Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 15
Le docteur Osloff était passionné pour le jeu d’échecs, et, autant pour satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade, pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses parties avec lui. Mais Worousky était d’une telle force à ce jeu, que son hôte ne pouvait même égaliser la partie, malgré des concessions de pièces considérables. M. de Kempelen s’unit au docteur pour lutter contre un aussi habile stratégiste. Ce fut en vain: Worousky sortait toujours vainqueur de la partie. Cette supériorité inspira à M. de Kempelen l’idée du fameux automate joueur d’échecs. En un instant il en eut arrêté le plan et, la tête enflammée par les idées qui s’y pressaient en foule, il se mit immédiatement à l’œuvre. Chose incroyable! ce chef-d’œuvre de mécanique, création merveilleuse dont les combinaisons étonnèrent le monde entier, fut inventé, exécuté et entièrement terminé dans l’espace de trois mois.
M. de Kempelen voulut que le docteur eût seul les prémisses de son œuvre: le 10 octobre 1796, il l’invita à faire une partie.
L’automate représentait un Turc de grandeur naturelle, portant le costume de sa nation, et assis derrière un coffre en forme de commode, qui avait à peu près 1 mètre 20 centimètres de longueur sur 80 centimètres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se trouvait un échiquier.
Avant de commencer la partie, le mécanicien ouvrit plusieurs portes pratiquées dans la commode, et M. Osloff put voir dans l’intérieur une grande quantité de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc., qui en garnissaient la plus grande partie. En même temps il ouvrit un long tiroir contenant les échecs et un coussin sur lequel le Turc devait appuyer le bras. Cet examen terminé, la robe de l’automate fut levée, et l’on put également voir dans l’intérieur de son corps.
Les portes ayant ensuite été fermées, M. de Kempelen fit quelques arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une clé qu’il introduisit dans une ouverture pratiquée au coffre.
Alors le Turc, après un petit mouvement de tête en forme de salut, porta la main sur une des pièces posées sur l’échiquier, la saisit du bout des doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le coussin près de lui. L’auteur avait annoncé que son automate ne parlant pas, ferait avec la tête trois signes pour indiquer l’échec au Roi et deux pour l’échec à la Reine.
Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les mouvements avaient toute la gravité du sultan qu’il représentait, jouât une autre pièce. Quoique conduite avec lenteur au début, la partie n’en fut pas moins promptement engagée. Bientôt même Osloff s’aperçut qu’il avait affaire à un antagoniste redoutable, car malgré tous ses efforts pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position désespérée.
Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur était devenu très distrait. Une idée semblait le préoccuper. Mais il hésitait à communiquer ses réflexions à son ami, quand tout à coup la machine fit trois signes de tête. Le Roi était mat.
--Parbleu! s’écria le perdant avec une teinte d’impatience qui se dissipa bien vite à la vue de la figure épanouie du mécanicien, si je n’étais persuadé que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais que je viens de jouer avec lui! Sa tête seule est capable de concevoir un coup semblable à celui qui m’a fait perdre. Et puis, ajouta le docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire pourquoi votre automate joue de la main gauche[7], ainsi que le fait Worousky?
Le mécanicien viennois se mit à rire, et ne voulant pas prolonger cette mystification, qui devait être le prélude de tant d’autres, il avoua à son ami que c’était en effet avec Worouski qu’il venait de faire la partie.
--Mais, alors, où diable l’avez-vous placé? dit le docteur en regardant autour de lui pour tâcher de découvrir son antagoniste.
L’inventeur riait de tout son cœur.
--Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s’écria le Turc, qui, tendit au docteur la main gauche en signe de réconciliation, tandis que M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutilé logé dans la carcasse de l’automate.
M. Osloff ne put garder plus longtemps son sérieux: le rire le gagna et il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s’arrêta le premier; il lui manquait une explication.
--Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre invisible?
M. de Kempelen expliqua alors de quelle façon il était parvenu à dissimuler l’automate vivant, avant qu’il pût entrer dans le corps du Turc.
--Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le simulacre d’une machine organisée. Les châssis qui les supportent sont à charnière, et en se repliant pour se mettre sur le côté, ils laissent une place au joueur qui s’y trouvait blotti, pendant que vous examiniez l’intérieur de l’automate.
