Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier
Part 12
J’avais déclaré ne pas vouloir me défendre: on me nomma d’office un avocat qui, pour me sauver, déploya un talent malheureusement remarquable. Malgré mes aveux, le jugement fut rendu, et contre mon attente, le chef principal d’accusation ayant été écarté, je ne fus reconnu coupable que d’homicide par imprudence et condamné à six mois de prison, que je passai dans une maison de santé.
Ce fut seulement là que je pus communiquer avec Antonio. Il vint m’apporter une affreuse nouvelle: ma chère Antonia n’avait pu supporter tant de chagrins; elle aussi était morte!
Ce nouveau coup m’accabla tellement que je faillis en perdre la vie; je passai la plus grande partie de ma détention dans un affaiblissement voisin de la mort; mais enfin ma nature vigoureuse lutta contre toutes ces secousses, l’emporta, et je recouvrai la santé. J’étais en convalescence, lorsqu’on m’ouvrit les portes de ma prison.
Le chagrin et le découragement me suivirent partout et me jetèrent dans une apathie dont rien ne pouvait me tirer. Je fus pendant trois mois comme un insensé, courant la campagne et ne prenant de nourriture que ce qu’il en fallait pour ne pas mourir de faim. Je sortais de chez moi au petit jour et n’y rentrais qu’à la nuit. Il m’eût été impossible de dire ce que j’avais fait pendant ces longues excursions; je marchais probablement sans autre but que celui de changer de place.
Une semblable existence ne pouvait durer longtemps: la misère et son triste cortége s’avançaient d’un pas inévitable.
La maladie de ma femme, les frais judiciaires, ma détention et notre dépense pendant ces trois mois sans travail, avaient absorbé, non-seulement mes ressources pécuniaires, mais encore la valeur entière de mon cabinet. Antonio m’exposa notre situation et me supplia d’en sortir en reprenant le cours de mes représentations.
Je ne pouvais laisser ce bon frère, cet excellent ami, dans une situation aussi critique: je cédai à sa prière, à la condition cependant que je changerais mon nom contre celui de Torrini, et que je ne jouerais jamais sur aucun théâtre.
Antonio se chargea de tout arranger suivant mes désirs. En vendant les bijoux que j’avais reçus en présent à différentes époques, et qu’il avait à mon insu soustraits aux griffes des hommes de loi, il paya mes dettes et fit construire la voiture où nous venons de subir un si rude échec.
De Strasbourg nous nous rendîmes à Bâle. Mes premières représentations furent empreintes de la plus grande tristesse, mais insensiblement je suppléai à la gaîté et à l’entrain par la bonne exécution de mes expériences; et le public finit par m’accepter ainsi.
Après avoir visité les principales villes de la Suisse, nous rentrâmes en France, et c’est en la parcourant, mon cher enfant, que vous trouvai sur la route de Blois à Tours.
Je vis, aux dernières phrases de Torrini et à la manière dont il cherchait à abréger la fin de son récit, que non-seulement il avait besoin de repos, mais encore qu’il sentait la nécessité de se remettre de toutes les émotions que ces tristes souvenirs avaient excitées en lui.
Pourtant, j’avais remarqué avec joie depuis quelque temps que si ces souvenirs étaient douloureux pour son cœur, ils n’y laissaient plus qu’une résignation empreinte de mélancolie. Sa raison avait fini par maîtriser les écarts de son imagination, et il ne lui restait plus d’autre trace de sa folie passée que son tic, qu’il garda jusqu’à ses derniers moments.
Quelques mots échappés à Torrini pendant son récit m’avaient confirmé dans la pensée que sa position pécuniaire était embarrassée; je le quittai sous le prétexte de le laisser reposer, et je priai Antonio de faire une promenade avec moi. Je voulais lui rappeler qu’il était temps de mettre à exécution le plan que nous avions conçu et qui consistait à donner, sans en parler à notre cher malade, une ou plusieurs représentations à Aubusson.
Antonio fut de cet avis. Mais lorsqu’il s’agit de décider qui de nous deux monterait sur la scène, il se récusa, prétendant ne connaître de l’escamotage que ce qu’il avait été forcé d’apprendre pour son service. Il savait, me dit-il, glisser au besoin une carte, un mouchoir, une pièce de monnaie dans la poche d’un spectateur sans que celui-ci s’en aperçût, mais rien au-delà.
J’ai su plus tard que, sans être très adroit, Antonio en savait plus qu’il ne voulait le dire.
Nous décidâmes que je serais le représentant de notre sorcier.
