Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 18
Paris ne me paraissait pas un endroit sûr contre les importunités de tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgré les prières et les supplications de ma famille entière, après avoir confié les soins de ma fabrication à l’un de mes ouvriers, dont j’avais reconnu l’intelligence et la probité, j’allai à Belleville m’installer dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an. On peut juger par son prix que ce n’était pas une villa, car:
Plein de confiance en moi, bien qu’exigeant des arrhes, Le portier pour cent francs m’assura des Dieux Lares.
Dans ce simple réduit, composé d’une chambre et d’un cabinet, on ne voyait pour tout ameublement qu’un lit, une commode, une table et quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excès de luxe.
Cet acte de folie, ainsi qu’on l’appelait, cette détermination héroïque selon moi, me sauva d’une ruine imminente et fut le premier échelon de ma vie artistique. A partir de ce moment, se développa chez moi une volonté opiniâtre qui m’a fait aborder de front bien des obstacles et des difficultés.
Me voilà donc désormais enfermé, cloîtré selon mes désirs, avec l’heureuse perspective de me livrer à mon travail, sans crainte d’aucune distraction.
Néanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent pénibles, et je déplorai amèrement la dure nécessité qui m’isolait ainsi de toutes mes affections. Je m’étais fait un besoin, une consolation de la société de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces êtres si chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon énergie, et j’en étais privé! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une grande puissance de volonté pour n’avoir pas faibli devant la perspective de ce vide affreux.
Il m’arrivait bien quelquefois d’essuyer furtivement une larme. Mais alors je fermais les yeux, et tout aussitôt mon automate et les nombreuses combinaisons qui devaient l’animer m’apparaissaient comme une vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j’avais créés, je leur souriais pour ainsi dire, comme à d’autres enfants, et, quand je sortais de ce rêve réparateur, je me remettais à mon travail, plein d’une courageuse résignation.
Il avait été convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi passer la soirée avec moi, et que, de mon côté, j’irais dîner à Paris tous les dimanches. Ces quelques heures consacrées à la famille étaient les seules distractions que je me permisse.
A la demande de ma femme, la portière de la maison s’était chargée de préparer mes repas; cette excellente créature, ancien cordon bleu, avait quitté le service pour épouser un maçon, nommé Monsieur Auguste. Ce Monsieur Auguste me jugeant d’après la modeste existence que je menais dans _sa maison_, ne voyait en moi qu’un pauvre diable qui avait grand’peine à gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de bienveillante protection ou de généreuse pitié. Au fond, c’était un brave homme; je lui pardonnais ses manières et je ne faisais qu’en rire.
Ma nouvelle cuisinière avait reçu des recommandations toutes particulières pour que je fusse parfaitement traité. Ne voulant pas augmenter le budget du ménage par une double dépense, je fis de mon côté des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici comment j’avais organisé mon service de bouche. Les lundi, mardi, mercredi et jeudi, je vivais sur un énorme plat, auquel mon _chef_ donnait l’appellation générique de _fricot_, mais dont le nom m’importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause d’hygiène, je faisais maigre. Des haricots, tantôt rouges, tantôt blancs, défrayaient mes repas; avec cela une soupe variée rappelant souvent les goûts gastronomiques d’un auvergnat, et je dînais aussi bien, peut-être mieux encore, que Brillat-Savarin lui-même.
Cette manière de vivre m’offrait deux avantages: je dépensais peu, et jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidité de mes idées. J’en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les difficultés mécaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels j’eusse à lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par le trait suivant, qui viendra prouver également la vérité de ce dicton: «vouloir c’est pouvoir.»
Dès le commencement de mon travail, j’avais dû songer à commander à un sculpteur sur bois le corps, la tête, les jambes et les bras de mon écrivain. Je m’étais adressé à un artiste qu’on m’avait particulièrement recommandé comme devant apporter une grande perfection à cet ouvrage, et j’avais tâché de lui faire bien comprendre toute l’importance que j’attachais à ce que mon automate eût une figure aussi intelligente que possible. Mon Phidias m’avait répondu que je pouvais m’en rapporter à lui.
