Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 22

Chapter 223,687 wordsPublic domain

TELLES QUE:

La Pendule cabalistique. | Pierrot dans l’œuf. Auriol et Debureau. | Les Cartes obéissantes. L’Oranger. | La pêche miraculeuse. Le Bouquet mystérieux. | Le Hibou fascinateur. Le Foulard aux surprises. | Le Pâtissier du Palais-Royal.

=Ouverture des bureaux à 7 h. 1/2.--On commencera à 8 heures.=

PRIX DES PLACES:

Galerie, 1 fr. 50.--Stalles, 3 fr.--Loges, 4 fr.--Avant-scènes, 5 fr. =====================================================================

J’ai déjà expliqué plus haut les effets de quelques-unes des pièces mécaniques portées sur ce programme, c’est-à-dire _la Pendule cabalistique_, _Auriol et Debureau_, _le Pâtissier du Palais-Royal_ et _l’Oranger_. Ce que je n’ai point expliqué, c’est le _boniment_ dont la présentation de chaque pièce est accompagnée et qui donne lieu à une série de tours d’escamotage de la plus grande difficulté. Pour mieux s’en rendre compte, je renverrai le lecteur à la fin de cet ouvrage, où j’ai placé la description de toutes mes expériences, afin que mon récit n’en fût pas interrompu.

Le jour de ma première représentation était enfin arrivé. Dire comment je passai cette mémorable journée serait chose impossible: tout ce que je me rappelle, c’est qu’à la suite d’une insomnie fiévreuse, causée par la multiplicité de mes occupations, je dus tout organiser, tout prévoir, car j’étais à la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle effrayante responsabilité pour un pauvre artiste, dont la vie s’était passée jusque-là devant ses outils!

A sept heures du soir, mille choses me restaient encore à faire, mais j’étais dans un état de surexcitation qui doublait mes forces et mon énergie; je vins à bout de tout.

Huit heures sonnèrent et retentirent dans mon cœur comme la dernière heure du condamné; jamais, à aucune époque de ma vie, je n’éprouvai pareille émotion, pareille torture. Ah! si j’avais pu reculer! s’il m’avait été possible de fuir, d’abandonner cette position que j’avais si longtemps désirée, avec quel bonheur je me serais remis à mes paisibles travaux! Et pourtant, pourquoi cette folle terreur? Je ne saurais le dire; car les trois quarts de ma salle étaient occupés par des personnes sur l’indulgence desquelles je pouvais compter.

Je fis un dernier effort sur ma pusillanimité.

--Allons, me dis-je, du courage! je joue ici mon nom, ma fortune, l’avenir de ma famille; du courage!

Cette pensée me ranima; je passai à plusieurs reprises la main sur mes traits contractés, je fis lever le rideau, et, sans réfléchir davantage, je m’avançai résolument sur la scène.

Mes amis, qui n’ignoraient pas mes souffrances, me saluèrent de quelques bravos.

* * * * *

Cet accueil bienveillant me rendit la confiance et, ainsi qu’une douce rosée, rafraîchit mon esprit et mes sens; je commençai.

Prétendre que je m’en acquittai passablement, serait faire preuve d’amour-propre, et je serais pourtant bien excusable, car à chaque instant je recevais des spectateurs de nombreuses marques d’approbation. Comment distinguer les applaudissements du public ami de ceux du public payant? Je me faisais volontiers illusion, et mes expériences y gagnèrent.

La première partie était terminée; le rideau se baissa pour l’entr’acte. Ma femme vint aussitôt m’embrasser avec effusion pour m’encourager et me remercier de mes courageux efforts.

Je puis l’avouer maintenant: je crus que seul j’avais été sévère envers moi, et qu’il était possible que tous ces applaudissements fussent de bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrême; et pourquoi m’en cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux, que je me hâtai d’essuyer, afin que l’attendrissement ne nuisît pas aux apprêts de la seconde partie de ma séance.

Le rideau se leva de nouveau, et je m’approchai des spectateurs avec le sourire sur les lèvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite à l’unisson de ma belle humeur.

