Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Part 10

Chapter 103,834 wordsPublic domain

--Hé bien! monsieur, je désire posséder cette montre, mais il me la faut aujourd’hui même. Veuillez donc l’acheter pour mon compte; après quoi, vous y ferez graver les armes de Son Eminence, de manière que les deux bijoux soient parfaitement identiques, et je m’en rapporte à votre loyauté pour le bénéfice que vous voudrez tirer de cette négociation.

L’horloger me connaissait et se doutait bien de l’usage que je voulais faire de la montre; mais il devait être assuré de ma discrétion, puisque l’honneur de ma réussite en dépendait.

D’après l’empressement qu’il mit, je vis que l’affaire lui convenait.

--Je ne vous demande qu’un quart d’heure à peine, me dit-il, la maison où je me rends est voisine de la mienne, et j’ai la conviction que ma proposition sera facilement acceptée.

Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que je vis mon négociateur arriver, le chronomètre à la main.

--Le voici, me dit-il d’un air triomphant. Mon homme m’a reçu comme un envoyé de la providence des joueurs, et sans même compter la somme que je lui remettais, il s’est dessaisi de son bijou; ce soir, tout sera terminé.

En effet, dans la soirée, l’horloger m’apporta les deux montres et m’en remit une. En les comparant l’une à l’autre, il était impossible d’y trouver la moindre différence.

Cela me coûta cher, mais j’étais sûr maintenant d’exécuter un tour qui ne manquerait pas de produire le plus grand effet.

Le lendemain, je me rendis au palais pontifical, et, à six heures, au signal que m’en fit donner le Saint-Père, j’entrai en scène.

Jamais je n’avais paru devant une assemblée aussi imposante.

Pie VII, assis dans un large fauteuil qu’on avait placé sur une estrade, occupait la première place; près de lui siégeaient les cardinaux, et derrière se tenaient différents prélats et dignitaires de l’Eglise.

La physionomie du pape respirait la bienveillance, et ce fut heureux pour moi, car il ne fallait rien moins que la vue de cette figure, souriante et douce, pour chasser de mon esprit une fâcheuse idée qui me tourmentait singulièrement depuis quelques instants.

Cette séance, me disais-je, ne serait-elle pas un interrogatoire dissimulé, pour me faire avouer des rapports avec les pouvoirs infernaux? Le greffier du Saint-Office ne serait-il pas là prêt à sténographier mes paroles, et la prison perpétuelle du comte de Cagliostro ne me serait-elle pas réservée en punition de mes innocents prestiges?

Ma raison repoussa bientôt une semblable absurdité. Il était peu probable que Sa Sainteté se prêtât à un piége aussi indigne.

Bien que mes craintes eussent été entièrement dissipées par ce simple raisonnement, mon exorde se ressentit néanmoins de cette première impression; il semblait être prononcé plutôt en vue d’une justification que comme une introduction à ma séance:

--Saint-Père, dis-je en m’inclinant respectueusement, je viens vous présenter des expériences auxquelles on a donné, bien à tort, le nom de magie blanche. Ce titre a été inventé par le charlatanisme pour frapper l’esprit de la multitude; mais il ne représente en réalité qu’une réunion de tours d’adresse destinés à récréer l’imagination par d’ingénieux artifices.

Satisfait de la bonne impression qu’avait produite mon petit discours, je commençai gaiement ma séance.

Je ne saurais vous dire, mon enfant, tout le plaisir que j’éprouvai dans cette soirée. Les spectateurs semblaient prendre un intérêt si vif à tout ce qu’ils voyaient, que je me sentais une verve inusitée; jamais je n’avais encore rencontré un public aussi disposé à l’admiration. Le pape lui-même était dans le ravissement.

--Mais, monsieur le comte, me disait-il à chaque instant, avec une naïveté charmante, comment pouvez-vous faire cela? Je finirai par devenir malade à force de chercher à approfondir vos mystères.

Après le coup _de piquet de l’aveugle_, qui avait littéralement étourdi l’assemblée, je fis celui de l’_écriture brûlée_, auquel je dus un autographe que je regarde comme le plus précieux de mes souvenirs.

