Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 24

Chapter 243,801 wordsPublic domain

--Ah! j’en étais bien sûr! s’écria mon persécuteur d’un air de triomphe et en se tournant vers ses voisins, je vous l’avais bien dit que je l’embarrasserais.

--Oh! Monsieur, vous n’êtes pas généreux dans votre victoire, dis-je à mon tour d’un ton railleur. Prenez-y garde, si vous piquez trop fort l’amour-propre de mon fils, il pourra bien, si difficile qu’il soit, résoudre votre problème.

--Je l’en défie, fit le spectateur en s’appuyant fortement sur le dossier de sa stalle pour mieux en cacher le numéro. Oui, oui, je l’en défie.

--Vous croyez donc cela difficile?

--Je dirai mieux: cela vous est impossible.

--Alors, Monsieur, raison de plus pour que nous essayions de le faire. Vous ne nous en voudrez pas de triompher à notre tour, ajoutai-je en souriant malignement.

--Allez, Monsieur, nous connaissons ces défaites-là; je vous le répète, je vous en défie l’un et l’autre.

Le public prenait grand plaisir à ce débat et en attendait patiemment l’issue.

--Emile, dis-je à mon fils, prouvez à Monsieur que rien ne peut échapper à votre seconde vue.

--C’est le numéro soixante-neuf, répondit aussitôt l’enfant.

De tous les coins de la salle partirent aussitôt de bruyants et chaleureux applaudissements, auxquels s’associa, du reste, mon antagoniste, qui, s’avouant vaincu, criait en battant des mains:

--C’est étonnant! c’est magnifique!

Par quel moyen étais-je parvenu à connaître le numéro de la stalle soixante-neuf? Je vais le dire.

Je savais à l’avance que dans les théâtres, lorsque les stalles sont divisées au milieu par une barrière, les numéros impairs se trouvent à droite et les numéros pairs à gauche.

Or, comme au Vaudeville chaque rang était composé de dix stalles, il en résultait que du côté droit, par exemple, chacun de ses rangs devait commencer par les numéros un, vingt-et-un, quarante-et-un, soixante-un, et ainsi de suite, de vingt en vingt. Guidé par ce renseignement, il ne me fut pas difficile, en partant du numéro soixante-et-un, d’arriver au soixante-neuf, représentant dans le quatrième rang la cinquième stalle occupée par mon adversaire.

J’avais allongé la conversation dans le double but de donner plus d’éclat à mon expérience et de prendre le temps de faire mes recherches à loisir. Je faisais ainsi une application de mon procédé des deux pensées simultanées dont j’ai parlé plus haut.

Puisque me voici sur le chapitre des confidences, j’expliquerai au lecteur quelques-uns des artifices qui ont le plus puissamment contribué à l’éclat de la seconde vue.

J’ai déjà dit que cette expérience était surtout le résultat d’une communication matérielle, mais insaisissable, entre mon fils et moi, communication dont les immenses combinaisons pouvaient se prêter à la désignation de tout objet imaginable. C’était un très beau résultat sans doute, mais je compris que dans l’exécution j’allais rencontrer bientôt des difficultés inouïes.

L’expérience de la seconde vue avait lieu chaque soir à la fin de ma séance, et chaque soir, je voyais arriver des incrédules armés de toutes pièces pour triompher d’un secret qu’ils ne pouvaient s’expliquer.

Avant de partir pour aller voir le fils de Robert-Houdin, on tenait un conciliabule, on se concertait pour emporter quelque objet qui pût embarrasser le père. C’étaient des médailles antiques à moitié effacées, des minéraux, des livres écrits en caractères de toutes sortes (langues mortes et langues vivantes), des armoiries, des objets microscopiques, etc.

Ce qui par dessus tout soumettait mon intelligence à un travail prodigieux, c’étaient les devinations que l’on m’imposait en me présentant des objets enfermés, enveloppés, et quelquefois même ficelés et cachetés.

