Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 13
Jeune premier (grands rôles): M. ARTHUR, âgé de 5 ans.
Jeune première id. M$1 ADELINA, ÂGÉE DE 4 ANS 1/2.
Grandes coquettes M$1 VICTORINE, ÂGÉE DE 7 ANS.
Pères nobles Le petit VICTOR, âgé de 6 ans.
Ces artistes en bourrelet, ces comédiens en brassière, faisaient courir tout Paris.
Comte aurait pu quitter tout à fait la scène, se contenter de son rôle de directeur et de père nourricier des enfants de Thalie, et arrondir tranquillement sa fortune déjà fort convenable. Mais Comte tenait à se montrer au moins une fois par semaine, et il avait pour cela un double motif: c’est que ses séances, devenues rares, exercaient toujours une heureuse influence sur la recette, et que d’un autre côté, en continuant de jouer, il écartait les physiciens ses concurrents, qui auraient pu avoir l’idée de venir le remplacer, dans le cas où il se serait retiré de l’arène.
Les expériences de Comte étaient presque toutes puisées dans un répertoire que je connaissais parfaitement: c’était celui de Torrini et de tous les escamoteurs de l’époque. Elles ne pouvaient donc avoir pour moi un véritable intérêt. Toutefois, j’en retirais encore quelques profits, car n’ayant pas à me préoccuper des expériences, j’étudiais autant le spectateur que le physicien lui-même.
J’écoutais avec attention ce qui se disait autour de moi, et souvent j’entendais de très judicieuses observations. Comme elles étaient faites pour la plupart par des gens qui ne semblaient pourtant pas doués d’un grand esprit de pénétration, cela me donna à penser qu’un prestidigitateur doit surtout se méfier du vulgaire, et en y réfléchissant, j’arrivai à me faire cette opinion: c’est qu’il est plus difficile de faire illusion à un ignorant qu’à un homme d’esprit.
Ceci à l’air d’un paradoxe; je vais l’expliquer.
L’homme vulgaire ne voit généralement dans les tours d’escamotage qu’un défi porté à son intelligence, et, pour lui, les séances de prestidigitation deviennent un combat dont il veut à tout prix sortir vainqueur.
Toujours en garde contre les paroles dorées à l’aide desquelles l’illusion s’opère, il n’écoute rien et se renferme dans cet inflexible raisonnement:
--L’escamoteur, dit-il, tient dans sa main un objet qu’il prétend faire disparaître. Hé bien! quelque chose qu’il dise pour distraire mon imagination, mes yeux ne quitteront pas ses mains, et le tour ne pourra se faire sans que je sache comment il s’y est pris.
Il s’ensuit que l’escamoteur, dont les artifices s’adressent particulièrement à l’esprit, doit redoubler d’adresse pour dépister cette résistance obstinée.
Le trait suivant vient à l’appui de mon opinion.
Un paysan se trouvait dans une assemblée de savants; un des membres vint soumettre à ses doctes confrères cette intéressante question: Pourquoi, lorsque l’on introduit un poisson dans un vase entièrement plein d’eau, ce vase ne déborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tête et de chercher à donner l’explication de ce singulier phénomène. Mais on avait beau parler, aucun raisonnement n’obtenait l’approbation de l’assemblée, et les dissertations continuaient à perte de vue, quand le paysan demanda la parole:
--Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas préférable de mettre d’abord un poisson dans un vase rempli d’eau? on verrait ce qui en résulterait et l’on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le sujet.
On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problème fut bientôt trouvée: le poisson fit déborder le vase.
Messieurs les savants s’aperçurent qu’ils avaient été victimes d’une mystification.
L’homme d’esprit, au contraire, qui assiste à une séance de prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d’illusions et, loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier à en favoriser l’exécution. Plus il est trompé, plus il est satisfait, puisqu’il a payé pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes déceptions ne peuvent porter atteinte à sa réputation d’homme intelligent. C’est pourquoi il s’abandonne avec confiance aux raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous leurs développements et se laisse facilement égarer.
