Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 25

Chapter 253,750 wordsPublic domain

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Il est bon de dire que, chauffé par un puissant calorifère, le cabinet de lecture se trouvait déjà à une température convenablement élevée. Tout-à-coup une chaleur insupportable se répand dans la salle, et l’on voit sur quelques fronts perler de grosses gouttes de sueur.

Le général qui, dans ce moment, tenait en main la _Gazette des Tribunaux_, et qui se complaisait sans doute dans quelque lugubre drame, fut un des derniers à s’apercevoir de cet excès de température. A la fin pourtant, il sentit la nécessité de quitter son bonnet de soie et de le mettre dans sa poche, tout en grommelant entre ses dents: «Mon Dieu, qu’il fait chaud ici!»

Le tour était fait.

Le lecteur a deviné que notre malin artiste est la cause de ce bain de vapeur qu’il a sollicité et obtenu de la buraliste, à laquelle il a confié le secret de son importante mission.

Ce résultat une fois obtenu, Dantan, sans perdre de temps, les yeux braqués pardessus la feuille que le général tenait à la main, fait à la hâte ses études phrénologiques sur le crâne vénérable du vieux guerrier, puis se levant de table, jette un dernier coup d’œil sur les traits de son modèle, les photographie en quelque sorte dans sa tête, et court à son atelier se mettre à l’œuvre.

A quelque temps de là, le statuaire livrait à la famille du général le buste le plus parfait peut-être qui soit jamais sorti de son ciseau.

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Je ferme ici la parenthèse que j’ai ouverte à propos des petits malheurs suscités par la petitesse de mon théâtre; je vais maintenant en ouvrir une autre sur les petits bonheurs que me procurait mon succès.

Dans les premiers jours de novembre, je reçus une invitation de me rendre à Saint-Cloud, pour y donner une séance devant le roi Louis-Philippe et sa famille. Ce fut avec le plus grand plaisir que j’acceptai cette proposition. Je n’avais encore joué devant aucune tête couronnée, et cette séance devenait pour moi un événement important.

J’avais devant moi six jours pour faire mes préparatifs. J’y mis tous les soins imaginables, et j’organisai même un tour de circonstance, dont j’eus lieu d’espérer un excellent effet.

Au jour fixé pour ma séance, un fourgon attelé de chevaux de poste vint de très bonne heure prendre mes bagages et me conduisit au château. Un théâtre avait été dressé dans un vaste salon, désigné par le roi pour le lieu de la représentation.

Afin que je ne fusse pas dérangé dans mes préparatifs, on avait pris la précaution de placer un planton à l’une des portes du salon qui donnait sur un corridor de service. Je remarquai encore trois autres portes dans cette pièce: l’une, garnie de glaces sans tain, donnait sur le jardin, en face d’une avenue garnie de superbes orangers; les deux autres, à droite et à gauche, communiquaient aux appartements du Roi et à ceux de la duchesse d’Orléans.

J’étais occupé à disposer mes instruments, lorsque j’entendis s’ouvrir discrètement une des deux dernières portes dont je viens de parler, et tout aussitôt une voix me fit cette demande du ton de la plus grande affabilité:

--Monsieur Robert-Houdin, puis-je entrer sans indiscrétion?

Je tournai la tête de ce côté et je reconnus le Roi Louis-Philippe, qui, ne m’ayant fait cette demande que sous forme d’introduction, n’avait pas attendu ma réponse pour s’avancer vers moi.

Je m’inclinai respectueusement.

--Avez-vous bien tout ce qu’il vous faut pour votre organisation? me dit le Roi.

--Oui, Sire; l’intendant du château m’a fourni des ouvriers très habiles, qui ont promptement monté cette petite scène.

A ce moment déjà, mes tables, consoles et guéridons, ainsi que les divers instruments de ma séance, symétriquement rangés sur la scène, présentaient un aspect élégant.

--C’est très joli ceci, me dit le Roi, en s’approchant du théâtre et en jetant un regard furtif sur quelques-uns de mes appareils; c’est très joli. Je vois avec plaisir que, ce soir, l’artiste de 1846 justifiera la bonne opinion qu’avait fait concevoir de lui le mécanicien de 1844.