J’étais parvenu à lutter avec avantage contre toutes ces taquineries. J’ouvrais assez facilement, sans qu’on s’en aperçût, tout en paraissant m’occuper de toute autre chose, les boîtes, les bourses, les portefeuilles, etc. Me présentait-on un paquet ficelé et cacheté? Avec l’ongle du pouce de la main gauche, que je conservais toujours long et soigneusement aiguisé, je découpais dans le papier une petite porte que je refermais aussitôt, après toutefois avoir, du coin de l’œil, pris connaissance de ce qu’il renfermait.

Une condition essentielle de mon rôle était d’avoir une excellente vue, et sur ce point mes yeux ne me laissaient rien à désirer. Je devais à l’exercice de mon ancienne profession cette précieuse faculté qui se développait encore, chaque jour, dans mes séances.

Une nécessité non moins indispensable était de connaître le nom de tout objet qui m’était présenté. Il ne suffisait pas de dire, par exemple: C’est une pièce de monnaie, il fallait encore que mon fils fît connaître le nom technique de cette pièce, sa valeur représentative, le pays où elle avait cours et l’année où elle avait été frappée. Si l’on présentait un crown d’Angleterre, l’enfant devait, après l’avoir nommé, indiquer également par exemple, que cette pièce avait été frappée sous Georges IV et qu’elle avait une valeur intrinsèque de six francs dix-huit centimes.

Secondés par une excellente mémoire, nous étions parvenus à classer dans notre tête le nom et la valeur de toutes les monnaies étrangères.

Nous pouvions aussi dépeindre un blason en termes héraldiques. Ainsi, me présentait-on les armes de la maison de X..., mon fils disait:..... écu champ de gueule à deux émanches d’argent posées en pal.

Cette connaissance nous était très utile dans les salons du faubourg Saint-Germain, où nous étions souvent appelés.

J’avais appris à reconnaître, par la forme des caractères, mais sans pouvoir les traduire, une infinité de langues, telles que le Chinois, le Russe, le Turc, le Grec, l’Hébreu, etc.

Nous savions les noms de presque tous les instruments de chirurgie, de sorte que les trousses de médecins, si compliquées qu’elles fussent, ne pouvaient nous embarrasser.

Enfin je possédais encore, suffisamment pour en tirer parti, des connaissances en minéralogie, pierres précieuses, antiquités et curiosités.

A la vérité j’avais, pour faire ces études, tous les documents que je pouvais désirer.

Un de mes bons et intimes amis, Aristide Le Carpentier, savant antiquaire, spirituel fabuliste, oncle de l’habile compositeur de ce nom, possédait et possède encore aujourd’hui un cabinet de curiosités antiques, qui fait mourir de convoitise les conservateurs des musées impériaux.

Nous y passions, mon fils et moi, de longues journées à apprendre des noms et des dates dont nous faisions ensuite un savant étalage. Le Carpentier m’avait appris bien des choses, et entre autres il m’avait indiqué différents signes auxquels on peut reconnaître certaines médailles antiques, dont le module se trouve effacé. Les Trajan, les Tibère, les Marc-Aurèle, m’étaient devenus aussi familiers qu’une pièce de cinq francs.

En ma qualité d’ancien horloger, je savais ouvrir facilement une montre, et je faisais même cette opération d’une seule main, si bien que, sans que le public s’en doutât, je voyais le nom de l’horloger gravé sur la cuvette; je refermais ensuite la montre et le tour était fait. Pour la devination, mon fils faisait le reste.

Mais ce qui, sans contredit, nous rendit les plus grands services, ce fut cette vue par appréciation que mon fils surtout possédait au plus haut point. Il lui suffisait, lorsque nous entrions en ville, d’un examen très rapide, pour connaître tous les objets que contenait un appartement, ainsi que les différents bijoux portés par les spectateurs, tels que breloques, épingles, lorgnons, éventails, broches, bagues, bouquets, etc.

On doit penser avec quelle facilité il faisait la description de ces objets, lorsque je les lui indiquais par notre correspondance secrète. Je vais en citer un exemple.

Un soir, dans une maison de la chaussée d’Antin, à la fin d’une séance aussi bien réussie que chaudement applaudie, je me rappelai qu’en passant dans une pièce voisine du salon où nous nous trouvions, j’avais fait remarquer à mon fils une bibliothèque vitrée, en le priant d’observer les titres des livres et l’ordre dans lequel ils étaient placés. Personne ne s’était aperçu de ce prompt examen.

