Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 19

Chapter 193,751 wordsPublic domain

Je n’entreprendrai point de détailler au lecteur les tâtonnements et les recherches qu’il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira de dire qu’après bien des essais, j’arrivai à me créer une méthode moitié musicale, moitié mécanique; je représentai les tons, demi-tons, pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres correspondants à des degrés de cercle. Cette méthode répondit à toutes les exigences de l’harmonie et de la mécanique, et me conduisit à un commencement d’imitation que je n’avais plus qu’à perfectionner par de nouvelles études.

Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville.

Je m’installai sous un chêne, dans le voisinage duquel j’avais souvent entendu chanter certain rossignol, qui devait être de première force parmi les virtuoses de son espèce.

Je remontai le rouage de la machine et je la fis jouer au milieu du plus profond silence.

A peine les derniers sons cessèrent-ils de se faire entendre, que des différents points du bois partit à la fois un concert de gazouillements animés, que j’aurais été presque tenté de prendre pour une protestation en masse contre ma grossière imitation.

Cette leçon collective ne remplissait nullement mon but; je voulais comparer, étudier, et je ne distinguais absolument rien. Heureusement pour moi que tout à coup, et comme si tous ces musiciens se fussent donné le mot, ils s’arrêtèrent, et un seul d’entre eux continua; c’était sans doute le premier sujet, le Duprez de la troupe, peut-être le rossignol dont je parlais tout à l’heure. Ce ténor, quel qu’il fût, me donna une suite de sons et d’accents délicieux, que je suivis avec toute l’attention d’un élève studieux.

Je passai ainsi une partie de la nuit; mon professeur se montrait infatigable, et de mon côté je ne me lassais pas de l’entendre; enfin il fallut nous quitter, car, malgré le plaisir que j’éprouvais, le froid commençait à me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir. Néanmoins, je sortis de là si bien pénétré de ce que j’avais à faire, que dès le lendemain j’apportai d’importantes corrections à ma machine. Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis par obtenir le résultat que j’avais poursuivi: j’avais imité le chant du rossignol.

* * * * *

Après dix-huit mois de séjour à Belleville, je rentrai enfin dans Paris, chez moi, près de ma femme, près de mes enfants; je me retrouvai au milieu de mes ouvriers, auxquels je n’eus que des félicitations à adresser.

En mon absence, mes affaires avaient prospéré, et de mon côté j’avais gagné, par l’exécution de mes deux automates, la somme énorme de sept mille francs.

Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon père! Hélas! cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes succès; j’avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes revers de fortune. Combien il se fût félicité de m’avoir laissé prendre un état selon ma vocation, et qu’il eût été fier du résultat que je venais d’obtenir, lui qui se plaisait tant aux inventions mécaniques!

CHAPITRE XII.

La fortune pour lui n’a jamais de caprices

UN _Grec_ HABILE.--SES CONFIDENCES.--LE _Pigeon_ COUSU D’OR.--TRICHERIES DÉVOILÉES.--UN MAGNIFIQUE _truc_!--LE GÉNIE INVENTIF D’UN CONFISEUR.--LE PRESTIDIGITATEUR PHILIPPE.--SES DEBUTS COMIQUES.--DESCRIPTION DE SA SÉANCE.--EXPOSITION DE 1844.--LE ROI ET SA FAMILLE VISITENT MES AUTOMATES.

Revenu à une certaine aisance, je pus alors me donner quelques distractions, revoir quelques amis délaissés, et entre autres Antonio, qui n’eut pas le courage de me garder rancune pour l’avoir abandonné aussi longtemps. Dans nos longues conversations, mon ami ne cessait de m’encourager à la réalisation des projets que lui-même avait fait naître: je veux parler de mes projets de théâtre, dont il certifiait d’avance tout le succès.

