Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 3

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J’avais dix-huit ans.

CHAPITRE II.

UN BADAUD DE PROVINCE.--LE DOCTEUR CARLOSBACH, ESCAMOTEUR ET PROFESSEUR DE MYSTIFICATION.--_LE SAC AU SABLE, LE COUP DE L’ÉTRIER._--JE SUIS CLERC DE NOTAIRE, LES _MINUTES_ ME PARAISSENT BIEN LONGUES.--UN PETIT AUTOMATE.--PROTESTATION RESPECTUEUSE.--JE MONTE EN GRADE DANS LA BASOCHE.--UNE MACHINE DE LA FORCE... D’UN PORTIER.--LES CANARIS ACROBATES.--REMONTRANCES DE M$1 ROGER.--MON PÈRE SE DÉCIDE À ME LAISSER SUIVRE MA VOCATION.

Dans le récit que je viens de faire, on n’a trouvé que des événements simples et peu dignes peut-être d’un homme qui, souvent, a passé pour un sorcier; mais patience, lecteur, encore quelques pages d’introduction à ma vie d’artiste, et bientôt ce que vous cherchez dans ce livre va se dérouler à vos yeux; vous saurez comment se fait un magicien et vous apprendrez que l’arbre où se cueille cette baguette magique qui enfantait mes prétendus prodiges, n’est autre qu’un travail opiniâtre, persévérant et longtemps arrosé de mes sueurs; bientôt aussi, en vous rendant témoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprécier ce que coûte une réputation dans mon art mystérieux.

Au sortir du collége, je savourai d’abord toutes les joies d’une liberté dont j’avais été privé depuis tant d’années. Pouvoir aller à droite ou à gauche, parler ou se taire au gré de ses désirs, se lever tôt ou tard selon ses inspirations, n’est-ce pas pour un écolier le paradis sur terre?

J’usais largement de ces ineffables plaisirs; ainsi, le matin, quoique j’eusse conservé l’habitude de m’éveiller à cinq heures, dès que la pendule m’indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais à rire aux éclats, en accompagnant cet accès de gaité maligne d’un monologue animé, sorte de défi jeté à d’invisibles surveillants; puis, satisfait de cette petite vengeance rétroactive, je me rendormais jusqu’à l’heure du déjeuner. Après le repas, je sortais sans autre but que celui de faire ce que j’appelais une bonne flânerie.

Je fréquentais de préférence les promenades publiques, car j’avais plus de chances que partout ailleurs d’y trouver quelques distractions pour occuper mes loisirs; aussi ne se passait-il aucun événement dont je ne fusse le témoin. J’étais en un mot le badaud personnifié, la gazette vivante de ma ville natale.

La plupart de ces événements présentaient en eux-mêmes un bien faible intérêt; pourtant un jour j’assistai à une petite scène qui laissa dans mon esprit de profonds souvenirs.

Une après dînée, comme j’étais à me promener sur le mail qui borde la Loire, plongé dans les réflexions que me suggéraient la chute des feuilles et leurs tourbillons soulevés par une bise d’automne, je fus tiré de cette douce rêverie par le son éclatant d’une trompette très habilement embouchée.

Je laisse à penser si je fus le dernier à me rendre à l’appel de cette éclatante mélodie.

Quelques promeneurs, affriandés comme moi par le talent de l’artiste mélomane, vinrent également former cercle autour de lui.

C’était un grand gaillard, à l’œil vif, au teint basané, aux cheveux longs et crépus, portant le poing sur la hanche et la tête élevée. Son costume, quoique d’une composition assez burlesque, était néanmoins propre et annonçait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de sa profession, _du foin dans ses bottes_. Il portait une redingote marron, surmontée d’un petit collet de même couleur et garnie de larges brandebourgs en argent; autour de son cou, négligemment posée, s’enroulait une cravate de soie noire. Les deux extrémités en étaient réunies par une bague ornée d’un diamant qui eût pu enrichir un millionnaire, si cette pierre n’eût eu le malheur de s’appeler strass. Son pantalon noir était largement étoffé; il n’avait point de gilet, mais en revanche, un linge très blanc, sur lequel s’étalait une énorme chaîne en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son métallique se faisait entendre à chaque mouvement du musicien.

