Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 26

Chapter 263,781 wordsPublic domain

Dans ce désastreux état, il ne m’est plus possible de paraître en scène, je cherche alors autour de moi quelqu’un pour aller annoncer au public l’événement dont je viens d’être la victime; je n’aperçois que deux pompiers. Des pompiers pour une ambassade aussi délicate! il ne fallait pas y songer. J’avais bien aussi mon domestique; mais il faut que l’on sache que ce brave garçon était un nègre aux cheveux crépus, aux lèvres épaisses, au teint d’ébène, dont le langage naïf n’eût pas manqué d’exciter une risée générale sur ma triste position.

Le régisseur seul eût pu se charger de la mission; mais où le trouver?

Ces réflexions, promptes comme l’éclair, sont interrompues par les préludes d’un orage qui couve dans la salle; le public m’appelle, car, on s’en souvient, le rideau est levé, et, aux yeux des spectateurs, l’artiste a manqué son entrée; c’est là une faute irrespectueuse et par cela même impardonnable!

Mon nègre, sans s’inquiéter de ce qui se passe au-dehors, déchire son mouchoir et le mien, et bande ma plaie avec beaucoup d’habilité. Cela ne m’empêche pas d’en ressentir une vive souffrance, mais je ne tarde pas à éprouver un tourment mille fois plus grand encore lorsque j’entends éclater dans la salle une bruyante tempête. Le public, qui avait commencé par frapper des pieds, siffle maintenant, crie, hurle, sur tous les tons discordants du mécontentement.

Surmontant ma douleur, je change de pantalon en toute hâte[16] et je me décide à aller moi-même faire l’annonce de ma catastrophe. Je me dirige vers la porte du fond, et je me dispose à l’ouvrir lorsqu’un vacarme épouvantable, paroxisme effréné de l’impatience, me glace d’effroi et m’arrête; je n’ose plus, le cœur me manque. Pourtant il faut en finir. «Allons, me dis-je, dans un dernier effort sur moi-même, du courage!» et tout aussitôt ouvrant les deux battants, j’entre en scène.

Je n’oublierai jamais la réception qui me fut faite à mon arrivée. D’un côté, des cris, des sifflets, des huées; de l’autre, des trépignements et des applaudissements à tout rompre. C’étaient comme deux partis en présence cherchant à s’écraser l’un l’autre par un excès de tapage.

Pâle et tremblant devant une aussi rude épreuve, j’attends, immobile, le moment où les combattants venant à faire une trêve, me permettront de me justifier de mon retard. Ce moment arriva enfin, et je pus raconter ma triste aventure. Ma pâleur attestait la vérité de mes paroles; le public se laissa désarmer, et les sifflets cessèrent de se mêler aux applaudissements qui accueillirent mes explications.

Il faut savoir ce que ces claquements de mains, ces bravos, ces figures bienveillantes font passer de soulagement et de bien-être dans le cœur d’un artiste, pour comprendre le revirement soudain qui s’opéra en moi. La sang me monta au visage et me rendit mes couleurs; les forces me revinrent, et possédé d’une énergie nouvelle, j’annonçai au public que me trouvant beaucoup mieux, j’allais exécuter ma séance. Je le fis en effet, et telle fut la puissance de la surexcitation morale sous l’empire de laquelle j’étais, que je sentis à peine le mal causé par ma blessure.

* * * * *

J’ai dit qu’à mon entrée en scène j’avais été salué par des démonstrations d’une nature toute différente: si beaucoup de spectateurs sifflaient, d’autres m’applaudissaient. La vérité exige de ma part un aveu; j’étais soutenu, ce soir là, par un protecteur tout puissant.

Ceci demande explication; aussi pour donner à mon lecteur le mot de cette énigme, je suis obligé de lui raconter une toute petite anecdote.