--Monsieur, dis-je au maître de la maison, je veux, pour terminer l’expérience de la seconde vue, vous prouver sa puissance en faisant lire mon fils à travers une muraille. Voulez-vous me confier un livre?

On me conduisit tout naturellement à la bibliothèque en question, que je fis semblant de voir pour la première fois. Je mis le doigt sur un livre.

--Emile, dis-je à mon fils, quel est le nom de cet ouvrage?

--Un Buffon, me répondit-il vivement.

--Et à côté? s’empressa de dire un incrédule.

--Est-ce le côté de droite ou celui de gauche? répondit mon fils.

--Le côté de droite, dit l’interlocuteur, qui avait ses raisons pour choisir cet ouvrage, parce que le titre en était très fin.

--C’est le voyage du jeune Anacharsis, répondit l’enfant. Mais Monsieur, ajouta-t-il, si vous m’aviez demandé le nom du livre de gauche, je vous aurais nommé les poésies de Lamartine. Un peu sur la droite de ce rayon, je vois les œuvres de Crébillon; au-dessous, deux volumes des Mémoires de Fleury; et mon fils nomma ainsi une douzaine d’ouvrages, puis il s’arrêta.

Les spectateurs n’avaient pas dit un mot pendant toutes ces descriptions tant ils étaient stupéfaits, mais aussitôt l’expérience terminée, chacun vint nous complimenter en battant des mains.

CHAPITRE XV.

PETITS MALHEURS DU BONHEUR.--INCONVÉNIENTS D’UN THÉÂTRE TROP PETIT.--INVASION DE MA SALLE.--REPRÉSENTATION GRATUITE.--UN PUBLIC CONSCIENCIEUX.--PLAISANT ESCAMOTAGE D’UN BONNET DE SOIE NOIRE.--SÉANCE AU CHATEAU DE SAINT-CLOUD.--LA CASSETTE DE CAGLIOSTRO.--VACANCES.--ETUDES BIZARRES.

S’il est un fait reconnu, c’est que dans ce monde l’homme ne peut avoir un bonheur parfait, et que les plus heureuses chances, la plus grande prospérité ont aussi leurs désagréments; c’est ce qu’on appelle les petits malheurs du bonheur. Une de mes tracasseries à moi, c’était d’avoir une salle trop petite et de ne pouvoir satisfaire à toutes les demandes de places qui m’étaient adressées. J’avais beau me mettre l’esprit à la torture, je ne pouvais trouver aucun expédient pour parer à cet inconvénient.

Ainsi que je viens de le dire, ma salle était le plus souvent louée à l’avance; dans ce cas, les bureaux n’ouvraient pas, et une affiche placardée à la porte annonçait qu’il était inutile de se présenter, si l’on n’était porteur de coupons de location. Mais il arrivait, chaque jour, que des personnes ennuyées de ne pouvoir se procurer un divertissement qu’elles s’étaient promis, ne tenaient aucun compte de l’avertissement, s’adressaient au bureau, et sur le refus d’admission à la séance, se répandaient en invectives contre le buraliste et plus encore contre l’administration.

Ces plaintes étaient absurdes pour la plupart et dans le genre de celles-ci:

--C’est une indignité qu’un semblable abus, disait un jour naïvement l’un de ces récalcitrants. Oui, je vais, dès demain, aller porter plainte à la préfecture de police. Nous verrons si M. Robert-Houdin a le droit d’avoir un théâtre si petit.

Tant que ces récriminations n’allaient pas plus loin, j’en riais, je le confesse, mais tous les mécontentements ne se terminaient pas toujours d’une manière aussi pacifique. Il y eut des voies de fait envers les employés, et même on alla jusqu’à faire l’invasion de ma salle. Ceci mérite d’être raconté.

Un soir, une douzaine de jeunes gens, la tête échauffée par un excellent dîner, se présentent pour assister à ma représentation. L’avis qu’ils lisent en passant n’est pour eux qu’une plaisanterie dont ils veulent avoir le dernier mot. En conséquence, ne tenant aucun cas des observations qui leur sont faites, ils se groupent à la porte et, pour me servir d’une expression consacrée, ils commencent à former _la tête de la queue_. D’autres visiteurs, autorisés par leur exemple, se mettent de la partie, et insensiblement une foule considérable s’assemble devant le théâtre.