Il fallait que je fusse soutenu par un grand désir d’être utile à Torrini et d’acquitter une partie de ma dette de reconnaissance envers lui, pour me décider si brusquement à paraître en scène. Car, si j’avais déjà donné quelques séances devant des amis, je les admettais gratuitement à mon spectacle; cette fois, il s’agissait de spectateurs payant leurs places, et cette distinction me causait une grande appréhension.
Cependant, une fois ma détermination prise, je me rendis avec Antonio chez le maire pour obtenir de lui l’autorisation de donner des représentations.
Ce magistrat était un homme excellent; il connaissait l’accident qui nous était arrivé, et voyant qu’il s’agissait d’une bonne œuvre à faire, il nous offrit gratuitement une salle destinée aux concerts.
Bien plus, pour nous procurer l’occasion de faire quelques connaissances qui pourraient nous être utiles, il nous engagea à aller passer chez lui la soirée du dimanche suivant.
Nous acceptâmes avec reconnaissance et nous eûmes lieu de nous en féliciter. Les invités de M. le Maire, charmés de certains tours que j’avais exécutés devant eux, furent fidèles à la promesse qu’ils nous avaient faite de venir assister à ma première représentation. Pas un ne manqua.
Toutefois, j’eus besoin encore, je l’avoue, de me dire que les spectateurs, instruits du but de la séance, me tiendraient compte sans doute de mon dévouement, car le cœur me battit à rompre ma poitrine, au moment où le rideau se leva. Quelques applaudissements me rendirent de la confiance et je ne me tirai pas trop mal des premiers tours que j’exécutai. La réussite augmenta mon assurance, et je finis même par avoir un aplomb dont je ne me serais pas cru capable.
Du reste, je possédais parfaitement la séance pour l’avoir vu bien des fois exécuter par Torrini. Mes principaux tours furent _la houlette_, _les Pyramides d’Egypte_, _l’Oiseau mort et vivant_, _l’Omelette dans le chapeau_. Je terminai par le _Coup de piquet de l’aveugle_, que j’avais étudié avec soin. J’eus le bonheur de le réussir, et il enleva tous les suffrages.
Un accident, qui m’arriva dans cette séance, modéra singulièrement la joie de mon triomphe.
J’avais emprunté un chapeau pour y faire mon omelette. Les personnes qui ont vu faire ce tour savent qu’il est principalement destiné à provoquer la gaîté dans l’assemblée, et qu’il n’y a rien à craindre pour l’objet emprunté.
Je m’étais fort bien tiré de la première partie, qui consiste à casser des œufs, à les battre, à y joindre du sel et du poivre et à jeter le tout dans le chapeau.
Il s’agissait, après cela, de simuler la cuisson de l’omelette; je posai un flambeau à terre, puis mettant au-dessus, à une distance où elle ne pouvait être atteinte, la coiffure qui devait simuler la poêle, je lui fis décrire un petit cercle, imitant ainsi le mouvement d’oscillation que fait une cuisinière pour empêcher l’omelette de brûler. En même temps, je débitais avec assez d’entrain des plaisanteries appropriées à la circonstance. Le public riait si bien et si haut que je m’entendais à peine parler. Je ne me doutais guère à ce moment de la cause réelle de cette hilarité. Hélas! je ne tardai pas à la connaître. Une forte odeur de roussi me fit jeter les yeux sur la lumière, elle était éteinte. Je regardai vivement le chapeau; le fond en était entièrement brûlé et taché. Il paraît que n’ayant pas convenablement apprécié la hauteur de la bougie, j’avais commencé par rôtir le malheureux chapeau, puis sans me douter de ce qui m’arrivait, et continuant toujours à tourner, j’étais descendu un peu plus bas et je l’avais barbouillé de cire fondue.
Tout interdit à cette vue, je m’arrêtai, ne sachant comment sortir de ce mauvais pas. Heureusement pour moi que mon désappointement, si véritable qu’il fût, passa pour une comédie bien jouée; on ne doutait pas que cet accident ne fût un des agréments du tour et ne fût promptement réparé.
Cette confiance dans mon savoir-faire était un supplice de plus, car, pauvre magicien, mon pouvoir surnaturel s’arrêtait devant la simple réparation d’un chapelier. Je n’avais qu’un moyen, c’était de gagner du temps et de m’inspirer des circonstances. Je continuai donc l’expérience d’un air assez dégagé pour ma position, et j’exposai aux regards du public ébahi une omelette cuite à point, que j’eus encore le courage d’assaisonner de quelques bons mots.
Cependant, ce quart d’heure dont parle Rabelais était arrivé. Ce n’était pas assez de payer d’audace, il fallait rendre le chapeau, et, faute de mieux, confesser publiquement ma maladresse.