A l’époque où j’inventai l’expérience de la seconde vue, plusieurs directeurs de Paris me firent la proposition de venir la présenter comme intermède sur leurs théâtres. Je m’y étais refusé par la raison que, déjà très fatigué de mes propres représentations, il me coûtait de les prolonger encore. Ma détermination était donc bien arrêtée sur ce point, lorsque je reçus la visite d’une artiste du Palais-Royal, madame M..., qui y remplissait l’emploi des duègnes.

--«Monsieur, me dit-elle avec une certaine hésitation, je n’ai pas l’honneur d’être connue de vous; aussi n’est-ce qu’avec crainte que je me présente pour vous prier de me rendre un grand service. Voici le fait. Notre bon directeur, Dormeuil, veut bien donner à mon bénéfice une représentation dont le produit, s’il est suffisant, doit être employé à libérer mon fils du service militaire. Il ne tiendrait qu’à vous, Monsieur, d’assurer le succès de cette représentation en lui accordant votre concours.» Et cette pauvre mère, puisant son éloquence dans son amour pour son fils, me peignit avec de si vives couleurs le chagrin qu’elle éprouverait d’un insuccès, que, touché de son malheur, je revins sur ma détermination et consentis à joindre à sa soirée mon expérience de la _seconde vue_.

Je n’ose me flatter que mon nom fut pour quelque chose dans le succès de la représentation; toujours est-il que la salle fut comble, et que la recette couvrit largement les frais d’un remplaçant.

Le lendemain, l’heureuse mère vint me faire part de son bonheur et m’adresser ses remerciements. Elle était accompagnée d’un Monsieur que je ne connaissais pas, mais qui, aussitôt que Madame M... eut cessé de parler, m’exposa à son tour le but de sa visite.

--J’ai pris la liberté d’accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous complimenter de ce que vous avez fait pour elle; c’est là une bonne action dont tous mes camarades du théâtre vous savent un gré infini; pour ma part, j’espère tôt ou tard vous en témoigner reconnaissance à ma manière.

Tout en étant flatté de la démarche de mon visiteur, j’étais très intrigué du sens de sa dernière phrase; il s’en aperçut, et, sans me donner le temps de lui répondre, il continua:

--Ah! j’oubliais de vous dire qui je suis; j’aurais dû commencer par là. Je me nomme Duhart, et je suis entrepreneur des succès du théâtre du Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous été satisfait de l’entrée que je vous ai faite hier?

J’avoue que cette confidence m’ôta une douce illusion; j’avais cru ne devoir qu’à moi-même la réception qui m’avait été faite, et voilà que je ne savais plus quelle était au juste la part d’applaudissements que ma séance m’avait méritée. Néanmoins, je remerciai M. Duhart de sa bienveillance passée et de celle qu’il me promettait pour l’avenir.

Trois mois après, je ne pensais plus à cet incident, lorsqu’un jour où je devais donner une séance à la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez moi mon ami Duhart.

--Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de s’asseoir, j’ai lu sur les affiches que vous jouez au bénéfice de Raucourt; j’ai été vous recommander à P... qui vous _soignera_.

Je fus _soigné_, en effet, car lorsque je parus en scène, on me fit une entrée digne des plus hautes célébrités artistiques. Il était facile de reconnaître une ovation chaudement recommandée. Cependant je dois dire que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le cours de la soirée, je remarquai, à ma grande satisfaction, que le public, ainsi que l’on dit en langue _romaine_, _portait coup_, et que les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la salle.

A quelques mois de là, à propos d’une représentation que je donnai au Gymnase, même visite de Duhart, même recommandation à son confrère, et même résultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions hors de ma scène, auxquelles ne se soit intéressé mon protecteur reconnaissant.

Je dois le dire, je le laissais faire, et je n’y voyais aucun mal. Loin de là, ces encouragements étaient un stimulant pour moi: chaque fois je redoublais d’efforts pour les mériter.

Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le caractère d’homme capable d’être aussi longtemps reconnaissant d’un peu de bien fait à une pauvre camarade de théâtre. Du reste, la représentation de l’Odéon fut la dernière où ce bon Duhart se dérangea pour moi. La révolution de février arriva quelques jours plus tard.

On sait que cet événement fut un véritable coup de massue pour tous les théâtres.

Après avoir épuisé toutes les attrayantes amorces de leur répertoire, les directeurs, aux abois, voyant leur agaceries infructueuses, se réunirent vainement en congrès pour conjurer une aussi désastreuse situation.

J’avais été convoqué à cette réunion. Mais si j’y fis acte de présence, ce fut par pure politesse, car je me trouvais dans une position tout exceptionnelle relativement à mes confrères.

Cette position tenait simplement à ce que mon établissement, au lieu de porter le nom de théâtre, s’appelait un spectacle[17]. Moyennant cette légère différence de dénomination, je jouissais de droits infiniment plus étendus.

Ainsi, tandis que les théâtres ne pouvaient avoir des affiches que d’une dimension déterminée par une ordonnance de police, j’avais la liberté, moi, directeur de spectacle, de faire l’annonce de mes séances dans des proportions illimitées.

Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes représentations selon ma fantaisie, ce qui n’était pas un des moindres avantages de mon administration.

Enfin j’avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma salle dans ma poche, de congédier mes employés et de me promener, en attendant des destins plus doux.

Toutefois ces avantages, auxquels j’ajouterai celui d’avoir des frais beaucoup plus modérés que mes confrères, ne m’offrirent d’autre résultat que celui de ne pas perdre d’argent. J’eus beau faire feu des quatre pieds, le public resta sourd à mon appel comme au leur.

Je me trompe; pendant quelques jours, je reçus du Gouvernement provisoire de très gracieuses lettres sous forme de _laissez-passer_, qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des écoles Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils étaient accompagnés.

J’étais enchanté, du reste, de cet aimable sans-façon, qui venait augmenter le nombre de mes rares spectateurs; je jouais au moins devant une salle assez bien garnie, et je n’avais plus le crève-cœur de voir ces maudites banquettes vides, dont l’aspect paralyse d’ordinaire les moyens de l’artiste, même le plus philosophe.

Cette illusion était à la vérité bien éphémère, car, chaque soir, après la séance, mon caissier faisait, en m’abordant, une triste figure.

Quel désenchantement! quelles amères représailles de la part de l’aveugle déesse qui, pendant quelque temps, m’avait accordé de si douces faveurs!

Néanmoins, dans ces moments de détresse, je puis le dire en toute sincérité, les déceptions et les tourments ne sont pas tous dans les chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de recette, il veut cacher sa misère. Pour donner le change, il cherche à garnir son théâtre et il donne gratuitement des billets. Je recourus à ce moyen; mais ce qui paraîtra étrange, c’est que ces billets qui, un mois plus tôt, eussent été regardés comme une très grande faveur, furent reçus avec beaucoup d’indifférence; souvent même il arriva que l’on ne se donnait pas la peine de répondre à mon invitation.

Devenu philosophe par nécessité, je finis par me résigner à voir ma salle à peu près vide, et je n’envoyai plus d’invitations. D’ailleurs j’avais eu l’occasion d’étudier le _billet de faveur_ (c’est ainsi que l’on personnifie celui qui vient gratis au théâtre) et j’avais remarqué que ce genre de public est, ou semble toujours être très indifférent au spectacle. En effet, le _billet de faveur_, lorsqu’il sait que le théâtre est à court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance en se rendant à l’invitation qui lui est faite. Une fois entré, s’il voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupées par des billets donnés (il a quelquefois raison), et il en conclut que le spectacle doit être peu amusant. S’il arrive qu’il se trompe, il n’applaudit pas, parce qu’il craint d’être reconnu pour être venu gratis, et de passer pour un compère, payant sa place en applaudissements.

