Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 16
Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la proposition de déposer une caution pour le cas où je viendrais à commettre quelque dégât, il finit par céder à mes instances.
On trouvera sans doute que j’étais réellement un ouvrier bien conciliant et surtout bien consciencieux. Au fond, j’agissais dans mon intérêt, car cette entreprise, en me fournissant de longs et intéressants sujets d’étude, devait être pour moi un cours complet de mécanique.
Dès que mes propositions eurent été acceptées, on m’apporta dans une vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses contenant les pièces du Componium, et on les vida pêle-mêle sur des draps de lit étendus à cet effet sur le carreau.
Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades de pièces dont j’ignorais les fonctions, cette forêt d’instruments de toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d’harmonie, trompettes, hautbois, flûtes, clarinettes, bassons, tuyaux d’orgue, grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d’autres échelonnés par grandeur sur tous les tons de l’échelle chromatique, je fus tellement effrayé de la difficulté de ma tâche, que je restai pour ainsi dire anéanti pendant quelques heures.
Pour faire mieux comprendre ma folle présomption, à laquelle ma passion pour la mécanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir d’excuse, je dois dire que je n’avais jamais vu fonctionner le Componium; tout était donc pour moi de l’inconnu. Ajoutons à cela que le plus grand nombre des pièces étaient couvertes de rouille et de vert-de-gris.
Assis au milieu de cet immense Capharnaüm, et la tête appuyée dans mes mains, je me fis cent fois cette simple question: Par où vais-je commencer? Et le découragement s’emparant de moi glaçait mon esprit et paralysait mon imagination.
Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l’influence de cet axiome d’Hippocrate: _Mens sana in corpore sano_, je m’indignai tout à coup de ma longue inertie et me jetai, tête baissée, dans cet immense travail.
Si je devais n’avoir pour lecteurs que des mécaniciens, comme je leur décrirais, à l’aide de fidèles souvenirs, mes tâtonnements, mes essais, mes études! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et ingénieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos!
Mais il me semble voir déjà quelques lecteurs ou lectrices prêts à tourner la page pour chercher la conclusion d’un chapitre qui menace de tourner au sérieux. Cette pensée m’arrête, et je me contenterai de dire que, pendant une année entière, je procédai du connu à l’inconnu pour la solution de cet inextricable problème, et qu’un jour enfin j’eus le bonheur de voir mes travaux couronnés du plus heureux succès: le Componium, nouveau phénix, était ressuscité de ses cendres.
Cette réussite, inattendue de tous, me valut les plus grands éloges, et D.... se mit à ma discrétion pour le salaire qu’il me plairait de réclamer. Mais quelque sollicitation qu’il me fît, me trouvant satisfait d’un aussi glorieux résultat, je ne voulus rien recevoir au-delà de mes déboursés. Et cependant, si élevée qu’eût été la gratification, elle n’eût pu me dédommager de ce que me coûta plus tard cette tâche au-dessus de mes forces!
CHAPITRE X.
LES SUPPUTATIONS D’UN INVENTEUR.--CENT MILLE FRANCS PAR AN POUR UNE ÉCRITOIRE.--DÉCEPTION.--MES NOUVEAUX AUTOMATES.--LE PREMIER PHYSICIEN DE FRANCE; DÉCADENCE.--LE CHORISTE PHILOSOPHE.--BOSCO.--LE JEU DES GOBELETS.--UNE EXÉCUTION CAPITALE.--RÉSURRECTION DES SUPPLICIÉS.--ERREUR DE TÊTE.--LE SERIN RÉCOMPENSÉ.--UNE ADMIRATION _rentrée_.--MES REVERS DE FORTUNE.--UN MÉCANICIEN CUISINIER.
Les veilles, les insomnies, et pardessus tout l’agitation fébrile résultant de toutes les émotions d’un travail aussi ardu que pénible avaient miné ma santé. Une fièvre cérébrale s’ensuivit, et si je parvins à en réchapper, ce ne fut que pour mener pendant cinq ans une existence maladive, qui m’ôta toute mon énergie. Mon intelligence était comme éteinte. Chez moi plus de passion, plus d’amour, plus d’intérêt même pour des arts que j’avais tant aimés; l’escamotage et la mécanique n’existaient plus dans mon imagination qu’à l’état de souvenirs.
