Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 31

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Afin de ne point enlever au récit de mes représentations officielles, comme les nommait M. de Neveu, l’intérêt que le lecteur doit y trouver, je ne donnerai aucun détail sur celles qui les précédèrent et qui furent toutes comme autant de ballons d’essai. Du reste, les Arabes y vinrent en petit nombre. Ces hommes de nature indolente et sensuelle mettent bien au-dessus du plaisir d’un spectacle le bonheur de s’étendre sur une natte et d’y fumer en paix.

Aussi, le gouverneur, guidé par la connaissance approfondie qu’il avait de leur caractère, ne les invitait-il jamais à une fête; il les y convoquait militairement. C’est ce qui eut lieu pour mes représentations.

Ainsi que M. de Neveu me l’avait annoncé, le corps expéditionnaire rentra à Alger le 20 octobre, et les fêtes qui avaient été suspendues par la guerre, furent annoncées pour le 27. On envoya des émissaires sur les différents points de la colonie, et au jour fixé, les chefs de tribus, accompagnés d’une suite nombreuse, se trouvèrent en présence du Maréchal-Gouverneur.

Ces fêtes d’automne, les plus brillantes de l’Algérie, et qui sont sans rivales peut-être dans aucune autre contrée du monde, présentent un aspect pittoresque et véritablement remarquable.

J’aimerais à pouvoir peindre ici la physionomie étrange que prit la capitale de l’Algérie à l’arrivée des goums du Tell et du Sud; et ce camp des indigènes, inextricable pêle-mêle de tentes, d’hommes, de chevaux, qui offrait mille contrastes aussi séduisants que bizarres; et le brillant cortége du Gouverneur général au milieu duquel les chefs Arabes, à l’air sévère, attiraient les regards par le luxe des costumes, la beauté des chevaux et l’éclat des harnachements tout brodés d’or; et ce merveilleux hippodrome, placé entre la mer, le riant côteau de Mustapha, la blanche ville d’Alger et la plaine d’Hussein-Dey, que dominent au loin de sombres montagnes. Mais je n’en dirai rien. Je ne décrirai pas non plus ces exercices militaires, image d’une guerre sans règle et sans frein qu’on appelle la Fantasia, où 1,200 Arabes, montés sur de superbes coursiers, s’animant et poussant des cris sauvages comme en un jour de bataille, déployèrent tout ce qu’un homme peut posséder de vigueur, d’adresse et d’intelligence. Je ne parlerai même pas de cette admirable exhibition d’étalons arabes dont chaque sujet excitait au passage la plus vive admiration; car tout cela a été dit, et j’ai hâte d’arriver à mes représentations, dont les différents épisodes ne furent pas, j’ose le dire, les moins intéressants de cette immense fête. Je ne citerai qu’un fait, parce qu’il m’a vivement frappé.

J’ai vu dans ces luttes hippiques, où hommes et chevaux, l’œil en feu, la bouche écumante, semblent dépasser en vitesse nos plus puissantes locomotives; j’ai vu, dis-je, un cavalier montant un magnifique cheval arabe, vaincre à la course, non-seulement tous les chevaux de son cercle, mais distancer encore dans une course suprême tous les chevaux vainqueurs. Ce cavalier avait douze ans et pouvait passer sous son cheval sans se baisser[19].

Les courses durèrent trois jours. Je devais donner mes représentations à la fin du second et troisième.

Avant d’en parler, je dirai un mot du théâtre d’Alger.

C’est une assez jolie salle dans le genre de celle des Variétés à Paris, et décorée avec assez de goût. Elle est située à l’extrémité de la rue Bab-Azoum, sur la place qui porte ce nom. L’extérieur en est monumental et d’un aspect séduisant; la façade surtout est d’une grande élégance de style.

En voyant cet immense édifice, on pourrait croire qu’il renferme une vaste salle. Il n’en est rien. L’architecte a tout sacrifié aux exigences de l’ordre public et de la circulation. Les escaliers, les couloirs et le foyer occupent un aussi grand espace que la salle entière. Peut-être cet artiste a-t-il pris en considération le nombre des amateurs de spectacle qui est assez restreint à Alger, et a-t-il pensé qu’une petite salle offrirait aux artistes une plus grande chance de succès.