N’avais-je donc pas raison de penser qu’il est plus facile de tromper un homme d’esprit qu’un ignorant?
Comte était aussi pour moi un autre objet d’études non moins intéressantes: je l’étudiais comme directeur et comme artiste.
Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l’eau à son moulin. On connaît la plupart des petits moyens qu’un directeur emploie communément pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte, pendant longtemps, n’eut pas besoin d’y recourir, sa salle s’emplissait d’elle-même. Pourtant un jour vint où les banquettes furent moins bien garnies. C’est alors qu’il inventa les _billets de famille_, les _médailles_, les _loges réservées aux lauréats des pensions et des colléges, etc_.
Les billets de famille donnaient droit à quatre places, moyennant la moitié du prix ordinaire. Quoique tout Paris en fût inondé, chacun de ceux aux mains desquels ils tombaient croyait à une faveur spéciale de Comte, et l’on ne manquait pas de répondre à son appel. Ce que le directeur perdait sur la qualité des spectateurs, il le regagnait largement sur la quantité.
Mais Comte ne s’en tint pas là; il voulut encore que les _billets roses_ (c’est ainsi qu’il appelait les billets de famille) lui produisissent un petit bénéfice pécuniaire pour lui faire oublier la réduction de prix qu’il avait accordée.
Il imagina donc de faire remettre à chaque personne qui se présentait au contrôle avec un de ses billets, une médaille en cuivre sur laquelle était gravée son adresse, et de réclamer en échange la somme de deux sous. Voulait-on la refuser?--Alors vous n’entrerez pas, disait l’employé du bureau.
Puisqu’on était venu jusque-là, on préférait s’exécuter: on payait et l’on entrait.
C’était une misère, me dira-t-on, que cet impôt de dix centimes. Pourtant, avec cette misère, Comte payait son luminaire; du moins il le disait, et on peut le croire.
A l’époque des vacances, les billets roses disparaissaient et faisaient place aux billets réservés aux lauréats des pensions et des colléges. Et ceux-ci étaient autrement productifs que les premiers. Quels parents auraient refusé à leurs jeunes lauréats le plaisir d’accepter l’invitation de M. Comte, lorsque surtout ils pouvaient se procurer à eux-mêmes le bonheur de voir ces chers fils dans une loge où ne se trouvaient que des _têtes couronnées_. Les parents accompagnaient donc leurs enfants, et, pour un billet de faveur, l’administration encaissait cinq ou six fois la valeur de sa gracieuse libéralité.
Je pourrais citer bien d’autres moyens dont Comte usait pour augmenter ses bénéfices, je n’en rapporterai plus qu’un seul.
Arriviez-vous un peu tard et la longueur de la _queue_ vous faisait-elle craindre de ne plus trouver de billets au bureau, vous n’aviez qu’à entrer dans le petit café attenant au théâtre, et qui donnait sur la rue Ventadour. Vous y payiez un peu plus cher qu’ailleurs la tasse de café ou le petit verre de liqueur, mais vous étiez sûr qu’avant l’heure où le public entrait au théâtre, un garçon vous ouvrirait une porte secrète qui vous permettrait d’arriver au bureau et de choisir votre place.
En réalité, le café de Comte était un véritable bureau de location. Seulement, le spectateur profitait d’une consommation pour la somme qu’il est d’usage de prélever sur les places réservées.
Le directeur du théâtre Choiseul avait sur ses confrères un avantage sous le rapport de la délicatesse des procédés.
Comme artiste, Comte possédait le double talent de ventriloque et de prestidigitateur. Ses tours étaient exécutés avec adresse et surtout avec beaucoup d’entrain. Ses séances plaisaient généralement. Les dames y étaient fort bien traitées. On en jugera par le tour suivant, que je crois être de son invention et que je lui voyais toujours faire avec plaisir.
Cette expérience portait le titre de _la Naissance des fleurs_. Elle commençait par une petite harangue en forme de plaisanterie galante.
