nous annonçait que nous ne tarderions pas à gagner un terrain moins accidenté, et nous continuions notre route.

Il y avait environ deux heures que nous avions quitté notre première halte, lorsque Mohammed, qui avait lancé son cheval au galop, nous quitta en nous criant qu’il allait revenir, et disparut derrière une colline.

Nous ne revîmes plus notre Caïd.

J’ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou-Allem, il avait préféré encourir une punition, plutôt que de rendre visite à son rival.

Cette fuite nous mit, Mme Robert-Houdin et moi, dans une grande inquiétude, que nous nous communiquâmes sans crainte d’être compris par nos guides.

Nous avions à redouter le mauvais exemple donné par Mohammed; les quatre Arabes ne pouvaient-ils pas imiter leur chef et nous abandonner à leur tour? Que deviendrions-nous dans un pays où, lors même que nous rencontrerions quelqu’un, nous ne pourrions parvenir à nous en faire comprendre?

Mais nous en fûmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous restèrent fidèles et furent même très polis et très complaisants pendant toute la route. Du reste, ainsi que nous l’avait annoncé Mohammed, nous gagnâmes bientôt un chemin qui nous conduisit directement à la demeure de Bou-Allem.

Comparativement à la maison du caïd, celle du Bach-Agha pouvait passer pour une habitation princière, moins pourtant par l’aspect architectural des bâtiments que pour leur étendue. Comme dans toutes les maisons arabes, on n’y voyait extérieurement que des murs; toutes les fenêtres donnaient sur les cours ou sur les jardins.

Bou-Allem et son fils, Agha lui-même, avertis de notre arrivée, vinrent à notre rencontre et nous adressèrent en arabe des compliments que je ne compris pas, mais que je supposai être dans la formule des salamalecs usités chez eux en pareil cas, c’est-à-dire:

Soyez les bienvenus, ô les invités de Dieu!

Telle était du reste ma confiance, que quelques choses qu’ils nous eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses.

Nous descendîmes de cheval, et, sur l’invitation qui nous en fut faite, nous nous assîmes sur un banc de pierre où l’on ne tarda pas à nous servir le café. En Algérie, on fume et l’on prend du café toute la journée. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu’en France, et que les tasses sont très petites.

Bou-Allem, qui avait allumé une pipe, me l’offrit. C’était un honneur qu’il me faisait, de fumer après lui; je n’eus garde de refuser, bien que j’eusse autant aimé qu’il en fût autrement.

Comme je l’ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m’était difficile de causer avec mes hôtes. Néanmoins, ils se montrèrent extrêmement joyeux de ma visite; car, à chaque instant, ils me faisaient grand nombre de protestations en mettant chaque fois la main sur leur cœur. Je répondais par les mêmes signes, et je n’avais ainsi aucuns frais d’imagination à faire pour soutenir la conversation.

Plus tard, cependant, poussé par un appétit dont je ne prévoyais pas la prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai à faire comprendre à Bou-Allem que nous avions besoin d’une nourriture plus substantielle que ses compliments de civilité. L’intelligent Arabe me comprit et donna des ordres pour qu’on hâtât le repas.

En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de nous faire visiter ses appartements.

Nous montâmes un petit escalier en pierre. Arrivés au premier étage, notre conducteur ouvrit une porte dont l’entrée offrait cette particularité, que pour y passer, il fallait à la fois baisser la tête et lever le pied. En d’autres termes, cette porte était si basse, qu’un homme d’une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et comme le seuil en était élevé, il fallait enjamber pardessus.

Cette chambre devait être le salon de réception du Bach-Agha. Les murailles en étaient couvertes d’arabesques rouges rehaussées d’or, et le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans, revêtus de riches étoffes de soie, en formaient tout l’ameublement avec une petite table en acajou, sur laquelle étaient étalés des pipes, des tasses à café en porcelaine, et quelques autres objets à l’usage particulier des Musulmans.

Bou-Allem y prit un flacon rempli d’eau de rose, et nous en versa dans les mains. Le parfum était délicat. Malheureusement notre hôte tenait à faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu’il faisait de nous, il usa le reste du flacon à nous asperger littéralement de la tête jusqu’aux pieds.

Me tournant vers Mme Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une imperceptible grimace: J’aime le parfum, mais jusqu’à un certain point; car nous empestions à force de sentir bon.

Nous visitâmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement décorées que la première et dans l’une desquelles se trouvait un énorme divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c’était là qu’il couchait.