Le 28 octobre, jour convenu pour la première de mes représentations devant les Arabes, j’étais de bonne heure à mon poste, et je pus jouir du spectacle de leur entrée dans le théâtre.

Chaque goum, rangé par compagnie, fut introduit séparément et conduit dans un ordre parfait aux places qui lui étaient assignées d’avance. Ensuite vint le tour des chefs, qui se placèrent avec tout le calme que comporte leur caractère.

Leur installation fut assez longue à opérer, car ces hommes de la nature ne pouvaient pas comprendre qu’on s’emboîtât ainsi, côte à côte, pour assister à un spectacle, et nos siéges si confortables, loin de leur sembler tels, les gênaient singulièrement. Je les vis se remuer pendant longtemps et chercher à replier sous eux leurs jambes, à la façon des tailleurs européens.

Le maréchal Randon, sa famille et son état-major occupaient deux loges d’avant-scène, à droite du théâtre. Le Préfet et quelques-unes des autorités civiles étaient vis-à-vis dans deux autres loges.

Le Maire s’était placé près des stalles de balcon. M. le colonel de Neveu était partout: c’était l’organisateur de la fête.

Les Caïds, les Aghas, les Bach-Aghas, et autres Arabes titrés eurent les honneurs de la salle: ils occupèrent les stalles d’orchestre et de balcon.

Au milieu d’eux étaient quelques officiers privilégiés, et enfin des interprètes se mêlèrent de tous côtés aux spectateurs pour leur traduire mes paroles.

On m’a rapporté aussi que des curieux qui n’avaient pu obtenir des billets d’entrée, avaient pris le burnous arabe et, la tête ceinte de la corde de poil de chameau, s’étaient faufilés parmi leurs nouveaux co-religionnaires.

C’était vraiment un coup-d’œil non moins curieux qu’admirable que cette étrange composition de spectateurs.

Le balcon, surtout, présentait un aspect aussi beau qu’imposant. Une soixantaine de chefs Arabes, revêtus de leurs manteaux rouges (indice de leur soumission à la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs décorations, se tenaient avec une majestueuse dignité, attendant gravement ma représentation.

J’ai joué devant de brillantes assemblées, mais jamais devant aucune qui m’ait aussi vivement impressionné; toutefois cette impression que je ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m’inspira au contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies semblaient si bien préparées à accepter les prestiges qui leur avaient été annoncés. Dès mon entrée en scène, je me sentis tout à l’aise et comme joyeux du spectacle que j’allais me donner.

J’avais bien un peu, je l’avoue, l’envie de rire et de moi et de mon assistance, car je me présentais la baguette à la main avec toute la gravité d’un véritable sorcier. Je n’y cédai pas. Il ne s’agissait plus ici de distraire et de récréer un public curieux et bienveillant; il fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossières et sur des esprits prévenus, car je jouais le rôle de Marabout français.

Comparées aux simples tours de leurs prétendus sorciers, mes expériences devaient être pour les Arabes de véritables miracles.

Je commençai ma séance au milieu du silence le plus profond, je dirais presque le plus religieux, et l’attention des spectateurs était telle, qu’ils paraissaient comme pétrifiés sur place. Leurs doigts seuls, agités d’un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains de leurs chapelets, pendant qu’ils invoquaient sans doute la protection du Très-Haut.

Cet état apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n’étais pas venu en Algérie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais autour de moi du mouvement, de l’animation, de l’existence enfin.

Je changeai de batterie. Au lieu de généraliser mes interpellations, je m’adressai plus particulièrement à quelques-uns d’entre les Arabes, je les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L’étonnement fit place alors à un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientôt par de bruyants éclats.

Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d’un chapeau, que mes spectateurs, quittant leur gravité, exprimèrent leur joyeuse admiration par les gestes les plus bizarres et les plus énergiques.