--Mesdames, disait notre physicien, je me propose dans cette séance d’escamoter douze d’entre vous au parterre (les dames étaient admises au parterre), vingt aux premières et soixante-douze aux secondes.
Après l’explosion de rires que ne manquaient pas de provoquer cette plaisanterie, Comte ajoutait: «Rassurez-vous», Messieurs, pour ne pas vous priver du plus gracieux ornement de cette salle, je n’exécuterai cette expérience qu’à la fin de la soirée. Ce compliment, dit sans aucune prétention, était toujours fort bien accueilli.
Comte passait ensuite à l’exécution de son expérience.
Après avoir semé des graines sur de la terre contenue dans une petite coupe, il faisait quelques conjurations, répandait sur cette terre une liqueur enflammée et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait concentrer la chaleur et stimuler la végétation. En effet, quelques secondes après, un bouquet de fleurs variées apparaissait dans la petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges, et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots gracieux ou à double sens: _Madame, je vous garde une pensée_.--_Puissiez-vous ici, Messieurs, ne jamais trouver de soucis_.--_Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait rougir de jalousie_.--_Tiens, Benjamin_ (c’était le nom de son domestique ou plutôt de son comique), _tiens, Benjamin_, disait-il en lui offrant un œillet, _ton œillet rouge_.--_Comment, mon œil est rouge! c’est donc pour cela qu’il me faisait si grand mal tout à l’heure_.
Cependant le petit bouquet tirait à sa fin, il n’en restait plus que quelques fleurs. Tout à coup, les mains du physicien s’en trouvaient littéralement remplies. Alors, d’un air de triomphe, il s’écriait, en montrant ces fleurs, venues comme par enchantement: _J’avais promis d’escamoter et de métamorphoser toutes ces dames: pouvais-je choisir une forme plus gracieuse et plus aimable? En vous métamorphosant toutes en roses, n’est-ce pas, Mesdames, offrir la copie au modèle? n’est-ce pas aussi vous escamoter pour vous rendre à vous-mêmes? dites-moi, Messieurs, n’ai-je pas bien réussi?_
Pour ces mots aimables, le prestidigitateur recevait une nouvelle salve de bravos.
Dans une autre circonstance, Comte, offrant une rose et une pensée à une dame, lui disait: _N’est-ce pas vous trait pour trait, Madame? la rose peint la fraîcheur et la beauté; la pensée, l’esprit et les talents_.
Il disait encore à propos de l’as de cœur, qu’il avait fait prendre à une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies: _Voulez-vous, Madame, mettre la main sur votre cœur..... Vous n’avez qu’un cœur, n’est-il pas vrai!.... Je vous demande pardon de cette question indiscrète: mais elle était nécessaire, car bien que vous n’ayez qu’un cœur, vous pourriez les posséder tous_.
Comte n’était pas moins gracieux envers les souverains.
A la fin d’une séance qu’il donnait aux Tuileries devant Louis XVIII, il proposa à Sa Majesté de choisir une carte dans un jeu de piquet. On pourrait croire que le hasard fit que le roi de cœur se trouva la carte choisie; je dirai que l’adresse du physicien en fut la seule cause. Pendant ce temps, un domestique déposait sur une table entièrement isolée un vase rempli de fleurs.
Comte prend alors un pistolet chargé à poudre, dans lequel il met le Roi de cœur en forme de bourre, et s’adressant à son auguste spectateur, il le prie de diriger ses regards vers le vase, au-dessus duquel la carte lancée par le pistolet doit aller se placer.
Le coup part, et au milieu des fleurs on voit apparaître le buste de Louis XVIII.
Le roi, ne sachant que conclure de ce dénouement inattendu, demande à Comte le sens de cette apparition, et lui dit même d’un ton quelque peu railleur:
--Il me semble, monsieur, que votre tour ne se termine pas comme vous l’aviez annoncé.