Sans négliger mes travaux, j’avais repris mes exercices d’escamotage, et je m’étais remis à la recherche d’escamoteurs. Je voulus voir aussi ces gens adroits qui, faute de pouvoir exercer leurs talents sur un plus grand théâtre, vont dans les cafés exécuter leurs tours. Il y a là en effet des études curieuses à faire: ces hommes ont besoin de recourir à des artifices d’autant plus fins, qu’ils ont affaire à des gens qui ne se font pas faute de chercher à les déjouer. Je rencontrai quelques types intéressants, dans lesquels je trouvai des sujets d’utiles observations. Pourtant, une petite aventure ne tarda pas à me faire comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, dans le choix des gens adroits que je recherchais.

Un escamoteur que j’avais jadis rencontré chez le père Roujol, et auquel j’avais rendu un service, me présenta un jour un nommé D...... C’était un jeune homme de figure agréable et distinguée; sa mise avait une certaine recherche, et il se présentait avec les manières d’un homme du monde.

--Monsieur, me dit-il en m’abordant, mon ami m’a dit que vous recherchiez toute personne possédant une certaine adresse. Bien que je ne veuille pas débuter près de vous en m’adressant un compliment, je vous dirai que, faisant ma profession d’enseigner des tours d’escamotage aux gens du monde, j’ai pensé pouvoir vous montrer des choses qui vous sont inconnues.

--J’accepte avec empressement votre proposition, répondis-je, mais je vous avertis que je ne suis point un commençant.

Cette présentation se faisait dans mon cabinet; nous nous assîmes près d’une table sur laquelle je fis servir quelques rafraîchissements. C’était là, du reste, un piége que je tendais à mon visiteur pour le rendre plus communicatif.

Je pris un jeu de cartes, et autant pour donner l’exemple à M. le Professeur, que pour lui indiquer le point de départ de ses leçons, je lui fis voir ma dextérité à faire sauter la coupe, et j’exécutai différents tours.

J’observais D....., pour juger de l’impression que je faisais sur lui. Après être resté sérieux pendant quelques instants, il regarda son compagnon en faisant un léger clignement d’œil dont je ne compris pas la signification. Je m’arrêtai un moment, et sans vouloir provoquer une explication directe, je débouchai une bouteille de vin de Bordeaux et lui en versai quelques rasades. J’eus un plein succès: le vin lui délia la langue, et au milieu d’une conversation qui commençait à tourner à l’épanchement:

--Il faut, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il en mettant son verre à sec et en le présentant sans façon pour le faire remplir, il faut que je vous fasse un aveu. Sachez donc que j’étais venu ici avec la conviction que je devais avoir affaire à ce que nous appelons _un pigeon_. Je m’aperçois qu’il en est tout autrement, et comme je ne veux pas compromettre mes _trucs_, qui sont mon _gagne-pain_, je me contenterai du plaisir d’avoir fait votre connaissance.

Ces mots, étrangement techniques, me semblèrent un contraste choquant avec les manières élégantes de mon visiteur. Toutefois, je ne pus me décider à abandonner la partie sans connaître au moins quelques secrets de ce singulier personnage.

--Monsieur, répondis-je un peu désappointé, j’espère que vous reviendrez sur cette décision, et que vous ne sortirez pas d’ici sans me montrer à votre tour comment vous _maniez_ les cartes? Vous me devez bien cela.

A ma grande satisfaction, D.... se ravisa.

--Soit, dit-il en prenant un jeu, mais vous allez voir que nous n’avons pas du tout la même manière de travailler.

Il me serait difficile en effet de donner un nom à ce qu’il exécuta devant moi. Ce n’était pas à proprement parler de la prestidigitation; c’étaient des ruses et des finesses d’esprit appliquées aux cartes, et ces ruses étaient tellement inattendues, qu’il était impossible de n’en être pas dupe. Ce _travail_, du reste, n’était que l’exposition de quelques principes dont je connus plus tard l’application.