Mais cette maladie qui avait bravé pendant si longtemps la science des maîtres de la Faculté, ne put résister à l’air vivifiant de la campagne, où je me retirai pendant six mois, et lorsque je revins à Paris, j’étais complètement régénéré. Avec quel bonheur je revis mes chers outils! avec quelle ardeur aussi je repris mon travail si longtemps délaissé! Car j’avais à regagner et le temps perdu et les dépenses énormes qu’un traitement si long m’avait occasionnées.
Mon modeste avoir se trouvait pour le moment sensiblement diminué, mais j’étais à cet endroit d’une philosophie à toute épreuve. Mes futures représentations ne devaient-elles pas combler toutes ces pertes et m’assurer une fortune honnête? J’escomptais ainsi un avenir incertain; mais n’est-ce pas le fait de tous ceux qui cherchent à inventer d’aimer à transformer leurs projets en lingots d’or?
Peut-être aussi subissais-je, sans le savoir, l’influence d’un de mes amis, grand faiseur d’inventions, que ses déceptions et ses mécomptes ne purent jamais empêcher de former des projets nouveaux. Notre manière de supporter l’avenir avait une grande analogie. Cependant je dois lui rendre justice: quelque élevées que fussent mes appréciations, il était dans ce genre de calcul d’une force à laquelle je ne pouvais atteindre. On en jugera par un exemple.
Un jour, cet ami arrive chez moi, et me montrant un encrier de son invention, lequel réunissait le double mérite d’être inversable et de conserver l’encre à un niveau toujours égal:
--Pour le coup, mon cher, me dit-il, voici une invention qui va faire une révolution dans le monde des écrivains, et qui me permettra de me promener la canne à la main, avec une centaine de mille livres de rentes, au bas mot, entends-tu bien! Au reste tu vas en juger, si tu suis bien mon calcul.
Tu sais qu’il y a trente-six millions d’habitants en France?
Je fis un signe de tête en forme d’adhésion.
--Partant de là, je ne crois pas me tromper, si sur ce nombre j’estime qu’il doit y en avoir au moins la moitié qui sait écrire. Hein?... tiens, mettons le tiers, ou pour être plus sûrs encore, ne prenons que le compte rond, soit dix millions.
--Maintenant, j’espère qu’on ne me taxera pas d’exagération si, sur ces dix millions d’écrivains, j’en prends un dixième, soit un million, pour nombrer ceux qui sont à la recherche de ce qui peut leur être utile.
Et mon ami s’arrêta en me regardant d’un ton qui semblait dire: Comme je suis raisonnable dans mes appréciations!
--Nous avons donc en France un million d’hommes capables d’apprécier l’avantage de mon encrier. Or, sur ce nombre, combien vas-tu m’en accorder qui, dès la première année, pourront avoir connaissance de ma découverte et qui, la connaissant, en feront l’acquisition?
--Ma foi, répondis-je, je t’avoue que je suis très embarrassé pour te donner un chiffre exact.
--Eh mon Dieu! qui est-ce qui te parle de chiffre exact? Je ne te demande qu’une approximation, et encore je la désire la plus basse possible, afin que je n’aie pas de déception.
--Dame! fis-je en continuant les supputions décimales de mon ami, mettons un dixième.
--Tu vois, c’est toi-même qui l’as dit, un dixième! autrement dit, cent mille. Mais, continua l’inventeur, enchanté de m’avoir fait participer à ses brillants calculs, sais-tu bien ce que me rapportera dès la première année, la vente de ces cent mille écritoires?
--Non, je ne m’en doute pas.
--Je vais te l’apprendre; écoute bien. Sur ces cent mille écritoires vendues, je me suis réservé un franc de bénéfice par chaque pièce; il en résulte donc pour moi un bénéfice de.....?
--Cent mille francs, parbleu.