Voici sommairement le détail de ce tour:

On fait écrire une phrase ou deux par un spectateur; on lui dit ensuite de brûler le billet, et celui-ci doit se retrouver intact sous un pli cacheté.

Je priai le Saint-Père de vouloir bien écrire lui-même quelques mots; il y consentit et traça cette phrase:

«Je me plais à reconnaître que Monsieur le comte de Grisy est un aimable sorcier.»

Le papier fut brûlé, et rien ne saurait rendre l’étonnement de Pie VII, lorsqu’il le retrouva intact au milieu d’un grand nombre d’enveloppes cachetées.

Je reçus du Saint-Père l’autorisation de conserver cet autographe.

Pour terminer ma séance, et comme bouquet, je passai au fameux tour que j’avais intenté pour la circonstance.

Ici j’allais rencontrer plusieurs difficultés. La plus grande était, sans contredit, d’amener le cardinal de *** à me confier sa montre et cela sans lui en faire directement la demande. Pour y parvenir je fus obligé d’avoir recours à la ruse.

A ma prière, plusieurs montres m’avaient été remises, mais je les avais successivement rendues sous le prétexte plus ou moins vrai, que, n’offrant rien de particulier dans la forme, il serait difficile de faire constater l’identité de celle que je choisirais.

--Si parmi vous, Messieurs, ajoutai-je, quelqu’un possédais une montre un peu grosse (celle du cardinal présentait précisément cette particularité) et qu’il voulut bien me la remettre, je l’accepterais volontiers comme plus convenable à l’expérience. Je n’ai pas besoin d’ajouter que j’en aurai le plus grand soin. Je ne veux que prouver sa supériorité, si elle est excellente, et, dans le cas contraire, la faire arriver à sa plus grande perfection.

Tous les yeux se portèrent naturellement sur le Cardinal, qui, on le savait, attachait une grande importance à l’épaisseur exagérée de son chronomètre. Il prétendait, avec quelque raison peut-être, que les pièces y trouvaient une plus grande liberté d’action. Toutefois, il hésitait à me confier un instrument si précieux, lorsque Pie VII lui dit:

--Cardinal, je crois que votre montre doit parfaitement convenir; faites-moi le plaisir de la remettre à M. de Grisy.

Son Eminence se rendit au désir du Saint-Père, non sans de minutieuses précautions.

Une fois le chronomètre entre mes mains, j’affectai, tout en admirant sa belle forme et la gravure de sa boîte, de le faire passer sous les yeux du pape et des personnes qui l’entouraient.

--Votre montre est-elle à répétition, demandai-je ensuite au cardinal?

--Non, Monsieur, c’est un chronomètre, et l’on n’a pas l’habitude de surcharger les pièces de précision de rouages inutiles à leurs fonctions.

--Ah! c’est un chronomètre; alors il est anglais, dis-je avec une apparente simplicité.

--Comment! répliqua le cardinal, visiblement piqué; vous pensez, Monsieur, qu’il n’y a de chronomètres qu’en Angleterre, tandis qu’au contraire la France a toujours été le pays où se sont exécutées les plus belles pièces d’horlogerie de précision. Quel nom anglais peut-on opposer à ceux de Pierre Leroy, de Ferdinand Berthoud et de Bréguet surtout, de qui je tiens cette montre?

Le pape se mit à sourire du style emphatique du cardinal.

--C’est donc ce chronomètre que l’on choisit, repris-je en mettant un terme à l’incident que je venais de provoquer à dessein. Vous savez, Messieurs, ajoutai-je, qu’il s’agit maintenant de vous en faire apprécier la qualité et surtout la solidité. Voyons une première épreuve.

Je tenais la montre à la hauteur de ma figure, je la laissai tomber sur le parquet. Un cri d’effroi s’éleva de toutes parts.

Le cardinal, pâle et tremblant, se leva: Monsieur, me dit-il avec une colère mal comprimée, ce que vous faites là est une bien mauvaise plaisanterie.

--Mais, Monseigneur, dis-je avec le plus grand calme, il n’y a pas la moindre inquiétude à avoir; je veux seulement prouver à l’assemblée la perfection de cette pièce et montrer à messieurs les Anglais qu’il leur serait impossible d’en fournir une semblable. Soyez, je vous prie, sans crainte; elle sortira intacte des épreuves auxquelles je la soumets. En même temps, j’appuyai le pied sur la boîte qui, criant sous le poids de mon corps, se brisa, s’aplatit et ne présenta plus qu’une masse informe.