Le régisseur, averti de ce qui se passe, vient, et du haut de l’escalier se prépare à faire à la multitude un _speach_ conciliant dont il espère un excellent effet; il tousse afin de se rendre la voix plus claire. Mais il n’a pas plutôt commencé son allocution, que sa voix est couverte par des ris moqueurs et des huées qui le forcent à se taire. Il vient alors, en désespoir de cause, me faire part de la situation et me demander avis sur ce qu’il doit faire.

--Ne vous inquiétez pas, lui dis-je, tout ira mieux que vous ne le pensez. Tenez, ajoutai-je en regardant ma montre, voici sept heures et demie, c’est l’heure de faire entrer _les billets de location_, ouvrez les portes, et lorsque la salle sera pleine, le public du dehors sera bien forcé d’abandonner la place.

J’avais à peine achevé ces mots, qu’on vint en toute hâte m’avertir que la foule avait brisé la barrière et venait de faire irruption dans la salle.

Je courus sur la scène, et par le _trou du rideau_ je pus m’assurer de la vérité du fait: toutes les places étaient occupées.

Je fus, je l’avoue, très embarrassé sur le parti que je devais prendre. Faire évacuer la salle par le poste voisin était un scandale que je voulais éviter et dont je ne pouvais prévoir les suites. D’ailleurs, la police intervenant, pourrait peut-être susciter quelques procès, qui me feraient perdre un temps précieux. Enfin la préfecture, qui ne m’avait imposé jusque-là qu’un seul garde, voyant cette force publique insuffisante, ne manquerait pas de m’envoyer un piquet respectable qui augmenterait considérablement mes dépenses journalières.

Je pris immédiatement une détermination.

--Faites fermer les portes du théâtre, dis-je à mon régisseur, et posez sur l’affiche du dehors une bande annonçant que, par suite d’une indisposition subite, la séance d’aujourd’hui est remise à demain. Comme cette mesure s’applique aux porteurs de billets de location, tenez-vous prêt à rendre l’argent à ceux qui ne consentiront pas à l’échange d’un billet pour un autre jour. Quant à moi, continuai-je, mon parti est pris: je donne une représentation gratis, et je veux pour toute vengeance faire regretter à ce bouillant public l’équipée d’écolier à laquelle il s’est associé.

Ce plan une fois arrêté, je me préparai à faire convenablement les honneurs de ma maison, et bientôt le rideau se leva.

En entrant en scène, je vis que le plus grand nombre des spectateurs avaient une contenance fort embarrassée. Je les mis tout de suite à l’aise en me présentant devant eux d’un air enjoué, comme si j’eusse ignoré ce qui s’était passé. Je fis plus encore; je m’efforçai de mettre dans ma séance tout l’entrain dont j’étais capable, et lorsque j’en vins à la distribution de mes petits présents, j’en fus tellement prodigue, que pas un spectateur ne fut oublié dans mes largesses.

Il ne faut pas demander si j’étais chaudement applaudi; le public rivalisait avec moi de bons procédés et voulait ainsi me dédommager des tracasseries qu’il pensait m’avoir suscitées.

Une scène très originale et surtout très comique eut lieu à la sortie de mon spectacle.

Presque tous les assistants n’avaient vu dans la prise d’assaut de ma salle qu’un moyen de se procurer des places, et chacun d’eux avait l’intention de payer la sienne après l’avoir occupée.

Mais, de mon côté, je tenais à conserver à ma représentation gratuite son caractère d’originalité, dussent mes intérêts en souffrir. Aussi, dans la prévision de ce sentiment de délicatesse, j’avais donné l’ordre que les employés n’attendissent pas la fin de la séance pour quitter leur poste, si bien que régisseur, buraliste, ouvreuses, avaient profité de la permission, et s’en étaient allés.

Je m’étais placé pour tout voir sans être aperçu. On cherchait un bureau, on furetait de tous côtés pour trouver un employé, on mettait la main à la poche, on se groupait pour prendre conseil, puis enfin de guerre lasse on s’en allait.

