Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 17

Chapter 173,701 wordsPublic domain

En avant de la scène et près des spectateurs, était une table cachée sous un tapis brun qui tombait jusqu’à terre, et sur laquelle cinq gobelets de cuivre jaune étaient symétriquement rangés. Enfin, au-dessus de cette table, une boule de cuivre, suspendue au plafond, piqua vivement ma curiosité[10].

J’eus beau me demander à quel usage elle était destinée, je ne pus parvenir à le deviner. Je pris le parti d’attendre, en rêvant, que Bosco vînt me donner le mot de l’énigme. Pour Antonio, il avait lié conversation avec son voisin, et celui-ci lui faisait le plus grand éloge de la séance à laquelle nous allions assister.

Le bruit argentin d’un petite sonnette agitée dans la coulisse mit fin à ma rêverie et à l’entretien de mon ami. Bosco parut sur la scène.

L’artiste avait changé de costume. A la redingote moscovite, il avait substitué une petite jaquette en velours noir, serrée au milieu du corps par une ceinture de cuir de même couleur. Ses manches, excessivement courtes, laissaient voir un gros bras bien potelé. Il portait un pantalon noir collant, garni par le bras d’une ruche de dentelle, et autour du cou une large collerette blanche. Comme on le voit, ce bizarre accoutrement, à quelques détails près ressemblait assez bien au classique costume des Scapins de notre comédie.

Après avoir majestueusement salué son auditoire, le célèbre escamoteur se dirigea silencieusement et à pas comptés vers la fameuse boule de cuivre. Il s’assura si elle était solidement fixée, prit ensuite sa baguette qu’il essuya avec un mouchoir blanc, comme pour la dégager de toute influence étrangère, puis, avec une imperturbable gravité, il frappa par trois fois sur la sphère métallique, en prononçant au milieu du plus profond silence, cette impérieuse évocation: _Spiriti miei infernali, obedite_ (esprits infernaux qui êtes soumis à ma puissance, obéissez).

Je respirais à peine dans l’attente de quelque miraculeuse production. Simple que j’étais! Ceci n’était qu’une innocente plaisanterie, un naïf préambule à l’exercice des gobelets.

Je fus, je l’avoue, un peu désappointé, car pour moi ce jeu était un de ces tours tombés dans le domaine de la place publique, et je n’aurais jamais pensé qu’en l’année de grâce 1838, on osât l’exécuter dans une représentation théâtrale. Cela était d’autant plus vraisemblable, que journellement on voyait dans les rues de Paris deux artistes en plein vent, Miette et Lesprit, qui ne craignaient pas de rivaux pour les tours de gibecière. Pourtant, je dois dire que Bosco déploya dans ce jeu une grande adresse, et qu’il reçut du public d’unanimes applaudissements.

--Hein! disait victorieusement le voisin d’Antonio; qu’est-ce que je vous disais? quelle habileté!

Et pour donner plus d’éclat à sa satisfaction, le voisin applaudissait à rompre les oreilles.

--Vous allez voir, ajoutait-il, quand il consentait à baisser le ton de son enthousiasme, vous allez voir; ce n’est rien que cela.

Soit qu’Antonio fût ce soir-là très mal disposé, soit que réellement la séance ne lui convînt pas, il ne put parvenir dans toute la soirée à _placer_ l’admiration à laquelle il était si bien préparé. Bientôt même, je le vis manifester la plus vive impatience. Bosco avait commencé le tour _des pigeons_. Mais il faut convenir que la mise en scène et l’exécution étaient bien de nature à irriter des nerfs moins sensibles même que ceux de mon ami.

Un domestique apporte sur deux guéridons placés de chaque côté de la scène, deux petits blocs de bois noir, sur chacun desquels est peinte une tête de mort. Ce sont les billots pour les suppliciés. Bosco se présente tenant un coutelas d’une main, et de l’autre un pigeon noir:

«Voici, dit-il, un _pizoun_ (j’ai oublié de dire que Bosco parle un français fortement italianisé): Voici un _pizoun_ qui n’a pas été _saze_. Zé vas _loui_ couper le cou. Voulez-vous, mesdames, que ce soit avec sang ou sans sang?» (Ceci est un des mots à effet de Bosco.)