Cette première visite terminée, et dès que la robe a été baissée, Worousky est subitement entré dans le corps du Turc que nous venions d’examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez également qu’en raison de la grosseur du cou, dissimulée par cette barbe et cette énorme collerette, il a pu, en passant la tête dans ce masque, voir facilement l’échiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais le simulacre de monter la machine, ce n’est que dans le but de couvrir le bruit des mouvements de Worousky.
--Ainsi, dit le docteur, qui tenait à prouver qu’il avait parfaitement compris l’explication, quand j’examinais le buffet, mon diable de Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la robe, il était passé dans le buffet. J’avoue franchement, ajouta M. Osloff, que j’ai été dupe de cette ingénieuse combinaison, mais je m’en console en pensant que plus fin que moi s’y serait trouvé pris.
Les trois amis furent aussi émerveillés l’un que l’autre du résultat obtenu dans cette séance privée, car cet instrument offrait un merveilleux moyen d’évasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait pour toujours une existence à l’abri du besoin.
Séance tenante, l’on convint de l’itinéraire à suivre pour gagner promptement la frontière, et des précautions de sûreté à prendre pour le voyage. Il fut également convenu que, pour n’éveiller aucun soupçon, on donnerait des représentations dans toutes les villes qui se trouvaient sur le passage, en commençant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc.
Un mois après, Worousky, entièrement rétabli, donnait devant un nombreux public une première preuve de son étonnante habileté.
L’affiche, écrite en langue russe, était conçue en ces termes:
_Toula, 6 novembre 1777_,
DANS LA SALLE DES CONCERTS,
EXPOSITION D’UN AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS,
INVENTÉ ET EXÉCUTÉ PAR M. DE KEMPELEN.
NOTA.--_Les combinaisons mécaniques de cette pièce sont si merveilleuses, que l’inventeur n’hésite pas à porter un défi aux plus forts joueurs de cette ville_.[8]
On doit penser si cette annonce excita la curiosité des habitants de Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire à l’envi, mais de forts paris furent engagés pour et contre les antagonistes.
Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encouragé par son succès, il engagea le lendemain M. de Kempelen à proposer une partie contre les plus forts joueurs réunis.
Je n’ai pas besoin de dire que ce second défi fut accepté avec plus d’empressement encore que le premier, et que la ville entière vint de nouveau faire galerie autour de cet intéressant tournoi.
Cette fois, le succès resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen commençait à craindre de voir la réputation de son automate compromise, quand un coup inattendu, un coup de maître, décida en faveur de Worousky. La salle entière, y compris les perdants, célébrèrent par des bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs colonnes de louanges et de félicitations à l’adresse de l’automate et de son inventeur, et complétèrent par leur publicité une vogue si justement méritée.
M. de Kempelen et son compagnon, rassurés désormais par l’éclat de leur début, prirent congé du bon docteur. Après lui avoir laissé un généreux souvenir de son amicale hospitalité, ils se dirigèrent vers la frontière.
La prudence exigeait que, même en voyageant, Worousky fût caché aux yeux de tous: aussi fut-il littéralement emballé. Sous le prétexte d’une grande susceptibilité dans les rouages de l’automate, la caisse énorme qui le contenait était transportée avec les plus grandes précautions. Mais ces soins n’avaient d’autre but que de protéger l’habile joueur d’échecs qui s’y trouvait enfermé. Des ouvertures respiratoires laissaient circuler l’air dans cette singulière chaise de poste.
Worousky prenait son mal en patience, dans l’espoir de se voir bientôt hors des atteintes de la police moscovite et d’arriver sain et sauf au terme de ce pénible voyage. Ces fatigues, il est vrai, étaient compensées par les énormes recettes que les deux amis encaissaient sur leur chemin.
Tout en se dirigeant vers la frontière de Prusse, nos voyageurs étaient arrivés à Vitebsk, lorsqu’un matin Worousky vit entrer brusquement M. de Kempelen dans la chambre où il demeurait constamment séquestré.