J’eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant pas sans doute son assistance assez nombreuse pour mériter l’honneur d’une séance, fit durer son prélude musical au moins un quart-d’heure; enfin le cercle s’étant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se faire entendre.

L’artiste posa son instrument à terre, fit gravement le tour de l’assemblée, en exhortant chacun à reculer un peu; puis, s’arrêtant, il passa la main dans ses longs cheveux et sembla se recueillir dans une aspiration toute de poésie.

Peu habitué au charlatanisme de cette mise en scène de la place publique, je regardais cet homme avec une confiante admiration et me préparais à ne pas perdre un mot de ce que j’allais entendre.

--Messieurs, s’écria-t-il d’une voix assurée et sonore:

--Ecoutez-moi:

--Je ne suis point ce que je parais être. Je dirai plus, je suis ce que je parais n’être pas. Oui, Messieurs, oui, avouez-le, vous me prenez pour un de ces pauvres diables venant implorer quelque gros sous de votre générosité. Eh bien! détrompez-vous; si vous me voyez aujourd’hui sur cette place, sachez que je n’y suis descendu que pour le soulagement de l’humanité souffrante, en général, pour votre bien en particulier, comme aussi pour votre agrément.

Ici, l’orateur, qu’à son accent on pouvait aisément reconnaître pour un des riverains de la Garonne, passa une seconde fois la main dans sa chevelure, releva la tête, humecta ses lèvres, et prenant un air de dignité majestueuse, il continua:

--Je vous apprendrai tout à l’heure qui je suis, et vous pourrez m’apprécier à ma juste valeur; en attendant, permettez-moi de vous présenter, pour vous distraire, un faible échantillon de mon savoir-faire.

L’artiste, après avoir régularisé le cercle de ses auditeurs, dressa devant lui une table à X, sur laquelle il déposa trois gobelets de ferblanc, si bien polis, qu’on les eût pris pour de l’argent; puis il se ceignit d’une gibecière en velours d’Utrecht rouge, dans laquelle il plongea ses mains pendant quelques instants, sans doute pour préparer les prestiges qu’il allait présenter; et la séance commença.

Dans une longue série de tours, les muscades, d’abord invisibles, parurent au bout des doigts de l’escamoteur, passèrent successivement d’un gobelet sous un autre, à travers la table, même jusque dans la poche d’un spectateur, pour sortir ensuite, à la grande joie du public, du nez d’un jeune badaud. Celui-ci prit le fait au sérieux, et il se tua à se moucher pour s’assurer qu’il ne lui restait plus de ces petites boules dans le cerveau.

L’adresse avec laquelle ces tours furent faits, la bonhomie apparente de l’opérateur dans l’exécution de ces ingénieux artifices, me produisirent la plus complète illusion.

C’était la première fois que j’assistais à un semblable spectacle: j’en fus émerveillé, stupéfait, ébahi. Cet homme pouvant produire à son gré de telles merveilles, me semblait un être surhumain; ce fut donc avec un vif regret que je lui vis mettre de côté ses gobelets et plier sa gibecière. L’assemblée paraissait également charmée; l’artiste s’en aperçut et mit à profit ces excellentes dispositions en faisant signe qu’il avait encore quelque chose à dire. Posant alors ses deux mains sur la table, comme sur l’appui d’une tribune:

--Messieurs et Dames, dit-il avec une feinte modestie et dans le but de ménager certains effets oratoires, Messieurs et Dames, j’ai été assez heureux pour vous voir prêter à mes tours d’adresse une bienveillante attention, je vous en remercie--l’escamoteur s’inclina jusqu’à terre;--et comme je tiens à vous prouver que vous n’avez point affaire à un ingrat, je veux essayer de vous rendre toute la satisfaction que vous m’avez fait éprouver.

