Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 28
Déjà à l’intérieur, les jardins, les serres, les appartements étaient encombrés de tout ce que Londres possédait de plus riche et de plus puissant. C’est tout au plus si l’on pouvait circuler librement. A chaque instant, un essaim formidable de marquises et de ladies me barrait le passage et me forçait à m’effacer pour ne pas m’exposer à froisser les plus éblouissantes toilettes que j’eusse jamais vues. Cela m’était assez difficile, car de quelque côté que je me jetasse complaisamment, je risquais fort de rencontrer le même inconvénient, tant était nombreuse et compacte la réunion de Fulham.
A deux heures et demie, la Reine n’était pas encore arrivée, et l’on ignorait si l’on devait attendre Sa Majesté pour commencer la fête ou passer outre, lorsque des hurrahs frénétiques, dont l’air retentit à un mille de distance, annoncèrent qu’elle paraîtrait bientôt.
Aussitôt les cloches du village sonnèrent à triple volée; la musique entonna l’hymne nationale de _God save the queen_ (Dieu sauve la Reine), et les plus jeunes et les plus jolies femmes vinrent former une double haie sur le passage de Sa Majesté.
Ces apprêts étaient à peine terminés, que la Reine descendit de voiture, et suivant une immense avenue tapissée de drap rouge et abritée par un dais aux riantes couleurs, se dirigea vers le salon où le concert attendait sa présence pour commencer.
Là, au milieu du cercle qu’avaient formé les dames patronnesses, Sa Majesté prit place, et le concert commença.
Certes, c’eût été avec bonheur que j’aurais écouté les douces mélodies, les voix si suaves et si sonores qui furent entendues dans cette enceinte. Malheureusement le salon, malgré ses vastes proportions, ne pouvait contenir tout le monde, et l’affluence était si grande que non-seulement il était comble, mais que les abords s’en trouvaient envahis jusqu’au point où les dernières vibrations des voix venaient s’éteindre.
Il fallut donc me contenter d’entendre du dehors les nombreux bravos accordés aux habiles chanteurs. Roger surtout obtint un véritable triomphe dans son morceau de _Lucie de Lammermoor_; on sait la manière ravissante dont il le chante. La Reine, elle-même, demanda qu’il le dît une seconde fois.
Le concert se terminait à peine que, suivant le programme qui en avait été rédigé d’avance, la Royale spectatrice vint assister aux quadrilles dans lesquels figuraient, on se le rappelle, des dames revêtues de costumes rivalisant d’élégance et de richesse.
J’avais bien aussi le plus grand désir d’assister à ce gracieux spectacle, mais je crus utile à mes intérêts d’aller jeter un dernier coup-d’œil sur ma scène. Je me dirigeai donc vers mon théâtre où l’on m’avait réservé une entrée particulière, et j’allais gravir les quelques marches qui y conduisaient, quand je me sentis saisir par le bras.
--Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit en souriant un Monsieur, qui se mit à monter l’escalier avec moi, cela se trouve à merveille, nous allons entrer de compagnie.
--Où cela, Monsieur? demandai-je, tout étonné de cette proposition.
--Où cela? mais sur votre théâtre, répondit l’inconnu d’un ton d’autorité, et j’espère bien que vous ne me refuserez pas ce plaisir-là.
--Je suis fâché de vous refuser, Monsieur; mais cela ne se peut pas, dis-je poliment, sachant que dans l’enceinte de Fulham, il ne pouvait y avoir que des gens pour lesquels on devait avoir des égards.
--Pourquoi cela ne se pourrait-il pas? riposta mon interlocuteur avec une insistance marquée; je trouve au contraire que rien n’est plus facile. Si nous ne pouvons passer de front par la porte, nous y entrerons l’un après l’autre.
--Pardonnez-moi, Monsieur, de vous refuser, mais aucun étranger ne doit pénétrer sur ma scène.