--Un affreux malheur nous menace, s’écria le mécanicien d’un air consterné, en montrant une lettre datée de Saint-Pétersbourg. Dieu sait si nous parviendrons à le conjurer! L’impératrice Catherine II ayant appris par les journaux le merveilleux talent de l’automate, joueur d’échecs, désire faire une partie avec lui et m’engage à le transporter immédiatement à son palais. Il s’agit maintenant de nous concerter pour trouver un moyen de nous soustraire à ce dangereux honneur.
Au grand étonnement de M. de Kempelen, Worousky reçut cette nouvelle sans aucun effroi, et il sembla même en éprouver une joie extrême.
--Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les désirs de la Czarine sont des ordres qu’on ne peut enfreindre sans danger; nous n’avons donc d’autre parti à suivre que de nous rendre au plus vite à sa demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer favorablement, et de détourner les soupçons qui pourraient naître sur votre merveilleux automate. D’ailleurs, ajouta l’intrépide soldat, avec une certaine fierté, j’avoue que je ne suis pas fâché de me trouver en face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tête dont elle fait assez peu de cas pour la mettre au misérable prix de quelques roubles, est de force à lutter avec la sienne et peut même, en certains cas, la surpasser en intelligence.
--Insensé que vous êtes! s’écria M. de Kempelen, effrayé de l’exaltation du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons être découverts, et qu’il y va de la vie pour vous, et pour moi d’un exil en Sibérie.
--C’est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingénieuse machine a déjà trompé tant de gens et des plus habiles, que bientôt, j’en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une dupe dont la défaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu’un jour nous pourrons dire que l’impératrice Catherine II, la fière Czarine, que ses courtisans proclament la tête la plus intelligente de son vaste empire, fut abusée par votre génie et vaincue par moi!
M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l’enthousiasme de Worousky, fut forcé de céder devant ce caractère, dont il avait eu maintes fois déjà l’occasion d’apprécier l’inflexibilité. D’ailleurs, le soldat avait tant d’autres qualités, et pardessus tout possédait une habileté si surprenante aux échecs, que le mécanicien viennois jugea prudent de lui faire des concessions, dans l’intérêt de sa propre renommée.
On partit donc sans différer, car le voyage devait être long et difficile par suite des précautions infinies qu’exigeait le transport de la caisse où se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen ne quitta pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dépendait de lui pour adoucir la rigueur d’une aussi pénible locomotion.
Après de longues journées de fatigue, on arriva enfin au terme du voyage. Mais quelque promptitude qu’eussent mise les voyageurs, la Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui témoigner une certaine humeur.
--Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu’il faille quinze jours pour venir de Vitebsk à Saint-Pétersbourg?
--Que Votre Majesté veuille bien me permettre, répondit le rusé mécanicien, de lui faire un aveu qui me servira d’excuse.
--Faites, répondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l’aveu de l’incapacité de votre _merveilleuse_ machine.
--Au contraire, je viens avouer à Votre Majesté qu’en raison de sa force au jeu d’échecs, j’ai voulu lui présenter un adversaire digne d’elle. J’ai donc dû, avant de partir, ajouter à mon automate des combinaisons indispensables pour une partie aussi solennelle.
--Ah! ah! fit en souriant l’Impératrice, déridée par cette flatteuse explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez l’espoir de me faire battre par votre automate.
--Je serais bien étonné qu’il en fût autrement, répondit respectueusement M. de Kempelen.
--C’est ce que nous verrons, Monsieur, répliqua l’Impératrice en agitant la tête d’un air de doute et d’ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le même ton, quand me mettez-vous en présence de mon terrible adversaire?
--Quand il plaira à Votre Majesté.
--S’il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir même, je le recevrai dans ma bibliothèque. Installez-y votre machine; à huit heures je me rendrai près de vous. Soyez exact.
M. de Kempelen prit congé de Catherine et courut faire ses préparatifs pour la soirée. Worousky se faisait un jeu de la séance et ne pensait qu’au bonheur qu’il aurait à mystifier la Czarine. Mais si M. de Kempelen était résolu, lui aussi, à tenter l’aventure, il voulait prendre néanmoins toutes les précautions possibles, afin que son secret ne pût être pénétré, et qu’une voie de salut lui restât, même en cas de danger. A tout hasard, il fit transporter au palais impérial l’automate, dans la caisse même où il le plaçait dans ses voyages.