Vinrent ensuite, accueillis avec le même succès, la _Corbeille de fleurs_, paraissant instantanément au milieu d’un foulard; la _Corne d’abondance_, fournissant une multitude d’objets que je distribuai, sans pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes parts, et plus encore par ceux mêmes qui avaient déjà les mains pleines; les _pièces de cinq francs_, envoyées à travers la salle dans un coffre de cristal suspendu au milieu des spectateurs.

Il est un tour que j’eusse bien désiré faire, c’était celui de _ma bouteille inépuisable_, si appréciée des Parisiens et des ouvriers de Manchester. Je ne pouvais le faire figurer dans cette séance, car, on le sait, les sectateurs de Mahomet ne boivent aucune liqueur fermentée, du moins en public. Je le remplaçai avec assez d’avantage par le suivant.

Je pris une coupe en argent, de celles qu’on appelle _bols de punch_ dans les cafés de Paris. J’en dévissai le pied, et, passant ma baguette au travers, je montrai que ce vase ne contenait rien; puis, ayant rajusté les deux parties, j’allai au milieu du parterre; et là, à mon commandement, le bol fut _magiquement_ rempli de dragées qui furent trouvées excellentes.

Les bonbons épuisés, je renversai le vase et je proposai de l’emplir de très bon café, à l’aide d’une simple conjuration...... Et passant gravement par trois fois ma main sur le vase, une vapeur épaisse en sortit à l’instant et annonça la présence du précieux liquide. Le bol était plein de café bouillant; je le versai aussitôt dans des tasses et je l’offris à mes spectateurs ébahis.

Les premières tasses ne furent acceptées, pour ainsi dire, qu’à corps défendant. Aucun Arabe ne voulut d’abord tremper ses lèvres dans un breuvage qu’il croyait sorti de l’officine du Diable; mais, séduits insensiblement par le parfum de leur liqueur favorite, autant que poussés par les sollicitations des interprètes, quelques-uns des plus hardis se décidèrent à goûter le liquide magique, et bientôt tous suivirent leur exemple.

Le vase, rapidement vidé, fut non moins rapidement rempli à différentes reprises, et comme l’aurait fait ma _bouteille inépuisable_, il satisfit à toutes les demandes; on le remporta même encore plein.

Cependant il ne me suffisait pas d’amuser mes spectateurs, il fallait aussi, pour remplir le but de ma mission, les étonner, les impressionner, les effrayer même par l’apparence d’un pouvoir surnaturel.

Mes batteries étaient dressées en conséquence: j’avais gardé pour la fin de la séance trois trucs qui devaient achever d’établir ma réputation de sorcier.

Beaucoup de lecteurs se rappelleront avoir vu dans mes représentations un coffre petit, mais de solide construction, qui, remis entre les mains des spectateurs, devenait lourd ou léger à mon commandement. Un enfant pouvait le soulever sans peine, ou bien l’homme le plus robuste ne pouvait le bouger de place.

Revêtu de cette fable, ce tour faisait déjà beaucoup d’effet. J’en augmentai considérablement l’action en lui donnant une autre _mise en scène_.

Je m’avançai, mon coffre à la main, jusqu’au milieu d’un praticable qui communiquait de la scène au parterre. Là, m’adressant aux Arabes:

--D’après ce que vous venez de voir, leur dis-je, vous devez m’attribuer un pouvoir surnaturel; vous avez raison. Je vais vous donner une nouvelle preuve de ma puissance merveilleuse en vous montrant que je puis enlever toute sa force à l’homme le plus robuste, et la lui rendre à ma volonté. Que celui qui se croit assez fort pour subir cette épreuve s’approche de moi. (Je parlais doucement afin de donner le temps aux interprètes de traduire mes paroles.)

Un Arabe d’une taille moyenne, mais bien pris de corps, sec et nerveux, comme le sont les hercules Arabes, monta avec assez de confiance près de moi.

--Es-tu bien fort, lui dis-je, en le toisant des pieds à la tête?

