Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 14

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Ces séances de Comte enflammaient néanmoins mon imagination; je ne rêvais plus que théâtre, escamotage, machines, automates, etc.; j’étais impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie, et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j’employais à prendre une détermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs succès. Mes succès! Hélas! j’ignorais les épreuves que j’aurais à subir avant de les mériter; je ne soupçonnais guère les peines, les soucis, les travaux dont il me faudrait les payer.

Quoi qu’il en fût, je résolus de hâter mes études sur les automates et sur les instruments propres à produire les illusions de la magie.

J’avais été à même de voir chez Torrini un grand nombre de ces appareils, mais il m’en restait encore beaucoup à connaître, car le répertoire des physiciens de cette époque était très étendu. J’eus bientôt l’occasion d’acquérir en peu de temps une connaissance parfaite de ce sujet.

J’avais remarqué, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et simple boutique, à la devanture de laquelle étaient exposés des instruments de _Physique amusante_. Tel était le nom que portaient ces instruments, destinés à la vérité à une science amusante, mais qui n’avaient rien à démêler avec la physique.

Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J’achetai d’abord quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de fréquentes visites au maître de la maison, sous prétexte de lui demander des renseignements, je finis par gagner ses bonnes grâces, il me regarda comme un habitué de sa boutique.

Le père Roujol (c’est ainsi que s’appelait ce fabricant de sorcelleries) avait des connaissances très étendues dans toutes les parties de sa profession; il n’y avait pas un seul escamoteur dont il ne connût les secrets et dont il n’eût reçu les confidences. Il pouvait donc me fournir des renseignements précieux pour mes études. Je redoublai de politesse auprès de lui, et le brave homme qui, du reste, était très communicatif, m’initia à tous ses mystères.

Mes visites assidues à la rue Richelieu avaient encore un autre but: j’espérais y rencontrer quelques maîtres de la science, auprès desquels je pourrais accroître les connaissances que j’avais acquises.

Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n’était plus aussi bien achalandée que jadis. La révolution de 1830 avait tourné les idées vers des occupations plus sérieuses que celles de la _physique amusante_, et le plus grand nombre des escamoteurs étaient allés chercher à l’étranger des spectateurs moins préoccupés. Le bon temps du père Roujol était donc passé, ce qui le rendait fort chagrin.

--Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l’on croirait vraiment que les escamoteurs se sont escamotés eux-mêmes, car je n’en vois plus un seul. Je n’ai plus maintenant qu’à me croiser les bras. Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, où M. le duc de M..... ne dédaignait pas d’entrer dans ma modeste boutique et d’y rester des heures entières à causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous aviez vu, il y a une dizaine d’années, l’aspect qu’offrait mon magasin, alors fréquenté par tous les physiciens et amateurs de l’époque. C’étaient Olivier, Préjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de Rovère, Adrien père, Courtois, et tant d’autres; un véritable club d’escamotage; club brillant, animé, divertissant, s’il en fut, car chacun de ces maîtres, voulant prouver sa supériorité sur ses confrères, se plaisait à montrer ses meilleurs tours et à déployer toute son adresse.

Ces regrets du père Roujol m’étaient au moins aussi sensibles qu’à lui-même. En effet, quel bonheur n’eussé-je pas éprouvé à pareilles fêtes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien?

J’eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules de Rovère, qui le premier se servit d’un mot généralement employé aujourd’hui pour qualifier un escamoteur en renom.

Jules de Rovère était fils de parents nobles, ainsi que l’indique la particule qui précède son nom.

En montant sur la scène, le physicien aristocrate voulut un titre à la hauteur de sa naissance.

Le nom vulgaire d’_escamoteur_ avait été repoussé bien loin par lui comme une triviale dénomination; celui de _physicien_ était généralement porté par ses confrères et ne pouvait par cela même lui convenir; force lui fut d’en créer un pour se faire une place à part.

On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s’étaler pour la première fois, le titre pompeux de PRESTIDIGITATEUR; l’affiche donnait en même temps l’étymologie de ce mot: _presto digiti_ (agilité des doigts). Venaient ensuite les détails de la séance, entremêlés de citations latines, qui devaient frapper l’esprit du public en rappelant l’érudition de l’escamoteur; pardon, du prestidigitateur.