On rit, mais les dames hésitent à répondre à cette étrange question.

«Sans sang» dit un spectateur. Bosco met alors la tête du pigeon sur le billot et la tranche, en ayant soin de presser le cou pour l’empêcher de saigner.

«Vous voyez, mesdames, dit l’opérateur, que le pizoun, il ne saigne pas, per que vous l’avez ordonné.»

«Avec du sang?» demande un autre spectateur. Et Bosco de lâcher l’artère et de faire couler le sang sur une assiette qu’il fait examiner de près, pour qu’on constate bien que c’est du sang véritable.

La tête une fois coupée, est placée debout sur un des billots. Alors, Bosco, profitant d’un mouvement convulsif, reste d’existence qui fait ouvrir le bec du supplicié, lui adresse cette barbare plaisanterie: «Voyons, _mossiou_, faites le zentil, _salouez_ l’aimable compagnie, encore _oune_ fois. Bien! bien! vous êtes zentil.»

Le public écoute mais ne rit pas.

La même opération s’exécute sur un pigeon blanc sans la moindre variante. Après quoi, Bosco place le corps de ses deux victimes, chacun dans une large boîte à tiroir, en ayant soin de mettre la tête noire avec le pigeon blanc, et la tête blanche avec le pigeon noir. Il recommence au-dessus des boîtes la conjuration de _spiriti miei infernali, obedite_, et lorsqu’il les ouvre, on voit apparaître d’un côté un pigeon noir portant une tête blanche, de l’autre un pigeon blanc possesseur d’une tête noire. Chacun des suppliciés, au dire de Bosco, est ressuscité, et a repris la tête de son camarade.

--Eh bien! comment trouvez-vous cela, dit à Antonio son voisin, qui pendant toute l’opération n’avait cessé de battre des mains.

--Ma foi, répondit mon ami, puisque vous me demandez mon avis, je vous dirai que le tour n’est pas fort. Et tout au plus trouverais-je la plaisanterie passable, si la manière dont elle est exécutée n’était aussi cruelle.

--Monsieur a les nerfs bien délicats, dit le voisin. Est-ce que par hasard vous éprouvez de semblables émotions, lorsque vous voyez tuer un poulet et qu’on le met à la broche?

--Mais, Monsieur, avant de vous répondre, répliqua vivement mon ami, permettez-moi de vous demander si je suis ici pour voir un spectacle de cuisinier?

La discussion s’échauffa, et elle prenait une fâcheuse tournure, lorsqu’un plaisant du voisinage termina le différend par cette burlesque plaisanterie:

--Pardieu, Monsieur, dit-il à Antonio, si vous n’aimez pas les cruautés, au moins n’en dégoûtez pas les autres.

Chacun se prit à rire, et nos deux champions désarmés se contentèrent de se jeter réciproquement un regard de dédain.

Bosco venait de faire un petit intermède pour les préparatifs du tour final; il revint en scène avec un canari, dont il tenait les pattes entre ses doigts.

--«Messiou, dit-il, voilà Piarot qui est très _pouli_ et qui va vous _salouer_; Voyons, Piarot, faites votre devoir.» Et il pinçait avec tant de force les pattes de l’oiseau, que le malheureux chercha à se dégager de cette cruelle étreinte. Vaincu par la douleur, il s’affaissa sur la main de l’escamoteur, en jetant des cris de détresse.

--_Bien, bien, zé souis countant dé vous. Vous voyez, mesdames, non-soulement il saloue, ma il dit bonsoir. Continouez, Piarot, vous serez récoumpensé._

La même torture fit encore saluer deux fois le malheureux canari, et, pour le _récoumpenser_, son maître alla le remettre entre les mains d’une dame en la priant de le garder. Mais pendant le trajet l’oiseau avait vu la fin de ses peines, et la dame ne reçut qu’un oiseau mort. Bosco l’avait étouffé.