Un mois après, le sculpteur se présente; il ôte avec soin l’enveloppe qui protège son œuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de lui-même, des bras et des jambes parfaitement exécutés, et enfin il me remet la tête d’un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela?
D’après ce que je venais de voir, je m’étais préparé à l’admiration pour ce morceau capital. Que l’on juge de ma stupéfaction! Cette tête, à cela près de la couronne d’épines, offrait le type exact et parfait d’un Christ mourant.
Tout interdit à cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une explication. Il semble ne pas me comprendre et continue à me faire valoir toutes les beautés de son œuvre. Je n’avais aucune bonne raison à faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre, était une très belle tête. Je l’acceptai donc, quoiqu’elle ne pût me servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon sculpteur à choisir un tel type. A force de le questionner, je finis par apprendre qu’il avait pour spécialité de sculpter des Christs pour les crucifix, et toujours le même genre de tête. Cette fois encore, il s’était laissé aller à la routine.
Après cet échec, j’eus recours à un autre artiste, en ayant soin cette fois de m’informer préalablement s’il ne sculptait pas des Christs pour les crucifix. J’eus beau faire. Malgré mes précautions, je n’obtins de ce dernier sculpteur qu’une tête sans expression, ayant un air de famille avec celle des mannequins en bois qu’on fabrique à Nuremberg, et qui sont destinés à servir de modèles pour des poses dans les ateliers de peinture.
Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisième épreuve.
Cependant il fallait une tête à mon écrivain, et je considérais l’un après l’autre mes deux chefs-d’œuvre. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient me convenir. Une tête entièrement dépourvue d’expression gâtait mon automate, et une tête de Christ sur le corps d’un écrivain en costume Louis XV (car tel était le costume dont je voulais vêtir mon personnage), formait un anachronisme par trop choquant.
«J’ai pourtant gravée là, me disais-je en me frappant le front, l’image qu’il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l’exécuter!... Si j’essayais!»
Il a été de tout temps dans mon caractère de me mettre immédiatement à l’exécution d’un projet dès qu’il est conçu, et quelles qu’en doivent être les difficultés.
Je pris aussitôt un morceau de cire à modeler, j’en fis une boule dans laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les yeux, puis plaçant au centre une petite boule en forme de nez, je m’arrêtai pour regarder complaisamment mon œuvre.
Avez-vous quelquefois remarqué les têtes de joujoux du premier âge, qui représentent deux forgerons frappant sur une enclume à l’aide de deux règles parallèles, que l’on pousse et que l’on tire alternativement? Eh bien! ces sculptures primitives que l’on vend, je crois, deux sous, y compris les combinaisons mécaniques qui les font mouvoir, ces sculptures, dis-je, eussent été des chefs-d’œuvre auprès de mon premier ouvrage dans l’art de la statuaire.
Mécontent, dégoûté et presque colère, je jetai de côté cet essai informe et je cherchai un autre moyen de sortir d’embarras.
Mais, ainsi que je l’ai dit, je suis tenace et persévérant dans mes entreprises, et plus les difficultés me semblent grandes, plus je tiens à honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon découragement, et le lendemain je me sentis de nouveau dans la tête et presque au bout des doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, à force de promener l’ébauchoir sur ma boulette, à force d’ôter d’un côté pour remettre sur l’autre, je parvins à faire des yeux, une bouche, un nez, sinon réguliers, au moins ayant apparence de forme humaine.
Les jours suivants, nouvelles études, nouveaux perfectionnements, et chaque fois je pouvais compter quelques progrès dans mon travail. Pourtant il vint un moment où je me trouvai très embarrassé. La figure était assez régulière, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner encore le caractère du sujet que je voulais représenter. Je n’avais point de modèle à suivre, et la tâche semblait au-dessus de mes forces.
L’idée me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-même quels pouvaient être les traits qui donnent de l’expression. Me mettant donc en posture d’écrivain, je m’examinai de face et de profil, je me tâtai pour apprécier les formes et je cherchai ensuite à les imiter. Je fus longtemps à cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis enfin, un jour, je trouvai mon œuvre terminée et je m’arrêtai pour la considérer avec plus d’attention. Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque je m’aperçus que, sans m’en douter, j’avais fait mon exacte ressemblance.