--Ah bien! dit alors mon assaillant sur le ton de la plaisanterie, s’il en est ainsi, pour ne pas vous être plus longtemps étranger, je vais vous dire mon nom. Je suis le baron Brunow, ambassadeur de Russie, aussi grand admirateur de vos mystères que désireux de les pénétrer. Et il continuait à monter, en cherchant à forcer la barrière que je lui opposais. Comment, Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il, vous me refusez? je ne vous demande pourtant qu’une ou deux confidences, rien de plus.
--Je persiste dans mon refus, Monsieur le baron, pour plusieurs raisons et principalement pour celle-ci...
--Laquelle?
--C’est que vous possédez une perspicacité et un esprit trop généralement reconnus, pour que je vous prive du plaisir de découvrir vous-même ces secrets, dignes à peine de votre haute intelligence.
--Ah! ah! fit en riant le baron, voilà de belle et bonne diplomatie; est-ce que vous voudriez marcher sur mes brisées?
--J’en suis indigne, Monsieur le baron.
--Très bien! très bien! En attendant je me trouve repoussé avec perte et réduit à prendre place parmi les spectateurs.--Je me rends; mais dites-moi, Monsieur Robert-Houdin, vous n’avez jamais été en Russie?
--Non, Monsieur, jamais.
--Alors, donnez-moi votre carte.
--La voici.
L’ambassadeur mit son nom au bas du mien.
--Tenez, me dit-il en me la rendant, si vous avez le désir de visiter notre pays, cette carte vous sera très utile, et si je me trouvais à Saint-Pétersbourg à cette époque, venez me voir, je vous procurerai l’honneur de jouer devant Sa Majesté l’empereur Nicolas.
Je remerciai le baron Brunow, et il me quitta.
Pendant cet entretien, les quadrilles s’exécutaient, et ils n’étaient pas encore terminés, que déjà la foule envahissait les places qui n’étaient pas réservées pour la famille Royale et la cour. La Reine elle-même ne tarda pas à arriver, et aussitôt je reçus l’ordre de commencer.
Que n’ai-je une plume plus habile pour peindre avec de vives couleurs le riche tableau qui, à cet instant, se déroula devant mes yeux éblouis! Je vais toutefois essayer de le décrire.
Que l’on se figure une immense pelouse s’élevant devant moi en amphithéâtre et comme disposée pour être le parterre de ma scène. Certes, l’on n’eût pu dire si l’herbe ou le sable recouvrait ces gradins naturels, tant ils étaient couverts de spectateurs, je devrais dire de spectatrices, car les Messieurs n’étaient point admis dans cette enceinte.
Au premier plan et près de mon théâtre, la Reine, ayant à sa droite son Royal époux, était entourée de sa jeune et gracieuse famille. Un peu en arrière, les dames de la cour, assistées des dames patronnesses, formaient l’entourage de Sa Majesté. Puis, au second plan, à une distance respectueuse, étaient assises les femmes et les filles des nombreux souscripteurs. Quant aux Messieurs, on les voyait symétriquement groupés autour de cette vaste enceinte.
C’était vraiment un coup-d’œil ravissant que ces femmes aux blanches parures, éblouissantes de jeunesse et de beauté, couvertes de diamants et de fleurs, et rivalisant entre elles de bon goût, de richesse et d’éclat.
De l’endroit où je me trouvais, on eût dit une vaste prairie couverte de neige, sur laquelle s’étalaient les plus riches fleurs du printemps, et les habits noirs des spectateurs qui encadraient ce riant tableau, loin de l’obscurcir, en rehaussaient l’éclat.
Sur les côtés de la pelouse, des chênes séculaires apportaient leur frais ombrage à cette salle de spectacle improvisée.
De quel noble orgueil je me sentis saisi, en voyant qu’à moi seul je tenais, pour ainsi dire, suspendus à mes doigts, ces jolis yeux de duchesses, si fiers quelquefois, mais alors si bienveillants, et qui semblaient à chaque instant prendre un nouvel éclat à la vue des surprises que je leur causais!
Dans cette représentation unique dans ma vie, le temps se passa pour moi avec une telle rapidité, que je fus tout étonné d’en être arrivé à présenter la dernière de mes expériences.