--Tu vois, ce n’est pas plus difficile que cela à compter. Oui, cent mille francs, ni plus ni moins. Tu dois comprendre aussi que les autres neuf cent mille écrivains que nous avons laissés de côté, finiront par connaître mon encrier; ils en achèteront à leur tour. Puis les autres neuf millions que nous avons négligés, que feront-ils, je te le demande?... Et note bien ceci, je ne t’ai parlé que de la France, qui est un point sur le globe. Quand l’étranger en aura connaissance, quand les Anglais et leurs colonies surtout en demanderont; vois-tu, mais, c’est incalculable!...
Mon ami essuya son front, qui s’était couvert de sueur dans la chaleur de son exposition, et il finit en me disant encore: Rappelle-toi bien que nous avons mis tout au plus bas dans notre estimation.
Malheureusement le calcul de mon ami péchait par la base. Son encrier, d’un prix beaucoup trop élevé, ne fut point acheté, et l’inventeur finit par mettre cette mine d’or au chapitre de ses déceptions déjà si nombreuses.
* * * * *
Moi aussi, je l’avoue, je basais mes calculs sur les chiffres de population ou du moins sur le nombre approximatif des visiteurs de la capitale, et toujours avec mes supputations, même les plus raisonnables, j’arrivais encore à un résultat fort satisfaisant. Mais je ne regrette pas de m’être abandonné souvent à ces fantaisies de mon imagination. Si elles m’ont fait éprouver plus d’un mécompte dans ma vie, elles servaient à entretenir quelque énergie dans mon esprit et à me rendre capable de lutter contre les difficultés sans nombre que je rencontrais dans l’exécution de mes automates. D’ailleurs, qui n’a pas fait, au moins une fois dans sa vie, les supputations dorées de mon ami, le marchand d’écritoires?
J’ai déjà parlé plusieurs fois d’automates que je confectionnais; il serait temps, je pense, de dire quelle était la nature de ces pièces destinées à figurer dans mes représentations.
C’était d’abord un petit pâtissier sortant à commandement d’une élégante boutique et venant apporter, selon le goût des spectateurs, des gâteaux chauds et des rafraîchissements de toute espèce. On voyait sur le côté de l’établissement des aides-pâtissiers pilant, roulant la pâte et la mettant au four.
Une autre pièce représentait deux clowns, Auriol et Debureau. Ce dernier tenait à la force des bras une chaise, sur laquelle son joyeux camarade faisait des gambades, des évolutions et des tours de force, ceux de l’artiste du cirque des Champs-Élysées. Après ces exercices, mon Auriol fumait une pipe et finissait la séance en accompagnant sur un petit flageolet un air que lui jouait l’orchestre.
C’était ensuite un oranger mystérieux sur lequel naissaient des fleurs et des fruits, à la demande des dames. Pour terminer la scène, un mouchoir emprunté était envoyé à distance dans une orange laissée à dessein sur l’arbre. Celle-ci s’ouvrait, laissait voir le mouchoir, tandis que deux papillons venaient en prendre les coins et le développaient aux yeux des spectateurs.
J’avais encore un cadran en cristal transparent, marquant l’heure au gré des spectateurs, et sonnant sur un timbre également en cristal le nombre de coups indiqué.
* * * * *
Au moment où j’étais le plus absorbé par ces travaux, je fis une rencontre qui me fut des plus agréables.
Passant un jour sur les boulevards, fort préoccupé, selon mon habitude, je m’entends appeler.
Je me retourne et me sens presser la main par un homme fort élégamment vêtu.
--Antonio! m’écriai-je en l’embrassant; que je suis aise de vous voir! Mais comment êtes-vous ici? Que faites-vous? et Torrini?....
Antonio m’interrompit:
--Je vous conterai tout cela, me dit-il, venez chez moi, nous y serons plus à notre aise; je demeure à quelques pas d’ici.
En effet, au bout de deux minutes, nous arrivions rue de Lancry, devant une maison de fort belle apparence.
--Montons, me dit Antonio, je demeure au deuxième.
Un domestique vint nous ouvrir.
--Madame est-elle à la maison? dit Antonio.
--Non, Monsieur, mais Madame m’a chargé de vous dire qu’elle ne tarderait pas à rentrer.