--Daignez m’écouter un instant:

* * * * *

--Je vous ai promis de vous dire qui j’étais, je vais vous satisfaire--changement subit de physionomie, sentiment de haute estime de soi-même:--vous voyez en moi le célèbre docteur Carlosbach; la consonnance de mon nom vous indique assez que je suis _Anglo-Francisco-Germanique_, pays où l’on vient au monde avec une couronne de laurier sur la tête.

--Faire mon éloge ne serait qu’être l’interprète de la renommée aux _cent bouches d’or et d’azur_; je me contenterai de vous dire que j’ai un immense talent et que mon incommensurable réputation ne peut être égalée que par ma modestie. Couronné par les plus illustres sociétés savantes du monde entier, je m’incline devant leur jugement, qui proclame la supériorité de mes connaissances dans le grand art de guérir le genre humain.

Cet exorde, aussi bizarre qu’emphatique, fut débité avec une imperturbable assurance; cependant, je crus remarquer sur la figure du célèbre docteur quelques légères crispations des lèvres qui trahissaient comme une envie de rire contenue. Je ne m’y arrêtai pas, et, séduit par la faconde de l’orateur, je ne cessai de lui prêter une oreille attentive.

--Mais, Messieurs, ajouta-t-il, c’est assez vous entretenir de ma personne; il est temps que je vous parle de mes œuvres.

--Apprenez donc que je suis l’inventeur du baume _Vermi-fugo-panacéti_, dont l’efficacité souveraine est incontestable.

--Oui, Messieurs, oui, le ver, cet ennemi de l’espèce humaine; le ver, ce destructeur de tout ce qui porte existence; le ver, ce rongeur acharné des morts et des vivants, est enfin vaincu par ma science; une goutte, un atôme de cette précieuse liqueur suffit pour chasser à tout jamais cet affreux parasite.

--Avez-vous des vers longs, des vers plats, des vers ronds? peu m’importe la forme, je vous en délivrerai.

--Avez-vous encore le ver _macaque_, qui se place entre cuir et chair, le ver _coquin_, qui s’engendre dans la tête de l’homme, le _tenia_, vulgairement appelé le ver solitaire, venez à moi, sans crainte, je vous les _extirperai_ sans douleur.

--Et, Messieurs telle est la vertu de mon baume merveilleux, que non-seulement il délivre l’homme de cette affreuse calamité pendant sa vie, mais que son corps n’a plus rien à craindre après sa mort; prendre mon baume, c’est s’embaumer par anticipation; l’homme alors devient immortel. Ah! Messieurs, si vous connaissiez toutes les vertus de ma sublime découverte, mais, vous vous précipiteriez sur moi pour me l’arracher, en me jetant des poignées d’or; ce ne serait plus une distribution, ce serait un pillage, aussi je m’arrête.....»

L’orateur s’arrêta en effet un instant et essuya son front d’une main, tandis que de l’autre il indiquait à la foule qu’il n’avait pas fini. Déjà un grand nombre d’auditeurs cherchaient à s’approcher du savant docteur; Carlosbach sembla ne pas s’en apercevoir et reprenant la pose dramatique qu’il avait un instant quittée, il continua ainsi:

--Mais, me direz-vous, quel peut être le prix d’un tel trésor? Serons-nous jamais assez riches pour l’acquérir? Et! Messieurs, c’est ici le moment de vous faire connaître toute l’étendue de mon désintéressement.

Ce baume, pour la découverte duquel j’ai _séché_ ma vie; ce baume, que des souverains ont acheté au prix de leur couronne, ce baume enfin que l’on ne saurait payer..... Je vous le donne.

A ces mots inattendus, la foule, frémissante d’émotion, reste un instant interdite, puis, comme s’ils eussent été sous l’impression du fluide électrique, tous les bras se lèvent suppliants et implorent la générosité du docteur.

Mais, ô surprise! ô déception! Carlosbach, _ce docteur célèbre_, Carlosbach, _ce bienfaiteur de l’humanité_, quitte soudainement son rôle de charlatan et se prend d’un rire _homérique_.