* * * * *

J’en étais là de mes misères administratives, lorsque, un matin, je reçus la visite du directeur du Théâtre-Français de Londres. Mitchell (c’est le nom du directeur), loin de chercher à m’étourdir par des promesses mensongères se contenta de me faire cette simple proposition:

--Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous êtes très connu à Londres; venez donner des représentations au théâtre Saint-James, et tout me porte à croire que vous y aurez du succès. Du reste, nous y serons également intéressés, car nous partagerons les recettes brutes, et sur ma part, je paierai tous les frais des représentations. Vous alternerez avec mon opéra-comique, c’est-à-dire que vous jouerez les mardi, jeudi et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain, c’est-à-dire dans un mois, à partir d’aujourd’hui.

Ces conditions me semblant très acceptables, j’ajouterai même fort avantageuses, j’y souscrivis avec empressement. Mitchell alors me tendit la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction amicale fut le seul traité que nous fîmes pour cette importante affaire. Point de dédit de part ni d’autre, point de conventions secondaires, point de signature, et jamais marché ne fut mieux cimenté.

Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j’eus maintes fois l’occasion d’apprécier toute la valeur de sa parole. C’est qu’aussi, je puis le dire hautement, c’est sans contredit un des plus consciencieux directeurs que j’aie jamais rencontrés. A la religion de la foi donnée, Mitchell joint en outre une affabilité extrême, une générosité et un désintéressement à toute épreuve. En toute circonstance, on le voit agir _quite a gentleman_, comme on dit en anglais, ou comme on dirait en France, en parfait gentilhomme. Une des plus brillantes qualités qu’on doit lui reconnaître, comme directeur, c’est la délicatesse de ses procédés envers ses artistes. Le trait suivant peut en donner un exemple.

Jenny Lind chantait au théâtre italien de Londres précisément les jours où je donnais mes représentations à Saint-James, de sorte que, malgré tout le désir que j’avais d’aller l’entendre, je ne pouvais me décider à sacrifier une séance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une circonstance trop longue à raconter ici, il arriva que je me trouvai libre un jour de représentation de Jenny Lind. Il faut dire qu’outre l’exploitation du théâtre Saint-James, Mitchell avait loué pour toute l’année une certaine quantité de loges au Théâtre-Italien, et que, selon la coutume anglaise, il les revendait aux plus offrants. Il arrivait parfois que des coupons n’étaient pas vendus au moment de la représentation; Mitchell en faisait alors profiter quelques amis privilégiés. Je savais cette particularité, et je me proposai de lui faire, ce soir-là, le cas échéant, la demande d’une semblable faveur.

Au moment où j’allais sortir de chez moi pour aller trouver mon directeur, il entra dans ma chambre.

--Parbleu, mon cher Mitchell, lui dis-je en l’abordant, j’allais précisément chez vous pour présenter une requête.

--Quelle qu’elle soit, mon ami, me répondit-il gracieusement, soyez assuré d’avance qu’elle sera très bien accueillie.

Et lorsque je lui eus expliqué ce dont il s’agissait:

--Mon Dieu, Houdin, me dit-il du ton d’une véritable contrariété, que vous me faites de peine de me demander cela!

--Pourquoi donc? repris-je sur le même ton; si cela ne se peut pas, mon cher ami, mettons que je n’ai rien dit.

--Au contraire, Houdin, au contraire, cela se peut très bien; je suis seulement contrarié d’avoir manqué la surprise que je voulais vous faire; je vous apportais précisément une excellente loge pour ce soir... La voici.

Peut-on trouver rien de plus délicat et de plus aimable que cette manière de faire?

