Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 30
Au sortir d’Herfort, je me rendis à Cambridge, puis à Bury-Saint-Edmond, à Ipswich et à Colchester, faisant partout des recettes proportionnées à l’importance de la population. Je n’ai conservé de ces cinq villes que trois souvenirs: le fiasco d’Herfort, l’accueil enthousiaste des étudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester.
Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des noisettes et une représentation de magie? Un mot mettra le lecteur au courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit m’a causées.
Il est d’usage dans la ville de Colchester, lorsque l’on va au spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d’ailleurs, n’en a-ton pas chez soi, qu’on trouve à en acheter à la porte du théâtre. On les casse et on les mange pendant le cours de la représentation, sous forme de rafraîchissements. Hommes et femmes ont cette manie _cassante_, en sorte qu’il s’établit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l’artiste qui est en scène en est quitte pour répéter la phrase qu’il pense n’avoir pas été entendue.
Rien ne m’agaçait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma première représentation s’en ressentit, et malgré mes efforts pour me maîtriser, je fis ma séance tout entière sur le ton de l’irritation. Malgré cet ennui, je consentis à jouer une seconde fois; mais le le directeur ne put jamais me décider à lui accorder une troisième représentation. Il eut beau m’assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se faire à cette étrange musique; que même il n’était pas rare de voir en scène un acteur secondaire casser une noisette en attendant la réplique, je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage.
Décidément les théâtres des petites villes anglaises sont loin de valoir ceux des grandes cités.
A Colchester devait s’arrêter ma tournée, et je me disposais à plier bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se rappelant mes succès à son théâtre, vint me proposer d’entreprendre avec lui un voyage à travers l’Irlande et l’Ecosse. Nous étions alors au mois de juin 1849. Paris, on se le rappelle, était alors plus que jamais agité par les questions politiques; les théâtres en France n’existaient que pour mémoire. Je ne fus pas longtemps à me décider; je partis avec mon _english menager_.
Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers la fin d’octobre que je remis le pied sur le sol français.
Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le public parisien, dont je n’avais pas oublié le bienveillant patronage? Les artistes qui, comme moi, ont été longtemps absents de Paris, le comprendront, car ils savent que rien n’est doux au cœur comme les applaudissements donnés par des concitoyens.
Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes représentations, je m’aperçus avec peine du changement qui s’était opéré dans ma santé; ces séances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient maintenant dans un pénible accablement.
Il m’était facile d’attribuer une cause à ce fâcheux état. Les veilles, les fatigues, l’incessante préoccupation de mes représentations et plus encore l’atmosphère brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient épuisé mes forces. Ma vie s’était en quelque sorte usée pendant mon émigration. Il m’eût fallu pour la régénérer un long repos, et je ne devais pas y songer à cette époque, au milieu de la meilleure saison de l’année. Je ne pus que prendre des précautions pour l’avenir, dans le cas où je me trouverais tout à fait forcé par ma santé de m’arrêter. Je me décidai à former un élève qui me remplaçât au besoin et dont le travail pût, en attendant, me venir en aide.
Un artiste d’un extérieur agréable et dont je connaissais l’intelligence, sembla me présenter les conditions que je pouvais désirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitôt chez moi. Le futur prestidigitateur montra du reste de l’aptitude et un grand zèle pour mes leçons; je le mis en peu de temps à même de préparer mes expériences, puis il m’aida dans l’administration de mon théâtre, et lorsque vinrent les grandes chaleurs de l’été, en 1850, au lieu de fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplacé par celui d’Hamilton.
Eu égard à son peu d’études, mon remplaçant provisoire ne pouvait être encore très fort; mais il était convenable dans ses expériences, et le public se montra satisfait. Pendant ce temps, je goûtais à la campagne les douceurs d’un repos longtemps désiré.
Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la fatigue que lorsque, après s’être arrêté quelques instants pour se reposer, il veut continuer son voyage. C’est ce que j’éprouvai quand, le terme de mes vacances arrivé, il me fallut quitter la campagne pour recommencer l’existence fébrile du théâtre. Jamais je ne ressentis plus de lassitude; jamais aussi je n’eus un désir plus vif de jouir d’une complète liberté, de renoncer à ces fatigues à heure nommée, qu’on peut appeler justement le collier de misère.
A ce mot, je vois déjà bien des lecteurs se récrier. Pourquoi, diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d’émerveiller une assemblée, et le résultat de procurer honneur et profit?
