Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 29
Le rideau se baissa sur cette scène, mais des cris et des battements de mains se firent entendre aussitôt; on rappelait le _conjuror_ Houdin pour le féliciter de sa séance.
Je me rendis à cet appel, et quand je parus, soit que dans le tour de la bouteille j’eusse été peut-être un peu trop prodigue de mes liqueurs, soit que mes braves spectateurs, comme j’aime à le croire, eussent été satisfaits de ma séance, des trépignements et des applaudissements éclatèrent d’une manière si formidable, que j’en restai saisi, tout en ressentant vivement le plaisir qu’ils me procuraient. Car il faut le dire, ce bruit de deux mains frappant l’une contre l’autre, si agaçant qu’il soit en lui-même, n’a rien qui choque l’oreille d’un artiste. Au contraire, plus il est étourdissant, plus il semble harmonieux à celui qui en est l’objet.
Les séances qui suivirent furent loin d’être aussi tumultueuses que la première, et la raison en est tout simple. Les représentants du commerce et de l’industrie, la seule aristocratie de Manchester, ayant entendu parler de ma séance, vinrent à leur tour, en compagnie de leurs familles, pour y assister; leur présence contribua à tenir en respect les ouvriers, dont le plus grand nombre se trouvait sous leur direction. La salle changea d’aspect, et je n’eus plus qu’à me louer par la suite de la tranquillité des spectateurs du parterre.
Quinze représentations consécutives n’avaient pas épuisé la curiosité des habitants de la ville, et certes j’eusse pu continuer encore pendant quinze jours au moins, lorsqu’à mon grand regret je fus obligé de céder la place à deux artistes célèbres, Jenny Lind et Roger, avec lesquels Knowles avait également contracté un engagement, à jour fixe.
Si j’étais fâché d’abandonner ainsi un aussi beau succès, d’un autre côté, je l’avoue, je me trouvais heureux de fuir au plus vite cette atmosphère lourde et enfumée, qui fait ressembler la capitale industrielle de l’Angleterre à une ville de ramoneurs. Je ne pouvais habituer mes poumons à respirer en guise d’air vivifiant les flocons de noir de fumée dont l’air est incessamment chargé. J’étais tombé dans une tristesse qui tenait presque du spleen et qui ne me quitta que lorsque j’arrivai dans la riante ville de Liverpool, où je m’étais engagé à rester quelques semaines.
Le lecteur me permettra de ne pas parler des représentations que j’y donnai, non plus que de celles qui eurent lieu dans d’autres villes.
J’étais alors en pleine voie de succès. Toutes mes séances commençaient par des applaudissements et finissaient par l’encaissement d’une bonne recette. Je me contenterai de dire qu’après avoir joué successivement sur les théâtres de Liverpool, de Birmingham, de Worcester, Cheltenam, Bristol et Exeter, je rentrai à Londres pour y donner encore une quinzaine de représentations avant de revenir en France.
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Quelques jours après ma rentrée à Saint-James, la Reine se souvenant, sans doute, du désir qu’elle m’avait témoigné à Fulham, me fit demander une représentation dans son Palais de Buckingham.
Cette invitation ne pouvait m’être que très agréable, je l’acceptai avec empressement.
Au jour indiqué, dès huit heures du matin, je me rendis à la demeure royale. L’intendant du palais, auquel on m’adressa, me conduisit à l’endroit où devait avoir lieu ma représentation. C’était une longue et magnifique galerie de tableaux. On y avait élevé un théâtre dont la scène représentait un salon Louis XV, blanc et or, à peu de chose près semblable à celui que j’avais à Saint-James.
Mon conducteur me montra ensuite une salle à manger voisine: c’était, me dit-il, celle des dames d’honneur, et il me pria d’indiquer l’heure à laquelle je désirais qu’on nous y servît à déjeûner.
J’étais trop préoccupé pour penser à manger, car j’avais à organiser ma séance. Toutefois je commandai, à tout hasard, mon repas pour une heure de l’après-midi, et je me mis aussitôt à l’œuvre.