Tel que ces chanteurs qui commencent par se faire prier, et qui, une fois partis, ne peuvent plus s’arrêter, D....., entraîné sans doute, et par la sincérité des éloges que je lui prodiguais, et par le grand nombre de verres de Bordeaux qu’il avait absorbés, me dit avec cet épanchement familier si commun aux buveurs:

--Voyons, mon cher Monsieur, je veux maintenant vous faire encore une confidence. Je ne suis point prestidigitateur, j’ai seulement quelques tours que je montre aux amateurs. Ces leçons, vous devez le comprendre, ne suffiraient pas pour me faire vivre. Je vous dirai donc, ajouta-t-il en vidant encore une fois son verre et en le tendant de nouveau, comme s’il eût voulu me faire payer sa confidence, je vous dirai que le soir je vais dans les cercles où j’ai l’adresse de me faire introduire, et que là, je mets à profit quelques-uns des principes que je vous ai fait connaître tout-à-l’heure.

--Alors, vous donnez des séances?

D...... sourit légèrement et répéta ce clignement d’œil qu’il avait fait déjà à son camarade.

--Des séances? répondit-il, non, jamais! Ou plutôt, oui, j’en donne, mais à ma façon; je vous expliquerai cela dans un instant. Je veux d’abord vous amuser, en vous contant comment je parviens à me faire payer assez généreusement les leçons que je donne à mes amateurs; nous reviendrons après cela à _mes séances_.

Vous saurez que, pour des raisons faciles à deviner, je ne donne jamais de leçons qu’à un élève que je suppose avoir la poche bien garnie. En commençant mes explications, je l’avertis que je le laisse libre de fixer lui-même le prix du tour que je vais lui montrer, et, pendant ma démonstration, je m’arrête un instant pour exécuter un petit intermède qui doit plus tard forcer sa générosité.

Je m’approche de mon _pigeon_, passez-moi le mot.

--Je vous l’ai déjà passé.

--Ah! bien; permettez, lui dis-je, en tirant un des boutons de son habit, voici un moule qui perce l’étoffe et que vous pourriez perdre.

Je jette en même temps vingt francs sur la table, puis je passe en revue tous ses boutons les uns après les autres, et de chacun d’eux je feins de faire sortir une pièce d’or.

Je n’ai exécuté ce tour que comme une plaisanterie sans importance; aussi je ramasse mes pièces en affectant la plus grande indifférence. Je pousse même cette indifférence jusqu’à en laisser comme par mégarde une ou deux sur la table, mais pour un instant seulement bien entendu.

Je continue ma leçon, et ainsi que je m’y attends, mon élève n’y prête qu’une attention médiocre, tout préoccupé qu’il est des réflexions que je lui ai habilement suggérées.

Ira-t-il offrir cinq francs à un homme qui semble avoir sa poche pleine d’or? Non, c’est impossible; le moins qu’il puisse faire, c’est d’augmenter d’une pièce le nombre de celles que je viens d’étaler sous ses yeux, et cela ne manque jamais d’arriver.

Nouveau Bias, je porte toute ma fortune sur moi. Quelquefois je suis assez riche; alors ma poche est pleine. Assez souvent aussi, j’en suis réduit à une douzaine de ces charmants _jaunets_, mais ceux-là, je ne m’en dessaisis jamais, car ce sont les instruments avec lesquels je puis m’en procurer d’autres. Je vous dirai qu’il m’est arrivé de dîner plus que modestement, et même de ne pas dîner du tout, ayant sur moi ce petit trésor, parce que je me suis fait une loi de ne jamais l’entamer.

--Les séances que vous donnez dans les cercles, dis-je à mon narrateur pour le ramener sur ce chapitre, doivent être nécessairement plus fructueuses.

--En effet, mais la prudence me défend de les donner aussi souvent que je le voudrais.

--Je ne vous comprends pas.

--Je m’explique. Lorsque je suis dans un cercle, j’y suis en amateur, en fils de famille, et je fais comme bien des jeunes gens avec lesquels je me trouve, je joue. Seulement, j’ai ma manière de jouer, qui n’est pas celle de tout le monde, mais il paraît qu’elle n’est pas mauvaise, puisqu’elle me rend souvent la chance favorable. Vous allez en juger.