Je m’étais résigné à cet acte d’humilité et je cherchais déjà à le faire le plus dignement possible, lorsque je m’entendis appeler de la coulisse par Antonio. Sa voix suspendit sur mes lèvres la parole prête à s’échapper et me rendit le courage, car je ne doutais pas que mon compère ne m’eût préparé quelque porte de sortie. Je me rendis près de lui; il m’attendait un chapeau à la main.
--Tenez, me dit-il en l’échangeant contre celui que je portais, c’est le vôtre; mais peu importe, faites bonne contenance; brossez-le comme si vous veniez d’enlever les taches, et en le remettant à la personne dont vous avez reçu l’autre, priez-la à voix basse de lire ce qui est au fond.
Je fis ce qui m’était recommandé. Le propriétaire du chapeau brûlé, après avoir reçu le mien, se disposait à me faire une réclamation, lorsque je le prévins par un geste qui l’engageait à lire la note fixée sur la coiffe. Cette note était ainsi conçue:
«Une étourderie m’a fait commettre une faute que je réparerai. Demain, j’aurai l’honneur de vous demander l’adresse de votre chapelier; en attendant, soyez assez bon pour me servir de compère et cacher ma mésaventure.»
Ma requête eut tout le succès que je pouvais désirer, car mon secret fut parfaitement gardé et mon honneur fut sauf.
Le succès de cette représentation m’engagea à en donner plusieurs autres qui furent également très suivies. Les recettes furent excellentes, et nous réalisâmes une somme assez importante.
Que l’on juge de notre joie en portant triomphalement notre trésor à Torrini! Ce brave homme, après avoir écouté tous les détails de notre complot, avait bien envie de nous gronder du silence que nous avions gardé. Il ne put y parvenir; l’attendrissement le gagna, et, s’y laissant aller, il nous remercia avec toute l’effusion de son excellent cœur.
Nous nous occupâmes immédiatement de liquider notre situation financière, car notre malade était arrivé au terme de son traitement et pouvait désormais vaquer à ses affaires.
Torrini donna satisfaction complète à ses créanciers; il acheta deux bons chevaux, fit réparer sa voiture, après quoi, n’ayant plus rien à faire à Aubusson, il décida qu’il partirait.
Le moment de nous séparer était arrivé, et mon vieil ami y était préparé depuis huit jours. Les adieux furent douloureux pour tous; un père quittant son enfant, sans espoir de le revoir jamais, n’eût pas éprouvé un plus violent chagrin que celui que ressentit Torrini en me serrant dans ses bras pour la dernière fois. De mon côté, je ne pouvais me consoler de perdre deux amis avec lesquels j’eusse si volontiers passé ma vie.
Je partis pour Blois, tandis que Torrini prenait la route de l’Auvergne.
CHAPITRE VIII.
DES ACTEURS PRODIGES.--M$1 HOUDIN.--J’ARRIVE A PARIS.--MON MARIAGE.--COMTE.--ÉTUDES SUR LE PUBLIC.--UN HABILE DIRECTEUR.--LES BILLETS ROSES.--UN STYLE MUSQUÉ.--LE ROI DE TOUS LES CŒURS.--VENTRILOQUIE.--LES MYSTIFICATEURS MYSTIFIÉS.--LE PÈRE.--JULES DE ROVÈRE.--ORIGINE DU MOT PRESTIDIGITATEUR.
Le cœur plein de bonheur Je m’écriais: ô mon père! ô ma mère! O mes amis! ô ma simple cité! Je vous revois; dans ma félicité, Je n’ai plus rien à désirer sur la terre.
Comme le cœur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il me semblait que j’en étais absent depuis un siècle et ce siècle n’avait pourtant duré que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant mon père et ma mère; je suffoquais d’émotion. J’ai depuis fait en pays étrangers de longs voyages; je suis toujours revenu près des miens avec bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus ému aussi profondément qu’alors. Peut-être en est-il de cette impression comme de tant d’autres, hélas! que l’habitude finit par émousser.
Je trouvai mon père fort tranquille sur mon compte. La raison en était que pour ne pas éveiller son inquiétude, j’avais usé de ruse: un horloger avec lequel j’avais lié connaissance, lui avait fait parvenir mes lettres comme venant d’Angers, et cet ami s’était également chargé de m’envoyer les réponses.
Il fallait maintenant donner une cause à mon retour, et j’hésitais à révéler mon séjour chez Torrini. Toutefois, poussé par le désir commun à tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me laissai aller à faire le récit de mes aventures jusque dans leurs moindres détails.