Grâce à l’assistance de mon secrétaire (sorte de factotum) et de mes enfants, qui m’aidaient dans la proportion de leurs moyens, je parvins à surmonter toutes les difficultés que m’offraient les dispositions provisoires de la scène. Mais ce ne fut qu’à deux heures que j’eus entièrement terminé tous mes apprêts. Je tombais presque d’inanition, car moins heureux que mes compagnons de travail, je n’avais encore rien pris de la journée. Aussi ce fut avec un véritable plaisir que j’ouvris la marche dans la direction de la salle à manger.
La séance devait avoir lieu à trois heures; j’avais donc une heure devant moi pour me réconforter.
J’avais à peine fait quelques pas, que je m’entendis appeler derrière moi. C’était un officier du palais qui demandait à me parler.
--Monsieur, me dit-il en fort bon français, il y aura bal dans cette galerie, après votre séance; on doit pour cela faire quelques apprêts qui seront peut-être plus longs qu’on ne pense; en conséquence, la Reine vous prie de vouloir bien commencer votre représentation une heure plus tôt; elle se trouve prête à venir y assister, et elle ne tardera pas à arriver.
--Je regrette vivement de ne pouvoir accorder à Sa Majesté ce qu’elle me demande, répondis-je; mes préparatifs ne sont pas encore terminés, et puis je vous avouerai que...
--Monsieur Robert-Houdin, reprit poliment l’officier, tout en conservant le flegme d’un enfant de la Tamise, ce sont les ordres de la Reine, je ne puis rien vous dire de plus. Et sans attendre mes explications, il me salua avec urbanité et s’éloigna.
--Nous aurons toujours bien le temps de déjeûner à la hâte, dis-je à mon secrétaire; dirigeons-nous au plus vite vers la salle à manger.
Je n’avais pas achevé ces paroles, que la Reine, le Prince Albert et la famille Royale entrèrent, suivis d’une suite nombreuse.
A cette vue, je ne me sentis pas le courage d’aller plus loin; je revins sur mes pas, et, ainsi que cela m’était arrivé dans des circonstances analogues, je m’armai de résignation contre la souffrance. Protégé par le rideau qui me séparait des spectateurs, je me hâtai de terminer quelques petits préparatifs qui me restaient à faire, et cinq minutes après, je reçus l’ordre de commencer.
Lorsque le rideau se leva, je fus émerveillé du spectacle qui s’offrit à mes yeux.
Leurs Majestés, la Reine Douairière, le Duc de Cambridge, oncle de la Reine, et les enfants Royaux occupaient le premier rang. Derrière eux, se tenait une partie de la famille d’Orléans; puis venaient des personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels je reconnus des ambassadeurs revêtus de leurs costumes nationaux, et des officiers supérieurs, couverts de brillantes décorations. Toutes les dames étaient en toilettes de bal et ornées de riches parures. La galerie était entièrement remplie.
Je ne puis dire ce qui se passa en moi, lorsque je commençai ma séance. Mon malaise s’était subitement évanoui, et je me trouvais même parfaitement dispos.
Pourtant cette situation s’explique sans difficulté. Il est un fait reconnu, c’est qu’il n’y a plus de souffrance pour l’artiste dès qu’il est en scène. Une sorte d’exaltation de ses facultés suspend en lui toute sensation étrangère à son rôle, et jamais tant qu’il restera en présence du public, on ne le verra soumis à aucune des misères de la vie. La faim, la soif, le froid, le chaud, la maladie même sont forcés de battre en retraite devant la puissance de cette exaltation, dussent-elles après reprendre plus vivement leur empire.
Cette petite digression était nécessaire pour expliquer les bonnes dispositions dont je me sentis animé, lorsque je me présentai devant la noble assemblée.
Jamais, je crois, je n’eus autant de verve et d’entrain dans l’exécution de mes expériences; jamais aussi, je n’eus un public plus gracieusement appréciateur.