Ici mon narrateur s’arrêta pour se rafraîchir, puis, comme s’il se fût agi de la chose du monde la plus innocente et la plus licite, il me montra divers tours, ou plutôt diverses escroqueries fort curieuses, et qu’il exécuta avec tant de grâce, d’adresse et de naturel, qu’il eût été impossible de le prendre en défaut.

Il faut savoir ce que c’est que l’amour d’un art ou d’une science dont on cherche à pénétrer les mystères, pour comprendre l’effet que me produisirent ces coupables confidences.

Loin d’éprouver de la répulsion, du dégoût même pour cet homme, avec lequel la justice pouvait avoir d’un jour à l’autre un compte à régler, je l’admirais, j’étais ébahi. La finesse, la perfection de ses tours m’en faisaient oublier le but blâmable.

Le moment vint enfin où les confidences de mon _Grec_ (car c’en était un) s’épuisèrent; il prit congé de moi.

D.... m’eut à peine quitté, que le souvenir de ses confidences me revenant à l’esprit, me fit monter le rouge au visage. J’eus honte de moi-même comme si je m’étais associé à ses coupables manœuvres; j’en vins même à me reprocher sévèrement l’admiration dont je n’avais pu me défendre et les compliments qu’elle m’avait arrachés.

Pour l’acquit de ma conscience, je consignai pour toujours cet homme à ma porte. Précaution inutile! car jamais depuis je n’entendis parler de lui.

Qui croirait cependant que c’est à la rencontre de D.... et aux communications qu’il m’avait faites, que je dus plus tard la satisfaction de rendre un service à la société, en démasquant à la justice une escroquerie dont les plus habiles experts n’avaient pu trouver le mot?

Dans l’année 1849, M. B...., juge d’instruction au tribunal de la Seine, me pria de m’occuper de l’examen et de la vérification de cent cinquante jeux de cartes, saisis en la possession d’un homme dont les antécédents étaient loin d’être aussi blancs que ses jeux.

Ces cartes étaient en effet toutes blanches, et cette particularité avait dérouté jusqu’alors les plus minutieuses investigations. Il était impossible à l’œil le plus exercé d’y découvrir la moindre altération, la plus petite marque, et elles semblaient toutes posséder les qualités des jeux du meilleur aloi.

J’acceptai cette expertise, dans laquelle j’espérais trouver des subtilités d’autant plus fines qu’elles étaient plus cachées.

Ce n’était qu’après mes séances que je pouvais me livrer à ce travail de recherches. Chaque soir, avant de me coucher, je m’attablais près d’une excellente lampe, et j’y restais jusqu’à ce que le sommeil ou le découragement vînt me gagner.

* * * * *

Je passai ainsi près d’une quinzaine de jours, examinant tant avec mes yeux qu’avec une excellente loupe, la matière, la forme et les imperceptibles nuances de chacune des cartes des cent cinquante jeux. Je ne pouvais parvenir à rien découvrir, et de guerre lasse, je finis par me ranger de l’avis des experts qui m’avaient précédé.

--Décidément il n’y a rien à ces jeux, dis-je avec humeur en les jetant, un soir, loin de moi sur la table.

Tout-à-coup, sur le dos brillant d’une des cartes, et près d’un de ses angles, je crois apercevoir un point mat qui m’avait échappé jusqu’alors. Je m’en approche; le point disparaît. Mais, chose étrange! il reparaît à mes yeux dès que j’en suis éloigné.

Quel magnifique _truc_! m’écriai-je dans l’enthousiasme d’une idée qui me traversait l’esprit (Le lecteur appréciera, je le pense, le sens de cette exclamation). C’est bien cela! j’y suis! c’est une marque distinctive.

Et suivant certain principe que D.... m’avait indiqué dans ses confidences, je m’assurai que toutes les cartes portaient également un point, qui placé à un endroit déterminé en indiquait la nature et la couleur.