Je me trouve forcé de justifier mon expression.
Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les préoccupations et la responsabilité attachées à une séance de _magie_ n’empêchent pas le prestidigitateur d’être soumis aux autres misères de l’humanité. Or, quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant chaque soir et à heure fixe les refouler dans son cœur pour revêtir le masque de l’enjouement et de la santé.
C’est déjà, croyez-moi, lecteur, une pénible tâche, mais ce n’est pas tout, il lui faut encore, et ceci s’applique à tous les artistes en général, il lui faut, sous peine de déchéance, égayer, animer, surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour son argent.
Pense-t-on que cela soit toujours chose facile?
En vérité, la situation qui est faite aux artistes serait intolérable, s’ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du public une douce récompense qui leur fait oublier les petites misères de la vie.
Je puis le dire avec orgueil: jusqu’au dernier jour de ma vie artistique, je n’ai rencontré que bienveillance et sympathie; mais plus je m’efforçais de m’en montrer toujours digne, plus je sentais que mes forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le désir de vivre dans la retraite et la liberté.
Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte à me succéder, je me décidai à lui céder mon établissement, et, pour que mon théâtre, l’œuvre de mon travail, restât dans ma famille, on passa deux contrats: le même jour, mon élève devint mon beau-frère et mon successeur.
Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie tranquille et solitaire, il est bien rare qu’il renonce tout-à-coup et pour toujours à mériter les applaudissements dont il s’est fait une douce habitude. On ne sera donc pas étonné d’apprendre que je voulus, après m’être reposé pendant plusieurs mois, donner encore quelques représentations, avant de prendre définitivement congé du public.
Je ne connaissais pas l’Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Désirant ne pas me fatiguer, je résolus de me réserver le choix des lieux où je donnerais mes représentations. Je m’arrêtai donc de préférence dans ces séjours de fête que l’on nomme des villes de bains, et je visitai successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa. Chacune de mes séances, ou peu s’en faut, fut honorée de la présence d’un ou de plusieurs des Princes de la Confédération Germanique.
Mon intention était de rentrer en France après les représentations que j’avais données à Spa, lorsque, à la sollicitation du directeur d’un théâtre de Berlin, M. Engel, je me décidai à retourner sur mes pas, et je partis pour la capitale de la Prusse.
J’avais contracté avec M. Engel un engagement de six semaines; mon succès et aussi les excellentes relations que j’eus avec mon directeur me firent prolonger pendant trois mois mon séjour à Berlin. Je ne pouvais, du reste, prendre congé du public d’une manière plus brillante; jamais peut-être je n’avais vu une foule plus compacte assister à mes séances. Aussi, l’accueil que j’ai reçu des Berlinois restera-t-il dans ma mémoire parmi mes meilleurs souvenirs.
De Berlin, je me rendis directement près de Blois, dans la retraite que je m’étais choisie.
Quelle que fût ma satisfaction de jouir enfin d’une liberté si longtemps désirée, elle eut bientôt subi le sort commun à tous nos plaisirs, et elle n’eût pas manqué de s’émousser par la jouissance même, si je n’avais réservé pour ces heureux loisirs des études dans lesquelles j’espérais trouver une distraction sans cesse renaissante. Après avoir acquis un bien-être matériel à l’aide de travaux traités bien à tort de futiles, j’allais me livrer à des recherches sérieuses, ainsi que me le conseillait jadis un membre de l’Institut.
Le fait auquel je fais allusion remonte à l’époque de l’exposition de 1844, où je présentai mes automates et mes curiosités mécaniques.
Le jury chargé de l’examen des machines et instruments de précision s’était approché de mes produits, et j’avais, en sa présence, renouvelé la petite séance donnée quelques jours auparavant devant le roi Louis-Philippe.
Après avoir écouté avec intérêt le détail des nombreuses difficultés que j’avais eu à surmonter dans l’exécution de mes automates, l’un des membres du jury prenant la parole:
--C’est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n’ayez pas appliqué à des travaux sérieux les efforts d’imagination que vous avez déployés pour des objets de fantaisie.
Cette critique me blessait d’autant plus, qu’à cette époque je ne voyais rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rêves d’avenir, je n’ambitionnais d’autre gloire que celle du savant auteur du _canard automate_.
--Monsieur, répondis-je d’un ton visiblement piqué, je ne connais pas de travaux plus sérieux que ceux qui font vivre un honnête homme. Toutefois je suis prêt à changer de direction si vous m’en donnez l’avis après que vous m’aurez écouté.