Combien de fois depuis n’ai-je pas constaté cette faculté imitative du public? Êtes-vous nerveux, contrarié, mal disposé? votre figure porte-t-elle l’empreinte d’une impression fâcheuse? aussitôt votre auditoire, imitant la contraction de vos traits, fronce le sourcil, devient sérieux et paraît peu disposé à vous être favorable. Entrez en scène, au contraire, la face épanouie, les fronts les plus sombres s’éclaircissent. Chacun semble dire à l’artiste: Bonjour un tel, ta figure me plaît; je n’attends que l’occasion de t’applaudir. Tel semblait être en ce moment mon public.

L’enjouement m’était d’autant plus facile, que je commençai par mon expérience de prédilection, le foulard aux surprises, macédoine de tours d’adresse. Après avoir emprunté un foulard, j’en faisais successivement sortir une multitude d’objets de toute nature, tels que des bonbons, des plumets de toute grandeur, jusqu’à celui de tambour-major, des éventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une énorme corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour réussit parfaitement; il est vrai que je le possédais au bout des doigts.

Je continuai par la présentation de _l’oranger_. J’avais lieu de compter sur ce tour, car dans mes répétitions intimes c’était un de ceux dont je m’acquittais le mieux.

Je fis d’abord quelques escamotages qui lui servaient d’encadrement, et je m’en tirai à merveille. Je pouvais donc croire que j’allais obtenir un véritable succès, lorsque tout à coup une pensée subite me traversa l’esprit et vint paralyser complètement mes moyens. J’étais possédé d’une panique qu’il faut avoir éprouvée pour la comprendre. Je vais tâcher de la rendre sensible par une comparaison.

Lorsqu’on commence à nager, le professeur vous fait cette recommandation importante: Ayez confiance, et tout ira bien. Si l’on suit cet avis, on se soutient facilement sur l’eau, et il semble que ce soit chose toute naturelle; alors on sait nager.

Mais il arrive parfois qu’une réflexion prompte comme l’éclair saisit votre esprit: Si les forces allaient me manquer! se dit-on. Dès lors on précipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse, l’eau ne soutient plus, on barbote, on s’enfonce, et si une main secourable ne vient à votre secours, vous êtes perdu.

Telle était ma situation sur la scène; j’avais été subitement saisi de cette pensée: «Si j’allais me tromper!» Et tout aussitôt, comme si j’étais sous l’action d’un ressort qui se détend, je commence à parler vite, je redouble de vitesse tant j’ai hâte de finir, je me trouble, et comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes idées.

Oh! alors j’éprouve une torture, une angoisse que je ne saurais décrire, mais qui pourrait être mortelle si elle se prolongeait.

Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grâce à applaudir; ils se taisent. J’ose à peine regarder dans la salle, et mon expérience se termine sans que je sache comment.

Je passe à la suivante; mais mon système nerveux est monté à un degré d’irritabilité qui ne me permet plus d’apprécier ce que je fais. Je sens seulement que je parle avec une volubilité étourdissante, de sorte que les quatre derniers tours de ma séance se trouvent faits en quelques minutes.

Le rideau se baissa fort heureusement: j’étais à bout de mes forces; un peu plus, et j’allais être obligé de demander grâce.

De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit cette première séance. J’avais la fièvre, on doit le comprendre; mais ce mal n’était rien en comparaison des souffrances morales dont j’étais accablé. Je ne me sentais plus l’envie ni le courage de reparaître en scène, je voulais vendre, céder, donner même au besoin un établissement dont l’exploitation était au-dessus de mes forces.

--Non, me disais-je, je ne suis pas né pour cette vie d’émotions; je veux quitter cette atmosphère brûlante du théâtre; je veux, au prix même d’un brillant avenir, retourner à mes douces et tranquilles occupations.

Le matin, incapable de me lever, et du reste fermement résolu à en rester là de mes représentations, je fis ôter l’affiche qui annonçait la séance du soir.

J’avais pris mon parti sur toutes les conséquences de cette résolution. Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et je cédai même à l’impérieux besoin d’un sommeil que je m’étais longtemps refusé.