Comprend-on tout l’avantage qu’un Grec pouvait tirer de la possibilité de connaître le jeu de ses adversaires? D.... avait été surpassé dans cette tricherie, car son point de marque, si fin qu’il fût, ne disparaissait pas selon le besoin.

Depuis un quart d’heure, je meurs d’envie de communiquer au lecteur un procédé qui certes ne peut manquer de l’intéresser, mais je suis retenu par l’idée que cette ingénieuse fourberie peut tomber entre des mains criminelles et faciliter de coupables actions.

Pourtant, il est une vérité incontestable: c’est que pour éviter un danger, il faut le connaître. Or, si chaque joueur était initié aux stratagèmes de messieurs les escrocs, ces derniers se trouveraient dans l’impossibilité de s’en servir.

Réflexion faite, je me décide à faire ma communication.

Je viens de dire qu’un seul point placé à certain endroit sur une carte suffisait pour la faire connaître. Je vais employer une figure pour le démontrer.

Il faut supposer par estimation la carte divisée en huit parties dans le sens vertical et en quatre dans le sens horizontal, comme dans la figure 1re. Les unes indiqueront la valeur des cartes, les autres leur couleur. La marque se place au point d’intersection de ces divisions. Voilà tout le procédé; l’exercice fait le reste.

FIGURE 1re.

As. Roi. Dame. Valet. Dix. Neuf. Huit. Sept. +------+------+------+------+------+------+------+------+ Cœur. | | Carreau. | | Trèfle. | | Pique. | | | | | | +------+------+------+------+------+------+------+------+

Quant au procédé à employer pour imprimer le point mystérieux dont j’ai parlé plus haut, on me permettra de ne pas l’indiquer, car mon but est de signaler une fourberie et non d’enseigner à la faire. Il suffira de dire que vu de près, ce point se confond avec le blanc de la carte, et qu’à distance, la réflection de la lumière rend la carte brillante, tandis que la marque seule reste mate.

Au premier abord, il semblera peut-être assez difficile de pouvoir se rendre compte de la division à laquelle appartient un point isolé sur le dos d’une carte. Cependant, pour peu qu’on veuille y prêter attention, on pourra juger que celui que j’ai mis pour exemple ne peut appartenir ni à la seconde ni à la quatrième division verticale, et, par un raisonnement analogue, on comprendra que ce même point se trouve en regard de la deuxième division horizontale. Il représentera donc une dame de carreau.

D’après l’explication que je viens de donner, le lecteur, j’en suis sûr, a déjà pris son parti sur les cartes blanches.

--Puisqu’il peut en être ainsi, se dit-il, je ne jouerai plus qu’avec des cartes tarotées, et j’éviterai d’être trompé.

Malheureusement, les cartes tarotées prêtent encore plus à l’escroquerie que les autres, et pour le prouver, je me vois forcé de faire une seconde communication, et peut-être même une troisième. Supposons un tarot formé de points ou de toutes autres figures rangées symétriquement comme le sont d’ordinaire ces genres de dessins.

Le premier point en partant du haut de la carte, à gauche, ainsi que dans l’exemple précédent, représentera du cœur; le second en descendant, du carreau; le troisième du trèfle; le quatrième du pique.

Si maintenant, à l’un de ces points, qui sont naturellement placés par le dessin du tarot pour marquer la couleur de la carte, on ajoute un autre petit point à l’un des huit endroits que l’on peut se figurer sur sa circonférence, on désignera la nature de la carte.

Ainsi on représentera, au point culminant, un as, en tournant à droite un roi, le troisième sera une dame, le quatrième un valet et ainsi de suite en suivant pour le dix, le neuf, le huit et le sept.

Il est bien entendu qu’il ne faut qu’un seul point comme dans la figure 2, où celui qui est joint au troisième point ou couleur, représentera un huit de trèfle.

Il y a bien encore d’autres combinaisons, mais celles-là sont aussi difficiles à expliquer qu’à comprendre. Ainsi par exemple, j’ai eu à expertiser des cartes tarotées où il n’y avait véritablement aucune marque; seulement les dessins du tarot étaient plus ou moins attaqués par la coupe de la carte et cette simple particularité les désignait toutes.