A l’époque où je m’occupais d’horlogerie de précision, je gagnais à peine de quoi vivre. Aujourd’hui, j’ai quatre ouvriers pour m’aider dans la confection de mes automates; le moins habile gagne six francs dans sa journée; jugez ce que je dois gagner moi-même.
Je vous demande maintenant, Monsieur, si je dois retourner à mon ancienne profession.
Mon interlocuteur se tut, mais un autre membre du jury s’approchant de moi, me dit à demi-voix:
--Continuez, Monsieur Robert-Houdin, continuez; j’ai l’assurance que vos ingénieux travaux, après vous avoir conduit au succès, vous mèneront tout droit à des découvertes utiles.
--Monsieur le baron Séguier, répondis-je sur le même ton, je vous remercie de votre encourageant pronostic; je ferai mes efforts pour le justifier[18].
J’ai suivi l’avis de l’illustre savant, et je m’en suis fort bien trouvé.
CHAPITRE XIX.
VOYAGE EN ALGÉRIE.--CONVOCATION DES CHEFS DE TRIBUS.--FÊTES.--REPRÉSENTATIONS DEVANT LES ARABES.--ENERVATION D’UN KABYLE.--INVULNERABILITÉ.--ESCAMOTAGE D’UN MAURE.--PANIQUE ET FUITE DES SPECTATEURS.--RÉCONCILIATION.--LA SECTE DES AÏSSAOUA.--LEURS PRÉTENDUS MIRACLES.--EXCURSION DANS L’INTÉRIEUR DE L’ALGÉRIE.--LA DEMEURE D’UN BACH-AGHA.--REPAS COMIQUE.--UNE SOIRÉE DE HAUTS DIGNITAIRES ARABES.--MYSTIFICATION D’UN MARABOUT.--L’ARABE SOUS SA TENTE, ETC. ETC.--RETOUR EN FRANCE.--CONCLUSION.
Inveni portum; spes et fortuna, valete! Enfin, je suis au port; espérance et fortune, Salut!......
Me voilà donc arrivé au but de toutes mes espérances! J’ai dit adieu pour toujours à la vie d’artiste, et de ma retraite, j’envoie un dernier salut à mes bons et gracieux spectateurs. Désormais plus d’anxiété, plus d’inquiétudes; libre et tranquille, je vais me livrer à de paisibles études et jouir de la plus douce existence qu’il soit permis à l’homme de goûter sur terre.
J’en étais là de mes plans de félicité, lorsqu’un jour je reçus une lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique à Alger. Ce haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y donner des représentations devant les principaux chefs de tribus arabes.
Cette proposition me trouva en _pleine lune de miel_, si je puis m’exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je goûtais à longs traits les douceurs de ce repos tant désiré; il m’eût coûté d’en rompre sitôt le charme. J’exprimai à M. de Neveu tous mes regrets de ne pouvoir alors accepter son invitation.
Le colonel prit acte de mes regrets, et l’année suivante, il me les rappela. C’était en 1855; mais j’avais présenté à l’Exposition universelle plusieurs applications nouvelles de l’électricité à la mécanique, et, ayant appris que le jury m’avait jugé digne d’une récompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l’avoir reçue. Tel fut du moins le motif sur lequel j’appuyai un nouveau refus, accompagné de nouveaux regrets.
Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois de juin de l’année 1856, il me les présenta comme une lettre de change à acquitter. Cette fois, j’étais à bout d’arguments sérieux, et, bien qu’il m’en coûtât de quitter ma retraite pour aller affronter les caprices de la Méditerranée dans les plus mauvais mois de l’année, je me décidai à partir.
Il fut convenu que je serais rendu à Alger pour le 27 septembre suivant, jour où devaient commencer les grandes fêtes que la capitale de l’Algérie offre annuellement aux Arabes.
Je dois dire aussi que ce qui influença beaucoup ma détermination, ce fut de savoir que la mission pour laquelle on m’appelait en Algérie avait un caractère quasi-politique. J’étais fier, moi simple artiste, de pouvoir rendre un service à mon pays.
On n’ignore pas que le plus grand nombre des révoltes qu’on a eu à réprimer en Algérie ont été suscitées par des intrigants qui se disent inspirés par le Prophète, et qui sont regardés par les Arabes comme des envoyés de Dieu sur la terre, pour les délivrer de l’oppression des _Roumi_ (chrétiens).