--Oui, fit-il d’un air d’insouciance.

--Es-tu sûr de rester toujours ainsi?

--Toujours.

--Tu te trompes, car en un instant, je vais t’enlever tes forces et te rendre aussi faible qu’un enfant.

L’Arabe sourit dédaigneusement en signe d’incrédulité.

--Tiens, continuai-je, enlève ce coffre.

L’Arabe se baissa, souleva la boîte et me dit froidement: N’est-ce que cela?

--Attends..... répondis-je.....

Alors, avec toute la gravité que m’imposait mon rôle, je fis du bras un geste imposant, et prononçai solennellement ces paroles:

--Te voilà plus faible qu’une femme; essaye maintenant de lever cette boîte.

L’hercule, sans s’inquiéter de ma conjuration, saisit une seconde fois le coffret par la poignée, et donne une vigoureuse secousse pour l’enlever; mais cette fois, le coffre résiste, et, en dépit des plus vigoureuses attaques, reste dans la plus complète immobilité.

L’Arabe épuise en vain sur le malheureux coffret une force qui eût pu soulever un poids énorme, jusqu’à ce qu’enfin épuisé, haletant, rouge de dépit, il s’arrête, devient pensif, et semble commencer à comprendre l’influence de la magie.

Il est près de se retirer; mais se retirer, c’est s’avouer vaincu, c’est reconnaître sa faiblesse, c’est n’être plus qu’un enfant, lui dont on respecte la vigueur musculaire. Cette pensée le rend presque furieux.

Puisant de nouvelles forces dans les encouragements que ses amis lui adressent du geste et de la voix, il promène sur eux un regard semblant leur dire: vous allez voir ce que peut un enfant du désert.

Il se baisse de nouveau vers le coffre; ses mains nerveuses s’enlacent dans la poignée, et ses jambes placées de chaque côté comme deux colonnes de bronze, serviront d’appui à l’effort suprême qu’il va tenter. Nul doute que sous cette puissante action la boîte ne vole en éclats.

O prodige! cet Hercule tout à l’heure si puissant et si fier, courbe maintenant la tête; ses bras rivés au coffre cherchent dans une violente contraction musculaire à se rapprocher de sa poitrine; ses jambes fléchissent, il tombe à genoux en poussant un cri de douleur.

Une secousse électrique, produite par un appareil d’induction, venait, à un signal donné par moi, d’être envoyée du fond de la scène à la poignée du coffre. De là les contorsions du pauvre Arabe.

Faire prolonger cette commotion eût été de la barbarie.

Je fis un second signal et le courant électrique fut aussitôt interrompu. Mon athlète dégagé de ce lien terrible, lève les mains au-dessus de sa tête:

--Allah! Allah! s’écrie-t-il plein d’effroi, puis s’enveloppant vivement dans les plis de son burnous, comme pour cacher sa honte, il se précipite à travers les rangs des spectateurs et gagne la porte de la salle.

A l’exception des loges d’avant-scène[20] et des spectateurs privilégiés, qui paraissaient prendre un grand plaisir à cette expérience, mon auditoire était devenu grave et sérieux, et j’entendais les mots _Chitan_, _Djenoun_ (Satan, Génie) circuler sourdement parmi ces hommes crédules, qui, tout en me regardant, semblaient s’étonner de ce que je ne possédais aucun des caractères physiques que l’on prête à l’ange des ténèbres.

Je laissai quelques instants mon public se remettre de l’émotion produite par mon expérience et par la fuite de l’hercule Arabe.

* * * * *

Un des moyens employés par les Marabouts pour se grandir aux yeux des Arabes et établir leur domination, c’était de faire croire à leur invulnérabilité.

L’un d’eux entre autres faisait charger un fusil qu’on devait tirer sur lui à une courte distance. Mais en vain la pierre lançait-elle des étincelles; le Marabout prononçait quelques paroles cabalistiques, et le coup ne partait pas.

Le mystère était bien simple: l’arme ne partait pas parce que le Marabout en avait habilement bouché la lumière.