Une fois qu’il m’eut introduit dans un salon, Antonio me fit asseoir près de lui sur un canapé.
--Voyons maintenant, mon ami, me dit-il, causons, car nous devons avoir bien des choses à nous dire.
--Oui, causons; je vous avoue que ma curiosité est bien vivement excitée. Je ne sais, en vérité, si je rêve.
--Je vais vous ramener à la réalité, reprit Antonio, en vous racontant ce qui m’est arrivé depuis que nous nous sommes quittés. Commençons, ajouta-t-il tristement, par donner un souvenir à Torrini.
Je fis un mouvement de douloureuse surprise.
--Que me dites-vous là, Antonio, est-ce que notre ami?...
--Hélas, oui, ce n’est que trop vrai. Ce fut au moment où nous avions tout lieu d’espérer un sort plus heureux, que la mort l’a frappé.
En vous quittant, vous le savez, l’intention de Torrini était de se rendre au plus vite en Italie. Revenu à des idées plus saines, le comte de Grisy avait hâte de reprendre son nom et de se retrouver sur les théâtres, témoins de ses succès et de sa gloire; il espérait s’y régénérer et redevenir le brillant magicien d’autrefois. Dieu en a décidé autrement. Comme nous allions quitter Lyon, où il avait donné des représentations assez bien suivies, il fut subitement atteint d’une fièvre typhoïde qui l’emporta en quelques jours.
Je fus son exécuteur testamentaire. Après avoir rendu les derniers devoirs à l’homme auquel j’avais voué ma vie, je m’occupai de la liquidation de sa petite fortune. Je vendis les chevaux, la voiture et quelques accessoires de voyage qui m’étaient inutiles, et je gardai les instruments, avec l’intention d’en faire usage. Je n’avais aucune profession; je crus ne pouvoir mieux faire que d’embrasser une carrière dont le chemin m’était tout tracé, et j’espérais que mon nom, auquel mon beau-frère avait donné en France une certaine célébrité, aiderait à mes succès.
J’étais bien prétentieux, sans doute, de prendre la place d’un tel maître, mais à défaut de talent je comptais me tirer d’affaire avec de l’aplomb.
Je m’appelai donc Il signor Torrini, et à ce nom j’ajoutai, à l’exemple de mes confrères, le titre de _Premier physicien de France_. Chacun de nous est toujours le premier et le plus habile du pays où il se trouve, quand il veut bien ne pas se donner pour le plus fort du monde entier. L’escamotage est une profession où, vous le savez, on ne pèche pas par excès de modestie; et l’habitude de produire des illusions facilite cette émission de fausse monnaie, que le public, il est vrai, se réserve ensuite d’apprécier et de classer selon sa juste valeur.
C’est ce qu’il fit pour moi, car malgré mes pompeuses affiches, j’avoue franchement qu’il ne me fit pas l’honneur de me reconnaître la célébrité que je m’attribuais. Loin de là; mes représentations furent si peu suivies, que leur produit suffisait à peine à me faire vivre.
Néanmoins, j’allais de ville en ville, donnant mes représentations et me nourrissant plus souvent d’espérance que de réalité. Mais il vint un moment où cet aliment peu substantiel ne pouvant plus suffire à mon estomac, je me vis contraint de m’arrêter. J’étais à bout de ressources; je ne possédais plus rien que mes instruments; mon vestiaire était réduit à sa plus simple expression et menaçait de me quitter d’un moment à l’autre; il n’y avait pas à balancer. Je pris le parti de vendre mes instruments et, muni de la modique somme que j’en avais retirée, je me rendis à Paris, dernier refuge des talents incompris et des positions désespérées.
Malgré mon insuccès, je n’avais rien perdu de ce fond de philosophie que vous me connaissez, et j’étais sinon très heureux, du moins plein d’espoir dans l’avenir. Oui, mon ami, oui, j’avais alors le pressentiment de la brillante position que le sort m’a faite et vers laquelle il m’a conduit pour ainsi dire par la main.