Pour le coup, je crus que Monseigneur allait se trouver mal; il retenait avec peine les éclats de son mécontentement. Le pape alors se tourna vers lui:

--Comment, cardinal, vous n’avez donc pas confiance dans notre sorcier? Quant à moi, je ris de cela comme un enfant, persuadé qu’il y a eu une habile substitution.

--Votre Sainteté veut-elle bien me permettre de lui faire observer, dis-je respectueusement, qu’il n’y a pas eu substitution; j’en appelle du reste à Son Eminence, qui voudra bien le reconnaître. Et je présentai au cardinal les débris informes de sa montre. Il les examina avec anxiété, et retrouvant ses armes gravées sur le fond de la boîte:

--C’est bien cela, dit-il en poussant un profond soupir, tout y est. Mais, ajouta-t-il sèchement, je ne sais comment vous vous tirerez de là, Monsieur; en tout cas, vous eussiez dû faire ce tour inqualifiable sur un objet qu’il eût été possible de remplacer; sachez que mon chronomètre est unique.

--Eh bien, Eminence, je suis enchanté de cette circonstance, qui n’aura d’autre résultat que de donner plus de relief à mon expérience. Maintenant, si vous voulez bien m’y autoriser, je vais continuer l’opération.

--Mon Dieu, Monsieur, vous ne m’avez pas consulté pour commencer vos dégâts; agissez à votre guise, vous pouvez faire tout ce que vous voudrez.

L’identité de la montre du cardinal constatée, il s’agissait de faire passer dans la poche du pape celle que j’avais achetée la veille. Mais il n’y fallait pas songer tant que Sa Sainteté serait assise; je cherchai donc un prétexte pour la faire lever et j’eus le bonheur d’y réussir.

On venait de m’apporter un mortier de fonte muni d’un énorme pilon; je le fais placer sur une table, j’y jette les débris du chronomètre et je me mets à les piler avec acharnement. Tout à coup, une légère détonation se fait entendre, et du fond du vase sort une vive lueur qui, répandant une teinte rougeâtre sur l’assemblée, donne à cette scène toute l’apparence d’une véritable opération de magie. Pendant ce temps, penché sur le mortier, j’affecte d’y regarder, et je me récrie sur les merveilles que j’y vois apparaître.

Par respect pour le pape, personne n’ose se lever, mais le pontife, cédant à la curiosité, s’approche enfin de la table, suivi d’une partie de l’auditoire.

On a beau regarder dans le mortier, on n’y voit que du feu; c’est le mot.

--Je ne sais si je dois l’attribuer à l’éblouissement que j’éprouve, dit Sa Sainteté en passant la main sur ses yeux, mais je ne distingue rien.

Moi aussi, je ne distinguais rien. Mais, loin d’en convenir, je prie le pape de tourner autour de la table, afin de chercher le côté le plus favorable pour apercevoir ce que j’annonce. Pendant cette évolution, je glisse dans la poche du Saint-Père ma montre de réserve.

La suite de l’expérience coule de source: le chronomètre du cardinal est brisé, fondu et réduit en un petit lingot, que je présente à l’assemblée.

--Maintenant, dis-je, sûr du résultat que j’allais obtenir, je vais rendre à ce lingot sa forme primitive, et cette transformation aura lieu dans le trajet qu’il va faire d’ici à la poche de la personne la moins susceptible d’être soupçonnée de compérage.

--Ah! ah! s’écria le pape d’un ton de joyeuse humeur, voilà qui devient de plus en plus fort. Mais comment feriez-vous, Monsieur le sorcier, si je vous demandais que ce fût dans ma poche?

--Sa Sainteté n’a qu’à ordonner pour que je me conforme à ses désirs.

--Eh bien, monsieur le comte, qu’il en soit ainsi!

--Sa Sainteté sera immédiatement satisfaite.

Je prends alors le lingot au bout de mes doigts, je le montre à l’assemblée, puis je le fais subitement disparaître en prononçant ce seul mot: _passe_.