Huit heures sonnaient comme l’Impératrice, escortée d’une suite nombreuse, entrait dans la bibliothèque et se plaçait près de l’échiquier.
J’ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu’on passât derrière l’automate, et qu’il ne consentait à commencer la partie que lorsque tous les spectateurs étaient rangés en face de sa machine.
La cour se plaça derrière l’Impératrice, et de tous côtés il n’y eut qu’une seule voix pour prédire la défaite de l’automate.
Sur l’invitation du mécanicien, on visita le buffet et le corps du Turc, et quand on se fut bien convaincu qu’il ne contenait rien autre chose que les rouages dont nous avons précédemment parlé, on se mit en mesure d’engager la partie.
Favorisée par le sort, Catherine profita de l’avantage de jouer le premier pion; l’automate riposta, et la partie se continua au milieu du plus religieux silence. Les pièces manœuvrèrent d’abord sans que rien se décidât. Cependant on ne tarda pas à voir, aux sourcils froncés de la Czarine, que l’automate se montrait peu galant envers elle, et qu’il était digne après tout de la réputation qu’on lui avait faite. Un cavalier et un fou lui furent enlevés coup sur coup par l’habile musulman. Dès lors la partie prenait une tournure défavorable pour la noble joueuse, quand tout à coup le Turc quittant son impassible gravité, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit à sa place une pièce avancée par son adversaire.
Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour éprouver l’intelligence de l’automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire. Néanmoins, la fière impératrice ne voulant point avouer cette faiblesse, replaça la pièce à l’endroit où elle l’avait frauduleusement avancée et regarda l’automate d’un air d’impérieuse autorité.
Le résultat ne se fit pas attendre: le Turc, d’un coup de main, renversa vivement toutes les pièces sur l’échiquier, et aussitôt le bruit d’un rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire entendre. La machine s’arrêta, comme si elle était subitement détraquée.
Pâle et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant là le fougueux caractère de Worousky, attendit avec effroi l’issue de ce conflit entre le proscrit et sa souveraine.
--Ah! ah! monsieur l’automate, vous avez des manières un peu brusques, dit avec gaîté l’impératrice, qui n’était pas fâchée de voir ainsi se terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succès. Oh! vous êtes fort, j’en conviens; mais vous avez craint de perdre la partie, et par prudence vous avez brouillé le jeu. Allons, je suis maintenant édifiée sur votre savoir et surtout sur votre caractère nerveux.
M. de Kempelen commença à respirer, et reprenant courage, il voulut tâcher de détruire tout à fait la fâcheuse impression produite par le manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait toute la responsabilité.
--Que votre Majesté, dit-il humblement, me permette de lui donner une explication sur ce qui vient de se passer.
--Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine, pas du tout; je trouve au contraire cela très amusant, et je vous dirai même que votre automate me plaît tellement que je veux en faire l’acquisition. J’aurai ainsi toujours près de moi un joueur un peu vif peut-être, mais assez habile pour me tenir tête. Laissez-le donc dans cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le marché.
A ces mots et sans attendre la réponse de M. de Kempelen, l’Impératrice quitta la salle.
En témoignant le désir que l’automate restât au palais jusqu’au lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrétion? Tout porte à le croire. Heureusement l’habile mécanicien sut déjouer cette curiosité féminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu’il avait fait apporter à tout hasard, comme nous l’avons dit.
L’automate resta dans la bibliothèque, mais Worousky n’y était plus.
Le lendemain, Catherine renouvela à M. de Kempelen la proposition d’acheter son joueur d’échecs. Ce dernier lui fit comprendre que sa présence étant nécessaire pour les fonctions de cette machine, il lui était impossible de la vendre.
L’Impératrice se rendit à cette bonne raison et, tout en félicitant le mécanicien sur son œuvre, elle lui remit un témoignage de sa libéralité.
Trois mois après, l’automate était en Angleterre sous la direction d’un M. Anthon, auquel M. de Kempelen l’avait cédé. Worousky continua-t-il à faire partie de la machine? Je l’ignore, mais on doit le supposer, en raison de l’immense succès qu’eut à cette époque le joueur d’échecs, dont tous les journaux firent mention.