«Ah! mon _Diou_, madame, s’écria l’escamoteur _ze_ crois que vous m’avez _toué_ mon _Piarot_, vous l’avez _trou_ pressé. _Piarot!_ _Piarot!_ ajouta-t-il en le faisant sauter en l’air; _Piarot_, réponds-moi. Ah! madame, il est décidément _mouru_. Qu’est-ce que ma _fâme_ elle va dire, quand elle va voir arriver Bosco sans son _Piarot_; bien _sour_ qué zé sérai _battou_ par madame Bosco.» (J’ai besoin de faire observer ici que tout ce que je rapporte de la séance est textuel).

L’oiseau fut enterré dans une grande boîte, d’où, après de nouvelles conjurations, sortit un oiseau vivant. Cette nouvelle victime eut moins longtemps à souffrir. Elle fut mise vivante dans le canon d’un gros pistolet et bourrée comme une balle, puis, Bosco, tenant une épée à la main, pria un spectateur de tirer en visant sur la pointe de l’arme qu’il lui présentait. Le coup part et l’on voit aussitôt un canari, troisième victime, accroché et se débattant au bout de l’épée.

Antonio se leva:

--Sauvons-nous, me dit-il, car j’en suis malade.

--Malade de quoi? dit son antagoniste qui voulait avoir le dernier mot avec lui.

--Eh parbleu, Monsieur! malade d’une _admiration rentrée_, répliqua mon ami d’un air narquois.

--Vous êtes bien difficile, Monsieur, se contenta de dire l’admirateur systématique.

J’ai revu bien des fois Bosco depuis cette époque, et chaque fois je l’ai scrupuleusement étudié, tant pour m’expliquer la cause de la grande vogue dont il a joui, que pour être en mesure de comparer les différents jugements portés sur cet homme célèbre. Voici quelques déductions tirées de mes observations:

Les séances de Bosco plaisent généralement au plus grand nombre, parce que le public suppose que par une adresse inexplicable, les exécutions capitales et autres sont simplement simulées, et que, tranquille sur ce point, il se livre à tout le plaisir que lui causent le talent du prestidigitateur et l’originalité de son accent.

Bosco porte un nom sonore, bizarre, et propre à devenir facilement populaire. Personne mieux que lui ne possède l’art de le faire valoir. Ne négligeant aucune occasion de se mettre en scène, il donne des séances à chaque instant du jour, quels que soient la nature et le nombre des spectateurs. En voiture, à table d’hôte, dans les cafés, dans les boutiques, il ne manque jamais de donner un spécimen de ses expériences, en escamotant soit une pièce de monnaie, soit une bague, une muscade, etc.

Les témoins de ces petites séances improvisées se croient obligés de répondre à la politesse de M. Bosco, en assistant à son spectacle. On a fait connaissance avec le célèbre escamoteur, et l’on tient à soutenir la réputation de son nouvel ami. On le prône donc, on sollicite pour lui des spectateurs, on les entraîne même au besoin, et la salle se trouve généralement pleine.

De nombreux compères, il faut le dire aussi, aident également à la popularité de Bosco. Chacun d’eux, on le sait, est chargé de remettre au physicien, un mouchoir, un foulard, un châle, une montre, etc. Le physicien possède ces objets en double. Cela lui permet de les faire passer avec une apparence de magie ou tout au moins d’adresse, dans un chou, un pain, une boîte ou tout autre objet. Ces compères, en s’associant aux expériences de l’escamoteur, ont tout intérêt à les faire réussir et à les vanter: leur amour-propre trouve sa part dans la réussite de la mystification. D’ailleurs, ils ne sont pas fâchés intérieurement de s’attribuer une partie des applaudissements, car, enfin, ils ont su jouer leur rôle en simulant une grande surprise lors de l’apparente transposition de l’objet. Il en résulte donc pour le magicien autant d’admirateurs que de compères, et l’on conçoit l’influence que peuvent exercer dans une salle une douzaine de prôneurs intelligents.