--J’en demande pardon à Votre Majesté, répond Comte, en prenant les manières et le maintien d’un courtisan, j’ai parfaitement tenu ma promesse. Je me suis engagé à faire paraître le Roi de cœur sur ce vase; j’en appelle à tous les Français: ce buste ne représente-t-il pas le _Roi de tous les cœurs?_
On doit croire que le compliment fut fort bien accueilli par les assistants. En effet, voici comment s’exprime le _Journal Royal_, du 20 décembre 1814, en terminant le récit de cette séance:
«Toute l’assemblée s’écrie avec M. Comte: nous le reconnaissons, c’est bien lui, c’est bien le Roi de tous les cœurs, l’amour des Français, de l’univers, Louis XVIII, l’auguste petit-fils de Henri IV.
»Un concert général d’applaudissements plonge dans une douce ivresse, dans des idées de paix et de bonheur, tout ce cercle aimable et vraiment français.
»Le roi, ému de cette chaleureuse acclamation, complimenta M. Comte sur son adresse.
»--Ce serait bien dommage, monsieur le sorcier, lui dit-il, de vous faire brûler; vous nous avez fait trop de plaisir pour que nous vous fassions de la peine. Vivez longtemps pour vous d’abord, et pour nous ensuite.
»M. Comte répondit à ce compliment de son souverain par une scène de ventriloquie, dans laquelle une voix lointaine ayant l’accent et le son de celle du physicien, s’exprima ainsi:
Sire, un de vos regards ennoblit mes succès; Toutes mes voix ne valent pas la vôtre; Que ne puis-je à l’instant, d’après l’un, d’après l’autre, Raconter vos vertus, vos talents, vos bienfaits; Je deviendrais l’écho de la voix des Français[3].
Autant Comte était aimable avec les dames, autant il était impitoyable pour les messieurs.
J’en aurais trop long à raconter, si je disais toutes les malignes allusions et les mystifications dont son public masculin était l’objet.
C’était, par exemple, certain tabouret sur lequel un spectateur en s’asseyant produisait un son des plus risqués, ou bien le tour des as de cœur, qu’il terminait en faisant sortir des as de toutes les parties du vêtement du patient qui, fouillé, secoué, bousculé, ne savait plus à quel saint se vouer pour échapper à cette avalanche de cartes. C’était encore le monsieur chauve, qui avait complaisamment prêté son chapeau et qui recevait une bordée de plaisanteries du genre de celles-ci:
«Ce vêtement vous appartient, sans doute, disait Comte en sortant une perruque du chapeau.... Ah! ah! il paraît que monsieur a de la famille; voici maintenant de petits bas; il va falloir _parler bas_.... puis une brassière.... un petit jupon.... une charmante petite robe, etc., etc.» Et comme le public riait à cœur joie: «Ma foi! je trouve _ça beau_ aussi, ajoutait-il en retirant une chaussure de bois.... Rien ne manque au trousseau! pas même le petit corset et son lacet. C’était pour _me lasser_, monsieur, que vous aviez mis cet objet dans votre chapeau....»
La ventriloquie prêtait un grand charme aux séances de Comte, en faisant de charmants intermèdes sous formes de petites scènes comiques de la plus grande illusion. C’est qu’en effet il était impossible de porter à un plus haut degré l’imitation de la voix humaine et de la combiner avec plus d’intelligence et d’habileté, pour la lancer au loin ou pour la rapprocher graduellement des spectateurs.
Cette faculté lui inspirait souvent l’idée de curieuses mystifications. Mais les meilleures (si une mystification peut être jamais bonne) étaient réservées pour ses voyages; il les faisait alors servir à la publicité de ses annonces, elles contribuaient à attirer la foule à ses représentations.
A Tours, par exemple, il fait enfoncer quatre portes pour arriver jusqu’à un soi-disant malheureux, mourant de faim, que l’on croit enfermé dans une boutique où le ventriloque avait jeté sa voix. A Nevers, il renouvelle le prodige de l’ânesse de Balaam, en communiquant la parole à un baudet fatigué de porter son maître.