Cependant le public ne se tint pas pour battu; pendant plusieurs jours il y eut chez moi une véritable procession de gens qui venaient payer leur dette. Quelques personnes y joignirent des excuses, et je reçus également par la poste un billet de cent francs avec la lettre suivante:

«Monsieur,

»Entraîné, hier, dans votre salle par un tourbillon de têtes folles, j’ai vainement cherché, après la séance, à payer le prix de la place que j’avais occupée.

»Je ne veux pas cependant, Monsieur, quitter la France sans m’acquitter envers vous. En conséquence, basant le prix de ma stalle sur le plaisir que vous m’avez procuré, je vous envoie ci-joint un billet de cent francs que je vous prie d’accepter en paiement de la dette que j’avais involontairement contractée.

»Je ne me croirais pas encore quitte envers vous si je ne vous adressais aussi mes félicitations sur votre intéressante séance, en vous priant, Monsieur, d’agréer l’assurance de ma considération la plus distinguée.»

La perte qui résulta pour moi de l’invasion de ma salle fut insignifiante, de sorte que je n’eus point à me repentir de la détermination que j’avais prise.

D’un autre côté, l’aventure fut connue, et elle vint ajouter encore à ma vogue en la prolongeant, car on sait que le public se dirige de préférence vers les théâtres où il est assuré de ne pouvoir trouver de place.

On venait le plus souvent en famille à mon théâtre, mais il n’était pas rare aussi de voir de nombreuses sociétés s’y donner rendez-vous.

Le trait suivant peut en donner un exemple:

Le spirituel critique de la physionomie humaine, l’auteur ingénieux de ces charges excentriques qui ont fait pâmer de rire tous ceux qui ne se trouvaient pas sur la sellette, Dantan jeune, vient un jour à mon bureau de location:

--Madame, dit-il à la buraliste, combien avez-vous de stalles à votre théâtre?

--Je vais consulter mon livre, dit la dame.... Est-ce pour aujourd’hui, Monsieur?

--Non, Madame, c’est pour dans huit jours.

--Oh! alors, vous pourrez en avoir autant que vous voudrez.

--Comment, autant que je voudrai? mais alors votre salle est donc en caoutchouc?

--Non, Monsieur, je veux dire seulement que sur cinquante stalles dont je puis disposer, vous pourrez en prendre autant qu’il vous plaira.

--Ah! très bien, Madame, je comprends maintenant, reprit Dantan sur le ton de la plaisanterie; alors, si sur cinquante stalles je puis en avoir autant que je voudrai, veuillez m’inscrire pour soixante places.

La dame du bureau, très embarrassée pour la solution de ce problème, me fit appeler, et j’arrangeai facilement l’affaire en changeant en stalles le premier banc des galeries.

Voici le motif qui avait fait prendre au statuaire un si grand nombre de places.

Dantan jeune est peut-être l’artiste qui compte le plus d’amis. Or, il avait trouvé très original de convier un certain nombre d’entre eux à la séance de Robert-Houdin, et c’est pour cette réunion qu’il avait retenu soixante stalles.

J’ai voulu raconter ce fait, parce qu’à la fois il prouve la vogue dont jouissait mon théâtre, et qu’il me rappelle le commencement d’une des plus agréables liaisons d’amitié que j’aie faites en ma vie. A partir de cette époque, je devins et je suis toujours resté l’un des bons et intimes camarades du célèbre statuaire.

Avant de le connaître personnellement, j’ignorais, ainsi que le plus grand nombre de ses admirateurs, ses œuvres sérieuses, mais lorsque je fus admis dans l’intimité de son atelier, je pus apprécier toute l’étendue de son talent.