Le pape, avec tous les signes de la plus complète incrédulité, porta vivement la main à sa poche. Je le vis bientôt rougir d’émotion, et retirer la montre qu’il remit tout de suite au cardinal, comme s’il eût craint de s’y brûler les doigts.

On crut d’abord à une mystification, car l’assemblée ne pouvait croire à une réparation aussi immédiate. Lorsqu’on se fut assuré de la réalisation du prodige annoncé, je reçus le tribut d’éloges que méritait un tour aussi bien réussi.

Le lendemain, le pape me fit remettre une riche tabatière ornée de diamants, en me remerciant de tout le plaisir que je lui avais procuré.

Cette séance eut un grand retentissement dans Rome, et mes représentations recommencèrent avec plus de vogue que jamais. Peut-être avait-on l’espoir d’être témoin du fameux tour de la _montre brisée_, tel que je l’avais exécuté au Vatican. Mais quelque prodigue que je fusse alors, je n’aurais pas poussé la folie jusqu’à dépenser, chaque soir, une somme de douze cents francs pour un tour qui, du reste n’aurait jamais pu être présenté dans des circonstances aussi favorables que chez le Saint-Père.

* * * * *

Dans le théâtre où je jouais, se trouvait également une troupe d’opéra, qui avait suspendu ses représentations pendant le temps de mon séjour à Rome. Le directeur, avec lequel j’étais lié d’intérêt, profitant de cette vacance de ses artistes, leur faisait répéter une pièce nouvelle qu’on devait jouer dès que mes représentations auraient cessé. Cela me donnait chaque jour l’occasion de me trouver avec les acteurs.

Ces artistes, d’ordinaire si ombrageux pour toute réputation qui détourne d’eux l’attention du public, loin de se montrer jaloux de mes succès, me témoignaient au contraire autant d’amitié que d’intérêt.

J’avais pris en affection toute particulière un des plus jeunes d’entre eux; c’était un ténor, charmant garçon de dix-huit ans, dont les traits fins, délicats et réguliers, contrastaient singulièrement avec son emploi.

Cette physionomie féminine, jointe à une petite taille et à une démarche timide, gênait l’illusion lorsqu’il remplissait ses rôles, surtout ceux d’amoureux; on eût dit une jeune pensionnaire sous des habits masculins. Pourtant, j’eus l’occasion par la suite de reconnaître que sous cette enveloppe efféminée, il cachait un cœur ardent et courageux. Antonio (c’était le nom du ténor) comptait déjà un certain nombre d’affaires, dont il était sorti avec avantage.

A cet endroit du récit de Torrini, je l’interrompis, car le nom d’Antonio m’avait frappé.

--Comment, lui dis-je, ce serait?....

--Précisément, c’est lui-même. Votre étonnement ne me surprend pas, mais il cessera lorsque je vous aurai dit qu’il y a déjà plus de vingt ans que ces événements sont passés. A cette époque, Antonio ne portait pas comme aujourd’hui une épaisse barbe noire; son visage n’avait point encore été bruni par le grand air et par les fatigues de notre vie nomade et laborieuse.

La mère d’Antonio avait également un emploi dans le théâtre; elle figurait dans les ballets et s’appelait Lauretta Torrini. Bien qu’elle approchât de la quarantaine, c’était une femme parfaitement conservée. Elle avait même été très belle, mais les plus mauvaises langues du théâtre (et il y en avait un certain nombre), n’avaient jamais eu la moindre légèreté à lui reprocher. Veuve d’un employé, elle était parvenue, par son travail et son intelligence, à élever sa famille.

Antonio n’était pas son seul enfant; en même temps que lui, elle avait mis au monde une fille. Ces deux jumeaux, comme cela arrive assez fréquemment, étaient d’une ressemblance si parfaite, que leurs vêtements seuls purent les faire distinguer par la suite; on leur avait donné le nom d’Antonio et d’Antonia.

Le garçon reçut au théâtre une éducation musicale qui en fit un ténor; mais Antonia fut constamment éloignée de la scène. Après lui avoir donné une belle éducation, Lauretta l’avait placée dans un magasin de lingerie où elle devait s’initier au commerce.