Avant de quitter sa place, la Reine, bien qu’elle eût plusieurs fois témoigné sa satisfaction, me fit complimenter par un officier d’ordonnance, qui m’exprima également le désir de Sa Majesté d’avoir plus tard une représentation à son palais de Buckingham.
Afin de n’être point retardé par le départ des nombreux équipages qui stationnaient aux portes du parc, j’avais pris toutes mes mesures pour partir immédiatement après ma séance. Aussi, tandis que chacun reconduisait la Reine, je montai en voiture et je quittai la fête.
Un fait peut donner une idée du nombre de mes spectateurs, c’est que je fus plus d’un quart d’heure à dépasser les équipages qui étaient rangés sur une double ligne, le long de la route. Du reste, le produit de la fête le fera mieux connaître encore. La recette s’est élevée à deux mille cinq cents guinées, quelque chose comme soixante-quinze mille francs!
Dès le lendemain, Mitchell fit mettre en tête des affiches annonçant mes séances, les armes de la Reine, et au-dessous, cette phrase sacramentelle, sorte de certificat de baptême: _Robert-Houdin who has had the honor to perform befor her most gracious Majesty the Queen, the prince Albert, the Royal family and the nobitily of the united Kindom..._
Ma vogue n’en devint que plus grande à Saint-James.
Nous étions alors à la fin de juillet, et tout autre qu’un Anglais comprendra difficilement comment il est possible d’obtenir un succès dans un théâtre pendant les chaleurs caniculaires de l’été. Je dirai donc que chez nos voisins d’Outre-Manche, où tous nos usages sont intervertis, la saison des concerts, des fêtes et des spectacles a lieu à partir du mois de mai jusqu’à la fin d’août. Une fois septembre arrivé, la noblesse rejoint ses manoirs féodaux, et pendant six mois, consacre à la vie de famille un temps que les plaisirs et les fêtes ne viennent plus lui disputer.
Je fis comme mes spectateurs; je quittai Londres vers le commencement de septembre, non, comme eux, pour prendre du repos, mais au contraire pour entrer dans une vie encore plus agitée que celle que je quittais. Je me dirigeai vers le théâtre de Manchester, dont Knowles, le directeur, avait contracté avec moi un engagement pour une quinzaine de représentations.
Le théâtre de cette ville est immense; semblable à ces vastes arènes de l’antique Rome, il peut renfermer dans son sein un peuple tout entier. Il suffira de dire, pour donner une idée de sa grandeur, que douze cents spectateurs remplissent à peine le parterre.
Lorsque je pris possession de la scène, je fus effrayé de sa vaste étendue; je craignais de m’y perdre, car là un homme ne paraît plus dans ses proportions naturelles, et la voix s’égare comme dans un désert.
On m’expliqua plus tard les raisons qui avaient fait construire un aussi gigantesque monument.
Manchester, ville éminemment industrielle et manufacturière, compte les ouvriers par milliers. Or, ces rudes travailleurs sont tous amateurs de spectacle, et, dans leur existence au jour le jour, ils sacrifient volontiers à ce plaisir une ou deux soirées par semaine; il fallait donc une enceinte capable de les contenir.
On doit penser, vu la grandeur de la salle, qu’un grand nombre des expériences que je présentais à Saint-James ne devaient plus convenir au théâtre de Manchester; je fus obligé de composer un programme, dans lequel il n’y aurait que des prestiges qui pussent être vus de loin, et dont l’effet frappât les masses.
A l’annonce de mes représentations, les ouvriers accoururent en foule, et, le parterre, leur place favorite, fut littéralement encombré, tandis que les autres places laissaient apercevoir bien des vides. C’est assez l’ordinaire du reste, aux premières représentations en Angleterre: pour se décider à aller voir une pièce ou un artiste, certaines gens veulent lire sur le journal le compte-rendu et l’opinion du feuilletonniste, qui ne manque jamais de paraître le lendemain.
L’entrée s’était faite avec un tumulte dont on ne pourrait trouver d’exemple dans aucun théâtre, en France, si ce n’est dans les représentations gratuites données à Paris dans les grandes solennités. Avant de faire lever le rideau, je dus attendre et laisser à mon bruyant public le temps de se calmer; insensiblement l’ordre et le silence s’étant à peu près rétablis, je commençai ma séance.