Ainsi que dans un changement à vue, la scène est transformée, tous les bras levés retombent en même temps; on se regarde, on s’interroge, on murmure, puis l’on s’apaise, et bientôt la contagion du rire gagnant de proche en proche, la foule éclate en chœur.

L’escamoteur s’arrête le premier et réclame le silence.

--Messieurs, dit-il alors d’un ton de parfaite convenance, ne m’en veuillez point de la petite scène que je viens de jouer; j’ai voulu par cette comédie vous prémunir contre les charlatans qui chaque jour vous trompent, ainsi que je viens de le faire moi-même. Je ne suis point docteur, mais tout simplement escamoteur, professeur de mystifications et auteur d’un _recueil_ dans lequel vous trouverez, outre le discours que je viens de vous débiter, la description d’un grand nombre de tours d’escamotage.

--Voulez-vous connaître l’art de vous amuser en société? Pour dix sous, vous pouvez vous satisfaire.

L’escamoteur sort d’une boîte un énorme paquet de livres, fait le tour de l’assistance, et grâce à l’intérêt que son talent a su inspirer, il ne tarde pas à débiter toute sa marchandise.

La séance était terminée: je rentrai à la maison la tête pleine de tout un monde de sensations inconnues.

* * * * *

Comme on le pense bien, je m’étais procuré un des précieux volumes; je me hâtai d’en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait son système de mystification et, malgré toute ma bonne volonté, je ne pus parvenir à comprendre aucun des tours dont il semblait donner l’explication. J’eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours que je viens de rapporter ici.

Je m’étais promis de mettre le livre de côté et de n’y plus songer, mais les merveilles qui y étaient annoncées venaient à chaque instant se retracer à mon esprit. O Carlorsbach, disais-je dans ma modeste ambition, si j’avais ton talent, comme je me trouverais heureux! Et, plein de cette idée, je me décidai à aller prendre des leçons du savant professeur. Malheureusement cette détermination fut trop tardivement prise; lorsque je me présentai, j’appris que l’escamoteur mettant à profit les ressources de sa profession, avait, dès la veille, quitté son auberge, oubliant de payer les dépenses princières qu’il y avait faites.

L’aubergiste me donna des détails sur cette fugue, dernière mystification du professeur. Carslorsbach était arrivé chez lui avec deux malles d’inégale grandeur et lourdement chargées; sur la plus grande étaient écrits ces mots: _Instruments de Physique_, sur l’autre _Vestiaire_. Or, l’escamoteur, qui, disait-il, avait reçu de nombreuses invitations des châteaux voisins pour y donner des séances, était parti la veille, afin de satisfaire à l’un de ces engagements. On ne l’avait vu emporter avec lui qu’une de ses malles, celle aux instruments, et l’on avait supposé que l’autre restait dans la chambre et servait tout naturellement à garantir ses frais d’auberge, qu’il devait payer à son retour.

Le lendemain, l’aubergiste ne voyant pas revenir son voyageur, pensa qu’il était prudent de mettre ses effets en lieu de sûreté. Il entre donc dans la chambre de l’escamoteur; mais les deux malles avaient disparu et à leur place était un énorme sac rempli de sable sur lequel on voyait en gros caractères:

=SAC AUX MYSTIFICATIONS.=

_Le coup de l’étrier._

Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle, lors de son arrivée, devait être remplie par le sable; l’escamoteur, en quittant l’auberge, avait remplacé celui-ci par la boîte au vestiaire, et muni de ces deux malles, n’en faisant plus qu’une, il était parti pour ne plus revenir.

Je continuai pendant quelque temps encore à jouir de la vie contemplative que je m’étais créée; mais à force de flâneries et de promenades, la satiété ne tarda pas à venir et je me trouvai tout surpris, un jour, de me sentir fatigué de cette existence désœuvrée.