La Reine daigna plusieurs fois m’encourager par des paroles flatteuses, tandis que le Prince Albert, si bon pour les artistes, applaudissait joyeusement des deux mains.
J’avais préparé un tour intitulé _le bouquet à la Reine_; voici ce qu’en disait le _Court Journal_ (le journal de la cour) dans un compte-rendu qu’il fit de ma séance:
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«La Reine, dit le journal anglais, prenait un plaisir extrême à ces expériences; mais celle qui sembla la frapper le plus, fut _le bouquet à la Reine_, surprise très gracieuse et d’un charmant à-propos. Sa Majesté ayant prêté son gant à M. Robert-Houdin, celui-ci en fit immédiatement sortir un petit bouquet, qui devint bientôt assez gros pour être difficilement contenu dans les deux mains. Enfin ce bouquet, posé dans un vase et arrosé d’une eau magique, se transforma en une guirlande dont les fleurs formèrent le nom de VICTORIA.
»La Reine fut également émerveillée de l’étonnante lucidité du fils de Robert-Houdin dans l’expérience de seconde vue. Les objets les plus compliqués avaient été préparés à l’avance, afin d’embarrasser et de mettre en défaut la sagacité du père et la merveilleuse faculté du fils. Tous deux sont sortis victorieux de ce combat intellectuel et ont déjoué tous les projets.»
Après la séance, le même officier auquel j’avais eu déjà affaire vint de la part de la Reine et du Prince Albert m’adresser leurs félicitations. La Duchesse d’Orléans avait bien voulu y joindre ses compliments et ceux de sa famille.
Une fois le rideau baissé, ne me trouvant plus soutenu par la présence des spectateurs, je me sentis presque défaillir. Je m’étais assis, et je n’avais plus la force de me lever pour aller prendre le repas dont j’avais un si grand besoin.
J’allais cependant le faire, lorsque je fus tiré de mon accablement par l’apparition d’un corps nombreux d’ouvriers, qui arrivaient en toute hâte pour démolir le théâtre, l’enlever et organiser les apprêts du bal.
Que l’on juge de mon embarras et de mon tourment! Il fallait démonter et emballer toutes mes machines, qui sans cela eussent été brisées.
Je voulus protester, retarder l’exécution d’un tel travail; ce fut en vain: des ordres supérieurs avaient été donnés; ils devaient être exécutés. Je fus alors obligé de puiser dans une nouvelle énergie la force nécessaire à mon emballage, qui ne dura pas moins d’une heure et demie.
Six heures sonnaient quand tout fut terminé. Il y avait juste vingt-quatre heures que je n’avais pris de nourriture.
Conduit par mon régisseur, qui avait eu la précaution de faire servir le dîner, je me traînai jusqu’à la salle à manger.
Le jour venait de finir, et l’appartement n’était pas encore éclairé. Ce fut à grand’peine que nous distinguâmes une table. Je tombai plutôt que je ne m’assis sur une chaise qui se trouva près de moi, et tandis que mon fils aîné sonnait pour qu’on apportât de la lumière, je commençai un travail de seconde vue par appréciation. Cette faculté me servit à merveille; je mis la main sur une fourchette et, piquant à tout hasard devant moi, je rencontrai quelque chose qui s’y attacha. Je portai prudemment l’objet à mon odorat et, satisfait de ce contrôle, j’y donnai un victorieux coup de dent.
C’était délicieux; je crus reconnaître un salmis de perdreaux.
Je fis une seconde exploration pour m’en assurer, et après quelques coups de fourchette, je pus me convaincre que je ne m’étais pas trompé. Mon régisseur et mes enfants avaient suivi mon exemple et s’escrimaient aussi de leur côté.
On est lent, à ce qu’il paraît, à servir dans les maisons royales, car avant que les lumières fussent arrivées, nous eûmes le temps de nous familiariser avec l’obscurité.