Au lieu de ce monde fashionable, de ces élégantes toilettes, de ces spectateurs qui semblaient répandre dans la salle un parfum tout aristocratique, de ce public d’élite enfin, que je rencontrais à Saint-James, je me trouvais en présence de simples ouvriers aux vêtements modestes et uniformes, aux manières brusques, aux ardentes démonstrations.
Mais ce changement, loin de me déplaire, stimula au contraire ma verve et mon entrain, et je me mis bientôt à l’aise avec mes nouveaux spectateurs lorsque je vis qu’ils prenaient un vif intérêt à mes expériences. Pourtant, un incident faillit dès le principe, susciter contre moi un mécontentement fâcheux.
Loin de venir à mes séances pour se perfectionner dans l’étude de la langue française, les ouvriers de Manchester furent très étonnés quand ils m’entendirent m’exprimer dans une langue autre que la leur. Des protestations m’interrompirent à plusieurs reprises; _speack english_, criait-on de toutes parts et sur tous les tons, _speack english_.
Me faire parler anglais était une exigence à laquelle il m’était matériellement impossible de me soumettre; j’étais resté, il est vrai, six mois à Londres, mais me trouvant constamment en contact avec des compatriotes, ou avec des gens qui comprenaient le français, je n’avais jamais eu besoin de recourir à la langue anglaise. J’essayai pourtant de satisfaire une réclamation que je sentais légitime, et de suppléer à ce qui me manquait par de l’audace et de la bonne volonté. Je savais quelques mots d’anglais, je me mis à les débiter; lorsque mon vocabulaire se trouvait en défaut et que j’étais sur le point de rester court, j’inventais des expressions, des phrases qui, en raison de leur tournure bizarre, amusaient beaucoup mon auditoire. Il m’arrivait souvent aussi, dans les cas embarrassants, de m’adresser à lui pour qu’il me vînt en aide, et c’était à mon tour d’avoir bonne envie de rire.
_--How do you call it?_ (comment appelez-vous cela?) disais-je avec un sérieux comique en présentant l’objet dont je voulais savoir le nom. Et tout aussitôt cent voix répondaient à ma demande. Rien n’était plus plaisant que cette leçon ainsi prise, et dont les cachets, contrairement à l’usage, avaient été payés par mes spectateurs.
Grâce à ma condescendance, je parvins à faire la paix avec mon public, et il la cimenta chaudement à plusieurs reprises par de bruyants applaudissements. Le dernier tour surtout obtint d’unanimes suffrages; je veux parler de la _bouteille inépuisable_, qui fut entourée d’une mise en scène qu’on n’a peut-être jamais vue dans aucun théâtre.
Le tableau que présenta ce tour est indescriptible; un habile pinceau pourrait seul en retracer les nombreux détails. En voici cependant une esquisse aussi exacte que possible:
* * * * *
J’ai dit plus haut que, si les spectateurs manquaient dans quelques endroits de la salle, le parterre était comble; il représentait par conséquent un groupe de plus de douze cents individus.
C’était pour moi une scène vraiment curieuse de voir toutes ces têtes sortant invariablement de vestes dont la couleur foncée rehaussait encore la fraîcheur de ces physionomies, que peuvent seuls donner le _Porter_ et le rosbif de la Grande-Bretagne.
Pour que je pusse communiquer plus facilement avec mes nombreux spectateurs, le machiniste avait établi un plancher qui allait de la scène à l’extrémité du parterre, et, comme je désirais m’adresser également aux personnes placées sur le côté, on avait mis à quelques centimètres de l’appui des galeries deux autres _praticables_ beaucoup moins longs que celui du centre. Ces deux derniers n’avaient pas comme l’autre le désavantage d’occuper des places, car ils se trouvaient directement au-dessus d’un passage. Seulement, ceux qui arrivaient par là avaient été forcés de se courber pour se rendre à leur destination? mais qu’était ce petit inconvénient en raison du plaisir qu’on se promettait en voyant _a french conjuror_ (un sorcier français), ainsi que m’appelaient les ouvriers.