Ce mot, ainsi que celui de _prestidigitation_ du même auteur, fut promptement adopté par les confrères de Jules de Rovère, tant ils furent séduits par d’aussi beaux noms. L’Académie elle-même suivit cet exemple; elle sanctionna la création du physicien et la fit passer à _la postérité_.

Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n’est plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus humble des escamoteurs ayant pu se l’approprier, il s’ensuit qu’_escamotage_ et _prestidigitation_ sont devenus synonymes, et qu’il peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main.

L’escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre mérite, et se pénétrer de cette vérité, _qu’il vaut mieux honorer sa profession que d’être honoré par elle_. Quant à moi, je n’ai jamais fait aucune différence entre ces deux mots, et je les emploierai indistinctement, jusqu’à ce qu’un nouveau Jules de Rovère vienne encore enrichir le Dictionnaire de l’Académie française.

CHAPITRE IX.

LES AUTOMATES CÉLÈBRES.--UNE MOUCHE D’AIRAIN.--L’HOMME ARTIFICIEL.--ALBERT-LE-GRAND ET SAINT THOMAS-D’AQUIN.--VAUCANSON; SON CANARD; SON JOUEUR DE FLUTE; CURIEUX DÉTAILS.--L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS; ÉPISODE INTÉRESSANT.--CATHERINE II ET M. DE KEMPELEN.--JE RÉPARE LE COMPONIUM.--SUCCÈS INESPÉRÉ.

Grâce à mes persévérantes recherches, il ne me restait plus rien à apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m’étais tracé, je devais encore étudier les principes d’une science sur laquelle je comptais beaucoup pour la réussite de mes futures représentations. Je veux parler de la science, ou pour mieux dire de l’art de faire des automates.

Tout préoccupé de cette idée, je me livrai à d’actives investigations. Je m’adressai aux bibliothèques et à leurs conservateurs, dont ma tenace importunité fit le désespoir. Mais tous les renseignements que je reçus, ne me firent connaître que des descriptions de mécaniques beaucoup moins ingénieuses que celles de certains jouets d’enfants de notre époque[4], ou de ridicules annonces de chefs-d’œuvre publiés dans des siècles d’ignorance. On en jugera par ce qui va suivre.

Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre _Apologie pour les grands hommes accusés de magie_, que «Jean de Mont-Royal présenta à l’empereur Charles-Quint une mouche de fer, laquelle

»...................................... Prit sans aide d’autrui sa gaillarde volée, Fit une entière ronde et puis d’un cerceau las, Comme ayant jugement, se percha sur son bras.»

Une pareille mouche est déjà quelque chose d’extraordinaire et pourtant j’ai mieux que cela à citer au lecteur. Il s’agit encore d’une mouche.

Gervais, chancelier de l’empereur Othon III, dans son livre intitulé _Ocia Imperatoris_ nous annonce que «_Le Sage Virgile_, évêque de Naples, fit une mouche d’airain qu’il plaça sur l’unes des portes de la ville, et que cette mouche mécanique, dressée comme un chien de berger, empêcha qu’aucune autre mouche n’entrât dans Naples; si bien que pendant huit ans, grâce à l’activité de cette ingénieuse machine, les viandes déposées dans les boucheries ne se corrompirent jamais.»

Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas parvenu jusqu’à nous? Que d’actions de grâce les bouchers, et plus encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant évêque.

Passons à une autre merveille:

François Picus rapporte que «Roger Bacon, aidé de Thomas Bungey, son frère en religion, _après avoir rendu leur corps égal et tempéré par la chimie_, se servirent du miroir _Amuchesi_ pour construire une tête d’airain qui devait leur dire s’il y aurait un moyen d’enfermer toute l’Angleterre dans un gros mur.

»Ils la forgèrent pendant sept ans sans relâche, mais le malheur voulut, ajoute l’historien, que lorsque la tête parla, les deux moines ne l’entendirent pas, parce qu’ils étaient occupés à tout autre chose.»

Je me suis demandé cent fois comment les deux intrépides forgerons connurent que la tête avait parlé, puisqu’ils n’étaient pas là pour l’entendre. Je n’ai jamais pu trouver d’autre solution que celle-ci: c’est sans doute parce que _leur corps était égal et tempéré par la chimie_.

Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous étonner encore:

Tostat, dans ses _Commentaires sur l’Enode_, dit «qu’Albert-le-Grand, provincial des Dominicains à Cologne, construisit un homme d’airain, qu’il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit _sous diverses constellations_ et _selon les lois de la perspective_.»

Lorsque le soleil était au signe du zodiaque, les yeux de cet automate fondaient des métaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractères du même signe. Cette intelligente machine était également douée du mouvement et de la parole; Albert en recevait les révélations de ses importants secrets[5].

Malheureusement, saint Thomas-d’Aquin, disciple d’Albert, prenant cette statue pour l’œuvre du diable, la brisa à coups de bâton.

Pour terminer cette nomenclature de contes propres à figurer parmi les merveilles exécutées par mesdames les Fées du bonhomme Perrault, je citerai, d’après le _Journal des Savants_, 1677, page 252, l’_homme artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement à un homme, qu’à la réserve des opérations de l’âme, on y voyait tout ce qui se passait dans le corps humain_.

Est-ce dommage que le mécanicien se soit arrêté en aussi bonne voie? il lui coûtait si peu, pendant qu’il était en train d’imiter à s’y méprendre la plus belle œuvre du créateur, d’ajouter à son automate une âme fonctionnant par les ressource de la mécanique!

Cette citation fait beaucoup d’honneur aux savants qui ont accepté la responsabilité d’une semblable annonce, et vient montrer une fois de plus comment on écrit l’histoire.

On croira facilement que ces ouvrages ne m’avaient fourni aucun enseignement sur l’art que je désirais tant étudier. J’eus beau continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations qu’un découragement complet et la certitude que rien de sérieux n’avait été écrit sur les automates.

--Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a élevé si haut le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingénieuses peuvent animer une matière inerte et lui donner en quelque sorte l’existence, est-elle donc la seule qui n’ait point ses archives?

J’étais découragé de mes infructueuses recherches, lorsqu’enfin un Mémoire de l’inventeur du _Canard automate_, me tomba sous la main. Ce mémoire, portant la date de 1738, est adressé par l’auteur à Messieurs de l’Académie des Sciences; ou y trouve une savante description de son joueur de flûte, ainsi qu’un rapport de l’Académie, que je transcris ici.

_Extrait des registres de l’Académie Royale des Sciences, du 30 avril 1738._

«L’Académie, ayant entendu la lecture d’un Mémoire de monsieur de Vaucanson, contenant la description d’une statue de bois copiée sur le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flûte traversière, sur laquelle elle exécute douze airs différents avec une précision qui a mérité l’attention du public, a jugé que cette machine était extrêmement ingénieuse; que l’auteur avait su employer des moyens simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure les mouvements nécessaires que pour modifier le vent qui entre dans la flûte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les différents tons, en variant la disposition des lèvres et faisant mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en imitant par art tout ce que l’homme est obligé de faire, et qu’en outre le Mémoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clarté et la précision dont cette matière est susceptible; ce qui prouve l’intelligence de l’auteur et ses grandes connaissances dans les différentes parties de la mécanique. En foi de quoi j’ai signé le présent certificat.

»A Paris, ce 3 mai 1738.

»FONTENELLE,

»Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale des Sciences.»

Après ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adressée à M. l’abbé D. F., dans laquelle il lui annonce son intention de présenter au public, le lundi de Pâques:

1º Un joueur de flûte traversière.

2º Un joueur de tambourin.

3º Un canard artificiel.

«Dans ce canard, dit le célèbre _automatiste_, je présente le mécanisme des viscères destinés aux fonctions du boire, du manger et de la digestion; le jeu de toutes les parties nécessaires à ces actions y est exactement imité; il allonge son cou pour prendre du grain, il l’avale, le digère et le rend par les voies ordinaires tout digéré; la matière digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l’animal par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la sortie.

»Les personnes attentives comprendront la difficulté qu’il y a eu de faire faire à mon automate tant de mouvements différents; comme lorsqu’il s’élève sur ses pattes et qu’il porte son cou à droite et à gauche. Elles verront également que cet animal boit, barbote avec son bec, croasse comme le canard naturel, et qu’enfin il fait tout les gestes que ferait un animal vivant.»