Ma mère effrayée et craignant que je ne fusse encore malade, n’attendit pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un médecin. Celui-ci la rassura en affirmant, ce que ma figure annonçait du reste, que j’étais dans un état de santé parfaite.
On trouvera peut-être que je me suis trop longuement étendu sur les événements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car l’expérience que j’acquis près de Torrini, le récit de son histoire, nos conversations et ses conseils eurent une influence considérable sur mon avenir. Avant cette époque, ma vocation pour l’escamotage était encore bien vague; depuis, elle me domina impérieusement.
Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes forces et lutter corps à corps avec elle: il n’était pas supposable que mon père, qui avait déjà dû céder à ma passion pour l’horlogerie, poussât la faiblesse jusqu’à me laisser tenter une voie nouvelle et surtout si étrange. J’eusse pu certainement profiter du bénéfice de mon âge, car j’étais majeur; mais, outre qu’il m’eût coûté de déplaire à mon père, je réfléchissais encore que, possesseur d’une bien petite fortune, je ne pouvais l’exposer sans son consentement. Ces raisons m’engagèrent, sinon à renoncer à mes projets, du moins à les ajourner.
D’ailleurs, mes succès à Aubusson n’avaient pu changer une opinion bien arrêtée que j’avais sur l’escamotage: c’est que pour représenter convenablement un homme adroit et capable d’exécuter des choses incompréhensibles, il faut avoir un âge en rapport avec les longues études qu’on a dû faire pour arriver à cette supériorité.
Le public accordera bien à un homme de trente-cinq à quarante ans le droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes déceptions; il ne l’accordera pas à un jeune homme.
Après quelques jours de vacances consacrés à célébrer mon retour, j’entrai chez un horloger de Blois, qui m’employa à _rhabiller_ et à brosser des montres. Or, je l’ai déjà dit, ce travail machinal et ennuyeux s’il en fut, rabaisse l’artiste horloger au niveau du manœuvre. Il s’agissait d’accomplir chaque jour un travail tournant incessamment dans le cercle invariable d’un _ressort_ à remplacer, d’une _verge_ à remettre (les montres à _cylindre_ étaient rares à cette époque), d’une _chaîne_ à raccommoder et finalement, après visite sommaire de la montre, _d’un coup de brosse_ à donner pour brillanter l’ouvrage.
Dieu me garde pourtant de vouloir déprécier le métier d’horloger _rhabilleur_, et de voir dans mes anciens confrères des _artistes_ sans capacité. Loin de là; je me plairai toujours à reconnaître l’intelligence qu’exige l’art de réparer une montre en y faisant le moins possible.
Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l’horloger à peu près aussi malade qu’elle y était entrée. C’est vrai; mais à qui la faute?
Au public, il me semble.
En province surtout, on a une peine infinie à accorder une gratification convenable au travail d’une consciencieuse réparation, et l’on marchande pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l’achat de légumes. Qu’arrive-t-il alors? c’est que l’horloger est obligé de composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son argent.
Toujours est-il que je me plaisais peu à cette besogne et que j’étais devenu à cet endroit d’une excessive paresse. Mais si l’on me voyait froid et indolent à l’égard des montres et des pendules que l’on me donnait à _rhabiller_, j’avais, d’un autre côté, un besoin d’activité qui me dévorait. Pour le satisfaire, je m’abandonnai tout entier à certaine distraction à laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux parler de la comédie de société.
Personne, je le pense, ne peut m’en faire un reproche, car parmi ceux qui me lisent, quel est celui qui n’a pas un peu joué la comédie? Depuis le jeune enfant qui récite un rôle à la distribution des prix, jusqu’au vieillard qui souvent accepte un emploi de père noble dans une de ces agréables parties, organisées pour charmer les longues soirées d’hiver, chacun n’aime-t-il à se donner la satisfaction si douce de se faire applaudir? Moi aussi, j’avais cette faiblesse, et, poussé par mes souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s’était montré déjà si bienveillant envers moi.
De concert avec quelques amis nous avions organisé une véritable troupe de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m’avait été dévolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rôles de Perlet dans les pièces les plus en vogue de cette époque.
Notre spectacle était gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire également que nous étions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces éloges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions!
Malheureusement pour nos éclatants succès, des rivalités, des susceptibilités blessées, ainsi que cela arrive le plus souvent, amenèrent la discorde parmi nous, et bientôt il ne resta plus de tout le personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidèles débris de notre troupe se voyant ainsi abandonnés à eux-mêmes, tinrent conseil, et, après mûre délibération, ils décidèrent que ne pouvant satisfaire aux exigences de la scène, ils se donnaient mutuellement leur démission. Afin d’expliquer l’héroïque persistance de ces deux artistes, il est bon de dire que seuls de la troupe ils étaient payés de leurs services.