Le Colonel de Neveu m’avait fait comprendre l’importance de discréditer un tel miracle en lui opposant un tour de prestidigitation qui lui fût supérieur. J’avais mon affaire pour cela.

J’annonçai aux Arabes que je possédais un talisman pour me rendre invulnérable, et que je défiais le meilleur tireur de l’Algérie de m’atteindre.

J’avais à peine terminé ces mots, qu’un Arabe qui s’était fait remarquer depuis le commencement de la séance par l’attention qu’il prêtait à mes expériences, enjamba quatre rangées de stalles, et dédaignant de passer par le praticable, traversa l’orchestre en bousculant flûtes, clarinettes et violons, escalada la scène, non sans se brûler à la rampe, et une fois arrivé me dit en français:

--Moi, je veux te tuer.

Un immense éclat de rire accueillit et la pittoresque ascension de l’Arabe et ses intentions meurtrières, en même temps qu’un interprète, qui se trouvait peu éloigné de moi, me faisait connaître que j’avais affaire à un Marabout.

--Toi, tu veux me tuer, lui dis-je en imitant le son de sa voix et son accent, eh bien! moi je te réponds que, si sorcier que tu sois, je le serai encore plus que toi, et que tu ne me tueras pas.

Je tenais en ce moment un pistolet d’arçon à la main; je le lui présentai.

--Tiens, prends cette arme, assure-toi qu’elle n’a subi aucune préparation.

L’Arabe souffla plusieurs fois par le canon, puis par la cheminée, en recevant l’air sur sa main, pour s’assurer qu’il y avait bien communication de l’une à l’autre, et après avoir examiné l’arme dans tous ses détails:

--Le pistolet est bon, dit-il, et je te tuerai.

--Puisque tu y tiens, et pour plus de sûreté, mets double charge de poudre et une bourre par dessus.

--C’est fait.

--Voici maintenant une balle de plomb; marque-la avec un couteau, afin de pouvoir la reconnaître, et mets-la dans le pistolet en la recouvrant d’une seconde bourre.

--C’est fait.

--Tu es bien sûr maintenant que ton arme est chargée et que le coup partira. Dis-moi, n’éprouves-tu aucune peine, aucun scrupule à me tuer ainsi, quoique je t’y autorise?

--Non, puisque je veux te tuer, répéta froidement l’Arabe.

Sans répliquer, je piquai une pomme sur la pointe d’un couteau, et me plaçant à quelques pas du Marabout, je lui commandai de faire feu.

--Vise droit au cœur, lui criai-je.

Mon adversaire ajusta aussitôt sans marquer la moindre hésitation.

Le coup partit, et le projectile vint se planter au milieu de la pomme.

J’apportai le talisman à l’Arabe qui reconnut la balle marquée par lui.

Je ne saurais dire si cette fois la stupéfaction fut plus grande que dans le tour précédent; ce que je pus constater, c’est que mes spectateurs ahuris, en quelque sorte, par la surprise et l’effroi, se regardaient en silence et semblaient se dire dans un muet langage: où diable nous sommes-nous fourrés?

Bientôt une scène plaisante vint dérider grand nombre de physionomies. Le Marabout, quelque stupéfait qu’il fût de sa défaite, n’avait point perdu la tête; profitant du moment où il me rendait le le pistolet, il s’empara de la pomme, la mit immédiatement dans sa ceinture, et ne voulut à aucun prix me la rendre, persuadé qu’il était sans doute d’avoir là un incomparable talisman.

Pour le dernier tour de ma séance, j’avais besoin du concours d’un Arabe.

A la sollicitation de quelques interprètes, un jeune Maure d’une vingtaine d’années, grand, bien fait et revêtu d’un riche costume, consentit à monter sur le théâtre. Plus hardi ou plus civilisé sans doute que ses camarades de la plaine, il s’avança résolument près de moi.