Il y a aussi les cartes sur le bord desquelles le _Grec_ en jouant fait avec son ongle un léger morfil qu’il peut reconnaître au passage. S’il joue à l’écarté, ce sont les rois qu’il a marqués ainsi, et lorsqu’en donnant les cartes ces dernières se présentent sous sa main, il peut, par un tour familier à l’escamotage, les laisser sur le jeu et donner à la place la carte suivante. Cette substitution peut se faire si habilement qu’il est impossible d’y rien voir. Enfin, j’ai vu des gens dont la vue était si habilement exercée, qu’après avoir joué deux ou trois parties avec le même jeu, ils pouvaient reconnaître toutes les cartes.

* * * * *

Pour revenir aux cartes frelatées, on se demandera comment on peut changer les jeux, puisque dans les cercles et dans les maisons où l’on joue, les paquets ne sont décachetés qu’au commencement de la partie.

Eh! mon Dieu, c’est encore bien simple.

On s’informe du marchand de cartes où ces maisons se fournissent. On lui fait d’abord quelques petits achats pour lier connaissance; on y retourne plusieurs fois pour le même motif; puis un beau jour, on se dit chargé par un ami d’acheter une douzaine de sixains ou plus ou moins selon l’importance du magasin.

Le lendemain, sous prétexte que les jeux ne sont pas de la couleur qui a été demandée, on les rapporte.

Les paquets sont encore cachetés, le marchand, plein de confiance, les échange contre d’autres.

Mais le grec a passé la nuit à décacheter les bandes et à les recacheter par un procédé connu en escamotage; les cartes ont toutes été marquées et remises en ordre; le marchand les a maintenant dans son magasin; le tour est fait; on les attend à domicile.

Toutes ces supercheries certes sont fort redoutables; eh bien! il y en a une bien plus redoutable encore, c’est la télégraphie imperceptible. On en jugera, lorsque je dirai que sans la moindre apparence de communication, le _Grec_ peut parfaitement recevoir d’un compère, par des principes analogues à ceux de ma _seconde vue_, l’annonce du jeu de son adversaire.

J’aurais certainement beaucoup d’autres _trucs_ à signaler, mais je m’arrête. Je crois en avoir assez dit sur les escrocs et leurs tricheries pour engager tout joueur à ne tenir les cartes que vis-à-vis de personnes dont la probité ne peut être mise en doute.

Maintenant, autant pour faire oublier les détails quelque peu compromettants que je viens de donner, que pour reposer mon esprit de descriptions qui, j’en suis certain, ont dû paraître beaucoup plus courtes au lecteur qu’à moi-même, je vais revenir à la prestidigitation proprement dite, en donnant une notice biographique sur un physicien-sorcier-magicien-prestidigitateur, dont le succès dans Paris fut, vers cette époque, des plus éclatants.

Philippe Talon, originaire d’Alais, près Nîmes, après avoir exercé la douce profession de confiseur à Paris, s’était vu forcé, par suite d’insuccès, de quitter la France.

Londres, ce pays de Cocagne, cet Eldorado en perspective, était à deux pas; notre industriel s’y rendit et ne tarda pas à fonder un nouvel établissement dans la capitale des Trois-Royaumes-Unis.

Le confiseur français avait bien des chances de réussite. Outre que les Anglais sont très friands de _chatteries_, on sait que la confiserie française a eu, de tout temps, chez les enfants d’Albion, une renommée qui ne peut être comparée qu’à celle dont a joui jadis en France le _véritable_ cirage anglais.

Néanmoins, malgré ces avantages, il paraît que de nouvelles amertumes se glissèrent bientôt dans son commerce; les brouillards de la Tamise, d’autres disent des spéculations trop hasardeuses, vinrent fondre les fragiles marchandises du nouveau magasin et les mirent en déconfiture.