Mon père m’avait vu avec peine négliger le travail pour le plaisir. Afin de me ramener à de plus sages idées, il conçut pour moi un projet, qui devait avoir le double avantage de régulariser ma conduite et de me fixer irrévocablement auprès de lui: il s’agissait de m’établir et de me marier.
Je ne sais, ou plutôt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa à refuser la dernière de ces deux propositions, sous le prétexte que je ne me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant à l’établissement d’horlogerie, je fis facilement comprendre à mon père que j’étais encore trop jeune pour y songer.
Mais je venais à peine de lui déclarer mon refus, que des circonstances d’une grande simplicité cependant, vinrent complètement changer ma détermination et me faire oublier les serments auxquels j’avais promis de rester fidèle.
Les succès que j’avais obtenus dans mes rôles m’avaient ouvert l’entrée de quelques salons où j’allais souvent passer d’agréables soirées; là encore on jouait la comédie, sous forme de charades en action.
Un soir, dans l’une de ces maisons où plus qu’ailleurs se trouvait toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d’égayer la soirée par quelques-unes de nos petites scènes. Je ne me rappelle plus quel fut le mot proposé; je me souviens seulement que je fus chargé de remplir un rôle de gastronome célibataire. Je me mis à table, et tout en faisant un repas à la façon de ceux dont on se contente au théâtre, j’improvisai un chaud monologue sur les avantages du célibat. Cette apologie m’était d’autant plus facile que je n’avais qu’à répéter les beaux raisonnements que j’avais faits à mon père, lors de sa double proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui écoutaient cette description plus ou moins juste de la béatitude du célibat, se trouvait une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une sérieuse attention à mes arguments contre le mariage. C’était la première fois que je la voyais; je ne pus trouver d’autre cause à cette extrême attention que le désir de deviner le mot de la charade.
On est toujours enchanté de trouver un auditeur attentif, et à plus forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c’est pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soirée, de lui adresser quelques mots de politesse. Une conversation s’ensuivit et devint si intéressante, que nous avions encore quantité de choses à nous dire quand il fallut nous séparer. Je crois du reste que je ne fus pas seul à regretter que la soirée fût sitôt terminée.
Cet événement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit à Paris.
Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme Robert-Houdin; mais ce qu’il ignore et ce que je vais lui apprendre, c’est que ce double nom, que j’avais d’abord pris pour éviter une confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grâce à la décision du Conseil d’Etat, mon seul nom patronymique, s’écrivant d’un seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d’ajouter que cette faveur, toujours difficile à obtenir, ne m’a été accordée qu’en raison de la popularité que mes longs et laborieux travaux m’avaient acquise sous ce nom.
Mon beau-père, M. Houdin, horloger célèbre, né à Blois, et par conséquent mon compatriote, était venu à Paris pour tirer de son savoir un meilleur parti qu’il n’eût pu faire dans sa ville natale. Il fabriquait de l’horlogerie de commerce, en même temps qu’il exécutait de ses mains des pendules astronomiques, des régulateurs, des pièces de précision et des instruments propres à leur exécution. Il fut convenu entre mon beau-père et moi que nous vivrions ensemble, et qu’aidé de ses conseils je l’aiderais à mon tour de mon travail.
M. Houdin était au moins aussi passionné que moi pour la mécanique, dont il connaissait à fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de longues et intéressantes conversations.
Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement communicatif. Ce fut à la suite d’une de ces conversations que je confiai à mon beau-père les projets que j’avais autrefois formés pour la création d’un cabinet de curiosités mécaniques jointes à des expériences de prestidigitation. Déjà plusieurs fois en famille j’avais eu l’occasion de donner un échantillon de mon savoir-faire.
M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m’engagea à continuer mes études dans la voie que je m’étais tracée. Fort de l’approbation d’un homme dont je connaissais l’extrême prudence, je me livrai sérieusement, dans mes moments de loisir, à mes exercices favoris, et je commençai à créer quelques instruments pour mon futur cabinet.
Mon premier soin, en arrivant à Paris, avait été d’assister aux représentations de Comte, qui depuis fort longtemps trônait dans son théâtre de la galerie de Choiseul. Ce célèbre _physicien_ se reposait déjà sur ses lauriers, et ne jouait plus qu’une fois par semaine. Les autres jours étaient consacrés aux représentations de ses jeunes acteurs, véritables prodiges de précocité.
Tout le monde se rappelle d’avoir lu sur les affiches de ce théâtre les singulières annonces de chefs d’emploi que je vais citer.