Loin d’être contrarié de ce résultat inattendu, je m’en félicitai, car il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portât mes traits. Je n’étais pas fâché d’apposer ce cachet de famille à une œuvre à laquelle j’attachais une grande importance.
* * * * *
Il y avait déjà plus d’un an que je m’étais retiré à Belleville et je voyais avec bonheur s’approcher sensiblement le terme de mes travaux et de ma séquestration. Après bien des doutes sur la réussite de mon entreprise, j’étais enfin arrivé au moment solennel du premier essai de mon écrivain.
J’avais passé toute la journée à donner les derniers soins à la machine. Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se disposer à répondre aux questions que j’allais lui faire. Je n’avais plus qu’à presser la détente pour jouir du résultat si longtemps attendu. Le cœur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je tremblais d’émotion à la seule pensée de cet imposant début.
Je venais de mettre pour la première fois devant mon écrivain une feuille de papier, en lui posant cette question:
Quel est l’artiste qui t’a donné l’être?
Je poussai le bouton de la détente, le rouage partit.
Je respirais à peine, tant j’avais peur de troubler le spectacle auquel j’assistais.
L’automate me fit un salut; je ne pus m’empêcher de lui sourire comme je l’eusse fait à mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte et sans vie, s’animer maintenant et tracer d’une main sûre ma propre signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et dans un élan de reconnaissance, j’adressai avec ferveur un remerciement à l’Être suprême. C’est qu’aussi en dehors de la satisfaction que j’éprouvais comme auteur, cette pièce mécanique, la plus importante que j’eusse encore exécutée, était une branche de salut qui devait ramener le bien-être dans mon ménage, du moins un bien-être relatif.
Après avoir mille fois fait recommencer à mon fidèle Sosie des fac-simile de ma signature, je lui fis cette autre question:
Quelle heure est-il?
L’automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule, écrivit:
Il est deux heures du matin.
C’était un avertissement plein d’à-propos; j’en profitai et me couchai aussitôt. Contre mon attente, je dormis d’un sommeil que je ne connaissais plus depuis longtemps.
Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s’en trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque œuvre de leur cerveau. Elles devront savoir alors qu’après le bonheur de jouir soi-même de sa production, rien ne flatte autant que de la soumettre à l’appréciation d’un tiers. Molière et J.-J. Rousseau consultaient leurs servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, dès le lendemain matin, de prier ma portière et son mari d’assister aux premiers essais des travaux de mon écrivain dessinateur.
C’était un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-là. Je le trouvai en train de déjeûner; il tenait une modeste sardine fixée avec son pouce sur un morceau de pain qui eût pu aisément passer pour un fort moellon; dans l’autre main, il avait un couteau dont le manche était fixé à sa ceinture par une lanière en cuir.
Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portière, et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une sardine et d’assister à la représentation tout aristocratique d’un seigneur du siècle de Louis XV.
La femme du maçon choisit cette question:
Quel est l’emblème de la fidélité?
L’automate répondit en dessinant une charmante levrette étendue sur un coussin.
Mme Auguste, enchantée, me pria de lui faire cadeau de ce dessin.
M. Auguste, lui, semblait absorbé dans une profonde méditation.
Plus étonné que piqué de son silence:--Eh bien, quoi, lui dis-je, mon automate ne vous convient donc pas?
--Je ne dis pas cela, fit le maçon en coupant un énorme morceau de pain, qu’il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela.
--Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela?
Le maçon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouchée de pain; puis, s’essuyant la bouche du revers de sa main:
--Voulez-vous que je vous donne ma façon de penser, dit-il en hochant la tête d’un air d’importance?
--Certainement, monsieur Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous en prie.
--Pour lors, voilà: c’est dommage que vous ne m’ayez pas consulté lorsque vous avez fait votre bonhomme.
--Pourquoi cela?
--Parce que je vous aurais conseillé de faire dessiner comme qui dirait un caniche à la place de cette levrette. Le caniche, voyez-vous, il n’y a rien de pareil pour la fidélité; c’est connu....
Une envie de rire me prit; je me contins.