Je fus d’autant plus émerveillé du contenu de ce Mémoire, que c’était le premier renseignement sérieux que je recevais sur les automates. La description du joueur de flûte me donna une haute idée du mécanicien qui l’avait exécuté. Cependant, je dois avouer que d’un autre côté j’eus un grand regret de n’y trouver qu’une exposition sommaire des combinaisons mécaniques du canard artificiel. Combien j’eusse été heureux de connaître les moyens à l’aide desquels la nourriture prise par l’animal se transformait _en excréments par une imitation parfaite des opérations de la nature!_ Je dus pour le moment me contenter d’admirer de confiance l’œuvre du grand maître.

Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-même[6] fut exposé à Paris dans une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des premiers à le visiter, et je restai frappé d’admiration devant les nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d’œuvre de mécanique.

A quelque temps de là, une des ailes de l’automate s’étant détraquée, la réparation m’en fut confiée et je fus initié au fameux mystère de la digestion. A mon grand étonnement, je vis que l’illustre maître n’avait pas dédaigné de recourir à un artifice que je n’aurais pas désavoué dans un tour d’escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la digestion, si pompeusement annoncée dans le Mémoire, n’était qu’une mystification, un véritable canard enfin. Décidément Vaucanson n’était pas seulement mon maître en mécanique, je devais m’incliner aussi devant son génie pour l’escamotage.

Voici du reste, dans sa simplicité, l’explication de cette intéressante fonction.

On présentait à l’animal un vase, dans lequel était de la graine baignant dans l’eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant, divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau placé sous le bec inférieur du canard; l’eau et la graine, ainsi aspirés, tombaient dans une boîte placée sous le ventre de l’automate, laquelle boîte se vidait toutes les trois ou quatre séances. L’évacuation était chose préparée à l’avance; une espèce de bouillie, composée de mie de pain colorée de vert, était poussée par un corps de pompe et soigneusement reçue sur un plateau en argent comme produit d’une digestion artificielle. On se passait alors l’objet de main en main en s’extasiant à sa vue, tandis que l’industrieux mystificateur riait de la crédulité du public.

Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j’avais conçue de Vaucanson, m’inspira au contraire une double admiration pour son _savoir_ et pour son _savoir-faire_.

Le lecteur s’attend sans doute à ce que je lui donne une petite notice biographique sur cet homme célèbre. C’est mon intention en effet.

Jacques de Vaucanson naquit à Grenoble le 24 février 1809, d’une famille noble; son goût pour la mécanique se déclara dès sa plus tendre enfance.

Ce fut vers 1730, environ, que le flûteur des Tuileries lui suggéra l’idée de construire sur ce modèle un automate jouant véritablement de la flûte traversière; il consacra quatre années à composer ce chef-d’œuvre.

Le domestique de Vaucanson, dit l’histoire, était seul dans la confidence des travaux de son maître. Aux premiers sons que rendit le flûteur, le fidèle serviteur, qui se tenait caché dans un appartement voisin, vint tomber aux pieds du mécanicien qui lui paraissait plus qu’un homme, et tous deux s’embrassèrent en pleurant de joie.

Le _canard_ et le _joueur de tambourin_ suivirent de près et furent principalement exécutés en vue d’une spéculation sur la curiosité publique.

Vaucanson, quoique noble de naissance, ne dédaigna pas de présenter ses automates à la foire de Saint-Germain et à Paris, où il fit de fabuleuses recettes, tant fut grande l’admiration pour ses merveilleuses machines.

Il inventa aussi, dit-on, un métier sur lequel un âne exécutait une étoffe à fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers en soie de la ville de Lyon, qui l’avaient poursuivi à coups de pierre, se plaignant qu’il cherchait à simplifier les métiers.

On doit à Vaucanson une chaîne qui porte son nom, ainsi qu’une machine pour en fabriquer les mailles toujours égales.

On dit qu’il fit encore pour la _Cléopâtre_ de Marmontel, un aspic qui s’élançait en sifflant sur le sein de l’actrice chargée du rôle principal. A la première représentation de cette pièce, un plaisant, plus émerveillé du sifflement de l’automate que de la beauté de la tragédie, s’écria: _«Je suis de l’avis de l’aspic!»_

Il ne manquait à la gloire de Vaucanson que d’être célébré par Voltaire; l’illustre poète fit sur lui les vers suivants:

..................................... Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée, Semblait, de la nature imitant les ressorts, Prendre le feu des cieux pour animer les corps.