Telles ont été les influences qui, jointes au talent de Bosco, lui ont valu pendant de longues années, un aussi grand renom.

CHAPITRE XI.

LE POT AU FEU DE L’ARTISTE.--INVENTION D’UN AUTOMATE ÉCRIVAIN DESSINATEUR.--SÉQUESTRATION VOLONTAIRE.--UNE MODESTE VILLA.--LES INCONVÉNIENTS D’UNE SPÉCIALITÉ.--DEUX _Augustes visiteurs_.--L’EMBLÊME DE LA FIDÉLITÉ.--NAÏVETÉS D’UN MAÇON ÉRUDIT.--LE GOSIER D’UN ROSSIGNOL MÉCANIQUE.--LES _Tiou_ ET LES _rrrrrrrrouit_.--SEPT MILLE FRANCS EN FAISANT DE LA LIMAILLE.

Cependant je travaillais toujours avec ardeur à mes automates, espérant, cette tâche une fois terminée, prendre enfin une détermination pour mon établissement. Mais quelqu’activité que je déployasse, j’avançais bien peu vers la réalisation de mes longues espérances.

Il n’y a qu’un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journée de travail dans la route obscure des créations. Les tâtonnements, les essais sans nombre, les déceptions de toute nature, viennent à chaque instant déjouer les plans les mieux conçus, et semblent réaliser cette plaisante impossibilité d’un voyage, dans lequel on prétend arriver au but en faisant deux pas en avant et trois en arrière.

J’exécutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien que j’eusse quelques pièces fort avancées, il m’était impossible encore de fixer le terme où elles seraient complètement terminées. Pour ne pas retarder plus longtemps mes représentations, je me décidai à les commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates qui étaient prêts. Je m’entendis avec un architecte, qui dut m’aider à chercher un emplacement convenable à la construction d’un théâtre. Hélas! J’avais à peine commencé les premières démarches, qu’une catastrophe imprévue vint fondre sur mon beau-père et sur moi, et nous enleva la presque totalité de ce que nous possédions.

Ce revers de fortune me jeta dans un découragement indicible. J’y voyais avec terreur un retard indéfini à l’accomplissement de mes projets. Il ne s’agissait plus maintenant d’inventer des machines, il fallait travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J’avais quatre enfants en bas âge, et c’était une lourde charge pour un homme qui jamais encore n’avait songé à ses propres intérêts.

On a répété souvent cette vérité vulgaire qui n’en est pas moins vraie: le temps dissipe les plus grandes douleurs; c’est ce qui arriva pour moi. Je fus d’abord désespéré autant qu’un homme peut l’être; puis mon désespoir s’affaiblit peu à peu et fit place à la tristesse et à la résignation. Enfin, comme il n’est pas dans ma nature de garder longtemps un caractère mélancolique, je finis par raisonner avec ma situation. Alors l’avenir, qui me semblait si sombre, m’apparut sous une tout autre face, et j’en vins, de raisonnements en raisonnements, à faire des réflexions dont la consolante philosophie releva mon courage.

Pourquoi me désespérer, me disais-je? A mon âge le temps seul est une richesse, et de ce côté j’ai un fond de réserve considérable. D’ailleurs, qui sait si, en m’envoyant cette épreuve, la Providence n’a pas voulu retarder une entreprise qui n’offrait pas encore toutes les chances de succès désirables?

En effet, que pouvais-je présenter au public pour vaincre l’indifférence que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours d’escamotage perfectionnés? Cela, certes, ne m’eût pas empêché d’échouer, car j’ignorais à cette époque que, pour plaire au public, une idée doit être, sinon nouvelle, au moins complètement transformée, de manière à devenir méconnaissable. A cette condition seulement l’artiste échappera à cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j’ai déjà vu cela. Mes automates, mes curiosités mécaniques n’eussent pas trahi, il est vrai, les espérances que je fondais sur eux, mais j’en avais un trop petit nombre, et les pièces commencées exigeaient encore des années d’études et de travail.