Si je vous parle si longuement de cette famille, c’est que, vous devez l’avoir deviné, elle fut bientôt la mienne.

Mon amitié pour Antonio n’était pas entièrement désintéressée. Sa connaissance m’avait conduit à faire celle de sa sœur.

Antonia était belle et sage; je demandai sa main et je fus agréé. Notre mariage fut arrêté pour le moment où cesserait mon engagement avec le théâtre, et il fut convenu que Lauretta et Antonio s’associeraient à notre fortune.

J’ai dit plus haut qu’Antonio était d’une beauté efféminée; j’ai dit aussi, et j’appuie avec raison sur ce fait, que cette délicatesse de traits contrastait avec la mâle et courageuse énergie de son caractère.

Mais si d’un côté de grands yeux noirs ornés de longs cils et couronnés d’un arc brun de la plus grande finesse, un nez fin, une bouche bien dessinée, des lèvres fraîches et vermeilles étaient presque déplacés chez Antonio, d’un autre, ces charmants avantages convenaient à merveille à ma fiancée.

Un pareil trésor ne pouvait rester longtemps ignoré; Antonia fut remarquée et toute la jeunesse dorée vint papillonner autour d’elle. Mais elle m’aimait et résista sans peine à ces nombreuses et brillantes séductions.

Enfin, j’allais bientôt devenir son époux.

* * * * *

En attendant ce jour tant désiré, nous rêvions, Antonia et moi, à des plans de bonheur pour l’avenir; la vie de voyage lui convenait, et, sur son désir de faire une longue excursion en mer, je lui promis de la conduire à Constantinople. Je désirais moi-même jouer devant Selim III, qui passait, et à juste titre, pour un prince éclairé et bienveillant envers les artistes, qu’il savait attirer auprès de lui.

Tout semblait donc sourire à mes vœux, quand un matin, pendant que je songeais à ces doux projets, Antonio entra brusquement chez moi.

--Mon cher Edmond, me dit-il, je vous donnerais à deviner en mille d’où je viens et quels sont les événements qui me sont survenus depuis hier.

Je ne vous laisserai pas longtemps chercher: Sachez donc, comme prélude à mon récit, que, entraîné malgré moi dans un drame qui menaçait de devenir des plus sanglants, j’en ai fait une comédie, dont les détails ne manquent pas d’originalité. Vous allez en juger.

J’étais hier au théâtre: un aide machiniste, brave homme du reste, mais qui passe les trois quarts de son existence dans les tavernes, s’approcha de moi et me demanda la permission de me faire une confidence.

--Monsieur Antonio, me dit-il, si vous voulez conjurer un grand malheur, vous n’avez pas de temps à perdre, écoutez-moi. Cette nuit, j’étais à boire dans un cabaret en compagnie de quelques amis. Un homme avec lequel nous venions de faire connaissance le verre à la main, nous proposa de gagner sans peine une bonne somme d’argent. La proposition était séduisante, nous l’acceptâmes à l’unanimité, sauf à savoir après ce qu’on exigeait de nous. On nous en donna connaissance. Voici ce que nous avons promis de faire:

Ce soir, au moment où votre sœur sortira de son magasin, nous devons l’entourer en simulant une dispute, et élever nos voix de manière à couvrir ses cris. Les gens du marquis d’A... se chargent du reste. Comprenez-vous maintenant?

Je ne comprenais que trop, ajouta Antonio; je remerciai à peine le machiniste, et, la tête bouleversée par sa confidence, je descendis en toute hâte. Dans ce moment suprême mon imagination ne me fit heureusement pas défaut; vous le savez, Edmond, aux extrêmes dangers l’inspiration subite.

Je me trouvais devant un armurier; j’entrai chez lui, j’achetai deux pistolets, et les cachant sous mes vêtements, je courus à la maison.

Mère, dis-je en entrant, j’ai parié qu’en prenant les vêtements d’Antonia je me ferais passer pour elle; habillez-moi donc bien vite, et soyez assez bonne pour aller dire à ma sœur que je la prie de quitter son magasin une demi-heure plus tard que de coutume.

Ma mère fit ce que je lui demandais, et lorsqu’elle eut terminé, elle me trouva d’une ressemblance si parfaite avec Antonia, qu’elle m’embrassa, après quoi elle partit en riant aux éclats de ma plaisante idée.