Mon père, en homme qui connaît le cœur humain, attendait ce moment pour me parler raison; il me prit à part, un matin, et, sans autre préambule, me dit avec bonté:

--Voyons, mon ami, te voilà sorti du collége avec une instruction solide: je t’ai laissé jouir largement d’une liberté après laquelle tu semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour vivre; il faut maintenant quitter l’habit d’écolier et entrer résolument dans le monde, où tu appliqueras tes connaissances à l’état que tu auras embrassé. Cet état, il est temps de le choisir; tu as sans doute un goût, une vocation, c’est à toi de me la faire connaître; parle donc et tu me trouveras disposé à te seconder dans la carrière que tu auras choisie.

Bien que mon père eût souvent manifesté la crainte de me voir suivre sa profession, je pensai, d’après ces paroles, qu’il avait changé d’avis, et je m’écriai avec transport; «Sans doute, j’ai une vocation, et celle-là tu ne peux la méconnaître, car elle date de loin; tu le sais, je n’ai jamais eu d’autre désir que celui d’être....»

Mon père devina ma pensée et ne me laissa pas achever:

--Je vois, reprit-il, que tu ne m’as pas compris, je vais m’expliquer plus clairement. Sache donc que mon désir est de te voir choisir une profession plus lucrative que la mienne. Réfléchis qu’il serait peu raisonnable d’enterrer dans ma boutique dix années d’études, pour lesquelles j’ai fait de si grands sacrifices: songe d’ailleurs au peu de fortune que m’a procuré mon état, puisque trente années d’un travail assidu ne m’ont donné pour mes vieux jours qu’une bien modeste aisance. Crois-moi, change de résolution et renonce à ta manie de _faire de la limaille_.

Mon père ne faisait en cela que suivre les idées de la plupart des parents qui ne voient que les désagréments attachés à leur profession. A ce préjugé se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du chef de famille qui désire élever son fils au-dessus de lui.

Me prononcer pour un autre état que celui de mécanicien, était pour moi chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom, j’étais incapable de les apprécier, et conséquemment d’en choisir une; je restai muet.

En vain, mon père, pour solliciter une réponse, essaya de fixer mon choix en faisant valoir les avantages que je trouverais à être pharmacien, avoué ou notaire, etc. Je ne pus que lui répéter que je m’en rapportais sur ce point à sa sagesse et à son expérience. Cette abnégation de mes volontés, cette soumission sans réserve parut le toucher; je m’en aperçus, et voulant tenter un dernier effort sur sa détermination, je lui dis avec effusion:

--Avant de prendre un parti dont dépend mon avenir, permets-moi, cher père, de te faire une observation. Es-tu bien sûr que ce soit ton état qui manque de ressources, et non la ville où tu l’as exercé? Je t’en supplie, laisse-moi faire, et lorsque, par tes conseils, je serai parvenu à avoir du talent, j’irai à Paris, centre des affaires et de l’industrie, et j’y ferai ma fortune; j’en ai, non pas le pressentiment, mais la conviction.

Craignant sans doute de faiblir, mon père voulut couper court à cet entretien en évitant de répondre à mon objection.

--Puisque tu t’en rapportes à moi, me dit-il, je te conseille de suivre le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne doute pas que tu n’y fasses promptement ton chemin.

Deux jours après, j’étais installé dans une des meilleures études de Blois, et grâce à ma belle écriture, on me donna l’emploi d’expéditionnaire, lequel consiste, on le sait, à écrire du matin au soir des _expéditions_ et des _grosses_ sans trop savoir ce que l’on fait.

Je laisse à penser si ce travail d’automate pouvait longtemps convenir à la nature de mon esprit: des plumes, de l’encre, rien n’était moins propre à l’exécution des idées inventives qui ne cessaient de me poursuivre. Heureusement, à cette époque, les plumes d’acier n’étaient pas encore inventées; j’avais donc pour me distraire la ressource de tailler mes plumes, et, je l’avoue, j’en usais largement.