--Savez-vous, Monsieur Auguste, répondis-je avec une apparente condescendance, que cette observation est très profonde, et que je partage entièrement votre avis? Bien mieux, vous venez de m’inspirer une idée: si l’on mettait dans la gueule du caniche une sébile de bois, comme en ont les chiens d’aveugles, hein! qu’en dites-vous?
--Je dis que l’idée est fameuse... Eh! mais, ajouta le maçon, qui tenait à être mon collaborateur, après c’temps-là, si nous faisions aussi l’aveugle et son écriteau pour bien faire comprendre que c’est un chien d’aveugle? Ça rappellerait aussi la chanson, vous savez: «Plus je suis pauvre et plus il m’est fidèle,» et puis l’on pourrait faire encore....
--Des passants, peut-être?
--Précisément; il y aurait, voyez-vous, un petit garçon.
--Mais, Monsieur Auguste, vous ne vous apercevez pas qu’il y aurait aussi une difficulté.
--Laquelle?
--C’est qu’en voyant le chien, l’aveugle et le petit garçon, il ne serait plus possible de savoir lequel des trois est l’emblème de la fidélité?
--Vous croyez?
--Certainement.
--Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer.
--Comment cela?
--Il n’y a rien de plus simple; je mettrais sur l’écriteau de l’aveugle: ceci est l’emblème de la fidélité.
--Qui cela, l’aveugle?
--Mais non, le chien!
--Ah bien, je comprends.
--Pardienne! c’est si simple! dit le maçon d’un air triomphant.
M. Auguste, enhardi par le succès de sa critique et de ses conseils, demanda à voir l’intérieur de l’automate.
--Je comprends un peu tout ça, me dit-il du ton qu’eût pu prendre un confrère ami; c’est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l’huile au cric du chantier, je l’ai même démonté deux fois. Ah! mais, c’est que, voyez-vous, si je m’occupais tant soit peu de mécanique, je suis sûr que je deviendrais très fort.
Voulant jusqu’à la fin faire les honneurs de cette séance à mes _Augustes visiteurs_, je mis l’intérieur de mon automate à découvert.
Mon collaborateur avait terminé son déjeûner; il s’approcha, prit son menton dans l’une de ses mains, tandis que de l’autre il se grattait la tête. Quoique ne comprenant rien naturellement à ce qu’il voyait, le maçon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine, puis enfin, comme se laissant aller à l’impulsion de sa franchise:
--Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d’un ton protecteur, je vous ferais bien encore une observation.
--Faites-la toujours, Monsieur Auguste, et soyez sûr que je l’apprécierai comme elle le mérite.
--Hé bien! moi, à votre place, j’aurais fait cette mécanique beaucoup plus simple; ça fait, voyez-vous, que ceux qui ne s’y connaissent pas pourraient la comprendre plus facilement.
Si j’eusse eu près de moi un ami, il est certain que j’aurais éclaté de rire; j’eus la force de tenir mon sérieux jusqu’au bout.
--C’est pourtant très vrai ce que vous dites-là, répondis-je d’un air de conviction, je n’y avais pas songé; mais, maintenant, soyez persuadé, Monsieur Auguste, que je vais profiter de votre juste observation, et que très prochainement j’ôterai la moitié des pièces de mon automate; il y en aura toujours bien assez.
--Oh! certainement, dit le maçon, croyant à la sincérité de mes paroles, certainement qu’il y en aura bien assez....
A ce moment on venait de sonner à la porte du jardin. M. Auguste, toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m’ayant également quitté, je pus rire tout à mon aise.
* * * * *
N’est-il pas curieux de voir que cette pièce, qui fut visitée de tout Paris et qui me valut de nombreux éloges; que ce dessinateur, qui intéressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa famille, ne reçut, à son début, que la stupide critique d’un portier! Tant il est vrai que l’on n’est pas plus prophète dans sa maison que dans son pays.