Une autre fois, pendant la nuit, il jette la terreur dans une diligence; plusieurs voix se font entendre aux portières; on dirait une douzaine de brigands qui demandent la bourse ou la vie. Les voyageurs effrayés s’empressent de remettre leurs bourses, leurs montres à Comte, qui se charge de traiter avec les voleurs; la bande satisfaite paraît s’éloigner.
Les voyageurs se félicitent d’en être quittes à si bon marché, et le lendemain, à leur plus grande satisfaction le ventriloque remet à chacun l’offrande qu’il a faite à la peur, et leur révèle le talent dont ils ont été dupes.
Un jour encore, sur le marché de Mâcon, il voit une paysanne chassant devant elle un gros cochon qui se traînait à peine, tant il était chargé de lard.
--Combien vaut votre porc, ma brave femme?
--Cent francs tout au juste, mon beau monsieur, à votre service, si vous voulez l’acheter.
--Certainement, je veux l’acheter, mais c’est trop des deux tiers; j’en donne dix écus.
--C’est cent francs ni plus ni moins, à prendre ou à laisser.
--Tenez, reprit Comte en s’approchant de l’animal, je suis sûr que votre cochon est plus raisonnable que vous.
--Voyons, l’ami, dis-moi, en conscience, vaux-tu bien cent francs?
--Nous sommes bien loin de compte, répond le cochon d’une voix rauque et caverneuse, je ne vaux pas cent sous. Je suis ladre, ma maîtresse veut vous attraper.
La foule qui s’était assemblée autour de la paysanne et de son cochon, recule épouvantée, et les regarde comme deux ensorcelés.
Comte regagne aussitôt son hôtel où l’on vient lui raconter à lui-même cette petite histoire. On lui apprend en outre que quelques personnes courageuses s’étant approchées de la sorcière, la sollicitent de se faire exorciser pour chasser l’esprit impur du corps de son cochon.
Cependant Comte ne se tira pas toujours aussi heureusement d’affaire, et il faillit payer fort cher une mystification qu’il avait fait subir à des paysans du canton de Fribourg, en Suisse. Ces fanatiques le prirent pour un sorcier véritable et l’assaillirent à coups de bâtons. Déjà même ils allaient le jeter dans un four allumé, si Comte n’était parvenu à se sauver en faisant sortir du four une voix terrible qui répandit la terreur parmi eux.
Je terminerai la nomenclature de ces plaisantes aventures par une petite anecdote dans laquelle Comte et moi, nous fûmes tour à tour mystificateurs et mystifiés.
Au sortir d’une visite que le célèbre ventriloque me fit au Palais-Royal, je le reconduisis jusqu’au bas de mon escalier, ainsi que le commandait la plus simple politesse.
Comte, tout en continuant de causer, descendait devant moi, de sorte que les poches de sa redingote se trouvaient naturellement à ma discrétion. L’occasion était si belle que je ne pus résister à la tentation de jouer un tour de ma façon à mon habile confrère.
Aussitôt conçue, cette idée fut mise à exécution. En un tour de main, non pas! soyons exact dans notre récit, en deux tours de main, je retirai du vêtement de mon ami son mouchoir et une fort belle tabatière en or, puis, j’eus soin de retourner la poche en dehors, pour prouver que mon travail avait été consciencieusement exécuté.
Je m’applaudissais du succès de mon expédition et je riais en moi-même du dénouement comique qu’elle aurait, lorsque je remettrais ces objets à Comte. Mais on a raison de dire, _à trompeur trompeur et demi_, car tandis que je violais ainsi les lois de l’hospitalité, Comte, de son côté, ruminait quelque perfidie.
Je venais à peine de mettre en lieu de sûreté mouchoir et tabatière que, prêtant l’oreille, j’entendis de l’étage supérieur une voix qui m’était inconnue.
--Monsieur Robert-Houdin, criait-on, voulez-vous monter tout de suite au bureau de location, je voudrais vous dire un mot.