Ce seul détail suffira pour donner une idée du _spleen_ qui pesait sur moi comme un manteau de plomb; j’en serais tombé malade infailliblement, si je n’eusse trouvé le moyen de me procurer, en dehors de l’étude, une occupation plus attrayante et surtout plus conforme à mes goûts.

Parmi les curiosités mécaniques que l’on confiait à mon père pour être réparées, j’avais pu voir une tabatière sur le dessus de laquelle était une petite scène automatique qui m’avait vivement intéressé. Le dessus de la boîte représentait un paysage. En pressant une détente, un lièvre paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d’herbe, qu’il se mettait en devoir de brouter; peu après on voyait déboucher d’un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien.

Le Nemrod en miniature s’arrêtait à la vue du gibier, épaulait son fusil et mettait en joue; un petit bruit simulant l’explosion de l’arme se faisait entendre, et tout aussitôt le lièvre blessé, il faut le croire, s’enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourré.

Cette jolie mécanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne pouvais que la convoiter, car son propriétaire, outre l’importance qu’il y attachait, n’avait aucune raison pour consentir à s’en défaire, et d’ailleurs mes ressources pécuniaires ne pouvaient prétendre à une telle acquisition.

Puisque je ne pouvais posséder cette pièce, je voulus au moins en conserver le souvenir, et j’en fis un dessin exact à l’insu de mon père. Ce plan terminé, ma tête se monta à la vue de son ingénieuse disposition, et j’en vins à me demander s’il ne me serait pas possible de le mettre à exécution.

Ma réponse fut affirmative.

Pendant six mois, j’eus la persévérance de me lever avec le jour, et, descendant furtivement à l’atelier de mon père, qui, lui, n’était pas matinal, je travaillais jusqu’à l’heure à laquelle il avait l’habitude d’y venir. Ce moment arrivé, je remettais les outils dans l’ordre où je les avais trouvés, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais à l’étude.

La joie que j’éprouvai en voyant fonctionner ma mécanique ne peut être égalée que par le plaisir que je ressentis en la présentant à mon père, comme protestation indirecte et respectueuse contre la détermination qu’il avait prise à l’égard de ma profession. J’eus de la peine à le convaincre que je n’avais point été aidé dans ce travail; quand enfin il n’en douta plus, il ne put s’empêcher de m’en faire compliment.

--C’est bien fâcheux, me dit-il d’un air pensif, qu’on ne puisse tirer parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour chasser une idée qui l’importunait, crois-moi, méfie-toi de ton adresse; elle pourrait nuire à ton avancement.

Depuis plus d’un an je remplissais les fonctions de clerc amateur, c’est-à-dire de clerc sans rétribution, quand l’offre me fut faite par un notaire de campagne d’entrer chez lui en qualité de second clerc, avec de modiques appointements.

J’acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois installé dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que mon officier ministériel m’avait donné de l’_eau bénite de cour_ dans l’énonciation de mon emploi. La place que je remplissais chez lui était tout simplement celle de petit clerc, c’est-à-dire que je faisais les courses de l’étude, le premier et unique clerc suffisant à lui seul pour le reste de la besogne.

Il est vrai que je gagnais quelque argent; c’était le premier que mon travail me procurait: cette considération rendit la pilule moins amère à mon amour-propre. D’ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon nouveau patron) était bien le meilleur des hommes; son abord, plein de bienveillance et de bonté, m’avait séduit dès le premier jour, et je puis ajouter que je n’eus qu’à me louer de ses procédés envers moi, tout le temps que je passai dans son étude.

Cet homme, la probité même, avait la confiance du duc d’Avaray, dont il régissait le château, et, plein de zèle pour les affaires de son noble client, il s’en occupait beaucoup plus que de celles de son étude. A Avaray, du reste, les affaires de _notariat_ étaient peu nombreuses, et nous venions facilement à bout de la besogne qu’elles nous procuraient; pour mon compte j’avais bien des loisirs que je ne savais comment occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothèque à ma disposition. J’eus la bonne fortune d’y trouver le Traité de botanique de Linné, et j’acquis les premières notions de cette science.