Du reste, ce repas devenait pour nous, en raison de son originalité, une véritable partie de plaisir; j’avais même déjà saisi un flacon pour me verser à boire, quand soudain la porte de la salle s’ouvrit et deux valets se présentèrent portant des candélabres. En nous voyant ainsi attablés et mangeant de la façon la plus tranquille, ces deux hommes faillirent tomber à la renverse. Je suis persuadé qu’ils nous prirent, à cet instant, pour de véritables sorciers, car ce fut à grand’peine qu’ils se décidèrent à rester pour continuer leur service.
Nous prîmes alors nos aises; la table était bien servie, les vins étaient excellents, et nous pûmes nous remettre des fatigues et des émotions de la journée. Sur la fin du repas, l’intendant du palais nous fit une visite, et dès qu’il eut appris mes infortunes, il m’en témoigna tous ses regrets; la Reine, m’assura-t-il, serait d’autant plus fâchée de cette nouvelle, si elle lui parvenait, qu’elle avait donné les ordres les plus exprès pour que rien ne vous manquât dans son palais.
Je répondis que je me trouvais bien dédommagé de quelques instants de souffrance par la satisfaction d’avoir été appelé à présenter mes expériences devant la gracieuse souveraine. C’était aussi la vérité.
CHAPITRE XVIII.
UN RÉGISSEUR OPTIMISTE.--TROIS SPECTATEURS DANS UNE SALLE.--UNE COLLATION MAGIQUE.--LE PUBLIC DE COLCHESTER ET LES NOISETTES.--RETOUR EN FRANCE.--JE CÈDE MON THÉATRE.--VOYAGE D’ADIEU.--RETRAITE A SAINT-GERVAIS.--PRONOSTIC D’UN ACADÉMICIEN.
Quelque temps après cette séance, mon engagement se terminait avec Mitchell.
Au lieu de rentrer en France comme je l’eusse tant désiré après une aussi longue absence, je pensai qu’il était plus favorable à mes intérêts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises jusqu’au mois de septembre, époque où j’espérais faire la réouverture de mon théâtre à Paris.
En conséquence, je me traçai un itinéraire dont la première station devait être Cambridge, ville renommée par son Université, et je partis.
Mais peut-être le lecteur n’a-t-il pas envie de me suivre dans cette longue excursion. Qu’il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi, d’autant plus que ma seconde course à travers l’Angleterre ne présente presque aucun détail qui soit digne d’être mentionné ici. Je me contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite aventure qui m’est arrivée, parce qu’elle peut servir de leçon aux artistes, quels qu’ils soient, en leur apprenant qu’il est dangereux pour leur amour-propre et pour leurs intérêts d’épuiser trop à fond la curiosité publique, dans les différentes localités où l’espoir de bonnes recettes les conduit.
Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres à Cambridge, mais à moitié route, j’eus la fantaisie de m’arrêter à Herford, petite ville d’une dizaine de mille âmes, pour y donner quelques représentations.
Mes deux premières séances eurent un très grand succès; mais à la troisième, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup diminué, je me décidai à n’en pas donner d’autres.
Mon régisseur combattit cette résolution, et il me donna des raisons qui ne manquaient certainement pas de valeur.
--Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que de votre séance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et déjà deux jeunes gens m’ont chargé de retenir leurs places pour le cas où vous vous détermineriez à rester.
Grenet, c’était le nom du régisseur, était bien le meilleur homme du monde. Mais j’aurais dû me méfier de ses conseils, en raison de sa disposition d’esprit à voir tout en beau. C’était l’optimisme incarné. Les supputations de succès qu’il me fit pour la séance future eussent laissé bien loin derrière elles celles de l’inventeur d’écritoires. A l’entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le personnel du théâtre, pour contenir la foule qui devait venir me visiter.
Tout en plaisantant Grenet sur l’exagération de ses idées, je consentis néanmoins à ce qu’il fit poser les affiches pour la représentation qu’il me demandait.
Le lendemain, à sept heures et demie du soir, je me rendis, selon mon habitude, à la porte du théâtre pour donner l’ordre de faire ouvrir les bureaux et de laisser entrer le public. La séance devait commencer à huit heures précises.