Cet illustre mécanicien conserva toute son activité jusqu’au dernier moment de sa vie. Dangereusement malade, il s’occupait encore à faire exécuter la machine à fabriquer sa chaîne sans fin.

--Ne perdez pas une minute, disait-il à ses ouvriers, je crains de ne pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon idée en entier.

Huit jours après, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir à l’âge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la consolation de voir fonctionner sa machine.

Une bonne fortune n’arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans l’année 1844 que je vis chez un nommé Cronier, mécanicien à Belleville, le fameux _joueur d’échecs_, dont les combinaisons ont fait pâlir les savants de l’époque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l’ai jamais vu fonctionner. Mais depuis, j’ai eu sur ce chef-d’œuvre des renseignements qui ne manquent pas d’originalité et que je vais communiquer au lecteur. J’espère lui causer la même surprise que celle dont j’ai été saisi lorsque je les ai reçus.

Il semblera peut-être étrange qu’à propos d’un automate, je sois obligé de faire intervenir au début de ma narration un trait de la politique européenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne s’agit pas ici d’une longue et savante dissertation sur l’équilibre des Etats; modeste historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scène le héros de ce récit.

L’histoire se passe en Russie.

Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laissé bien des ferments de discorde qui, plusieurs années après, excitaient encore de nombreux soulèvements.

Vers l’année 1776, une révolte d’une certaine gravité éclata dans un régiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans la ville forte de Riga.

A la tête des rebelles, était un officier nommé Worouski, homme d’une haute intelligence et d’une grande énergie. Sa taille était petite, mais bien prise; ses traits accentués semblaient autant de cicatrices et donnaient à sa mâle physionomie le caractère du brave que, dans son pittoresque vocabulaire, le soldat français appelle le _troupier racorni_.

Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyées pour la réprimer furent obligées de se replier deux fois, après avoir éprouvé des pertes considérables. Cependant des renforts arrivèrent de Saint-Pétersbourg, et dans un combat livré en rase campagne, les insurgés furent vaincus. Bon nombre périrent, le reste prit la fuite à travers les marais, où les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne faire aucun quartier.

Dans cette déroute, Worousky eut les deux cuisses fracassées par un coup de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il échappa au massacre en se jetant dans un fossé recouvert d’une haie, qui le déroba à la vue des soldats.

La nuit venue, Worouski se traîna avec peine et put gagner la demeure voisine d’un médecin nommé Osloff, connu pour sa bienfaisante humanité.

Le docteur, touché de sa position, lui donna des soins et consentit à le cacher chez lui. La blessure de Worouski était grave, et cependant le brave docteur eut longtemps l’espoir de le guérir. Mais la gangrène s’étant déclarée tout à coup, la position du blessé prit un caractère tel, qu’il devint urgent, pour lui sauver la vie, de sacrifier la moitié de son corps à l’autre. L’amputation des deux cuisses fut pratiquée avec bonheur, et Worouski fut sauvé.

Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mécanicien viennois, vint en Russie pour rendre visite à M. Osloff, avec lequel il était lié d’une étroite amitié.

Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les langues étrangères, dont l’étude devait plus tard lui faciliter son beau travail sur le mécanisme de la parole, qu’il a si bien décrit dans son ouvrage publié à Vienne en 1791.

Dans chaque pays dont il désirait apprendre la langue, M. de Kempelen faisait un court séjour, et grâce à son étonnante facilité et à son intelligence extrême, il parvenait bientôt à la posséder.

Cette visite fut d’autant plus agréable au docteur, que depuis quelque temps il avait conçu des inquiétudes sur les conséquences de la bonne action à laquelle il s’était laissé entraîner. Il craignait d’être compromis si l’on venait à en avoir connaissance, et son embarras était extrême, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n’avait personne dont il pût recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours.

L’arrivée de M. de Kempelen fut donc un événement heureux pour le docteur, qui comptait sur l’imagination de son ami pour le sortir d’embarras.

M. de Kempelen fut d’abord effrayé de partager un tel secret: il savait que la tête du proscrit avait été mise à prix, et que l’acte d’humanité auquel il allait s’associer était un crime que les lois moscovites punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutilé de Worousky, il se laissa aller à tout l’intérêt que ne pouvait manquer d’inspirer une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les moyens d’opérer la fuite de son protégé.