Or, ma séance était commencée, que le public entrait encore au parterre; et l’on y mit tant de monde, qu’à la fin il n’y eut plus de places pour les retardataires.
Plusieurs d’entre eux eurent la constance de rester courbés sous les praticables, et, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche, ils purent suivre, tant bien que mal, le cours de mes expériences. Mais un de ces intrépides spectateurs, fatigué sans doute de la posture incommode qu’il était obligé de garder, s’ingénia de passer la tête à travers l’étroit espace qui se trouvait entre le praticable et la galerie. Il s’y prit du reste fort adroitement: il passa d’abord son chef de côté, puis il se retourna vers moi, exactement comme s’il se fût agi d’un bouton dans une boutonnière.
Cette innovation fut, comme on le pense bien, gaiement et bruyamment accueillie par l’assemblée, et ce malheureux eut à subir le sort réservé à tous les novateurs: on lui fit un affreux charivari, on l’accabla de quolibets. Mais il ne s’en inquiéta pas, et son flegme désarma les détracteurs de son invention.
Encouragé par son exemple, un voisin essaya du mécanisme de la boutonnière, puis un second, un troisième, et enfin, vers le milieu de la séance, une demi-douzaine de têtes dont on ne connaissait pas les corps se trouvaient symétriquement rangées de chaque côté de la scène et présentaient assez l’aspect de jeux de boules attendant les amateurs de cet exercice.
J’en étais donc arrivé au tour de la bouteille, qui consiste, on le sait, à faire sortir d’un flacon vide toutes les liqueurs qui peuvent être demandées, quel que soit le nombre des consommateurs.
La réputation de cette fameuse bouteille était déjà établie à Manchester; les journaux de Londres y avaient porté les détails de cette expérience. Aussi un hurrah général s’éleva de toutes parts quand je parus armé de ma fiole merveilleuse, car outre l’attrait que pouvait offrir ce tour, l’ouvrier comptait encore sur le plaisir to _drinck a glass of brandy_, ou de toute autre liqueur.
Flatté de cette réception, je m’avançai jusqu’au milieu du parterre suivi de mon domestique, qui portait une innombrable quantité de verres. Je n’eus pas besoin, comme à Londres, de provoquer les demandes. A peine étais-je arrivé, que déjà mille voix criaient à l’envi: brandy, wiskey, gin, curaçao, kirsch, rhum, etc.
Il m’était impossible de satisfaire à la fois tout le monde; je voulus alors procéder par ordre, et, remplissant un verre, je le présentai à celui qui semblait m’avoir fait la première demande; mais, amère déception pour le consommateur! vingt mains s’élancent pour lui disputer la précieuse liqueur, et chacune tirant de son côté, le verre se renverse. Les spectateurs, livrés au supplice de Tantale, appellent à grands cris ce liquide, qui n’a pu s’approcher de leurs lèvres; je remplis un second verre, il subit le même sort que le premier, et l’acharnement devient tel, que le cristal se brise entre les mains des lutteurs obstinés.
Plus loin on m’adresse la même demande, je fais la même distribution, et nul ne peut encore en profiter.
Sans m’inquiéter du résultat, je verse la liqueur à profusion et la livre à la rapacité des consommateurs.
Bientôt tous les verres ont disparu; c’est en vain que je les réclame pour continuer mes largesses, il n’en reste plus vestige. Mon expérience allait donc se trouver brusquement terminée, lorsqu’un spectateur plus avisé eut l’idée de me tendre la main en guise de coupe.
Le procédé, ma foi, était aussi simple qu’ingénieux; c’était l’œuf de Christophe-Colomb. L’étonnement qu’en éprouvèrent les voisins permit à l’inventeur de tirer parti de sa découverte, chose bien rare, hélas!
La coupe improvisée fit fortune, et chacun de me tendre la main; mais, _ô imitatores, servum pecus_, comme dit Horace, les imitateurs virent leur contrefaçon éprouver, sauf la casse, les mêmes péripéties que les verres et leur apporter le même résultat.