Ces sages réflexions me rendirent le courage, et résigné à ma nouvelle situation, je résolus d’opérer une réforme complète dans mon budget. Je n’avais plus rien à recevoir que ce que je pourrais gagner par mon industrie.

En conséquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numéro 63.

Cet appartement se composait d’une chambre, d’un cabinet et d’un fourneau enchâssé dans un placard vitré, auquel mon propriétaire donnait le nom de cuisine.

De la plus grande pièce, je fis la chambre à coucher commune; je pris le cabinet pour mon atelier, et le _fourneau-cuisine_ servit à la préparation de mes modestes repas.

Ma femme, bien que d’une santé faible et délicate, se chargea des soins de notre ménage. Par bonheur, cette occupation devait être peu fatigante, car d’un côté, le menu de nos repas était de la plus grande simplicité, et de l’autre, notre appartement étant aussi restreint que possible, il n’y avait pas à se déranger beaucoup pour aller d’une pièce à l’autre.

Cette proximité de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage que, lorsque ma ménagère s’absentait, je pouvais, sans trop de dérangement quitter _un levier_, _une roue_, _un engrenage_ pour veiller au pot au feu ou soigner le ragoût.

Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de pitié bien des gens, mais quand on n’a pas d’autre domestique que soi-même et que la qualité du repas, composé d’un seul plat, tient à ces petits soins, on fait bon marché d’une vaniteuse dignité et l’on soigne sa cuisine, sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il paraît que je m’acquittais à merveille de cette mission de confiance, car mon intelligente exactitude m’a souvent valu des éloges. Pourtant, je dois avouer que j’avais peu de dispositions pour l’art culinaire, et que cette exactitude si vantée tenait surtout à la crainte d’encourir les reproches de ma cuisinière en chef.

Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pénibles que je ne l’avais pensé: j’ai toujours été sobre, et la privation de mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entourée de ses enfants, auxquels elle prodiguait ses soins, semblait également heureuse, tout en espérant un meilleur avenir.

J’avais repris ma première profession, je m’étais remis à la réparation des montres et des pendules. Toutefois ce travail n’était pour moi qu’une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j’étais parvenu à imaginer une pièce d’horlogerie dont le succès apporta un peu d’aisance dans notre ménage. C’était un réveil-matin, dont voici les curieuses fonctions.

Le soir, on le mettait près de soi, et à l’heure désirée, un carillon réveillait le dormeur, en même temps qu’une bougie sortait tout allumée d’une petite boîte où elle se trouvait enfermée. Je fus d’autant plus fier de cette invention et de son succès, que ce fut la première de mes idées qui me rapporta un bénéfice.

Ce _réveil-briquet_, ainsi que je l’appelais, eut une telle vogue que, pour satisfaire les nombreuses demandes qui m’étaient faites, je me trouvai dans la nécessité de joindre un atelier à mon appartement. Je pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d’horlogerie.

Encouragé par un aussi beau résultat, je tournai de nouveau mes idées vers les inventions, et je donnais un libre essor à mon imagination.

Je parvins encore à faire plusieurs mécaniques nouvelles, parmi lesquelles était une pièce que quelques-uns de mes lecteurs se rappelleront peut-être avoir vue dans les principaux magasins d’horlogerie de Paris.

C’était un cadran de cristal, monté sur une colonne de même matière. Cette pendule mystérieuse (tel était son nom) bien qu’entièrement transparente, donnait l’heure avec la plus grande exactitude, et sonnait sans qu’il y eût apparence de mécanisme pour la faire marcher.

Je construisis aussi plusieurs automates: escamoteur jouant des gobelets, danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc.