Mais me voici enfin arrivé au moment où je vais laisser, pour n’y plus revenir, les tristes et ennuyeux détails des nombreuses infortunes qui ont précédé mes représentations. On ne verra pas sans quelque surprise à quelle futile circonstance je dus de sortir de ce découragement, qui me semblait devoir durer toujours.

Personne n’ignore que les impressions éprouvées par les gens nerveux sont aussi vives que peu durables, et j’ai déjà dit que mon tempéramment était éminemment impressionnable.

Le repos que j’avais pris dans la journée et que je goûtai dans la nuit qui suivit, rafraîchit mon sang et mes idées. J’envisageai dès lors ma situation sous un aspect tout autre que la veille. Déjà même je ne pensais plus à vendre mon théâtre, lorsqu’un de mes amis, ou soi-disant tel, vint me rendre visite.

Après m’avoir exprimé ses regrets de la fin malheureuse de mes débuts, auxquels il assistait:

--Je suis entré te voir, me dit-il, parce que j’ai vu ton établissement fermé et que j’étais bien aise de t’exprimer ma façon de penser à ce sujet. Je te dirai donc, pour te parler franchement (j’ai remarqué que cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelques mauvais compliments que l’on veut faire passer à la faveur d’une amicale franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en prenant de bonne grâce un parti auquel tu aurais été contraint tôt ou tard. Du reste, ajouta-t-il d’un air capable, je l’avais bien prédit; j’ai toujours pensé que tu faisais une folie et que ton théâtre ne serait pas plus tôt ouvert que tu serais obligé de le fermer.

Ces mauvais compliments, adressés sous le manteau d’une franchise apocryphe, me blessèrent vivement. Il m’était facile de reconnaître que ce donneur d’avis, sacrifiant à son amour-propre la faible affection qu’il avait pour moi, n’était venu me voir que pour faire étalage de sa perspicacité et de la justesse de ses prévisions, dont il ne m’avait jamais dit un mot. Or, ce prophète infaillible, qui prévoyait si bien les événements, était loin de se douter du changement qu’il opérait en moi. Plus il parlait, plus il m’affermissait dans la résolution de continuer mes représentations.

--Qui te fait croire que mon établissement soit fermé? lui dis-je d’un ton qui n’avait rien d’affectueux. Si je n’ai point joué hier c’est que, brisé par la fatigue que j’ai supportée depuis quelque temps, j’ai voulu, mes débuts une fois terminés, me reposer au moins un jour. Tes prévisions se trouveront donc fort en défaut, lorsque tu sauras que je joue ce soir même. J’espère, dans ma seconde représentation, prendre une revanche devant le public, et cette fois, je serai jugé moins sévèrement par lui que par toi. J’en ai l’assurance.

La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se prolonger; mon donneur de conseils, mécontent de ma réception, me quitta.

Je ne l’ai jamais revu depuis.

Je ne garde aucune rancune à cet ami. Au contraire, s’il lit ce récit, qu’il reçoive ici l’expression de mes remercîments pour l’heureuse révolution qu’il a si promptement opérée en moi, en blessant au vif mon amour-propre.

Des affiches furent aussitôt placardées pour annoncer la représentation du soir, et tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma séance où j’avais besoin d’apporter des modifications, je fis tranquillement mes préparatifs.

Cette seconde séance marcha beaucoup mieux que je ne l’eusse espéré, le public se montra satisfait. Malheureusement ce public était peu nombreux, et conséquemment la recette très faible. Néanmoins, j’acceptai ce mécompte avec philosophie, car le succès que je venais d’obtenir me donnait confiance en l’avenir.

Au reste, je ne tardai pas à avoir des sujets réels de consolation.

Les illustrations de la presse parisienne d’alors vinrent assister à mes représentations et rendirent compte de mes expériences dans les termes les plus flatteurs.

Quelques chroniqueurs de journaux comiques firent aussi sur mes séances et sur moi-même des allusions très plaisantes.