Une fois à Paris, je pris une modeste chambre, et je me proposai de vivre avec économie pour faire durer autant que possible mes faibles ressources pécuniaires. Vous voyez que malgré ma confiance en l’avenir, je prenais cependant quelques précautions, afin de ne pas me trouver exposé à mourir de faim. Vous allez voir que j’avais tort de ne pas m’abandonner complètement à mon étoile.
Il y avait à peine huit jours que j’étais à Paris, que je me rencontrai face à face avec un ancien camarade. C’était un Florentin qui, dans le théâtre où je jouais à Rome, tenait l’emploi de basse et remplissait des rôles secondaires. Lui aussi avait été maltraité du sort et, venu à Paris pour y chercher fortune, il s’était trouvé réduit, à défaut d’un plus beau rôle, à accepter celui de figurant dans les chœurs du Théâtre-Italien.
Mon ami, quand je l’eus mis au courant de ma position, m’annonça qu’une place de ténor était vacante dans les chœurs où il chantait lui-même. Il me proposa de faire les démarches nécessaires pour me la faire obtenir.
J’acceptai cette offre avec plaisir, mais bien entendu comme position transitoire, car il m’en coûtait de déchoir. Seulement, je voulais, en attendant mieux, me mettre à l’abri de la misère: la prudence m’en faisait une loi.
J’ai souvent remarqué, continua Antonio, que les événements qui nous inspirent le plus de défiance sont souvent ceux qui nous deviennent les plus favorables. En voici une nouvelle preuve:
Comme en dehors de mes occupations de théâtre, j’avais beaucoup de loisirs, l’idée me vint de les employer à donner des leçons de chant. Je me présentai comme artiste du Théâtre-Italien, en cachant toutefois la position que j’y occupais.
Il en fut de mon premier élève comme du premier billet de mille francs d’une fortune que l’on veut amasser, et que l’on dit être le plus difficile à acquérir. Je l’attendis assez longtemps. Il vint enfin, puis d’autres encore, et insensiblement, soit que je fusse secondé par cette chance en laquelle j’ai toujours eu confiance, soit aussi que l’on fût satisfait de ma méthode et surtout des soins que je donnais à mes écoliers, j’eus assez de leçons pour quitter le théâtre.
Je dois vous dire aussi que cette détermination avait encore une autre cause. J’aimais une de mes écolières et j’en étais aimé. Dans ce cas, il n’était pas prudent de garder mon emploi de choriste, qui eût pu jeter sur moi quelque déconsidération.
Vous vous attendez sans doute à quelque aventure romanesque. Rien de plus simple pourtant que l’événement qui couronna nos amours: ce fut le mariage.
Madame Torrini, que vous verrez tout à l’heure, est la fille d’un ancien passementier. Veuf, et sans autre enfant, le père n’avait de volonté que celle de sa fille; il accueillit favorablement ma demande.
C’était bien le meilleur des hommes. Malheureusement nous l’avons perdu, il y a deux ans. Grâce à la fortune qu’il nous a laissée, j’ai quitté le professorat, et maintenant je vis heureux et tranquille dans une position qui réalise pour moi mes rêves les plus brillants d’une autre époque. Voilà, dit en terminant mon ami philosophe, ce qui prouve une fois de plus que, quelle que soit la position précaire où il se trouve, l’homme ne doit jamais désespérer d’un avenir meilleur.
* * * * *
Mon récit ne devait pas être aussi long que celui d’Antonio; sauf mon mariage, aucun événement ne valait la peine de lui être raconté. Je lui parlai cependant de ma longue maladie et du travail qui l’avait causée. J’avais à peine cessé de parler, que madame Torrini rentra.
La femme de mon ami était charmante et surtout fort gracieuse.
--Monsieur, me dit-elle, après que je lui eus été présenté par son mari, je vous connaissais déjà depuis longtemps. Antonio m’a conté votre histoire, qui m’a inspiré le plus grand intérêt, et nous avons souvent regretté, mon mari et moi, de ne point avoir de vos nouvelles. Mais, monsieur Robert, ajouta-t-elle, puisque nous vous retrouvons, considérez-vous ici comme un ancien ami de la maison, et venez nous voir souvent.