--Sire, répondis-je, aujourd’hui, comme il y a deux ans, je tâcherai de me rendre digne de la haute faveur que Votre Majesté daigne m’accorder, en assistant à l’une de mes représentations.

--On dit la seconde vue de votre fils bien surprenante, reprit le Roi; mais je vous avertis, Monsieur Robert-Houdin, de vous tenir en garde, car nous nous proposons de vous susciter de grandes difficultés.

--Sire, répondis-je avec assurance, j’ai tout lieu de croire que mon fils les surmontera.

--Je serais fâché qu’il en fût autrement, dit avec une teinte d’incrédulité le Roi qui s’éloignait. Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il en fermant la porte par laquelle il était entré, je vous recommande l’exactitude.

A quatre heures précises, lorsque la famille Royale et les nombreux invités furent réunis, les rideaux qui me cachaient à tous les yeux s’ouvrirent, et je parus en scène.

Grâce à mes nombreuses séances, j’avais heureusement acquis une assurance imperturbable et une confiance en moi-même, que la réussite de mes expériences avait constamment justifiées.

Je commençai au milieu du plus profond silence. On voulut sans doute voir, apprécier, juger, avant d’accorder un suffrage. Mais insensiblement on devint plus communicatif; j’entendis quelques exclamations de surprise, qui furent bientôt suivies de démonstrations plus expressives encore.

Toutes mes expériences reçurent un très favorable accueil; celle que j’avais composée pour la circonstance acheva de me concilier tous les suffrages.

Je vais en donner l’explication.

J’empruntai à mes nobles spectateurs quelques mouchoirs, dont je fis un paquet que je déposai sur ma table. Puis, à ma demande, différentes personnes écrivirent sur des cartes les noms d’endroits où elles désiraient que les mouchoirs fussent invisiblement transportés.

Ceci terminé, je priai le Roi de prendre au hasard trois de ces cartes et de choisir ensuite, parmi les trois endroits qu’elles désignaient, celui qui lui conviendrait le mieux.

--Voyons, dit Louis-Philippe, ce qu’il y a sur celle-ci: «Je désire que les mouchoirs se trouvent sous un des candélabres placés sur la cheminée.» C’est trop facile pour un sorcier; passons à une autre carte. «Que les mouchoirs soient transportés sur le dôme des Invalides.» Cela me conviendrait assez, mais c’est beaucoup trop loin, non pas pour les mouchoirs, mais pour nous..... Ah! ah! fit le Roi en regardant la dernière carte, je crains bien, Monsieur Robert-Houdin, de vous mettre dans l’embarras; savez-vous ce qu’elle propose?

--Que Votre Majesté veuille bien me l’apprendre.

--On désire que vous fassiez passer les mouchoirs dans la caisse de l’oranger qui est au bout de cette avenue, sur la droite.

--N’est-ce que cela, Sire! Veuillez ordonner et j’obéirai.

--Soit! je ne suis pas fâché de voir un pareil tour de magie. Je choisis donc la caisse d’oranger.

Le Roi donna à voix basse quelques ordres, et je vis aussitôt plusieurs personnes courir vers l’oranger pour le surveiller et empêcher toute fraude.

J’étais enchanté de cette précaution, qui contribuait à l’éclat de ma réussite, car le tour était déjà fait et la précaution devenait tardive.

Il s’agissait de faire partir les mouchoirs pour leur destination. Je mis le paquet sous une cloche de cristal opaque, et, prenant ma baguette, j’ordonnai à mes voyageurs invisibles de se rendre à l’endroit désigné par le Roi.

Je levai la cloche: le petit paquet n’y était plus, et une tourterelle blanche se trouvait à sa place.

Le Roi s’approcha alors vivement de la porte, à travers laquelle il porta ses regards vers l’oranger, pour s’assurer que le comité de surveillance était à son poste. Cette vérification faite, il se mit à sourire en hochant légèrement la tête.

--Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, avec une teinte d’ironie, je crains bien pour la vertu de votre baguette magique. Voyons, ajouta-t-il en se retournant vers le fond du salon, où se tenaient quelques serviteurs; que l’on aille prévenir Guillaume (c’était, je crois, un des maîtres jardiniers) de faire immédiatement l’ouverture de la dernière caisse qui se trouve sur la droite de l’avenue; qu’il cherche avec précaution dans la terre et qu’il m’apporte ce qu’il y trouvera,... si toutefois il y trouve quelque chose.

Guillaume ne tarda pas à arriver près de l’oranger, et, bien que très étonné des ordres qui lui étaient donnés, il se mit en mesure de les exécuter.

Il enleva soigneusement un des panneaux de la caisse, en gratta la terre avec précaution, et déjà l’une de ses mains s’était avancée vers le centre de l’oranger sans avoir rien découvert, quand tout-à-coup un cri de surprise lui échappa, en même temps qu’il retirait un petit coffret de fer rongé par la rouille.

Cette curieuse trouvaille, nettoyée de la terre qui la souillait, fut apportée et déposée sur un petit guéridon qui se trouvait près du Roi.

--Eh bien, Monsieur Robert-Houdin, me dit Louis-Philippe dans un mouvement d’impatiente curiosité, voici un coffret. Est-ce que par hasard les mouchoirs s’y trouveraient renfermés?

--Oui, Sire, répondis-je avec assurance; ils y sont et depuis fort longtemps.

--Comment depuis fort longtemps? cela ne peut être puisqu’il y a à peine un quart d’heure que les mouchoirs vous ont été confiés.

--Je ne puis le nier, Sire; mais où serait la magie si je ne parvenais à exécuter des faits incompréhensibles? Votre Majesté sera sans doute plus surprise encore, lorsque je lui prouverai d’une manière irrécusable que ce coffre, ainsi que ce qu’il contient, a été déposé dans la caisse de l’oranger, il y a soixante ans.

--J’aimerais assez vous croire sur parole, reprit le Roi en souriant, mais cela m’est impossible; dans ce cas, il me faut des preuves.

--Que Votre Majesté veuille bien ouvrir cette cassette, et elle en trouvera de très convaincantes.

--Oui, mais j’ai besoin d’une clef pour cela.

--Il ne tient qu’à vous, Sire, d’en avoir une. Veuillez la détacher du cou de cette charmante tourterelle, qui vient de vous l’apporter.

Louis-Philippe dénoua un ruban qui soutenait une petite clef rouillée, avec laquelle il se hâta d’ouvrir le coffret.

Le premier objet qui se présenta aux yeux du Roi fut un parchemin sur lequel le monarque lut ce qui suit:

AUJOURD’HUI, 6 JUIN 1786,

Cette boîte de fer, contenant six mouchoirs, a été placée au milieu des racines d’un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro, pour servir à l’accomplissement d’un acte de magie qui sera exécuté dans soixante ans, à pareil jour, devant Louis-Philippe d’Orléans et sa famille.

--Décidément, cela tient du sortilége, dit le Roi de plus en plus étonné..... Rien ne manque à la réalité, car le sceau et la signature du célèbre sorcier sont apposés au bas de cette déclaration qui, Dieu me pardonne, sent fortement le roussi.

A cette plaisanterie, l’auditoire se prit à rire.

--Mais, ajouta le Roi, en sortant de la boîte un paquet cacheté avec beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous cette enveloppe?

--En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d’ouvrir ce paquet, je prie Votre Majesté de remarquer qu’il est également scellé du cachet du comte de Cagliostro.

Ce cachet, qui a joué un grand rôle sur les fioles d’élixir de longue vie et sur les sachets d’or potable du célèbre alchimiste, avait une certaine célébrité. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m’en avait, dans le temps, remis une empreinte que j’avais conservée, et sur laquelle j’avais pris un cliché.

--Certainement, c’est bien le même, répondit mon Royal spectateur en regardant à deux fois le sceau de cire rouge.