Je le fis approcher de la table qui était au milieu de la scène, et lui montrai ainsi qu’aux autres spectateurs qu’elle était mince et parfaitement isolée. Après quoi, et sans autre préambule, je lui dis de monter dessus, et je le couvris d’un énorme gobelet d’étoffe ouvert par le haut.

Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon domestique et moi, nous tenions les deux extrémités, nous nous avançons jusqu’à la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout.... L’Arabe avait disparu; le gobelet était entièrement vide!

Alors commença un spectacle que je n’oublierai jamais.

Les Arabes avaient été tellement impressionnés par ce dernier tour, que, poussés par une terreur indicible, ils se lèvent dans toutes les parties de la salle, et se livrent instantanément aux évolutions d’un sauve-qui-peut général. La foule est surtout compacte et animée aux portes du balcon, et l’on peut juger, à la vivacité des mouvements et au trouble des grands dignitaires, qu’ils sont les premiers à quitter la salle.

Vainement l’un d’eux, le _Caïd_ des _Beni-Salah_, plus courageux que ses collègues, cherche à les retenir par ces paroles:

Arrêtez! arrêtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l’un de nos coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu’il est devenu, ce qu’on en a fait. Arrêtez!... arrêtez!

Bast! les coreligionnaires n’en fuient que de plus belle, et bientôt le courageux Caïd, entraîné lui-même par l’exemple, suit le torrent des fuyards.

Ils ignoraient ce qui les attendait à la porte du théâtre. A peine avaient-ils descendu les degrés du péristyle qu’ils se trouvèrent face à face avec le _Maure ressuscité_.

Le premier mouvement d’effroi passé, on entoure notre homme, on le tâte, on l’interroge; mais, ennuyé de ces questions multipliées, il ne trouve rien de mieux que de se sauver à toutes jambes.

Le lendemain, la deuxième représentation eut lieu et produisit à peu de chose près les mêmes effets que la première.

Le coup était porté; dès lors les interprètes et tous ceux qui approchèrent les Arabes reçurent l’ordre de travailler à leur faire comprendre que mes prétendus miracles n’étaient que le résultat d’une adresse, inspirée et guidée par un art qu’on nomme _prestidigitation_, et auquel la sorcellerie est tout à fait étrangère.

Les Arabes se rendirent sans doute à ce raisonnement, car je n’eus par la suite qu’à me louer des relations amicales qui s’établirent entre eux et moi. Chaque fois qu’un chef me rencontrait, il ne manquait pas de venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu’on va le voir, ces hommes que j’avais tant effrayés, devenus mes amis, me donnèrent un précieux témoignage de leur estime, et je puis le dire aussi, de leur admiration, car c’est leur propre expression.

* * * * *

Trois jours s’étaient écoulés depuis ma dernière représentation, lorsque je reçus dans la matinée une missive du Gouverneur, qui me recommandait de me rendre à midi précis, _heure militaire_.

Je n’eus garde de manquer à ce rendez-vous formel, et le dernier coup de midi sonnait encore à l’horloge de la mosquée voisine, que je me faisais annoncer au Palais. Un officier d’état-major se présenta aussitôt.

--Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il avec un air quasi-mystérieux, je suis chargé de vous conduire.

Je suivis mon conducteur, et au bout d’une galerie que nous venions de traverser, la porte d’un magnifique salon s’étant ouverte, un étrange tableau s’offrit à mes regards. Une trentaine des plus importants chefs arabes étaient debout symétriquement rangés en cercle dans l’appartement, de sorte qu’en entrant je me trouvai naturellement au milieu d’eux.

--_Salam alikoum_ (que le salut soit sur toi)! firent-ils tous d’une voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur cœur, selon l’usage arabe.

Je répondis d’abord à ce salut par une légère inclinaison de tête et de corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Français, et ensuite par quelques poignées de main, en commençant par ceux des chefs avec lesquels j’avais eu l’occasion de faire connaissance.

En tête se trouvait le Bach-Agha-Bou-Allem, le Rotschild africain, dans la tente duquel j’étais allé prendre le café, dans le camp que les Arabes avaient formé près de l’hippodrome pour le temps des courses.