L’un d’eux, à cette époque collaborateur du _Charivari_, dont il possède aujourd’hui la direction, me fit dans ce journal un article plein de gaîté, de verve et d’entrain, qu’il terminait par cette petite pièce de vers:

Tous les Robert passés furent de grands coupables, Tous portaient des surnoms de brigands ou de diables; Mais celui de nos jours, Celui qu’on appela le grand Robert-Macaire, Fit croire par ses tours Qu’on ne verrait jamais son pareil sur la terre. Héritier de ce nom qui fut toujours fatal, Un sorcier vient de naître! Est-il né pour le bien? est-il né pour le mal? Comment le reconnaître? Ce qui semble certain, C’est que Robert-Houdin Veut de sa noble race Continuer la trace, Car il n’a qu’un seul but, un but bien arrêté, C’est celui de voler............. à la postérité.

Enfin, le journal l’_Illustration_, voulant aussi me témoigner sa sympathie, confia au talent d’Eugène Forey le soin de reproduire ma scène.

Une telle publicité éveilla bientôt l’attention de l’élite de la société Parisienne; on vint voir mes séances; on se donna rendez-vous à mon théâtre, et dès lors commença pour moi cette vogue qui ne m’a jamais quitté depuis.

CHAPITRE XIV.

ETUDES NOUVELLES.--UN JOURNAL COMIQUE.--INVENTION DE LA _seconde vue_.--CURIEUX EXERCICES.--UN SPECTATEUR ENTHOUSIASTE.--DANGER DE PASSER POUR SORCIER.--UN SORTILÉGE OU LA MORT.--ART DE SE DÉBARRASSER DES IMPORTUNS.--UNE TOUCHE ÉLECTRIQUE.--UNE REPRÉSENTATION AU THÉATRE DU VAUDEVILLE.--TOUT CE QU’IL FAUT POUR LUTTER CONTRE LES INCRÉDULES.--QUELQUES DÉTAILS INTÉRESSANTS.

Fontenelle a dit quelque part: il n’y a pas de succès si bien mérité où il n’entre encore du bonheur. Bien que sur ce principe de haute modestie, je fusse en conformité d’opinion avec l’illustre académicien, je voulus cependant, à force de travailler, diminuer le plus possible la part que le bonheur pouvait revendiquer dans mes succès.

D’abord je redoublai d’efforts pour me perfectionner dans l’exécution de mes expériences, et quand je crus avoir obtenu ce résultat, je cherchai aussi à me corriger d’un défaut qui, je le sentais moi-même, devait nuire à ma séance. Ce défaut était une trop grande volubilité de parole; mon _boniment_, récité du ton d’un écolier, perdait considérablement de son effet. J’étais entraîné dans cette fausse direction par ma vivacité naturelle, et j’avais beaucoup à faire pour me corriger, car ce naturel que j’essayais de chasser, revenait toujours au galop. Toutefois à force de combats livrés à mon ennemi, je parvins à le dompter, et finis même par le modérer à mon gré.

Cette victoire me fut doublement profitable: je fis ma séance avec beaucoup moins de fatigue, et j’eus le plaisir de voir, à la tranquillité d’esprit de mes spectateurs, que j’avais réalisé cet axiome scénique, que plus un récit est fait lentement, moins il semble long à ceux qui l’écoutent.

En effet, si vous vous énoncez lentement, le public jugeant à votre calme que vous prenez vous-même intérêt à ce que vous dites, subit votre influence et vous écoute avec une attention soutenue. Si, au contraire, vos paroles trahissent le désir de terminer promptement, vos auditeurs reçoivent le contre-coup de cette inquiétude, et il leur tarde ainsi qu’à vous de voir arriver la fin de votre discours.

J’ai dit que le public d’élite venait en foule à mon théâtre, mais ce qui paraîtra surprenant c’est que, malgré cette affluence aux places d’un prix élevé, le parterre comptait souvent nombre de places vides. J’avais l’ambition de voir ma salle complètement remplie. Je crus ne pouvoir mieux y parvenir qu’en m’occupant de la publicité de mon théâtre que j’avais jusqu’alors un peu négligée.