Toutefois, impatient de connaître le contenu du paquet, le Roi en déchira vivement l’enveloppe, et bientôt il étala devant les spectateurs étonnés les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, étaient encore sur ma table.

Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l’expérience de la seconde vue, qui devait terminer la séance, j’eus réellement à soutenir une lutte acharnée, ainsi que le Roi me l’avait annoncé.

Parmi les objets qui me furent présentés, se trouvait, je me rappelle, une médaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant, je ne l’eus pas plus tôt entre les mains, que mon fils en fit la description de la façon suivante:

--C’est, dit-il avec assurance, une médaille grecque en bronze sur laquelle est un mot composé de six lettres que je vais épeler: _lambda_, _epsilon_, _mu_, _nu_, _omicron_, sigma, ce qui fait _Lemnos_.

Mon fils connaissait l’alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos, quoiqu’il lui eût été impossible d’en donner la traduction.

C’était déjà, comme on doit le penser, un véritable tour de force pour ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s’en tint pas là.

On me remit encore une petite pièce de monnaie chinoise, percée, comme on le sait, d’un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pièce furent aussitôt désignés. Enfin, une difficulté dont j’eus le bonheur de me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette expérience.

J’avais été étonné que la duchesse d’Orléans, qui prenait un intérêt tout particulier à la seconde vue, se fût absentée pour rentrer dans son appartement. Elle ne tarda pas à revenir et me remit entre les mains un petit écrin dont elle me pria de faire désigner le contenu par mon fils, mais en me recommandant expressément de ne pas l’ouvrir.

J’avais prévu la défense; aussi, pendant que la princesse me parlait, j’ouvris l’écrin d’une main et, d’un coup-d’œil rapide, je m’assurai de ce qu’il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet.

--Votre Altesse, répondis-je en rendant l’écrin, me permettra de me défendre d’une pareille impossibilité, car elle a dû remarquer que jusqu’à ce moment il fallait que l’objet me fût connu pour que mon fils le nommât.

--Vous avez pourtant surmonté de plus grandes difficultés, reprit la belle-fille de Louis-Philippe. Néanmoins, si cela ne se peut pas, n’en parlons plus, je serais fâchée de vous mettre dans l’embarras.

--Ce que demande Votre Altesse est, je le répète, impossible, et pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa clairvoyance, mon fils, par un effort suprême de ses facultés, va tâcher de voir à travers l’écrin ce qu’il contient.

--Le peut-il, même à travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant à cacher l’écrin.

--Oui, Madame, et Votre Altesse fût-elle dans l’appartement voisin, mon fils le verrait encore.

La Duchesse d’Orléans, sans accepter cette nouvelle épreuve, que je lui proposais, se contenta d’interroger elle-même mon fils.

L’enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, répondit sans hésiter: il y a dans cet écrin une épingle en or, surmontée d’un diamant, autour duquel est un cercle d’émail bleu ciel.

--C’est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en présentant au Roi le bijou qu’elle sortit de sa boîte. Jugez vous-même, Sire.

Et se retournant vers moi:

--Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grâce infinie, voulez-vous accepter cette épingle en souvenir de votre visite à Saint-Cloud?

Je remerciai vivement Son Altesse, en l’assurant de ma reconnaissance.

La représentation était terminée; le rideau se baissa et je pus à mon tour jouir librement d’un curieux spectacle: c’était de voir par un petit trou mon auditoire rassemblé par groupes et se communiquant à l’envi ses impressions.

Avant de quitter le château, le Roi et la Reine me firent encore adresser les plus flatteuses paroles par la personne chargée de me remettre un souvenir de leur munificence.

* * * * *

Cette représentation ne put augmenter ma vogue; cela n’était plus possible, mais elle contribua puissamment à l’entretenir. Ma séance à Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l’aristocratie qui, jusqu’à ce moment, avait hésité à venir dans ma petite salle; la curiosité la fit passer par dessus quelques considérations, et elle vint à son tour s’assurer de la réalité des merveilles qui m’étaient attribuées.