On comprend que je m’inquiétai peu et que je me blessai encore moins des observations de cet étrange censeur; ma levrette ne fut pas remplacée par un caniche, et mon mécanisme ne fut point modifié. Je dirai plus, c’est que, dans la suite, si j’avais eu un changement à faire, c’eût été au contraire pour ajouter des apparences de complication; voici pourquoi:
Le public (je ne parle pas du public éclairé), ne comprend généralement rien aux effets mécaniques à l’aide desquels on peut animer un automate; il éprouve du plaisir à les voir, et le plus souvent il n’en apprécie le mérite qu’en raison de la multiplicité des pièces qui le composent.
J’avais donné tous mes soins à rendre le mécanisme de mon écrivain aussi simple que possible; je m’étais surtout attaché, en surmontant des difficultés inouïes, à faire fonctionner cette pièce sans qu’on entendît le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j’avais voulu imiter la nature, dont les instruments si compliqués fonctionnent cependant d’une façon tout à fait imperceptible.
Croira-t-on que cette perfection même, pour laquelle j’avais fait de si grands efforts, fut défavorable à mon automate?
Dans les premiers temps de son exhibition, j’entendis plusieurs fois des personnes qui n’en voyaient que l’extérieur; s’exprimer ainsi:
--Cet écrivain est charmant; mais le mécanisme en est peut-être très simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de grands effets!
L’idée me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de leur faire produire en diminutif cette harmonie mécanique que font entendre les machines à filer le lin. Alors le bon public apprécia tout autrement mon ouvrage, et son admiration s’accrut en raison directe de l’intensité de ce tohu-bohu. On n’entendait plus que ces exclamations:--Comme c’est ingénieux! Quelle complication! et qu’il faut de talent pour organiser de semblables combinaisons!
Pour obtenir ce résultat, j’avais rendu mon automate moins parfait, et j’avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour produire un plus grand effet, chargent leurs rôles. Ils font rire, mais ils s’écartent des règles de l’art et sont rarement placés parmi les bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilité, et ma machine fut remise dans son premier état.
Mon écrivain une fois terminé, j’aurais pu faire cesser l’emprisonnement volontaire auquel je m’étais condamné, mais il me restait à exécuter une autre pièce pour laquelle le séjour de la campagne m’était nécessaire. Bien que très compliqué lui-même, ce second automate, en raison de la différence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier travail et m’offrait quelques distractions. C’était un rossignol que m’avait commandé un riche négociant de Saint-Pétersbourg. Je m’étais engagé à produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce charmant musicien des bois.
Cette entreprise n’était pas sans offrir des difficultés sérieuses, car, si j’avais déjà exécuté plusieurs oiseaux, leur ramage était tout de fantaisie, et pour le composer je n’avais consulté que mon goût. Une imitation du chant du rossignol était un travail bien autrement délicat: ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables.
Heureusement nous étions dans la saison où ce chanteur habile fait entendre ses délicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modèle.
De temps en temps après ma veillée, je me dirigeais vers le bois de Romainville, dont la lisière touche presque à l’extrémité de la rue que j’habitais. Je m’enfonçais au plus épais du feuillage, et là, couché sur un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leçons de mon maître (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immédiatement en verve).
Il s’agissait d’abord de formuler dans mon imagination les phrases musicales avec lesquelles l’oiseau compose ses mélodies.
Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva à peu près frappée: Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit, tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons étranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et les recomposer par des procédés musicaux.
Là était la difficulté; je ne savais de la musique que ce qu’un sentiment naturel m’en avait appris, et mes connaissances en harmonie devaient m’être d’une bien faible ressource. J’ajouterai que pour imiter cette flexibilité de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations, je n’avais qu’un instrument presque microscopique. C’était un petit tube en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d’un tuyau de plume, dans lequel un piston d’acier, se mouvant avec la plus grande liberté, pouvait donner les divers sons qui m’étaient nécessaires; ce tube était en quelque sorte le gosier du rossignol.
Cet instrument devait fonctionner mécaniquement: un rouage faisait mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de langue, les notes coulées et les gazouillements, et guidait le piston suivant les différents degrés de vitesse et de profondeur qu’il était nécessaire d’atteindre.
J’avais aussi à donner de l’animation à cet oiseau: je devais lui faire remuer le bec en rapport avec les sons qu’il articulait, battre des ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m’effrayait beaucoup moins que l’autre, car il rentrait dans le domaine de la mécanique.