Je trouvai mon régisseur complétement seul. Pas une âme ne s’était encore présentée; cependant cela ne l’empêcha pas de m’aborder d’un air radieux; c’était du reste son air normal.
--Monsieur, me dit-il en se frottant les mains, comme s’il avait eu à m’annoncer une excellente nouvelle, il n’y a encore personne à la porte du théâtre, mais c’est bon signe.
--C’est bon signe, dites-vous? Ah ça! mon cher Grenet, comment me prouverez-vous cela?
--C’est très facile à comprendre; vous avez dû remarquer, Monsieur, qu’à nos dernières séances nous n’avions eu que l’aristocratie du pays.
--Rien ne me prouve qu’il en ait été ainsi, mais je vous l’accorde; après?
--Après? c’est tout simple. Le commerce n’est point encore venu nous visiter, et c’est aujourd’hui que je l’attends. Ces négociants sont toujours si occupés, qu’ils remettent souvent au dernier jour pour se procurer un plaisir. Patience, vous allez voir, dans un instant, l’assaut que nous aurons à soutenir!
Et il regardait vers la porte d’entrée, de l’air d’un homme convaincu que ses prévisions se réaliseraient.
Nous avions encore une demi-heure, c’était plus qu’il n’en fallait pour remplir la salle. J’attendis. Mais cette demi-heure se passa dans une vaine attente; personne ne se présenta au bureau.
--Voici huit heures, dis-je en tirant ma montre; nous n’avons pas encore de spectateurs: qu’en dites-vous, Grenet?
--Ah! Monsieur, votre montre avance; ça, j’en suis sûr, car.....
Mon régisseur allait appuyer cette affirmation de quelque preuve tirée de son imagination, lorsque l’horloge de l’Hôtel-de-Ville sonna. Grenet se trouvant à bout de raisons, se contenta de garder le silence en jetant, toutefois, un coup-d’œil désespéré vers la porte.
Tout à coup je vois sa figure s’empourprer de plaisir.
--Ah! je l’avais bien dit, s’écrie-t-il en me montrant deux jeunes gens qui se dirigeaient de notre côté; voilà le public qui commence à arriver, on se sera sans doute trompé d’heure. Allons! chacun à son poste!
La joie de Grenet ne fut pas de longue durée; il reconnut bientôt dans ces visiteurs les deux jeunes gens qui avaient retenu leurs places dès la veille.
--On n’a pas envahi nos stalles, crièrent-ils à l’optimiste, en se hâtant d’entrer.
--Non, Messieurs, non; vous pouvez entrer, répondit Grenet en faisant une imperceptible grimace. Et il les conduisit complaisamment, en cherchant à leur donner un motif sur le vide de la salle qu’il prétendait momentané.
Il était à peine revenu au bureau qu’un monsieur d’un certain âge monte en toute hâte le péristyle du théâtre et se précipite vers le contrôle avec un empressement que mes succès des jours précédents pouvaient justifier.
--Pourrai-je avoir encore une place, dit-il d’une voix essoufflée?
A cette demande qui semble une raillerie, mon pauvre Grenet abasourdi ne sait plus que répondre; il se contente d’adresser à son interlocuteur une de ces phrases banales que l’on emploie souvent pour gagner du temps.
--Mon Dieu! Monsieur, voyez-vous..... il faut que vous sachiez.....
--Je sais, Monsieur, je sais; il n’y a plus de places; je m’y attends; mais de grâce, laissez-moi entrer, et je trouverai toujours bien quelque petit coin pour me caser.
--Permettez-moi donc, Monsieur, de vous dire...
--C’est inutile...
--Mais puisque, au contraire...
--A la bonne heure! Donnez-moi alors une stalle, et je vais voir si je puis me placer dans un des couloirs.
A bout d’arguments, Grenet délivra le billet.
On peut se figurer l’étonnement de l’ardent visiteur, quand en entrant dans la salle il s’aperçut qu’il composait à lui seul le tiers de l’assemblée.