De guerre lasse, j’allais me retirer, quand un nouveau perfectionnement fut proposé par un spectateur aussi altéré que tenace: renversant la tête en arrière et ouvrant démesurément la bouche, il m’engagea par gestes à lui ingurgiter du curaçao. Trouvant l’idée originale, je le satisfis sur-le-champ.
--_What a capital curaçao_, fit mon homme en se passant la langue sur les lèvres.
Cette séduisante exclamation fut à peine entendue, que toutes les bouches étaient ouvertes et les têtes immodérément renversées; c’était à me faire fuir de frayeur. Cependant, pour ne pas laisser inachevée une aussi curieuse scène, je fis une tournée d’arrosage ajustant les embouchures de mon mieux. Il arrivait bien quelquefois que l’entonnoir, bousculé par les voisins, laissait égarer un peu de liqueur sur les vêtements, mais, sauf ce léger inconvénient, tout allait à merveille, et je crus avoir enfin rempli la rude tâche de désaltérer mon auditoire. Pourtant j’entendis encore quelques réclamations. _A glass of wiskey_, implorait un de ces intrépides spectateurs qui s’étaient, on se le rappelle, glissés entre le plancher et la galerie, et dont la tête ruisselante de sueur semblait être le chef de quelque corps bien replet.
Mon fils, qui me servait en scène, et qui, l’un des premiers, avait entendu cette requête, comprit tout le désir que pouvait avoir le pauvre solliciteur; il courut sur la scène chercher un verre que je me hâtai d’emplir, et il le lui porta.
Mais une difficulté surgit tout-à-coup; le réclamant et ses compagnons étaient enfermés dans leurs carcans, côte à côte, et cette circonstance ne leur permettait pas d’élever les bras, à moins qu’il ne se fît un vide entre eux. Mon fils, qui n’y réfléchissait pas, présenta le verre, et voyant que personne ne le prenait, se disposa à le reporter sur la scène. Un gémissement le fit retourner sur ses pas, et, à l’air du patient, il comprit que celui-ci le suppliait de se baisser, et d’approcher le verre de ses lèvres.
Cette délicate opération s’effectua du reste avec beaucoup d’adresse de part et d’autre, et malgré les rires du public, chacun des compagnons du privilégié réclama à son tour le même service.
Cette petite scène semblait avoir calmé l’ardeur du public; je crus possible de terminer mon expérience par le coup de fouet qui doit la faire valoir. Il s’agit, lorsque ma bouteille semble épuisée, d’en faire sortir encore un énorme verre de liqueur; mais une scène à laquelle j’étais loin de m’attendre fut celle qui m’accueillit alors.
On a souvent parlé des saturnales que provoquaient les affreuses distributions de vin et de comestibles qui se faisaient sous la restauration. Eh bien! ces orgies n’étaient que des repas de bonne compagnie, comparativement à l’assaut qui se livra pour arriver jusqu’au verre que je tenais à la main.
Une montagne humaine se dressa subitement devant moi, et de cette pyramide vivante, sortirent deux cents bras pour se disputer leur proie, comme aussi s’ouvrirent cent bouches pour l’engloutir.
Je songeai qu’il était prudent de battre en retraite, dans la crainte d’être englouti sous cette masse informe. Impossible! Derrière moi, une haie de buveurs altérés me barra le passage.
Le danger était pressant, car la pyramide se penchait pour m’atteindre et semblait devoir perdre l’équilibre d’un moment à l’autre; les cris des malheureux qui la supportaient, témoignaient assez de la position douloureuse à laquelle je pouvais à mon tour être soumis; je me précipitai, tête baissée, traversai l’obstacle qu’on voulait m’opposer, et je pus arriver sur la scène assez à temps pour jouir du curieux spectacle de l’éboulement de la montagne.
Je renonce à peindre les cris de joie, les hurras, les applaudissements qui accueillirent cette chute, tandis que les victimes vociféraient des récriminations, s’agitaient, pêle-mêle, ne trouvant pour se relever d’autre appui que les corps récalcitrants de leurs compagnons d’infortune. C’était un vacarme digne de l’enfer.