Je mis à profit cette aimable invitation, et plus d’une fois j’allai puiser près de ces bons amis des consolations et des encouragements.
* * * * *
Antonio s’occupait toujours un peu d’escamotage. Ce n’était pour lui, il est vrai, qu’une simple distraction, un moyen d’amuser ses amis. Néanmoins, il n’y avait pas d’escamoteur dont il ne suivît avec empressement les représentations, qui lui rappelaient un autre temps.
Un matin, je le vis entrer dans mon atelier d’un air empressé.
--Tenez, me dit-il, en me représentant un journal, vous qui recherchez les escamoteurs célèbres, en voilà un qui va vous donner du fil à retordre; lisez.
Je pris la feuille avec empressement et lus la réclame suivante:
«Le fameux Bosco, qui escamote une maison comme une muscade, va donner incessamment à Paris une série de représentations, dans lesquelles seront exécutées des expériences qui tiennent du miracle.»
--Eh bien! que dites-vous de cela? me demanda Antonio.
--Je dis qu’il faut posséder un bien grand talent pour soutenir la responsabilité de semblables éloges. Après tout, je pense que le journaliste a voulu s’amuser aux dépens de ses lecteurs, et que le fameux Bosco n’existe que dans ses colonnes.
--Détrompez-vous, mon cher Robert. Cet escamoteur n’est point un être imaginaire. Non-seulement j’ai lu cette réclame dans plusieurs journaux, mais ce qui est plus sérieux, c’est que j’ai vu moi-même Bosco donnant hier soir, dans un café, un échantillon de son savoir-faire, et annonçant sa première séance pour mardi prochain.
--S’il en est ainsi, dis-je à mon ami, je vous invite à passer la soirée chez M. Bosco, et si cela vous convient, je vous prendrai chez vous pour vous y conduire.
--Accepté! me dit Antonio. Soyez chez moi mardi soir, à sept heures et demie. La séance commence à huit heures.
Au jour et à l’heure convenus, nous arrivons, Antonio et moi, à la porte de la salle Chantereine, où devait avoir lieu la représentation annoncée. Au contrôle, nous nous trouvons en face d’un gros monsieur, vêtu d’une redingote ornée de brandebourgs et garnie de fourrures qui lui donnent tout-à-fait l’air d’un prince russe en voyage. Antonio me pousse du coude, et se penchant vers moi: C’est lui, me dit-il tout bas.
--Qui, lui?
--Eh! mais, Bosco.
--Tant pis, dis-je, j’en suis fâché pour lui.
--Expliquez-vous, car je ne comprends pas le tort que peut faire à un homme un vêtement de boyard?
--Mais, mon ami, répondis-je, c’est moins pour son costume que pour la place qu’il occupe à son contrôle, que je blâme M. Bosco. Il me semble qu’il est peu convenable pour un artiste de prodiguer sa personne en dehors de la scène. Il y a tant de différence entre l’homme que toute une salle écoute, admire, applaudit, et le directeur de spectacle venant ostensiblement surveiller de mesquins intérêts, que ce dernier rôle doit évidemment nuire au premier.
Pendant ce colloque, nous étions entrés et installés, mon ami et moi, chacun à notre place.
D’après l’idée que je m’étais faite du laboratoire du magicien, je m’attendais à me trouver en face d’un rideau dont les larges plis, après avoir vivement piqué ma curiosité, allaient, en s’ouvrant, étaler à mes yeux éblouis une scène resplendissante et garnie d’appareils dignes de la célébrité qui m’était annoncée. Dès mon entrée dans la salle, mes illusions à ce sujet s’étaient subitement évanouies.
Le rideau avait été jugé superflu: la scène était à découvert. Devant moi se dressait un long gradin à triple étage, entièrement recouvert d’une étoffe d’un noir mat. Ce lugubre buffet était orné d’une forêt de flambeaux garnis de cierges, entre lesquels se trouvaient des appareils en fer-blanc verni. Sur le point culminant de cette étagère, se pavanait une tête de mort, bien étonnée sans doute de se trouver à pareille fête, et dont l’effet complétait assez bien l’illusion d’un service funèbre.