Quant à moi, j’eus bientôt pris mon parti sur cette déconvenue. C’était, il est vrai, un _four_ que je faisais, mais ce _four_ se présentait d’une façon si originale que, en raison de sa singularité, je le regardais comme une diversion à mes succès passés; je voulus même le faire tourner à l’agrément de ma soirée. On n’est pas, je crois, plus philosophe.
Ce fut avec une sorte de satisfaction que je vis les alentours du théâtre complétement déserts.
Après avoir donné, pour l’acquit de ma conscience, le quart d’heure de grâce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer à mes trois spectateurs que, n’écoutant que mon désir de leur être agréable, j’allais donner ma représentation.
Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous forme de remerciement.
J’avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces artistes, vu ma qualité de Français, jouaient, chaque soir, pour ouverture, l’air des Girondins et la Marseillaise à grand renfort de grosse caisse, de même qu’ils ne manquaient jamais de terminer la séance par le _God save the queen_.
L’introduction patriotique terminée, je commençai ma séance.
Mon public s’était groupé sur le premier banc de l’orchestre, de sorte que pour m’adresser à lui dans mes explications, j’aurais été obligé de tenir la tête constamment baissée et dirigée vers le même point; cela aurait fini par être fort incommode. Je pris le parti de porter mes regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse vues animées pour moi d’une bienveillante attention.
Je fis dans cette circonstance un véritable tour de force, car je déployai, pour l’exécution de mes expériences, le même soin, la même verve, le même entrain que devant un millier d’auditeurs.
De son côté, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver sa satisfaction. Il trépignait, applaudissait, criait, de manière à me faire presque croire que la salle était complétement garnie.
La séance entière ne fut qu’un échange de bons procédés, et chacun des spectateurs vit avec peine arriver la dernière de mes expériences. Celle-là n’était pas indiquée sur l’affiche; je la réservais comme la meilleure de mes surprises.
--Messieurs, dis-je à mon triple auditoire, j’ai besoin, pour l’exécution de ce tour, d’être assisté de trois compères. Quelles sont les personnes parmi l’assemblée qui veulent bien monter sur la scène?
A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint obligeamment se mettre à ma disposition.
Les trois assistants consentirent à se ranger sur le devant de la scène, avec promesse de ne point regarder derrière eux. Je leur remis à chacun un verre vide, en leur annonçant qu’il se remplirait d’excellent punch aussitôt qu’ils en témoigneraient le désir, et j’ajoutai que, pour faciliter l’exécution de ce souhait, il faudrait qu’ils répétassent après moi quelques mots baroques tirés du grimoire de l’enchanteur Merlin.
Cette plaisanterie n’était proposée que pour gagner du temps, car tandis que nous l’exécutions en riant aux éclats, un changement à vue s’opérait derrière mes aimables compères. La table sur laquelle j’avais exécuté mes expériences était remplacée par une autre garnie d’une excellente collation. Un énorme bol de punch brûlait au milieu.
Grenet, vêtu de noir, cravaté de blanc, armé d’une cuillère, en stimulait la flamme bleuâtre, et lorsque mes compères exprimèrent la volonté de voir leurs verres se remplir de punch:
--Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez voir vos souhaits accomplis.
Ce fut un coup de théâtre pour mes trois _adeptes_, qui restèrent un instant ébahis de surprise, ce qui me donna le loisir de compléter l’expérience en faisant emplir leurs verres.
Les musiciens avaient été les spectateurs de cette petite scène; je les priai de venir se joindre à nous pour éprouver la vertu de mon bol inépuisable. Cette invitation fut joyeusement acceptée; on entoura la table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passâmes pas moins de deux heures à deviser sur l’agrément de cette expérience.
Grâce à la prodigalité de l’_inexhaustible bowl of punch_, mes convives furent tous saisis d’une tendre expansion. Peu s’en fallut qu’on ne s’embrassât en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir.
L’enseignement que l’on peut tirer de cette anecdote, c’est que, pour présenter ses adieux au public dans un théâtre, il ne faut pas attendre qu’il n’y soit plus pour les recevoir.
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