M. Anthon parcourut l’Europe entière, suivi toujours des mêmes succès, mais à sa mort, le célèbre automate fut acheté par le mécanicien Maëlzel, qui l’embarqua pour New-York. C’est sans doute alors que Worousky prit congé de son Turc hospitalier, car l’automate fut loin d’avoir en Amérique le même succès que sur notre continent. Après avoir promené pendant quelque temps son trompette mécanique et le joueur d’échecs, Maëlzel reprit le chemin de la France, qu’il ne devait plus revoir; il mourut dans la traversée d’une indigestion[9].
Les héritiers de Maëlzel vendirent ses instruments, et c’est d’eux que Cronier tenait sa précieuse relique.
Mon heureuse étoile vint encore me fournir une des plus belles occasions d’étude que je pusse désirer.
Un Prussien, nommé Koppen, montra à Paris, vers 1829, un instrument portant le nom de _Componium_. C’était un véritable orchestre mécanique, jouant des ouvertures d’opéras avec un ensemble et une précision fort remarquables.
Le nom de Componium venait de ce que, à l’aide de combinaisons vraiment merveilleuses, l’instrument improvisait de charmantes variations sans jamais se répéter, quel que fût le nombre de fois qu’on le fit jouer de suite. On prétendait qu’il était aussi difficile d’entendre deux fois la même variation que de voir deux mêmes quaternes se succéder à la loterie. Il y avait pour ces deux faits les mêmes chances fournies par le hasard.
Le Componium obtint le plus brillant succès, mais il finit par épuiser la curiosité des amateurs d’harmonie, et dut songer à la retraite, après avoir produit à son propriétaire la somme fabuleuse de cent mille francs de bénéfices nets, dans une année.
Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publié, et quelque temps après, l’instrument fut mis en vente.
Un spéculateur nommé D..., séduit par l’espérance de voir se renouveler pour lui en pays étranger des recettes aussi magnifiques, acheta l’instrument et le transporta en Angleterre.
Malheureusement pour D..., au moment où cette _poule aux œufs d’or_ arrivait à Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir.
La cour et l’aristocratie, seuls mélomanes dans ce pays de commerce et d’industrie, et sur qui D.... comptait pour l’exploitation de cette œuvre d’art, prirent le deuil et, selon l’usage anglais, se cloîtrèrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans spectateurs.
Pour éviter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer à une entreprise commencée sous de si malheureux auspices, et il se décida à revenir à Paris. Le Componium fut, en conséquence, démonté pièce à pièce, mis dans des caisses et ramené en France.
D.... espérait faire rentrer son instrument en franchise de droits. Mais lors de sa sortie de France, il avait oublié de remplir certaines formalités indispensables pour obtenir ce bénéfice; la douane l’arrêta, et il fut obligé d’en référer au ministre du commerce. En attendant la décision ministérielle, les caisses furent déposées dans les magasins humides de l’entrepôt. Ce ne fut guère qu’au bout d’un an, et après des formalités et des difficultés sans nombre, que l’instrument rentra dans Paris.
Ce fait peut donner une idée de l’état de désordre, de dépècement et d’avarie où se trouva alors le Componium.
Découragé par l’insuccès de son voyage en Angleterre, D.... résolut de se défaire de son _improvisateur mécanique_; mais auparavant, il se mit à la recherche d’un mécanicien qui pût entreprendre de le remettre en état. J’ai oublié de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen avait livré avec la machine un ouvrier allemand très habile, qui était pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se trouvant les bras croisés pendant les interminables formalités de la douane française, n’avait imaginé rien de mieux que de retourner dans sa patrie.
La réparation du Componium était un travail de longue haleine, un travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette machine ayant toujours été tenues secrètes, personne ne pouvait fournir le moindre renseignement. D..... lui même, n’ayant aucune notion de mécanique, ne pouvait être en cela d’aucun secours; il fallait que l’ouvrier ne s’inspirât que de ses propres idées.
J’entendis parler de cette affaire, et poussé par une opinion peut-être un peu trop avantageuse de moi-même, ou plutôt ébloui par la gloire d’un aussi beau travail, je me présentai pour entreprendre cette immense réparation.
On me rit au nez: l’aveu est humiliant, mais c’est le mot propre. Il faut dire aussi que ce n’était pas tout à fait sans motif, car je n’étais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mériter une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l’instrument en état, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le réparer.