Cependant les chaleurs de l’été commençaient à se faire sentir: nous étions aux premiers jours de juillet, je dus songer à fermer mon théâtre; seulement, au lieu d’aller courir fortune, comme l’année précédente, je m’occupai à changer et à renouveler ma séance. La tâche était grande, mais j’étais rempli d’une courageuse émulation, car je n’ignorais pas que mon succès m’imposait des obligations, et que pour le voir se continuer il me fallait constamment en être digne. Loin de me laisser décourager par ce dicton rétrograde: _Nil novi sub sole_, qu’Alfred de Musset a spirituellement paraphrasé ainsi:

La paresse nous bride et les sots vont disant Que sous ce vieux soleil tout est fait à présent;

je m’inspirais de cette pensée du même auteur:

Croire tout découvert est une erreur profonde; Je ferai du nouveau, n’en fût-il plus au monde.

Ce qu’il y avait de plus pénible dans mon travail de recherches, c’est qu’il fallait que mes inventions fussent terminées à heure et à jour nommés, car la reprise de mes représentations était fixée au premier septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais à être exact.

CHAPITRE XVI.

NOUVELLES EXPÉRIENCES.--LA _SUSPENSION ÉTHÉRÉENNE_, ETC.--SÉANCE A L’ODÉON.--UN DOUBLE ACCROC.--LA PROTECTION D’UN ENTREPRENEUR DE SUCCÈS.--1848.--LES THÉÂTRES AUX ABOIS.--JE QUITTE PARIS POUR LONDRES.--LE DIRECTEUR MITCHELL.--LA PUBLICITÉ ANGLAISE.--LE GRAND WIZARD.--LES MOULES A BEURRE SERVANT A LA RÉCLAME.--AFFICHES SINGULIÈRES.--CONCOURS PUBLIC POUR LE MEILLEUR CALEMBOUR.

Au lieu de faire la réouverture de mes séances au commencement de septembre, ainsi que je l’avais espéré, mes vacances forcées, que je pourrais mieux appeler mes _travaux forcés_, se prolongèrent un mois de plus. Ce fut seulement au premier octobre que je me trouvai en mesure de présenter mes nouvelles expériences.

Mes intérêts étaient grandement compromis par ce retard, mais j’espérais, avec quelque raison, me dédommager de mes pertes par l’empressement que mettrait le public à venir me visiter.

Mon nouveau répertoire se composait _du Coffre de cristal_, _du Carton fantastique_, _du Voltigeur au trapèze_, _du Garde-Française_, _de la Naissance des fleurs_, _des Boules de cristal_, _de la Bouteille inépuisable_, _de la Suspension éthéréenne_, etc., etc.

J’avais surtout donné tous mes soins à cette dernière expérience, sur laquelle je fondais de grandes espérances. La chirurgie m’en avait donné la première idée.

On se rappelle que vers 1847 on commença, en France, à appliquer aux opérations chirurgicales l’insensibilité produite par l’aspiration de l’éther; on ne parlait dans le monde que des merveilleux effets de cette anesthésie et de ses heureuses applications; c’était aux yeux de bien des gens une opération tenant presque de la magie.

Voyant que les chirurgiens se permettaient une sortie sur mon domaine, je me demandai si par ce fait ils ne me donnaient pas le droit d’user de représailles. Je le fis en inventant aussi mon _opération éthéréenne_, qui était, je crois, bien autrement surprenante que celle de mes _confrères_ en chirurgie.

Le sujet sur lequel je devais opérer était le plus jeune de mes enfants, et je ne pouvais rencontrer une physionomie plus heureuse pour mon expérience. C’était un gros garçon de six ans, dont la figure fraîche et épanouie respirait la santé. Malgré son jeune âge, il mit la plus grande intelligence à apprendre son rôle, et il le joua avec une telle perfection, que les plus incrédules en furent dupes.

Ce tour était l’un des plus applaudis de ma séance. Il est vrai de dire que la mise en scène en était parfaitement combinée. Pour la première fois, j’avais essayé de diriger la surprise de mes spectateurs en la faisant croître comme par degrés, jusqu’au moment où elle devait en quelque sorte faire explosion.