--Tout-à-l’heure, répondis-je encore préoccupé de mon larcin, je vais y aller.
--Mais, me dit Comte avec bonhomie, puisque ce monsieur n’a qu’un mot à vous dire, allez-y, je vais vous attendre, car j’ai encore à vous parler.
--Soit, répondis-je, et sans réfléchir davantage je remonte au premier étage.
On a déjà deviné que le ventriloque vient de me jouer un tour de son métier. En arrivant au bureau, je ne trouve que l’employé qui ne sait ce que je veux lui dire.
Je m’aperçois, mais trop tard, que je suis une des nombreuses victimes de la _ventriloquie_, j’entends Comte qui chante sa victoire en riant aux éclats.
J’avoue sans fausse honte qu’un instant je fus vexé d’avoir donné dans le piége. Mais je me remis bien vite à la pensée d’une petite vengeance que je pouvais tirer de la situation même où je me trouvais. J’affectai de descendre avec tranquillité.
--Que voulait donc cette personne du bureau de location, me dit Comte d’un ton de dupeur satisfait?
--Vous ne le devinez pas? répondis-je en copiant mon intonation sur la sienne.
--Ma foi! non.
--Je vais alors vous le dire: c’était un voleur repentant, qui m’a prié de vous rendre des objets qu’il vous a escamotés. Les voici, mon maître!
--Je préfère que cela se termine ainsi, me dit Comte en réintégrant sa poche dans sa redingote, pour y remettre ensuite les objets que je lui présentais; nous sommes quittes, et j’espère que nous resterons toujours bons amis.
De tout ce qui précède, on peut conclure que la base fondamentale des séances de Comte était les mystifications aux Messieurs (les souverains exceptés), les compliments aux Dames et les calembours à tout le monde.
Comte avait raison d’employer ces moyens, puisque généralement il atteignait le but qu’il s’était proposé: il charmait avec les uns et faisait rire avec les autres. A cette époque, cette tournure de l’esprit était dans les mœurs françaises, et notre physicien, en s’inspirant des goûts et des instincts du public, était sûr de lui plaire.
Mais tout est bien changé depuis. Le calembour n’a plus la même faveur. Banni de la bonne compagnie, il s’est réfugié dans les ateliers d’artistes, où les élèves en font trop souvent un usage immodéré, et si quelquefois il est admis avec faveur dans une conversation intime, il ne saurait convenir dans une séance de prestidigitation.
La raison est facile à comprendre. Non seulement le calembour fait croire que le prestidigitateur a des prétentions à l’esprit, ce qui peut lui être défavorable; mais encore, lorsqu’il réussit, il provoque un rire qui nuit nécessairement à l’intérêt de ses expériences.
Il est un fait reconnu; c’est que pour ces sortes de spectacles, où l’imagination a la principale part:
«Mieux vaut l’étonnement cent fois que le fou rire.»
Car si l’esprit se souvient de ce qui l’a charmé, le rire ne laisse aucune trace dans la mémoire.
Le langage symbolique, complimenteur et parfumé, est aussi complètement tombé en désuétude; du moins le siècle ne pèche point par excès de galanterie, et des compliments musqués seraient aujourd’hui mal accueillis en public, plus encore que partout ailleurs. Du reste, j’ai toujours pensé que les dames qui assistent à une séance de prestidigitation, y viennent pour se récréer l’esprit et non pour être elles-mêmes mises en scène. On doit croire qu’elles préfèrent rester simples spectatrices plutôt que de se voir exposées à recevoir des compliments à brûle-pourpoint.
Quant à la mystification, je laisse à de plus forts que moi le soin d’en faire l’apologie.
Ce que j’en dis, ce n’est pas pour jeter un blâme sur Comte, loin de là. Je parle en ce moment avec l’esprit de mon siècle; Comte agissait avec le sien; tous deux nous avons réussi avec des principes différents; ce qui prouve que:
_«Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.»_