Or, ces faux prophètes, ces saints marabouts qui, en résumé, ne sont pas plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent cependant à enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires à l’aide de tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels ils sont présentés.
Il importait donc au gouvernement de chercher à détruire leur funeste influence, et l’on comptait sur moi pour cela. On espérait, avec raison, faire comprendre aux Arabes, à l’aide de mes séances, que les tours de leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en raison de leur naïveté, représenter les miracles d’un envoyé du Très-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement à leur montrer que nous leur sommes supérieurs en toutes choses et que, en fait de sorciers, il n’y a rien de tel que les Français.
On verra plus tard le succès qu’obtint cette habile tactique.
Du jour de mon acceptation à celui de mon départ, il devait s’écouler trois mois; je les employai à préparer un arsenal complet de mes meilleurs tours, et je partis de Saint-Gervais le 10 septembre.
* * * * *
Je glisserai rapidement sur le récit de mon voyage à travers la France et la Méditerranée; je dirai seulement qu’à peine en mer, je désirais déjà être arrivé, et que ce fut avec une joie indicible que, après trente-six heures de navigation, j’aperçus la capitale de notre colonie.
J’étais attendu. Une ordonnance vint au-devant de moi dans une charmante barque et me conduisit à l’hôtel d’Orient, où l’on m’avait retenu un appartement.
Le Gouvernement avait fort bien fait les choses, car il m’avait logé comme un prince. De la fenêtre de mon salon je voyais la rade d’Alger, et ma vue n’avait d’autre limite que l’horizon. La mer est toujours belle lorsqu’on la voit de sa fenêtre; aussi, chaque matin, je l’admirais et lui pardonnais ses petites taquineries passées.
De mon hôtel j’apercevais aussi cette magnifique place du Gouvernement, plantée d’orangers comme on n’en voit pas en France. Ils étaient à cette époque chargés de fleurs épanouies et de fruits en pleine maturité.
Par la suite, nous nous plaisions, Mme Robert-Houdin et moi, à aller le soir, sous leur ombrage, prendre une glace à la porte d’un _Tortoni algerien_, tout en respirant la brise parfumée que nous apportait la mer. Après ce plaisir, rien ne nous intéressait autant que l’observation de cette immense variété d’hommes qui circulaient devant nous.
On eût dit que les cinq parties du monde avaient envoyé leurs représentants en Algérie: c’étaient des Français, des Espagnols, des Maltais, des Italiens, des Allemands, des Suisses, des Prussiens, des Belges, des Portugais, des Polonais, des Russes, des Anglais, des Américains, tous faisant partie de la population algérienne. Joignons à cela les différents types arabes, tels que les Maures, les Kabyles, les Koulougly, les Biskri, les Mozabites, les Nègres, les Juifs arabes, et l’on aura une idée du spectacle qui se déroulait à nos yeux.
Lorsque j’arrivai à Alger, M. de Neveu m’apprit qu’une partie de la Kabylie s’étant révoltée, le Maréchal Gouverneur venait de partir avec un corps expéditionnaire pour la soumettre. En conséquence de ce fait, les fêtes pour lesquelles on devait convoquer les chefs arabes ne pouvaient avoir lieu avant un mois, et mes représentations étaient remises à cette époque.
--J’ai à vous demander maintenant, ajouta le colonel, si vous voulez souscrire à ce nouvel engagement.
--Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme engagé militairement, puisque je relève de M. le Gouverneur. Fidèle à mon poste et à ma mission, je resterai, quoi qu’il arrive.
--Très bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous agissez là en véritable soldat français, et la colonie vous en saura gré. Du reste, nous tâcherons que votre service en Algérie vous soit le plus doux possible. Nous avons donné des ordres à votre hôtel, pour que vous et Mme Robert-Houdin n’ayez point à regretter le bien-être que vous avez quitté pour venir ici. (J’ai oublié de dire que dans mes conditions d’engagement, j’avais stipulé que Mme Robert-Houdin m’accompagnerait.) Si en attendant vos représentations officielles, il vous était agréable, pour occuper vos loisirs, de donner des séances au théâtre de la ville, le Gouverneur le met à votre disposition trois jours par semaine, les autres jours appartenant à la troupe d’opéra.
Cette proposition me convenait à merveille; j’y voyais trois avantages: le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j’avais quitté la scène; le second, d’essayer les effets de mes expériences sur les Arabes de la ville; le troisième, de faire de fructueuses recettes. J’acceptai, et comme j’adressais mes remerciements à M. de Neveu:
--C’est à nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des représentations à Alger pendant l’expédition de Kabylie, vous nous rendez un grand service.