J’avais divisé mon expérience en trois points, dont les effets étaient successivement plus étonnants les uns que les autres.

Ainsi, lorsque j’ôtais le tabouret de dessous les pieds de l’enfant[14], le public, qui avait souri pendant les préparatifs de la suspension, commençait à devenir sérieux;

Quand ensuite j’ôtais l’une des cannes, on entendait des exclamations de surprise et de crainte;

Enfin, au moment où je soulevais mon fils à la position horizontale, les spectateurs, à ce dénouement inattendu, couronnaient l’expérience de bravos unanimes.

Cependant, il arrivait quelquefois que des personnes sensibles, prenant l’éthérisation trop au sérieux, protestaient intérieurement contre les applaudissements et m’écrivaient des lettres dans lesquelles elles tançaient vertement le père dénaturé, qui sacrifiait au plaisir du public la santé de son pauvre enfant. On alla même jusqu’à me menacer de solliciter contre moi la sévérité des lois, si je n’abandonnais pas mon inhumaine opération.

Les auteurs anonymes de ces récriminations ne se doutaient guère du plaisir qu’ils me faisaient éprouver. Après nous être égayés de ces lettres en famille, je les gardais précieusement comme des témoignages de l’illusion que j’avais produite.

La vogue que me procura cette séance ne pouvait surpasser celle de l’année précédente; je n’avais à espérer d’autre résultat que celui d’emplir ma salle, et cela avait lieu chaque jour.

La famille royale voulut aussi voir mes nouvelles expériences. On loua la salle entière pour une après-midi, en sorte que mes séances du soir ne furent pas interrompues.

Cette représentation, à laquelle assistait également la reine des Belges avec sa famille, ne me présenta du reste d’autre particularité que de voir dans ma petite salle l’imposant spectacle d’une aussi considérable réunion de hauts personnages. Toutes les places étaient occupées, car Leurs Majestés étaient accompagnées de leurs cours respectives et d’un grand nombre d’ambassadeurs et de dignitaires du royaume.

Comme j’avais lieu de l’espérer, mes nobles spectateurs furent satisfaits et daignèrent m’adresser de vive voix leurs compliments.

Au milieu de ces douces satisfactions, j’avais tout lieu de croire que je possédais les bonnes grâces du public. Cependant j’appris à mes dépens, on va en juger, que si solide que paraisse la faveur de ce souverain, il faut quelquefois bien peu de chose pour la voir près de s’évanouir.

Le 10 février 1848, Madame Dorval donnait à l’Odéon une représentation à son bénéfice. J’avais promis à cette éminente artiste d’y joindre comme intermède quelques-unes de mes expériences.

Je fus de la plus grande exactitude à ce rendez-vous d’Outre-Seine; onze heures et demie sonnaient lorsque le rideau se baissa pour l’entr’acte qui devait précéder ma séance. Comme j’étais déjà depuis quelques instants en mesure de commencer, dix minutes me suffirent pour donner un dernier coup-d’œil à mes apprêts.

Mon premier soin, en prenant possession de la scène, avait été de me soustraire aux regards indiscrets; j’avais congédié tout le monde. Malheureusement je n’avais même pas fait d’exception en faveur du régisseur, et l’on va voir quelles furent les tristes conséquences de cette mesure.

Plein d’excellentes dispositions, je fais frapper les trois coups d’usage par mon domestique, et l’orchestre commence à jouer, tandis que, retiré dans la coulisse, je me prépare à faire mon entrée en scène. Mais au moment où le rideau se lève, je me rappelle avoir oublié un de mes _accessoires_, je cours le chercher à ma loge et reviens en toute hâte. O fatalité! dans ma précipitation je ne vois pas un _trapillon_[15] que le machiniste a imprudemment laissé ouvert, et ma jambe s’y enfonce jusqu’au-dessus du genou.

Une vive douleur m’arrache un cri de détresse; mon domestique accourt, et ce n’est qu’avec peine qu’il parvient à me dégager. Mais dans quel état! mon pantalon, ouvert et déchiré sur toute la longueur, laisse voir ma jambe couverte de sang et affreusement écorchée.