Une innovation vint me procurer d’excellentes réclames, dont le public se chargea d’être le complaisant propagateur.

De temps immémorial, il était passé en usage, dans les séances de prestidigitation, de distribuer de petits cadeaux au public, _dans le but d’entretenir son amitié_.

On choisissait presque toujours des jouets d’enfants, dont les spectateurs de tout âge se disputaient la possession, ce qui faisait souvent dire à Comte, au moment de cette distribution: «Ce sont des joujoux à l’usage des grands et des petits enfants.» Ces cadeaux avaient une durée très éphémère, et comme rien n’indiquait leur origine, ils ne pouvaient attirer l’attention sur celui qui les avait donnés.

Tout en restant aussi libéral que mes prédécesseurs, je voulus que mes petits présents rappelassent plus longtemps le souvenir de mon nom et de mes expériences. Au lieu de pantins, de poupées et d’autres objets du même goût, je distribuais à mes spectateurs, sous forme de cadeaux produits par la magie, des journaux comiques illustrés, d’élégants éventails, des albums de ma séance, de gracieux rébus, le tout accompagné de bouquets et d’excellents bonbons.

Chaque objet portait non-seulement cette suscription: _Souvenirs des soirées fantastiques de Robert-Houdin_, mais il contenait en outre, selon sa nature, des détails sur ma séance. Ces détails étaient donnés dans de petites poésies pour lesquelles je demande au lecteur l’indulgence que mérite leur peu de prétention.

Sur l’une des faces de l’éventail, par exemple, était une jolie gravure, représentant l’entrée de mon théâtre; l’autre était couverte de ces pièces rimées dont je viens de parler. En voici un spécimen:

LA PENDULE AÉRIENNE.

Mesdames, ma pendule obéit, compte, sonne, Marque l’heure ou s’arrête au gré de tout désir; Mais pour vous, chaque fois que son timbre résonne Puisse-t-elle sonner une heure de plaisir!

Toutes mes expériences étaient ainsi décrites. De temps en temps aussi au milieu de ces descriptions se trouvait, à l’adresse des spectateurs, un compliment tel que celui-ci:

AU PUBLIC.

Combien j’aime à voir, Chaque soir, Par la foule amie, Ma salle envahie Et remplie A ne pas s’y mouvoir. Pour mériter longtemps une faveur si chère, Comptez sur mes efforts et sur mon savoir-faire; Spectateurs d’aujourd’hui, venez me voir demain; Venez.... je vous prépare un autre tour _de main_.

Parmi ces fantaisies, celle qui m’avait donné le plus de mal à composer, c’était mon journal comique. Notez que je ne pouvais faire ce travail que dans mes moments de loisir, et ces moments j’étais obligé de les prendre sur mon sommeil.

Ce journal, sur papier de luxe et de petit format, était illustré. Le texte parodiait celui des grands journaux. L’en-tête était ainsi conçu:

LE CAGLIOSTRO,

PASSE-TEMPS DE L’ENTR’ACTE (NE JAMAIS LIRE PASSE T’EN).

Ce journal, paraissant le soir, ne peut être lu que par des gens éclairés. Le rédacteur prévient qu’il n’est pas timbré (le journal). On est prié d’affranchir les lettres, si l’on ne préfère les adresser _franco_.

Venaient ensuite, dans le même esprit, ma profession de foi, les faits divers, la littérature, les inventions et découvertes, les annonces, etc.

Je ne citerai que quelques-uns de ces articles, afin d’en donner une idée.

FAITS DIVERS.

--Le Ministre de l’Intérieur ne recevra pas demain, mais le Ministre des Finances recevra tous les jours.... et jours suivants.

--Un avis du _Moniteur_ rappelle aux jeunes gens qui se destinent à l’Ecole des mines, qu’il faut être _majeur_ pour être _mineur_.............

INVENTIONS ET DÉCOUVERTES.

La _Gazette des Basses-Pyrénées_ annonce qu’un tanneur de _Pau_ vient d’inventer un nouvel instrument pour _passer son tan_.............

RÉVEIL ÉCONOMIQUE ET SANS ROUAGES.