--Lequel, colonel?
--En occupant l’imagination des Algériens, nous les empêchons de se livrer, sur les éventualités de la campagne, à d’absurdes suppositions, qui pourraient être très préjudiciables au gouvernement.
--S’il en est ainsi, je vais me mettre immédiatement à l’œuvre.
Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le maréchal. Auparavant, il m’avait remis entre les mains de l’autorité civile, c’est-à-dire qu’il m’avait présenté au maire de la ville, M. de Guiroye, qui déploya envers moi une extrême obligeance pour me faciliter l’organisation de mes séances.
On pourrait croire qu’en raison du haut patronage sur lequel j’étais appuyé, je n’eus qu’à suivre un sentier semé de fleurs, comme dirait un poète, pour arriver à mes représentations. Il n’en fut rien; j’eus à subir une foule de tracasseries qui auraient pu m’ennuyer beaucoup, si je n’avais été muni d’un fond de philosophie à toute épreuve.
M. D...., directeur privilégié de la salle Bab-Azoun, venait de commencer sa saison théâtrale avec une troupe d’opéra; craignant que les succès d’un étranger sur sa propre scène ne détournassent l’attention publique de ses représentations, il se hâta de faire des réclamations auprès de l’autorité.
Le maire, pour toute consolation, lui répondit que le Gouvernement voulait qu’il en fût ainsi. M. D.... protesta et alla même jusqu’à menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son inflexible décision.
Le temps tournait au noir, et la ville d’Alger se trouvait sous le coup d’une éclipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation, je consentis à ne jouer que deux fois par semaine, et à attendre pour commencer mes séances que les débuts de la troupe d’opéra fussent terminés.
Cette concession calma un peu l’_impresario_, sans toutefois me gagner ses bonnes grâces. M. D.... se tint toujours à mon égard dans une froideur qui témoignait de son mécontentement. Mais j’étais dans les dispositions qu’a presque toujours un homme complétement indépendant: cette froideur ne me rendit point malheureux.
Je sus également me mettre au-dessus des taquineries que me suscitèrent certains employés subalternes de la direction, et, fort de cette pensée que mon voyage d’Algérie devait être un voyage d’agrément, je pris le parti de rire de ces attaques mesquines. D’ailleurs mon attention était tout entière à une chose bien plus intéressante pour moi.
Les journaux avaient annoncé mes représentations. Cette nouvelle souleva aussitôt dans la presse algérienne une polémique dont l’étrangeté ne contribua pas peu à donner une grande publicité à mes débuts.
«Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas être à Alger, puisque tous les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: «_Robert-Houdin, tous les soirs, à 8 heures_.»
--Pourquoi, répondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne donnerait-il pas des représentations à Alger, tout en restant à Paris? Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l’ubiquité, et qu’il lui arrive souvent de donner, le même jour et en personne, des séances à Paris, à Rome et à Moscou?
La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma présence, les autres l’affirmant.
Le public d’Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces plaisanteries qu’on qualifie généralement du nom de _canard_, mais il voulait aussi qu’on l’assurât qu’il ne serait pas victime d’une mystification en venant au théâtre.
Enfin, on parla sérieusement, et les journalistes expliquèrent alors que M. Hamilton, en succédant à son beau-frère, avait conservé pour titre de son théâtre le nom de ce dernier, de sorte que _Robert-Houdin_ pouvait aussi bien s’appliquer à l’artiste qui portait ce nom qu’à son genre de spectacle.
Cette curieuse polémique, les tracasseries suscitées par M. D...., et, j’aime à le croire, l’attrait de mes séances, attirèrent un concours prodigieux de spectateurs. Tous les billets avaient été pris à l’avance, et la salle fut remplie à s’y étouffer; c’est le mot. Nous étions à la mi-septembre, et le thermomètre marquait encore 35 degrés centigrades.
Pauvres spectateurs, comme je les plaignais! A en juger par ce que j’éprouvais moi-même, c’était à sécher sur place, à être _momifié_. Je craignais bien que l’enthousiasme, ainsi que cela arrive toujours en pareil cas, ne fût en raison inverse de la température. Je n’eus au contraire qu’à me louer de l’accueil qui me fut fait, et je tirai de ce succès un heureux présage pour l’avenir.