Neuf heures venaient de sonner. C’était l’heure convenue pour l’enlèvement. Je me hâtai de sortir en imitant de mon mieux la démarche et la tournure de ma sœur.

Le cœur me battit avec force, lorsque je vis cette troupe de valets et de bandits s’approcher de moi. Un instant, je mis instinctivement la main sur mes armes, mais je repris aussitôt les allures timides d’une jeune fille, et je continuai de m’avancer.

Le coup s’exécuta comme il avait été annoncé; je fus enlevé avec beaucoup de ménagements malgré ma résistance simulée, et l’on me déposa dans une voiture dont les stores étaient baissés. Les chevaux partirent au galop.

Un homme se trouvait près de moi: je le reconnus malgré l’obscurité: c’était bien le marquis d’A... J’eus à supporter d’abord de chaleureuses excuses, puis des protestations passionnées qui me faisaient monter le sang au visage. Je fus plusieurs fois sur le point de me trahir, mais ma vengeance était si belle et si prochaine, que je refoulai dans mon cœur ces brûlantes émotions.

Mon projet était, dès que je serais seul avec lui, de le provoquer à un duel à mort.

Une demi-heure s’était à peine écoulée, que nous étions arrivés au terme de notre voyage. Le marquis me pria de descendre et me donna galamment la main pour m’introduire dans une petite villa isolée de toute habitation.

Nous entrâmes dans un salon resplendissant de lumières. Quelques jeunes gens en compagnie de jeunes femmes nous y attendaient.

Mon ravisseur, radieux et triomphant, me fit subir une présentation à ses amis et à leurs compagnes, et il reçut leurs félicitations.

Je baissais les yeux de crainte qu’on ne vît s’en échapper les éclairs de ma colère, car je savais que cette humiliante ovation était réservée pour ma sœur, qui certes en serait morte de honte.

Cinq minutes plus tard, un domestique ouvrant une porte à deux battants, annonça que le souper était servi.

--A table! mes amis, cria le marquis, à table! et que chacun s’y place selon son bon plaisir.

Il m’offrit son bras.

Nous entourâmes une table somptueuse. Le marquis se fit mon serviteur, car, pour laisser plus de liberté à ses convives, il avait congédié ses gens.

Pendant quelque temps je refusai tout ce qui me fut offert. Mais vous le savez, mon cher Edmond, la nature a des droits qu’il nous est impossible de méconnaître. J’avais une faim dévorante qui s’aiguisait encore à la vue de mets succulents; je dus, malgré ma colère, abandonner mes projets d’abstinence, et je cédai à la tentation.

Je ne pouvais manger sans boire, et il n’y avait point d’eau sur la table. Nos dames s’accommodaient fort bien du vin; je fis comme ces dames. Toutefois, j’en usai avec modération, et, pour conserver l’esprit de mon rôle, j’affectai en général une grande réserve et une extrême timidité.

Le marquis fut enchanté de me voir ainsi prendre mon parti; il m’adressa quelques galanteries, puis, voyant qu’elles m’étaient désagréables, il n’insista pas, persuadé qu’il prendrait sa revanche en temps plus opportun.

Nous étions au dessert. La joie la plus expansive régnait dans l’assemblée. Vous l’avouerai-je, Edmond, cette réunion de gais viveurs auxquels je me serais si franchement associé dans toute autre circonstance; ces femmes, aussi coquettes que jolies, devinrent pour mes sens ce qu’avaient été les mets pour mon appétit, et chassèrent insensiblement mes sombres idées. Je ne me sentais plus la force de continuer le rôle dramatique que j’avais entrepris et je cherchai dans ma tête un dénouement plus convenable à la situation et à mes moyens.

Mon parti fut bientôt pris!

Trois toasts venaient d’être successivement portés: Au vin! au jeu! à l’amour! Ces dames s’y étaient associées en vidant leurs verres, tandis que j’étais resté calme et silencieux. Le marquis me sollicitait en vain par de douces paroles de m’associer à la joie commune.

Tout à coup je me lève, un verre à la main, et prenant la tournure et les manières d’un franc soldat.