Un timbre et un marteau suffisent. A l’heure que l’on désire, on frappe soi-même sur le timbre avec le marteau, jusqu’à ce qu’on soit éveillé.

ANNONCES.

M. SEMELÉ, cordonnier, vient de réduire le prix de ses bottes, qu’il livre au prix coûtant; il espère se retirer sur la quantité.

A qui en prend douze, la treizième est donnée par dessus le marché.

ASSURANCES CONTRE LES VOLEURS. La Compagnie se charge de prendre les objets à domicile pour les _garder_.

Il n’est pas jusqu’à la bande qui ne portât aussi son mot.

A Monsieur ou Madame ***, demeurant ici.

Votre abonnement finissant ce soir, le gérant du journal vous prie de le renouveler demain, si vous ne voulez pas le voir expirer (l’abonnement).

Le public avait la bonté de s’amuser de ces plaisanteries, qui lui faisaient patiemment passer l’entr’acte, et me permettaient, à moi, de prendre quelques instants de plus pour préparer la seconde partie de la séance.

* * * * *

Outre les deux perfectionnements que je viens de citer, ce qui contribua beaucoup à me procurer une vogue complète, ce fut une expérience que m’inspira ce dieu fantasque, auquel Pascal attribue toutes les découvertes d’ici-bas; le hasard me conduisit directement à l’invention de la _seconde vue_.

Mes deux enfants étant un jour dans le salon, s’amusaient à un jeu créé par leur imagination enfantine. Le plus jeune avait bandé les yeux de son frère et lui faisait deviner les objets qu’il touchait, et, quand celui-ci, guidé par des suppositions, venait à nommer juste, le jeune prenait sa place.

Ce jeu si simple, si naïf, fit cependant germer en moi une des idées les plus compliquées qui me soient jamais venues à l’esprit.

Poursuivi par cette idée, je courus m’enfermer dans mon cabinet; j’étais heureusement dans une de ces dispositions où l’intelligence suit avec docilité, avec plaisir même, les combinaisons que la fantaisie lui trace. Je m’appuyai la tête dans mes deux mains, et, sous l’influence d’une surexcitation que je provoquais, je posai les premiers principes de la seconde vue.

Il faudrait un volume entier pour décrire les innombrables combinaisons de cette expérience. Cette description, beaucoup trop sérieuse pour ces Mémoires, prendra place plus tard dans un ouvrage spécial, qui contiendra également l’explication de tous mes secrets de théâtre.

Cependant je ne puis résister au désir d’indiquer sommairement ici quelques-uns des exercices préliminaires, auxquels je crus devoir recourir pour combiner l’expérience que je voulais tenter.

On doit se rappeler les travaux que m’avait autrefois inspirés le talent d’un pianiste, et l’étrange faculté que j’étais parvenu à acquérir: je lisais tout en jonglant avec quatre boules.

En y songeant sérieusement, je reconnus que cette perception par appréciation pouvait être encore susceptible d’un grand développement, si j’en appliquais les principes à la mémoire et à l’intelligence.

Je résolus en conséquence de faire, avec mon fils Émile, des exercices dans cette nouvelle voie, et pour bien faire comprendre à mon jeune collaborateur la nature des études auxquelles nous allions nous livrer, je pris un dé de domino, le cinq-quatre, que je posai devant lui. Au lieu de lui laisser compter un à un les points des deux nombres, j’exigeai que l’enfant m’en donnât aussitôt le total.

--Neuf, me dit-il.

A ce domino j’en joignis un autre, le quatre-trois.

--Cela fait seize, répondit-il sans hésiter.

Je m’arrêtai là pour une première leçon. Le lendemain, nous réussîmes à additionner d’un coup d’œil trois et quatre dés, le surlendemain cinq, et en ajoutant chaque jour de nouveaux progrès à ceux de la veille, nous parvînmes à donner instantanément le produit de douze dominos.

Ce résultat obtenu, nous nous occupâmes d’un travail bien autrement difficile et auquel nous nous livrâmes pendant plus d’un mois.