Quinze jours ne s’étaient pas écoulés depuis mon entrevue avec Mitchell, qu’après une traversée des plus heureuses, je débarquais à Londres. Dès mon arrivée, mon directeur me conduisit dans un charmant logement attenant à son théâtre, et, après l’avoir mis à ma disposition, il m’en fit visiter toutes les pièces. Arrivés dans la chambre à coucher:

--Vous voyez là, me dit-il, un lit célèbre; c’est ici que Rachel, Déjazet, Jenny Colon et plusieurs autres célébrités artistiques se sont reposées des émotions de leurs succès. Vous ne pouvez y avoir que de très belles inspirations dans les rêves qu’évoquera en vous le souvenir de ces hôtes illustres. A tout autre que vous, mon cher Houdin, je dirais que ces célèbres prédécesseurs lui porteront bonheur, mais votre chance à vous est dans la vertu de votre baguette magique.

Mitchell voulant donner à mes représentations tout l’attrait désirable, avait commandé, pour mes séances, au décorateur de son théâtre, un salon Louis XV d’une grande richesse, ainsi qu’un rideau d’avant-scène, sur lequel devait être peint en lettres d’or le titre, adopté pour mon théâtre de Paris, _Soirées fantastiques_ de ROBERT-HOUDIN. Ce travail, assez long à exécuter, ne me permettait de commencer l’organisation de ma séance que lorsqu’il serait entièrement terminé.

En attendant, n’ayant rien de mieux à faire, j’allais me promener, chaque jour, dans les magnifiques parcs de Londres, et je prenais des forces en prévision des fatigues que j’allais éprouver dans mes séances.

A ce mot de fatigues, le lecteur sera sans doute surpris, car il a le droit de croire que mon séjour à Londres sera, en quelque sorte, un temps de repos, puisqu’au lieu de jouer sept fois par semaine comme chez moi, je ne dois plus donner que trois représentations dans le même laps de temps.

Pour expliquer cette contradiction, il me suffira de dire que le travail et les fatigues sont moins dans l’exécution des séances que dans leur organisation. Or, comme à Saint-James, j’allais jouer alternativement avec une troupe d’opéra-comique, il en résultait que, pour ne pas gêner les artistes dans leurs études, je devais leur laisser tout le temps nécessaire à leurs répétitions qui, on le sait, prennent la plus grande partie de la journée. En conséquence j’avais promis de débarrasser la scène aussitôt ma représentation terminée, et de n’en prendre possession que dans le milieu du jour qui m’était réservé. Ajoutons que dans le travail d’installation et de déménagement, il ne suffisait pas seulement de l’œil du maître, il fallait pour bien des raisons que je misse la main à l’œuvre.

On comprendra facilement ce qu’une telle situation devait me causer de fatigue.

Mitchell avait, pour l’aider dans la direction de son théâtre, deux employés de la plus grande intelligence: ils se nommaient Chapman et Nemmo. L’un calme et réfléchi, s’occupait de la partie administrative; l’autre, vif, alerte, actif, surveillait certains détails du théâtre et particulièrement tout ce qui regardait la publicité.

D’après les recommandations du directeur, Nemmo avait fait grandement les choses pour l’annonce de mes représentations. D’énormes affiches, sur lesquelles étaient représentées les différentes expériences de ma séance, couvrirent les murs de Londres, et furent, selon l’usage anglais, promenées dans les rues de la ville, à l’aide d’une voiture semblable à celles que nous avons à Paris pour les déménagements.

Mais, quelque grande que fût cette publicité, elle était encore modeste comparativement à celle que vint nous opposer un compétiteur, qui peut passer à bon droit pour le plus habile et le plus ingénieux _puffiste_ de l’Angleterre.

Lorsque j’arrivai à Londres, un escamoteur, nommé Anderson, qui prenait le titre de _Great Wizard of the North_ (le grand sorcier du Nord), donnait depuis longtemps des représentations dans le petit théâtre du Strand.