Il devrait sembler au lecteur qu’avec tant de cordes à mon arc et d’aussi séduisantes marchandises, ma situation eût dû s’améliorer considérablement. Il n’en était pas ainsi. Chaque jour au contraire apportait une nouvelle gêne dans mon commerce ainsi que dans mon ménage, et je voyais même avec effroi s’approcher une crise financière qu’il m’était impossible de conjurer.

Quelle pouvait être la cause d’un tel résultat? Je vais le dire. C’est que tout en m’occupant des pièces mécaniques que je viens de citer, je travaillais également à mes automates de théâtre, pour lesquels ma passion, un instant assoupie, s’était réveillée par les travaux analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette insensiblement jusqu’à ses dernières ressources sur le tapis, je mettais dans mon organisation théâtrale les produits de mon travail, dans l’espoir de retrouver bientôt à cette source le centuple de ce que j’y sacrifiais.

Mais il était écrit que je ne pourrais voir s’approcher la réalisation de mes espérances, sans qu’aussitôt j’en fusse éloigné par un événement inattendu. J’en étais arrivé à cette triste position d’avoir à payer pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et je n’en avais pas, comme on dit communément, le premier sou! Il ne restait plus que trois jours jusqu’à l’échéance du billet que j’avais souscrit.

Que cet embarras arrivait mal à propos! Je venais précisément de concevoir le plan d’un automate sur lequel je fondais le plus grand espoir. Il s’agissait d’un _écrivain-dessinateur_, répondant par écrit ou par dessins emblématiques aux questions posées par les spectateurs. Je comptais faire de cette pièce un intermède dans le foyer de mon futur théâtre.

Me voilà donc encore une fois forcé d’enrayer l’essor de mon imagination, pour m’absorber dans le vulgaire et difficile problème de payer un billet, quand on n’a pas d’argent.

J’aurais pu, il est vrai, sortir d’embarras en recourant à quelques amis, mais la prudence et la délicatesse me faisaient un devoir de chercher à m’acquitter avec mes propres ressources.

La Providence me sut gré sans doute de cette loyale détermination, car elle m’envoya une idée qui me sauva.

J’avais eu l’occasion de vendre plusieurs pièces mécaniques à un riche marchand de curiosités, M. G..., qui s’était toujours montré envers moi d’une bienveillance extrême. J’allai le trouver et je lui fis une description exacte des fonctions de mon écrivain-dessinateur. Il paraît que la nécessité me rendit éloquent. M. G.... fut si satisfait, que, séance tenante, il m’acheta de confiance l’automate, que je m’engageai à livrer dans l’espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu à cinq mille francs, dont M. G... consentit à me payer moitié par avance, à titres d’arrhes et de prêt, se réservant, dans le cas où je ne réussirais pas, de se rembourser de la somme avancée, par l’achat d’autres pièces mécaniques de ma fabrication.

Que l’on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans mes mains de quoi couvrir le déficit de mes affaires! Mais ce qui peut-être me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me livrer à l’exécution d’une pièce qui devait pendant quelque temps satisfaire ma passion pour la mécanique.

Cependant la manière princière avec laquelle M. G.... avait conclu ce marché me fit faire de sérieuses réflexions sur l’engagement que j’avais pris vis-à-vis de lui. J’entrevoyais maintenant avec terreur mille circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que, quand bien même je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais disposer, j’en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je ne pouvais ni prévoir ni empêcher. C’étaient d’abord les amis, les acheteurs, les importuns; puis un dîner de famille, une soirée qu’on ne pouvait refuser, une visite qu’il fallait rendre, etc. Ces exigences de politesse et de convenance, que je devais respecter, ne me conduisaient-elles pas tout droit à manquer à ma parole? Je me mettais en vain l’esprit à la torture pour trouver le moyen de m’en affranchir et de gagner du temps ou du moins de n’en pas perdre; je ne parvenais qu’à gagner du dépit et de la mauvaise humeur.

Je pris alors une résolution que mes parents et amis taxèrent de folie, mais dont ils ne purent parvenir à me détourner: ce fut de me séquestrer volontairement jusqu’à l’entière exécution de mon automate.