Dantan a chez lui, rangée sur d’immenses rayons, la collection la plus complète des bustes de célébrités contemporaines; je ne pense pas qu’il y ait une seule tête portant un nom illustre qui ne lui ait passé par les mains. Ainsi que dans un musée, chacun y est classé dans sa catégorie ou sa spécialité; les monarques et les hommes d’Etat, moins nombreux que les autres, sont rangés sur un même rayon, puis viennent des littérateurs, des musiciens instrumentistes, des chanteurs, des compositeurs, des médecins, des guerriers, des artistes dramatiques, et enfin les illustrations de toute nature et de tous pays. Mais ce qu’il y a surtout de très intéressant dans cette galerie, c’est que chaque buste est accompagné de sa propre charge, si bien qu’après avoir admiré le personnage sous le côté sérieux de l’exécution, on se livre à un fou rire en suivant dans tous ses détails l’esprit de la caricature.

En voyant ces innombrables têtes, on a de la peine à s’imaginer qu’une existence d’homme puisse suffire à un tel travail. C’est qu’aussi Dantan possède au plus haut degré la perception des traits caractéristiques d’un visage; il lui suffit même souvent de voir une personne une seule fois pour la reproduire avec la plus exacte ressemblance. Témoin le fait suivant, que je vais citer autant pour sa singularité, que parce qu’il se rattache à la prestidigitation:

Le fils du lieutenant-général baron D.... vint un jour prier Dantan de faire le buste de son père.

«Je ne vous cache pas, dit-il à l’artiste, que pour l’exécution de cette œuvre vous allez rencontrer une difficulté peut-être insurmontable. Non seulement le général ne consentirait jamais à poser pour son buste, mais il me serait encore tout à fait impossible de vous faire rencontrer avec lui dans sa maison. Toujours souffrant depuis longues années, mon père ne veut voir d’autres personnes que les gens de son service, et il se tient presque constamment seul. Il ne nous restera donc d’autre moyen que de faire ce travail à la dérobée; comment? je l’ignore.

--Monsieur, votre père ne sort-il jamais de chez lui, dit le statuaire?

--Si fait, Monsieur; tous les jours à quatre heures le général monte en omnibus pour aller lire les journaux dans un cabinet de lecture, place de la Madeleine; après quoi il revient s’enfermer chez lui.

--Mais, fit l’artiste, il ne m’en faut pas davantage. Dès aujourd’hui je vais commencer mon travail d’observation, et demain je me mets à l’œuvre.»

En effet, à quatre heures précises, Dantan était en faction devant une maison faisant le coin des boulevards et de la rue Louis-le-Grand; il vit bientôt le général en sortir et se diriger vers un omnibus. Le sculpteur s’attache aussitôt aux pas de son modèle et monte en même temps que lui dans le banal véhicule. Malheureusement les seules places à occuper se trouvent du même côté, et l’artiste ne peut faire que des études de profil, tout en prenant encore de très grandes précautions pour ne pas compromettre ses observations ultérieures.

Enfin, la voiture s’arrête place de la Madeleine. Le poursuivant et le poursuivi entrent ensemble, ou du moins l’un après l’autre, dans le même cabinet de lecture. Là, chacun prend son journal favori et s’installe pour le lire.

Dantan s’est placé en face du général, et, tout en semblant absorbé dans un premier-Paris, il dirige sournoisement ses regards intelligents de son côté.

Tout allait au mieux, et depuis quelques instants l’artiste faisait tranquillement ses études à la dérobée, lorsque le général, qui déjà avait été surpris que son compagnon d’omnibus se trouvât encore au cabinet de lecture, vint à saisir plusieurs regards furtifs de son vis-à-vis.

Taquiné par cette indiscrète curiosité, dont il ne pouvait comprendre la cause, il chercha à la déjouer, en se faisant un rempart de son immense feuille.

La figure du vieux baron disparut donc. Mais le haut de sa tête dominait encore, et Dantan eût pu continuer fructueusement son travail de ce côté, sans un affreux bonnet de soie noire qui la couvrait entièrement.

Que faire? Dans un buste, on n’improvise pas un front couvert de rides, pas plus que l’on ne dispose à sa fantaisie les cheveux d’un vieillard.

Bien des prestidigitateurs et des plus fameux se seraient trouvés arrêtés devant une pareille difficulté. Dantan ne se creusa pas longtemps la tête, ce qui n’empêcha pas son tour d’être des plus piquants.

Il s’approche de la dame du comptoir, cause quelques instants avec elle, et revient tranquillement reprendre son poste d’observation.