Cet artiste, craignant sans doute de voir se partager l’attention publique, essaya d’éclipser la publicité de mes séances. Il lança donc dans les rues de Londres une cavalcade ainsi organisée:

Quatre énormes voitures, couvertes d’affiches et d’images représentant des sortiléges de toute sorte, ouvraient la marche. Vingt-quatre hommes, suivaient à la file et portaient chacun une bannière, sur laquelle était peinte une lettre d’un mètre de hauteur.

A chaque carrefour, les quatre voitures s’arrêtaient côte à côte, et représentaient une affiche de vingt à vingt-cinq mètres de long, tandis que, au commandement d’un chef, tous les hommes, autrement dit toutes les lettres, s’alignaient, à l’exemple des voitures.

Vues par devant, les lettres formaient cette phrase:

THE CELEBRATED ANDERSON!!!

et on lisait de l’autre côté des bannières:

THE GREAT WIZARD OF THE NORTH.

Malheureusement pour le _Wizard_, ses séances étaient attaquées d’une maladie mortelle: un séjour trop prolongé dans Londres avait fini par amener la satiété. Puis son répertoire était vieux de date, et ne pouvait lutter avec les tours nouveaux que j’allais présenter. Que pouvait-il opposer à la seconde vue, à la suspension, à la bouteille inépuisable, au carton fantastique, à l’escamotage de mon fils, etc., etc. Force lui fut donc de fermer son théâtre et de partir pour la province où, grâce à ses puissants moyens de publicité, il sut comme toujours faire d’excellentes affaires.

J’ai rencontré dans ma vie bien des _puffistes_, mais je puis dire que jamais je n’en ai vu qui atteignîssent à la hauteur où Anderson s’est élevé. L’exemple que je viens de citer peut déjà donner une idée de sa manière, je vais en ajouter quelques autres qui achèveront de peindre l’homme.

Lorsque ses représentations doivent avoir lieu dans une ville et qu’elles ont été annoncées à grand renfort de publicité, Anderson parvient encore à faire lire ses annonces par les personnes qui ne regardent ni les journaux ni les affiches.

A cet effet, il fait remettre à tous les marchands de beurre de la ville des moules en bois sur lesquels sont gravés son nom, son titre et l’heure de sa séance, il les prie d’imprimer son cachet sur leurs marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement représentée. Comme il n’est pas une seule famille en Angleterre qui ne mange du beurre à son déjeuner, si ce n’est même à tous ses repas, il en résulte que chacun a, dès le matin, sans aucun frais pour l’escamoteur, un programme qui l’engage _to pay a visit_ (à rendre visite) à l’illustre sorcier du nord.

Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une douzaine d’hommes, porteurs de ces énormes plaques à jour, à l’aide desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant longtemps couvert d’annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des trottoirs, qui, on le sait, sont en Angleterre de la plus grande propreté, l’annonce des séances du sorcier. Bon gré mal gré, chaque marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant à ses affaires, ne peut faire autrement que de lire le nom d’Anderson et le programme de son spectacle. Il est vrai que quelques heures après, ces annonces sont effacées par les pas des passants, mais des milliers de personnes les ont lues. Le Wizard n’en demande pas davantage.

Ses affiches n’accusent pas moins d’originalité. On m’en montra une, un jour, d’un format gigantesque, qui avait été faite à l’occasion de son retour à Londres après une longue absence. C’était une imitation en charge du fameux tableau _le Retour de l’île d’Elbe de Napoléon_.

Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme. Au-dessus de sa tête flotte un immense étendard portant ces mots: la _merveille du monde_; derrière lui, et un peu perdu dans la pénombre, se tiennent respectueusement l’empereur de Russie et plusieurs autres monarques. Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs fanatiques du sorcier embrassent ses genoux, tandis qu’une foule immense le salue de ses acclamations. On aperçoit dans le lointain la statue équestre du général Wellington qui, le chapeau bas, s’incline devant lui, le grand Wizard. Enfin il n’est pas jusqu’à la tour de Saint-Paul qui ne se penche aussi très humblement.